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Les Chasseurs

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Plusieurs semaines s'étaient écoulées depuis la mission d'assassinat dans les bois. Les deux acolytes étaient rentrés chez eux, dans la ville de Leyline où ils avaient pu récupérer leur prime et retrouver leurs compagnons qui revenaient également d'une mission. Tous avaient encore en tête l'annonce de la mort de Mashu dont la dépouille avait été rapatriée vers le cimetière communal, le maire ayant envoyé des hommes la chercher lorsque la nouvelle lui parvint. Le guérisseur était connu d'un grand nombre et officiait souvent en tant qu'assistant du médecin pour les soins d'urgence. La quasi totalité des habitants était venue assister à ses funérailles. Son équipe le savait, il allait rester dans les mémoires comme étant le meilleur d'entre eux. Ils étaient fiers de lui.

Les jours défilèrent sans qu'aucun d'entre eux ne puisse penser à autre chose, puis ils finirent chacun à leur tour par faire leur deuil. Ils le devaient s'ils ne voulaient pas perdre toute volonté de poursuivre leurs quêtes et leurs actions de protection du comté. De plus l'arrêt de leurs activités leur avait déjà valu près d'un mois de salaire et ils ne pouvaient pas rester indéfiniment sans contrat même si la tristesse était encore palpable en eux. Leur vie reprenait petit à petit. Enfin pour la majorité d'entre eux.

Pendant que ses quatre camarades s'occupaient des basses besognes dont les gardes ne voulaient pas pour redorer un peu leur capital, So demeurait introuvable et son logis semblait vide de tout occupant. Sxun le connaissait bien et savait qu'il disparaissait fréquemment quand il était tourmenté, et en général cela ne durait pas plus de deux jours. Seulement son absence commençait à s'étendre sur près d'une semaine et tous semblaient s'inquiéter de plus en plus de son sort. Leyline n'était pas très grande et pourtant l'on n'avait aperçu le rôdeur nulle part. Chaque lieu où il aurait pu se trouver était fouillé de fond en comble sans succès et des connaissances de chaque membre du groupe avaient pour mission de guetter les endroits où il était susceptible de passer.

Ce ne fut qu'au bout de trois jours de recherches, et après avoir décidé de placarder un peu partout son portrait, qu'ils retrouvèrent la trace de leur compagnon blond. Un de leurs contacts l'avait en effet repéré dans une auberge de voyageurs à quelques kilomètres de la ville. So semblait y avoir élu domicile deux jours auparavant et racontait à qui voulait l'entendre l'histoire d'un rôdeur dont la bourde avait causé la mort de son ami.

– Une taverne ? s'exclama Sxun. Cela ne lui ressemble pas !

– On ferait mieux d'aller le chercher, affirma alors le jeune homme brun se trouvant à sa droite. Qui sait ce qu'il peut lui arriver dans ce trou à rats !

– S'il a la même dégaine que d'habitude, répondit un deuxième homme aux cheveux longs bouclés, il risque de se faire passer dessus par les bouseux du coin.

– Ton tact m'impressionnera toujours Taiki ! Allons, ne traînons pas.

Le jeune homme brun semblait avoir une certaine autorité naturelle et paraissait être le leader de la bande, du moins c'était ainsi qu'il voyait lui-même les choses. Il avait certes un charisme certain, probablement dû à son passé pas si lointain de maître d'armes à la cour du Comte. Ses vêtements n'étaient d'ailleurs pas sans rappeler le style des riches habitants de Nocturnal, la cité servant de chef-lieu au comté de Mett Al'Core. Minami, car tel était son nom, portait un chemisier blanc à jabot sous une veste noire sans manches, un pantalon noir en lin et des cuissardes lui arrivant jusqu'aux genoux. A sa ceinture, fermée par une boucle argentée fort bien travaillée, pendait un fourreau étroit contenant une rapière à la garde dorée représentant un enchevêtrement de courbes réalisé avec talent. Nul doute qu'il avait des moyens.

A sa demande, les quatre compagnons grimpèrent sur leurs montures et se mirent en route pour l'Auberge d'Aleth Mihir1. La route n'était pas particulièrement dangereuse mais elle longeait la forêt sur une bonne dizaine de kilomètres et il n'était pas rare que les marchands se fassent attaquer par des loups sortant à la nuit tombée. Si un groupe de guerrier n'avait absolument rien à craindre de ce détail, So quant à lui était probablement affaibli par son chagrin en passant et aurait pu se faire coincer par une meute affamée et se faire blesser, d'autant plus qu'il avait laissé son cheval à l'écurie et avait fait tout le chemin à pieds. Durant leurs trente minutes de chevauchée, ils n'aperçurent pas le moindre stigmate de combat ni la moindre trace d'un passage de loups. Le long couloir d'arbres qu'ils venaient de traverser arrivait à son terme, et la taverne était à présent à vue. Derrière elle s'étendait une immense plaine parsemée d'une multitude de champs colorés, puis vers le sud, en contrebas, dormait un paisible lac sur les rives duquel était dressée la belle ville commerçante de Crossover. De là, en remontant la rivière vers le nord, l'on pouvait distinguer les murailles et le château de Nocturnal, gentiment installée à flanc des Montagnes du Nord, veillant du haut de sa butte sur tout le reste du Comté.

Le petit groupe arriva à l'écurie et harnacha les chevaux avant de se diriger vers l'entrée de l'établissement, Minami en tête. La porte n'était pas encore ouverte que déjà les odeurs d'urine et de vomit mélangées à celle de l'alcool faisaient tourner la tête du chef du groupe et de Sxun. Les deux autres avaient visiblement bien plus l'habitude de ce genre de lieu. La troupe entra et commença à chercher leur chère petite tête blonde au milieu des bagarres d'ivrognes, des choppes volant au travers de la pièce et autres filles de joies dansant sur les tables à moitié nues. Comment So, le plus sensible d'entre eux avait pu se retrouver dans pareil gourbi ? Cette auberge avait plutôt mauvaise réputation, ils comprenaient pourquoi.

Après quelques secondes d'exploration, Sxun était parvenu à localiser le blondinet assis à l'autre bout de la pièce, entouré par cinq aventuriers qui riaient à gorge déployée.

– Minami, appela-t-il en pointant So du doigt, il est là bas !

– Très bien, on y va ! Taiki, Tomonori, tâchez de nous dégotter un peu de boisson, mais faites gaffe qu'on nous refile pas des saloperies avec, cette taverne pue le vomit, la pisse et le stupre.

L'archer et lui avancèrent en direction du rôdeur tandis que les deux autres se dirigeaient vers le comptoir. « Se frayaient un chemin » serait plus juste étant donné le nombre de barriques ivre-mortes sur leur route. Heureusement qu'ils étaient tous deux bien battis. Taiki en imposait surtout par sa taille, plus grand que la moyenne des Xanadiens. A cela s'ajoutaient une longue chevelure bouclée et une barbe lui donnant un petit côté barbare, une armure de plaques du plus bel effet, une épée à la ceinture et un bouclier rond dans le dos. Son comparse, Tomonori, était bien plus petit mais n'avait rien à lui envier au niveau de la carrure. Lui ne portait pas d'armure mais un kilt en peau, un plastron de cuir, ses épaules étaient recouvertes d'une fourrure plus très blanche, vraisemblablement là depuis un bon moment, ses longs cheveux lisses lui tombant jusqu'au milieu du dos et ses yeux à demi cachés par un casque à cornes. D'aucuns trouvaient qu'il avait une allure rappelant le lointain peuple Viking de l'ouest.

Minami et Sxun atteignirent le coin où se trouvait So et purent se rendre compte de l'état pitoyable dans lequel il était. Il avait le côté droit du visage plaqué contre le bois de la table, une choppe à la main encore pleine et une dizaine d'autres à ses pieds complètement vides. Il parlait avec une voix tantôt triste tantôt énervée, et parfois relevait la tête pour boire et prendre ses interlocuteurs à parti, leur demandant de bien confirmer que la mort de Mashu était de sa faute tout en l'insultant. Les voyageurs s'en donnaient à cœur joie et ne perdaient pas une occasion d'humilier à souhaits un pauvre malheureux qui ne tenait pas l'alcool et qui se critiquait lui-même. Certains avaient même commencé à lui arracher son haut pour y faire couler de la bière, de la cire chaude ou tout autre fluide auquel Sxun préférait éviter de penser tant ça lui filait la nausée.

– Allez fichez le camp maintenant, demanda Minami au public hilare, le spectacle est terminé !

Les hommes continuèrent de rire, pas le moins du monde impressionnés par la requête du jeune brun.

– Foutez le camp j'ai dis, insista-t-il !

Ils riaient de plus belle et le pointaient du doigt en proférant menaces et insultes. Le petit chef de bande tapa du poing sur la table et se mit à hurler :

– Bon maintenant bande de comiques vous fermez vos gueules et vous ouvrez les échauguettes ! Je suis quelqu'un de très patient mais si vous avez le malheur de me faire répéter la même chose trois fois de suite, je vous garantis vous allez vous retrouver avec votre pinte enfoncée tellement profondément dans le gosier à tel point que vous devrez expliquer au prochain gars qui vous tringlera pourquoi il bute sur un objet en bois !

A ces mots les voyageurs se turent et l'un d'eux se leva, faisant directement front à Minami.

– Tu veux bien répéter l'artiste j'ai pas bien compris…

– Je me disais bien que t'étais abruti en plus d'être moche toi !

– Mais c'est qu'elle me cherche la nerveuse ! Hé les gars je crois bien qu'elle veut qu'on lui apprenne les bonnes manières !

– Pas la peine d'appeler tes copines vous allez toutes y passer une par une ! D'ailleurs j'avais pas vu mais vous portez toutes la même chose, c'est mignon. Vous vous les échangez après vos séances de manucure ? C'est laquelle qui a transmis aux autres ses goûts pourris ?

– Nan mais tu t'es regardé avec tes fringues de tarlouze ? D'où tu sors toi, des bordels de Nocturnal ? T'es en manque ? Alors tu vas me présenter tes excuses illico ma jolie et mes copains et moi on t'exprimera toute notre reconnaissance en nous occupant de toi toute la nuit.

– Vas-y touche moi gros porc et tu pourras plus te tripoter jusqu'à la fin de tes jours !

– T'es mignonne quand tu t’énerve, ria l'homme. Je sens qu'on va passer une bonne nuit les gars.

L'ivrogne posa une main sur l'épaule de Minami en s’esclaffant. Les yeux de ce dernier tremblèrent de rage et en une fraction de seconde il parvint à se saisir de sa lame qu'il fit tourner devant lui avant de reculer et de se mettre en garde. La main quitta son épaule, mais également le bras auquel elle était attachée. Son propriétaire mit quelques secondes à réaliser ce qui venait de se passer puis attrapa son poignet en hurlant de douleur. Une giclée de sang tomba sur le sol en un clapotis retentissant à quelques mètres alentour, le brouhaha ayant laissé place à un silence de mort dès le début de l'altercation. La main se retrouva aux pieds de l'épéiste qui affichait un sourire en coin.

Voyant leur chef au sol, les quatre autres aventuriers se levèrent ensemble et dégainèrent leurs épées qui étaient tellement émoussées qu'elles devaient être restées au fourreau depuis un moment. Sxun passa la main dans son dos avant d'être arrêté par un geste de main de Minami.

– Laisse Sxun je m'en occupe ! lui dit-il sans se retourner. Toi occupe-toi de So.

L'archer saisit alors So par la taille et le conduisit à l'écart de la future zone de combats. L'escrimeur s'était fait encerclé par ses quatre assaillants qui d'un signe de tête bondirent ensemble sur leur cible en hurlant tel des gorets. Minami se décala vers la droite et para le coup venant de cette direction sans difficulté tandis que l'homme l'attaquant de derrière trébucha et empala son camarade en face de lui. Celui de gauche parvint de justesse à éviter une nouvelle bavure dans ses rangs et contourna ses compagnons pour se retrouver devant Minami qui venait juste de trancher le bras tenant la lame qu'il venait de contrer. Sans sourciller, celui-ci évita l'attaque de son nouvel adversaire qu'il frappa au genou, le faisant s'écrouler lourdement dans un cri rehaussé de jurons impliquant les mères de tous les gens présents dans la pièce. Quatre de ses adversaires au sol, le jeune homme s'approcha du dernier qui tentait encore de retirer son épée du corps de son frère d'arme qu'il avait abattu accidentellement quelques secondes plus tôt. Regardant autour de lui et comprenant qu'il ne ferait pas le poids face au guerrier accompli qui se trouvait maintenant à sa hauteur, l'homme se mit à quatre pattes en implorant que sa vie soit épargnée.

– Tu mérites même pas que je t'offre une mort digne de toute façon ! soupira Minami, sa rapière pointée sur le cou du suppliant. Toi et tes potes vous allez retourner d'où vous venez et vous avisez pas de refoutre les pieds dans le comté ! Tu m'as compris ?

Son interlocuteur acquiesça et se releva pour aller aider celui dont le genou était en sang. Tous deux sortir en vitesse (aussi vite que le permettait la jambe endolorie cependant) de la taverne, suivis de près par le troisième, son bras mutilé dans la main gauche. Le chef de cette bande de bras cassés, c'est le cas de le dire, tenta de se relever à son tour, avant d'être arrêté par Minami se postant pile devant lui.

– Toi tu restes là, annonça-t-il déterminé. On n'en a pas encore terminé avec toi !

Le jeune homme releva la tête et hurla en direction du comptoir.

– Taiki ! Je te le laisse. Et oublie pas de lui offrir une pinte !

Le guerrier en armure posa sa choppe et demanda à ce qu'on la lui remplisse à nouveau. Il se dirigea ensuite vers l'homme à terre et le saisit par le col, l'emmenant vers la sortie de l'auberge sous les regards médusés des autres clients dont la moitié avait fui les lieux voilà déjà plusieurs minutes. Le voyageur tentait de se débattre mais Taiki le tenait fermement et chantait par dessus ses supplications.

 

« Un gros tas d'abrutis, buvaient dans une taverneuh,

Jusqu'à ce que mon ami, fasse taire leurs baliverneuh,

Leurs menaces envolées, ils ne les feront plus,

Après un coup dans le nez, et une choppe dans le... »

 

La porte se referma avant que la dernière syllabe ne soit prononcée, et tout le monde dans l'établissement semblait reprendre ses activités comme si rien ne s'était passé. Le corps qui gisait encore au milieu de la pièce paraissait ne gêner personne, il avait juste été mis en boule dans un coin, après tout l'odeur était déjà suffisamment dégueulasse qu'un cadavre n'y changerait pas grand-chose.

Minami s'assit près de So. Sxun avait déjà commencé à lui parler pour tenter de l'apaiser, mais l'état du blond ne montrait aucun amélioration.

– Bordel So, fit Minami, qu'est ce que t'avais besoin de venir ici ?

– Commence pas à lui faire des reproches, lui rétorqua Sxun. Tu vois bien qu'il a besoin qu'on l'aide, pas qu'on le critique.

– Excuse moi mais avoue quand même que c'est pas très intelligent de sa part d'être venu jusqu'ici !

– C'était pas non plus très intelligent de provoquer ces mecs, ça aurait pu finir bien plus mal !

– Qu'est ce que je risquais face à des manches pareils ? Et puis ils n'avait qu'à pas m'emmerder.

– Je te rappelle qu'il est question de So là, pas de toi.

– Ouais c'est bon j'ai compris !

Il se tourna de nouveau vers So.

– Bon écoute, je sais que la mort de Mashu a été un coup dur pour toi, mais la prochaine fois je préférerai que tu vienne nous en parler plutôt que de disparaître pendant des jours. On s'est inquiété nous. JE me suis inquiété.

– C'est… répondit So le plus clairement qu'il le pouvait. C'est nouveau ça. Minami qui s'inquiète pour moi… Je suis pas venu t'en parler parce que je savais très bien que t'allais m'envoyer chier, comme d'habitude.

– Mais tu t'entends un peu ? Je suis d'accord je t'ai déjà envoyé chier quand tu venais me parler de trucs dont j'avais carrément rien à foutre, mais là il s'agit de Mashu quand même !

– Et alors ? Depuis quand tu t’intéresses aux autres ? Déjà à Nocturnal y'avait que tes séances d’entraînement qui comptaient. C'est pour te donner bonne conscience que t'es venu me chercher aujourd'hui.

– Je crois que l'alcool a une mauvaise emprise sur toi, suis-moi on retourne à Leyline, tu vas aller dormir et demain on reparle de tout ça à tête reposée.

– Nan je viens pas avec toi tu me dégoûte ! J'aurais préféré que ce soit toi qui meure !

A peine eut-il prononcé ces mots que Minami lui mit une claque comme jamais il n'en avait reçu. Sa tête se retrouva projetée vers la droite et il resta dans cette position de longues secondes ne réalisant pas ce qui venait de se passer. Sxun restait bouche bée lui aussi, choqué de la violence de l'impact. L'escrimeur se releva non sans regrets avant d'annoncer aux autres :

– Allez on y va, on le ramène chez lui.

Il marcha vers le comptoir et fit un signe de tête à Tomonori pour qu'il le suive vers l'extérieur de l'auberge. Sxun releva So encore sonné qui n'opposa aucun résistance et tout ce petit monde pu sortir en espérant que tout ce qui venait de se passer allait rester derrière eux. Dehors, Taiki fredonnait une petite musique entraînante en se lavant les mains dans le ruisseau non loin. En apercevant ses camarades, il se releva et leur adressa un grand sourire.

– Ça va les gars ? J'ai finalement laissé repartir notre ami, mais il avançait avec une démarche de canard qu'il n'avait pas tout à l'heure. La pinte c'est pas un super suppositoire en fin de compte.

Il se mit à rire de façon puérile, rejoint par Tomonori. Les autres n'avaient vraiment pas la tête à s'amuser quand bien même cette réflexion les aurait d'ordinaire conduits à l'hilarité. Taiki leva les yeux au ciel en voyant la mine dépitée de ses camarades et tous enfourchèrent leurs montures, So assit derrière Sxun, afin qu'ils puissent se remettre en route vers Leyline.

Le voyage de retour fut anormalement silencieux. Même Taiki et Tomonori ne s'adonnaient pas à leurs jeux habituels visant à comparer des futilités qui leur étaient arrivées, comme par exemple lequel a tué le plus d'ennemis, lequel a emballé la plus vilaine fille de joie ou lequel avait eu la plus grosse… barbe. Des débats sans intérêts pour les autres pour qui il était désormais d'usage de chevaucher plusieurs mètres devant pour entendre le moins de débilités possible.

Ils arrivèrent à destination à la nuit tombée. Taiki et Tomonori se dirigèrent en hâte vers la taverne où ils étaient désormais considérés comme des habitués, impatients de se débarrasser de l'immonde goût de bière bon marché qu'ils avaient en bouche. Minami quant à lui était trop énervé pour les suivre et rentra directement chez lui sans dire un mot. Sxun conduisit alors So à son domicile non sans difficulté, le jeune rôdeur ne tenant plus sur ses jambes, et l'installa dans son lit qui, dans son état actuel, avait plutôt des allures de bateau naviguant sur une mer déchaînée. L'archer resta à son chevet jusqu'à ce qu'il parvienne à s'endormir, et s'en alla discrètement, le laissant retrouver ses esprits.

 

 

 

 

Le lendemain, tandis que les premiers rayons de soleil pénétraient lentement à travers les interstices des volets de sa chambre et venaient illuminer son visage, So se réveilla difficilement avec le pire mal de crâne qu'il lui avait été donné de ressentir. Bon sang c'était ça la gueule de bois ? Plus jamais se disait-il. Pendant qu'il se passait un coup d'eau sur le visage il essayait de se rappeler ce qui avait bien pu se passer ces derniers jours. Il n'avait pourtant pas souvenir de s'être endormi dans son lit la veille. Il sortit de la salle d'eau et se mit à chercher sa chemise, que Sxun lui avait retiré la veille avant de le mettre au lit. Il la retrouva sur une chaise près de l'entrée et l'enfila. Ce ne fut qu'en passant devant le miroir qu'il vit l'atrocité de la loque qu'il venait d'enfiler. Sa chemise était en effet pleine de trous laissant la plupart de son torse visible, mais elle était aussi tâchée de substances indéfinissables jaunâtres, verdâtres et rouges. Avec horreur et une pointe de dégoût il retira en hâte le vêtement et le lança à terre.

Soudain des images lui revinrent en tête. Sa retraite dans son lieu de prédilection, sa marche longeant les bois, la taverne, les voyageurs, ses excès de délires… Minami ! Minami était bien là oui ! Il toucha sa joue et grimaça. La douleur était encore présente. Dans le miroir il pu s'assurer de la réalité de ce qu'il aurait pu interpréter comme un rêve : sa joue rougie d'une marque rappelant grossièrement la forme d'une main. Minami l'avait donc effectivement frappé. Mais s'il avait fait ça… c'était que So l'avait probablement insulté ! Et merde ! Comment allait-il pouvoir expliquer son comportement ? Son ami lui pardonnerait-il ?

Il tournait en rond depuis de longues minutes se demandant comment aborder la discussion avec ses camarades qui l’avent vu dans un si pitoyable état quand quelqu'un frappa à la porte. Tiré de ses pensées il sursauta. Il se dirigea alors vers l'entrée, sortit un haut au hasard de sa penderie qui se trouvait dans le chemin, l'enfila et ouvrit à son visiteur qui n'était autre que Sxun. Le sourire aux lèvres, il lança :

– Je suis bien content de te voir en meilleur état.

– Te moque pas de moi, répondit So, je sais bien que je devais être pathétique quand vous m'avez retrouvé.

– T'as pas idée à quel point, ria Sxun.

– Va te faire voir ! Tu saurais pas où est Minami d'ailleurs ? J'ai un truc à lui dire.

– Ça vous avez besoin de discuter c'est sûr. Il est chez lui, viens.

Les deux camarades se rendirent trois rues plus loin pour arriver devant une maison à colombages typique du nord du Royaume, à peine plus grande que celle de So malgré le passé relativement fortuné de Minami. A peine arrivèrent-ils sous le porche que l'escrimeur se montra, lançant un rapide bonjour à ses compagnons. So le regarda mais ne dit rien, ne sachant par où commencer. Minami croisa son regard.

– Sxun tu peux aller chercher les deux autres s'il te plait ? dit-il en soutenant le regard de So un moment avant de se tourner vers l'archer. Le maire nous a fait mander, on se retrouve chez lui.

Sxun d'un signe de tête approbateur s'éloigna en courant. Minami et So partirent donc ensemble en direction de l'hôtel de ville. Il firent plusieurs mètres dans le silence le plus total. L'atmosphère était tendue entre les deux amis. Prenant son courage à deux mains, So tenta de débuter une conversation :

– Écoute Minami, je…

– T'as pas à te justifier, le coupa l'épéiste. On fait tous des erreurs à cause de l'alcool. Tu étais dans un état second et tu n'étais pas maître de toi-même. Ce que tu as pu faire ou dire ces derniers jours c'était sous l'emprise de la boisson, je ne vois pas pourquoi je t'en tiendrais rigueur !

– Mais…

– Je t'ai frappé et j'en suis désolé, je n'aurais pas dû !

– Minami écoute…

– Je n'aurais pas dû te juger alors que tu a agis par tristesse.

– Minami bordel laisse moi parler !

So se plaça devant Minami, qui se tut.

– Je regrette tout ce qui s'est passé, reprit-il. Je regrette la mort de Mashu, je regrette ces semaines passées à limite vous ignorer, je regrette d'avoir fini ivre mort, et je regrette par dessus tout de t'avoir dit ces choses horribles. J'ai mérité la baffe que tu m'as donnée, et tu sais quoi ? Elle n'aura pas été sans conséquences. Toute la matinée j'ai repensé à ça, et ça m'a permis de regarder vers l'avant. Je ne me laisserai plus abattre par mes souvenirs ! Je ne laisserai plus le passé m'affaiblir !

– Si ! Bien sur que tu le feras !

– Qu'est ce que tu veux dire ?

– Je te connais So, tu ne pourras pas cesser de penser aux choses passées avec nostalgie et tristesse. Tu es comme ça, c'est ta façon de rendre hommage à tous ceux qu'on a laissé derrière.

– Mais toi tu n'es pas triste pour Mashu… Tu as su oublier.

– Bien sur que je suis triste.. Et jamais je ne l'oublierai… On a juste tous une manière différente de faire notre deuil. Ce n'est pas parce que ça a été plus rapide pour moi que je n'y pense plus. Tu es quelqu'un de sensible So, pour toi ça prendra un peu plus de temps que pour moi. C'est tout à fait normal. Mais je ne veux plus que tu ailles te réfugier dans ton coin pour déprimer tout seul, la prochaine fois j'aimerais que tu viennes m'en parler.

– Tu t'es vraiment inquiété pour moi ?

Minami serra So dans ses bras.

– Bien sur que je me suis inquiété espèce d'abruti ! Depuis que je te connais t'es comme le petit frère que j'ai jamais eu. C'est mon rôle de te protéger et d'être présent chaque fois que tu vas mal.

– Et du coup c'est le mien d'être chiant et de te causer plus de soucis que nécessaire, répondit So amusé bien que profondément touché par ce que vient de lui dire son « frère ».

– Tu crois pas si bien dire p'tit con.

L'accolade se poursuivit un court moment avant que les deux jeunes hommes n'entendirent un appel venant de derrière eux.

– Vous voulez qu'on vous laisse vous rouler des pelles tout de suite ou on attend la fin de notre rendez-vous avec le maire ? hurla Taiki bien fort en riant.

Le guerrier avait laissé son armure au profit d'une tenue bien plus décontractée, à savoir un genre de short assez serré et un justaucorps vert et orange fluo. Dur de faire plus pétant même si la chemise que So avait finalement décidé de porter contenait des rayures rouges et blanches et qu'il portait lui aussi un short.

– T'as un problème grand cornichon ? demanda Minami à Taiki. Est-ce que je t'en pose des questions sur ce que tu fais avec Tomonori quand vous êtes tous les deux ?

– Ma foi il dirait pas non mais il arrive pas à me saouler assez pour que j'accepte.

– C'est lui qui me fait des avances à chaque fois et il parle ? rétorqua Tomonori. T'es tellement à la ramasse avec les filles que tu me supplierais presque de partager ta couche !

Tous se mirent à rire de bon cœur en s'envoyant des petites piques personnelles, puis Minami décida qu'il était grand temps de poursuivre leur route, de plus ils étaient déjà en retard sur l'horaire.

Ils arrivèrent après dix bonnes minutes de marche à l'entrée d'un petit jardin fort bien fleuri s'étendant sur une vingtaine de mètres jusqu'à une bâtisse luxueuse comparée au reste de la ville. Il s'agissait d'un petit manoir qui avait été légué au maire par le Comte en personne en remerciement de ses services. Deux imposantes tours se dressaient de part et d'autre d'une arche en pierres blanches finement sculptées pour leur donner une forme de tresse. La porte mesurait environ deux fois la taille d'un homme adulte et était faite de bois d'ébène. Au milieu de celle-ci trônait fièrement un heurtoir en or représentant une tête de gorgone pourvue d'ailes majestueuses, le symbole du Comté.

Minami frappa.

La lourde porte s'ouvrit lentement, le bruit des gonds grinçant se diffusa dans une pièce si grande et vide que l'écho se dispersa à quelques dizaines de mètres à la ronde. La petite bande fut alors sommée par le domestique d'entrer dans un hall d'entrée si immense qu'il aurait pu servir de logis à trente personnes au bas mot terminé par un escalier en marbre blanc en haut duquel se dressait un bonhomme rondouillard pas bien grand. L'homme portait une moustache bien touffue et de longs cheveux volumineux. Il descendit quelques marches, écarta les bras et parla d'une voix grave et rocailleuse :

– Ahh mes chers chasseurs de primes préférés. Je vous attendais. Donnez-vous la peine d'entrer dans mon bureau.

Les troupe s’exécuta et pénétra dans la pièce se trouvant à leur gauche. La taille de celle-ci ferait presque passer la précédente pour un cagibi. Les murs étaient hauts et décorés de fresque représentant des scènes de chasse en forêt et le sol était recouvert d'un sublime tapis rouge sans le moindre pli. Les nombreuses vitrines contenaient divers trophées et reliques que le maire avait dû obtenir tout au long de sa vie. Au centre reposait un impressionnant bureau en acajou de chez Trinket & fils, certifié résistant à n'importe quelle rayure causée par un couteau2. En face se trouvaient six chaises, semblant affirmer que nos aventuriers venaient souvent ici. Le petit homme bedonnant entra à son tour.

– Asseyez-vous mes amis vous connaissez la maison.

Chacun avait l'air d'avoir sa place attitrée, ce qui posa problème lorsque le maire vit que la chaise située entre Taiki et Sxun restait vide.

– Oh par mes moustaches je suis confus… Je vais demander à ce que cette chaise soit retirée.

– Merci Monsieur le Maire, répondit Minami.

– Non laissez, intervint So.

– Tu es sûr ?

– Oui, il aurait aimé que l'on ne change pas nos habitudes. Cette chaise est bien là.

Minami fit un signe de tête au maire qui le fixait avec insistance pour être bien certain de sa décision.

– Fort bien, reprit le rondouillard, dans ce cas permettez-moi d'entrer dans le vif du sujet. Il y a quelques jours mes éclaireurs m'ont rapporté la présence étrange de maraudeurs près des Gorges de Malhé-khléré.

– Les Gorges maudites ? s'intérrogea Sxun. Je croyais que personne n'osait plus y mettre les pieds !

– C'est bien pour cela que leur présence est étrange.

– C'est peut être simplement des voyageurs qui ignorent que l'accès est défendu, proposa Taiki.

– Je ne crois pas Taiki, réagit Minami. Les voyageurs n'empruntent jamais ce chemin, les routes principales sont bien trop éloignées pour que des personnes égarées n'arrivent jusqu'aux Gorges. Généralement les loups bouffent les imprudents au bout de deux kilomètres.

– Et quand bien même ce serait possible, rétorqua le maire, l'atmosphère y est tellement malsaine qu'une personne sensée n'y installerait pas son bivouac, or c'est ce qu'il s'y passe.

– Ils sont peut être très fatigués après toute cette route…

– Arrête Taiki, insista Minami, tu sais très bien que la forêt est tellement dense, surtout dans ce coin là, qu'un campeur aura plus de chances de filer droit sur Celmisia3 que de tomber sur les Gorges.

– Bon ben on a qu'à aller voir on sera fixé, bouda Taiki.

– C'est justement ce que j'allais vous proposer, ajouta le bonhomme grassouillet. Je vous donne pour mission de vous rendre aux Gorges de Malhé-Khléré afin d'y découvrir ce que ces vagabonds y trafiquent. S'il s'avère qu'ils ont de mauvaises intentions ramenez les moi. Et s'ils ripostent, abattez-les. S'il ne s'agit que de voyageurs, escortez-les jusqu'à la route la plus proche. Vous serez payés à votre retour.

– Voilà qu'on est relégués au rang de coursiers… grogna Tomonori.

– Vous pouvez disposer messieurs !

Le maire se leva et quitta la pièce par une porte dérobée derrière une tapisserie. Les cinq chasseurs de primes prirent la direction opposée et sortirent par la porte conduisant au hall.

De retour dans la rue, ils partagèrent une dernière fois leurs avis concernant cette mission. Minami, So et Sxun étaient convaincus que la présence de ces individus était anormale dans ce coin de la forêt et qu'il vaudrait mieux aller voir de quoi il en retournait. Tomonori lui était plutôt de l'avis des trois autres, la seule chose qui le dérangeait était de devoir jouer les guides pour une hypothétique bande de touristes qui arrêteraient pas de lui demander de bien vouloir poser à côté d'eux pour des gravures. Taiki de son côté ne démordait pas, la présence de voyageurs près des Gorges n'avait rien d'exceptionnelle mais il refusait malgré tout de faire la fine bouche devant un gain d'argent facile.

La fin de la journée était surtout du temps consacré à la préparation du voyage parce que mine de rien, même s'ils connaissaient relativement bien les environs, la traversée des Bois du Vice était toujours une épreuve très incommodante. La mort de Mashu était encore bien présente dans leur tête et ils allaient devoir faire preuve de vigilance pour éviter qu'un nouveau drame ne se produise.

 

 

 

 

Fiche de personnages :

 

Nom : Minami

Classe : Escrimeur

Fonction : Co-chef de groupe, ancien maître d'armes

Personnalité : Courageux, blasé, imbu de sa personne, autoritaire

Il aime : Se battre, faire le chef, hurler en fonçant vers l'ennemi, engueuler So

Il n'aime pas : Ne pas être le chef unique, qu'on lui dise quoi faire

Stratégie d'attaque : Utiliser ses compétences d'escrimeur pour esquiver et frapper au bon endroit

Type d'armure : Un long manteau de cuir sous lequel il porte une simple chemise ample, et un foulard autour du cou

 

 

Nom : Taiki

Classe : Guerrier

Fonction : Guerrier aguerri

Personnalité : Loyal, courageux, dans la lune, déconneur

Il aime : Se battre, faire des farces aux autres, se battre, les filles de joie, les fruits au sirop, se battre

Il n'aime pas : Qu'on s'en prenne aux femmes, les tenues sobres, les épinards

Stratégie d'attaque : Se servir de ses grandes compétences d'épéiste avec style

Type d'armure : Une armure de plaques et un bouclier

 

 

Nom : Tomonori

Classe : Bourrin

Fonction : Bourrin de service

Personnalité : Bourrin

Il aime : Taper tout le monde, boire

Il n'aime pas : les mauviettes

Stratégie d'attaque : Foncer dans le tas tête la première et agiter sa masse dans tous les sens

Type d'armure : Une armure en peau, des épaulettes en cuir à pointes, un casque à cornes lui tombant sur les yeux

 

 

Liens :

 

Style de tenue de Minami : http://fav.me/d9h1eve

 

Personnages :

Minami : http://img15.hostingpics.net/pics/911635FLLVMinami.jpg

1- Du nom de la chanson « Let me Hear » de Fear, and Loathing in Las Vegas

2- Je vous laisse trouver la référence.

3- Cf « Le conjurateur », fanfiction de Sylareen. Celmisia est l'une des plus grandes villes de Xanadu, et le berceau de la famille Wakeshima.