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Racine, Rivière et Pierre

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Si Billa avait retrouvé la sécurité des murs d'Erebor, il n'en allait pas de même pour la compagnie des neufs marcheurs qui descendait vers le sud des Monts Brumeux et la Trouée de Rohan. Le chemin était difficile pour des gens à pied et les emplacements pour des campements sûrs la nuit se faisaient rares. Chaque oiseau qui passait au-dessus d'eux pouvait être un espion de l'ennemi, et Legolas ne pouvait gaspiller toutes ses flèches à les abattre pour se retrouver démuni en cas de combat.

Ils arrivèrent malgré tout aux abords des frontières ouest de Rohan, mais trouvèrent la route barrée de tant de nués de crébains – sans compter les feux mouvants que l'on voyait traverser la plaine de nuit – que Gandalf décida de rebrousser chemin et de tenter l'ascension du col le plus praticable à cette époque de l'année, celui du Caradhras. La notion de col praticable dans cette portion des Monts Brumeux réclamait cependant des ajustements. L'endroit était si haut que les saisons ne l'affectaient guère. Eté comme hiver, la couche de neige était suffisante pour faire presque entièrement disparaître les Hobbits et gêner considérablement la progression des autres. En hiver, les conditions étaient simplement pires que durant le reste de l'année. Mais Gandalf s'obstinait à vouloir passer par-dessus la montagne plutôt que par dessous. Les mines de la Moria étaient pour lui bien plus dangereuses que de potentielles avalanches.

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Les jours suivants virent le petit groupe rebrousser chemin et descendre vers les portes occidentales du royaume des Nains dans les Monts Brumeux. La volonté de la montagne – et celle de Saroumane - rendait le passage impraticable, et à regret, Gandalf avait dû accepter de traverser la Moria pour se rendre en Lorien. Le magicien estimait qu'il leur faudrait au moins quatre jours pour franchir les lieues de couloirs et d'escaliers qui formaient un labyrinthe en trois dimensions au sein des mines. Erebor était un puzzle d'enfant en comparaison.

Encore avaient-ils compté sur l'hospitalité de Balin et des siens. Ils durent déchanter très vite car dès leur entrée dans l'immense complexe, ils ne trouvèrent que ruines et cadavres. Espérant découvrir un dernier réduit où des survivants se seraient réfugiés, les neuf compagnons de route s'enfoncèrent dans les mines, sans allumer le moindre feu ni lanterne, ne s'éclairant que par le cristal qui ornait le bâton de Gandalf. C'était parfois à peine suffisant pour distinguer où ils posaient les pieds au milieu des éboulis et des crevasses, circulant sur des chemins de mineurs tout juste assez large pour laisser passer une personne de profil le long d'une paroi, l'autre bord donnant sur un gouffre insondable. Les Hobbits se pressaient contre la roche en faisant de leur mieux pour ne pas regarder vers le bas et même Aragorn, pourtant habitué des situations périlleuses, ne se sentait pas à son aise, une sueur froide lui coulant souvent dans le dos. Quant à Legolas, il n'en menait guère large, tant ce lieu sombre et spectral différait des larges galeries abondamment éclairées et si vivantes d'Erebor.

Leur progression à travers les vastes halls et par des portes encadrées de runes ne fit que confirmer leur première impression : il ne restait plus de Nains vivants dans l'immense mine. Tous avaient disparu ou été tués lors de violents combats, guère récents si l'on en jugeait par l'état des cadavres. Le pauvre Gimli vit ainsi tous ses espoirs de revoir ses proches anéantis en même temps que le royaume que Balin avait tenté de reconstituer. Leurs réserves d'eau et de nourriture diminuant, les neuf marcheurs durent cependant poursuivre toujours plus profondément dans les entrailles de la montagne, en direction de la porte orientale de la Moria, et ensuite, une fois sortis du dédale de pierre, vers la Lorien.

Une triste surprise les attendait alors qu'ils se rapprochaient du pont permettant de quitter les mines. Dans une petite salle à l'écart du grand hall, ils aperçurent un large bloc de marbre blanc et poli, posé sur un socle. Une tombe. D'après les inscriptions en runes qui couraient le long de la tranche, Balin reposait là après avoir régné sur la Moria pendant cinq ans à peine.

Affalé contre le sépulcre se trouvait un squelette qui tenait un gros livre relié en cuir serré contre sa poitrine. Gandalf souleva délicatement la main encore crispée sur la couverture avec un mauvais pressentiment… confirmé dès qu'il lut les premières lignes de la chronique. Il aurait reconnu l'écriture d'Ori n'importe où. Dori devait donc se trouver quelque part dans les mines, lui aussi… Tandis qu'il parcourait les derniers souvenirs de l'éphémère colonie, le reste du groupe allait et venait dans la petite salle, observant les restes qui jonchaient le sol.

Pippin, qui commençait à s'ennuyer ferme, ramassa quelques éclats de pierre par terre et se mit à en lancer contre le mur, avant de se rapprocher de la margelle d'un puits qui s'ouvrait dans un coin de la salle. Par désœuvrement, il jeta une de ses pierres dedans. Le caillou rebondit d'une paroi à l'autre, chaque choc résonnant péniblement aux oreilles de la compagnie, comme amplifié par le silence qui régnait dans le reste des mines. Ils restèrent tous figés sur place, Pippin tressaillant à chaque nouvel écho qui montait du puits.

- Crétin de Touque, gronda Gandalf, usant là de ce qui semblait être son insulte favorite. La prochaine fois, jetez-vous dedans.

Si quelqu'un trouva la réflexion trop cruelle, personne n'en fit la remarque. Pas même les autres Hobbits. Pippin se fit tout petit et se rassit sur une grosse pierre pour laisser passer l'orage. Il ne resta pas longtemps sur son siège. Des tréfonds du puits montait un battement sourd et rythmé, comme si un coeur géant s'animait très loin en dessous d'eux. Gandalf jeta de nouveau un regard à la chronique qu'il avait lue.

Des tambours battent sans cesse, avait écrit Ori. Ils ont pris la Porte. Toujours des tambours.

Et puis les cris perçants des gobelins leur parvinrent.

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Bien loin de là, une longue colonne s'étirait entre le Long Lac et les murs de Dale, les habitants de la cité lacustre d'Esgaroth quittant leurs demeures avec autant de vivres et de bien précieux qu'ils pouvaient en emporter, après avoir amarré tous leurs bateaux sous les pontons de leur ville et coupé la chaussée qui permettait de la rejoindre depuis la berge. Une partie de la file se dirigeait vers Erebor pour y trouver un refuge. Les bras des pêcheurs seraient plus que bienvenus pour la défense de la cité troglodyte. Avec eux venaient aussi les fermiers et les éleveurs nomades des plaines, qui ne pouvaient rester en terrain découvert sans risquer une attaque.

Depuis un balcon dissimulé dans la pénombre du plafond, Billa les regardait entrer puis être regroupés dans les salles où l'on entassait d'ordinaire les marchandises. Ils étaient reconnaissants de l'accueil, sans se douter qu'on les gardait tous ensemble pour mieux les surveiller et repérer les éventuels espions qui tenteraient de sortir ou de s'approcher des corbeaux. Billa doutait qu'on en trouvât beaucoup. Il aurait fallu payer fort cher pour arriver à retourner l'allégeance de ces gens. Erebor pourrait sans doute dormir tranquille… mais les petites souris de Maître Nori feraient quand même leur travail et garderaient un œil sur tous les arrivants.

Encore un qui prendra sa retraite quand il sera mort...

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D'autres cadavres étaient venus s'ajouter aux dépouilles des Nains dans la tombe de Balin. Des gobelins par dizaines et un immense troll des cavernes à la peau dure et grisâtre gisaient sur le sol et les gradins qui entouraient la pièce.

Boromir se releva péniblement, le crâne encore tintant du vol plané que le troll lui avait infligé. Un regard rapide lui apprit que tous les autres étaient debout et ramassaient les armes qu'ils avaient pu laisser dans le corps de tel ou tel ennemi. Non… Une minute… Il y avait sept personnes vivantes en plus de lui-même. Il manquait quelqu'un.

- Où est Frodon ? demanda Merry Brandebouc comme en écho à ses pensées.

- Il se cachait du troll, dans ce coin, indiqua Sam Gamegie.

Et si les souvenirs de Boromir étaient bons, le troll avait frappé quelque chose, ou plutôt quelqu'un, avec sa lance. Ils se ruèrent tous vers le pilier derrière lequel le porteur de l'anneau s'était réfugié. Ils l'y trouvèrent bien, en effet. Le Hobbit ne bougeait plus. En l'absence de toute protection, la lance du troll l'avait cloué au mur.

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Billa et sa fille se trouvaient dans les quartiers de cette dernière, procédant aux derniers ajustements de la cotte de maille en mithril que Thorïn avait offert à son amante bien des décennies auparavant.

- Hé bien, en fait il n'y a pas à changer tant que ça au serrage des boucles, constata la vieille dame. J'étais plus costaud que je ne l'imaginais, à cette époque. Et crois-moi, les Valar savent que j'en ai eu besoin, de cette veste ! Nous ne discuterions pas ici, d'une façon ou d'une autre, si je ne l'avais pas portée.

- Et elle arrête vraiment tout ? s'enquit Dinah d'un ton quelque peu incrédule.

- Tout ce que j'ai pu essayer avec Nori, Bard et Bofur, en tout cas. Ça n'empêchera pas les bleus ni les côtes cassées, ceci dit. Alors la règle numéro un reste d'éviter les coups.

- J'ai appris avec Nori. Bien sûr que j'éviterai les coups, répliqua sa fille avec une expression quelque peu indignée.

Billa sourit en retour, bien qu'elle ne se fît guère d'illusions sur la valeur d'une telle promesse.

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Leur marche était mécanique. Un pas après l'autre, sans réfléchir. Ils n'étaient plus que sept à trébucher sur le chemin caillouteux qui descendait du flan est de la montagne en direction de la grande forêt de la Lorien. Frodon était tombé. Gandalf était tombé contre le feu du balrog. L'anneau pendait au bout de sa chaînette au cou de Sam Gamegie. Ils réagirent à peine lorsque les gardes qui patrouillaient en lisière du bois les arrêtèrent.

Bien des heures plus tard, après une première entrevue avec la Dame, et alors que la nuit tombait doucement sur la grande forêt, le garde Haldir, qui avait réceptionné la compagnie à l'entrée du royaume, trouva Legolas assis au bord de l'eau en compagnie du Nain Gimli. Ce dernier était en train de trancher ses tresses l'une après l'autre sous le regard navré de l'elfe, avant de les laisser tomber dans le ruisseau.

- Le seul point positif, marmonna le Nain en reposant son couteau après avoir coupé sa dernière natte, c'est que Thorïn est déjà mort. Parce que sinon, savoir que Balin a fini comme ça le tuerait aussi efficacement que n'importe quelle arme.

Gimli échangea un regard désespéré avec Legolas.

- Comment on va aller leur dire ? Rien que mon père et Dwalin…

Envoyer un messager dans le Nord pour confirmer la chute de la place forte était absolument indispensable, tant que les chemins étaient encore praticables. La Lorien ne disposant pas de corbeaux pour son service postal, ce fut un cavalier bien armé qui s'aventura sur la route en direction de la Montagne Solitaire.

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Trois semaines plus tard, Dwalin revint de la supervision quotidienne des entraînements pour trouver Nori assis sur un tabouret, le regard dans le vide, après avoir reçu la visite d'un cavalier en provenance du royaume elfique de Lorien. Il s'approcha du maître espion et le prit par l'épaule, mais Nori garda les yeux obstinément fixés sur le sol.

- Que voulait ce messager ? s'impatienta Dwalin.

- Apporter des nouvelles du Sud, répondit lentement son compagnon. Nos frères sont morts. Tous ceux qui sont partis avec eux sont morts également.