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Racine, Rivière et Pierre

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Tandis que Thorïn prenait connaissance des derniers développements politiques survenus en son absence, les cousins de Billa entreprirent d'explorer la Montagne en long, en large et en travers (et en hauteur aussi). Le marché central regorgeait à nouveau d'étals, et la section réservée à la nourriture et aux cuisiniers se révéla particulièrement attirante pour des Hobbits. Les Nains avaient eux aussi quantité de recettes pour accommoder les champignons, et les cousins Touque avaient bien envie de les goûter toutes : longuement mijotés avec des aromates et une sauce au vin, dorés à la poêle avec du beurre et du persil, fourrés dans des crêpes avec du fromage... De quoi faire saliver la Comté entière. Enfin... si la Comté voulait bien accepter quelques apports extérieurs, ce qui ne s'était encore jamais vu à l'exception de quelques plantes aromatiques.

A Dale, les échanges fonctionnaient si bien que des oranges et autres agrumes arrivaient pendant l'hiver sur les tables des deux cités pour le plus grand plaisir, entre autres, de Tilda, grande amatrice de petits gâteaux au citron.

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Le lendemain après-midi, une demi-douzaine de Hobbits, à présent bien reposés, explorait le terrain entre Dale et la montagne, prélevant des échantillons de sol et discutant d'un air grave. Un petit apport de cendres ne pouvait faire que du bien au sol, mais ici les cendres formaient une croûte épaisse que des décennies de pluies n'avaient même pas réussi à lessiver complètement. L'eau des ruisseaux était grisâtre, impropre à la consommation comme à l'arrosage, ce qui impliquait de pomper depuis la rivière souterraine qui traversait Erebor. L'autre face de la montagne avait été moins soumise au feu du dragon, ce qui la rendait plus apte à supporter des cultures, mais l'orientation laissait à désirer. La petite troupe regagna les salles de pierre, et une carte de la région à la main, les Hobbits commencèrent à discuter des plantes qui pourraient être cultivées dans la vallée et sur les flancs de la montagne.

- Des choux, des navets, des carottes... dit l'un. Tout ça peut supporter le froid pendant l'hiver.

- Si vous voulez des arbres fruitiers, il faudra les installer très bas dans la vallée. On gèle, par ici !

Une fois lancés sur le sujet, il était illusoire de vouloir les arrêter avant qu'ils ne fussent en panne de salive, ce qui n'arriverait pas avant un moment vu la quantité d'excellente bière qui leur avait été fournie.

De son côté, Billa réaménageait ses appartements après avoir déchargé les caisses qu'elle avait emportées de Cul-de-Sac. Les livres vinrent s'aligner sur les étagères taillées dans le mur et la garde-robe se remplit de tous les habits que qu'elle avait refusé d'abandonner à la surveillance de ses cousins. Elle avait envie de les porter, non de les retrouver sur le dos d'une parfaite inconnue lors de son prochain séjour dans la Comté.

Il semblait qu'une sorte de frénésie de construction s'était emparée de tout le royaume souterrain car le nouveau roi se mit également au travail. Il y avait, sur le flanc sud de la montagne, une sorte de terrasse dégagée, bien ensoleillée pratiquement toute la journée. Fíli décida que c'était l'endroit idéal pour installer le cadeau qu'il comptait faire à sa tante et à sa cousine. Il contacta discrètement des artisans partout dans la cité : menuisiers, maçons, verriers, et après avoir jeté un œil à ses plans et effectué quelques corrections, ils se mirent au travail. Ils en auraient probablement pour quelques semaines, mais Fíli calcula que Billa serait trop occupée par ses enfants pour s'aventurer de ce côté-ci d'Erebor, et que la surprise ne serait ainsi pas éventée.

Son calcul se révéla avisé. Tobin réclamait beaucoup d'attention et sa mère ne songea pas à explorer les flancs de la montagne. L'hiver vint et repartit avant que l'ouvrage ne fût enfin terminé, les chutes de neige ayant ralenti la progression des artisans, mais enfin, avec le retour du printemps la surprise put être achevée. Lorsque Fíli vint la chercher, Billa supposa qu'une équipe de nettoyage avait encore découvert quelque débris historiquement intéressant dans une salle fraîchement redécouverte, mais il ne l'emmena pas vers les niveaux les plus bas. Au contraire, il se dirigea vers l'extérieur, et une fois arrivés sur la pente de la montagne, il lui tint la porte grande ouverte.

Elle resta soufflée par ce qu'elle découvrait. A ses côtés, son neveu rayonnait de fierté. L'endroit avait dû être autrefois une terrasse en plein air, exposée au sud, avant que les artisans recrutés par Fíli ne la referment à l'aide d'une verrière montée sur une charpente. La plus grande partie du verre était incolore, mais pour ajouter une touche plus personnelle, Fíli avait demandé aux verriers de créer, à chaque angle, un petit vitrail coloré avec des motifs de fleurs et de fruits. A l'intérieur, des bacs de pierre s'alignaient le long des murs, certains déjà équipé de treillages pour y accrocher des plantes grimpantes et une pile de tuteurs de bois attendait dans un coin d'être utilisée. Un bac plus large était alimenté par l'eau qui ruisselait sur le flanc de la montagne pour servir de réserve.

- Voilà. Il ne te reste plus qu'à mettre les plantes que tu préf – ouaps !

Billa le serrait dans ses bras au point qu'il avait du mal à respirer.

- Eh bien, conclut-elle après l'avoir relâché, il ne me reste plus qu'à trouver des graines.

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Si sa mère se reprenait de passion pour le jardinage, Dinah ne considérait les plantes que d'un point de vue pratique : si on pouvait grimper dessus, elles étaient intéressantes, sinon elles ne valaient pas la peine. Sa pratique de l'escalade sur tronc lui valut cependant quelques mauvaises surprises comme celle, bien connue des chats, de ne pas savoir comment redescendre. Ce fut ainsi qu'elle fit connaissance avec un des hôtes occasionnels de la Montagne, le prince Legolas, qui ne s'attendait pas à voir des enfants pousser sur les rares arbres du verger d'Erebor.

- Est-ce bien raisonnable de grimper dans un poirier aussi haut ? s'enquit-il avec un sourire en coin, une fois arrivé juste en-dessous de la fillette.

- Je croyais que je faisais comme a dit papa.

- Et que dit votre père ?

Dinah fit la moue.

- Que je ne devais jamais grimper quelque part sans avoir un chemin pour redescendre. Legolas ne put s'empêcher de sourire un peu plus largement.

- Que voilà un conseil plein de sagesse. Eh bien, admettons que je serai votre "chemin pour redescendre", aujourd'hui, dit-il en tendant les bras vers l'enfant.

Dinah lâcha très prudemment sa branche pour attraper une des mains de l'elfe, puis se résolut à sauter. Elle atterrit avec un « uff » entre les bras de Legolas, qui la reposa aussitôt à terre.

- Et la prochaine fois, vérifiez bien où vous mettez les pieds, suggéra-t-il avant que l'enfant ne file au petit trot sur le chemin qui ramenait dans Erebor.

Il la suivit sans se presser. Il ne venait qu'à titre privé, après tout, offrir ses félicitations à Sigrid et Fíli pour la très prochaine naissance de leur premier enfant. Cet événement à venir avait constitué une certaine surprise pour la communauté, non que les deux époux ne fissent pas preuve d'enthousiasme, mais les Nains n'avaient jamais été le peuple le plus fertile de la Terre du Milieu et les croisements avec les humains étaient restés très rares tout au long de leur histoire. Somme toute un enfant après tout juste quatre années de mariage était plutôt encourageant.

De son côté, Dinah réfléchissait très longuement à toute cette affaire. Elle allait donc avoir un cousin en plus de son frère. Elle serait l'aînée de la petite troupe, et décida de prendre ses futures responsabilités très au sérieux... en allant voir Balin et Dori pour leur demander comment on faisait pour être grand frère (ou sœur). Nori s'étouffa de rire quand il entendit parler de ça et Dwalin considéra la requête avec une indulgence amusée qu'il réservait d'ordinaire pour Balin et quelques rares personnes choisies.

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Au beau milieu de l'après-midi environ un mois après le retour de Thorïn et Billa à la maison, Bard et la compagnie se trouvaient assemblés dans une antichambre à faire les cent pas ou tenter de rester calme – une cause perdue dans le cas de Fíli.

- Je suis trop jeune pour devenir grand-père, se plaignit Bard.

- Fallait y penser avant de dire oui, se moqua Nori tout en lui mettant une bonne claque dans le dos.

Bard ne pensa même pas à la lui rendre. Le reste de l'équipe était plus détendu autour de lui mais compatissait néanmoins. Il n'y avait jamais rien de plaisant à jouer la cinquième roue de la charrette, en particulier lors d'un événement d'une telle importance. Les heures tournèrent, l'ombre projetée sur le sol par les sertissages de plomb des vitraux suivant la course du soleil. Enfin, Oín passa la tête par la porte entrouverte avec un sourire jusqu'aux oreilles.

- Un nouveau p'tit prince pour la Maison de Durin ! annonça-t-il à pleine voix.

Bofur émit un vigoureux coup de sifflet tandis qu'Ori se tamponnait les yeux avec son mouchoir. Fíli sautait et dansait comme un fou à travers la pièce. Son oncle se tourna vers la Hobbite qui observait la scène d'un air totalement blasé.

- Dis-moi que je me suis conduit avec un peu plus de dignité que ça, pria Thorïn.

- Certes. Tu as dansé, mais avec moi uniquement, répondit posément Billa.

La perspective d'avoir un petit-neveu à gâter lui plaisait beaucoup.

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Le nouveau Roi sous la Montagne dut user de toutes sortes de menaces, et d'un peu de corruption, pour inciter ses proches à bien vouloir vider les lieux, après que tout le monde eut dûment admiré le petit dernier de la Maison de Durin. Sigrid avait repris quelques couleurs et quelqu'un avait remis de l'ordre dans ses cheveux pour qu'ils ne restent plus collés à son front. Oín assurait que tout s'était très bien passé, particulièrement pour un premier accouchement, bien qu'il recommandât de surveiller attentivement la santé de la jeune femme pendant les jours à venir.

Cette recommandation avait amené une vague de mélancolie chez le jeune roi. Fíli ne se faisait pas d'illusions. Il était beaucoup plus vieux que son épouse, et il l'enterrerait tout de même. Certes, Thorïn et Billa devaient faire face au même problème, mais dans leur cas, l'espérance de vie plus longue du Nain était annulée par la différence d'âge. Il n'en irait pas de même pour Sigrid. Même en menant une vie heureuse et sûre, elle mourrait bien avant Fíli. Il s'efforçait de ne pas y penser, se concentrant plutôt sur la joie qu'il éprouvait à la savoir à ses côtés et sur le garçon magnifique qu'ils avaient fait ensemble. Il allait uniquement penser à cela pour les années à venir.

Très rapidement, le reste de la fine équipe se rendit compte que le nouveau roi était très similaire à son oncle sur un point, c'était qu'il ne laissait pratiquement à personne le soin de s'occuper de son fils, la mère de l'enfant exceptée. Aucune nourrice n'entra dans les appartements de la reine, celle-ci n'en ayant jamais fait la demande.

Un effet inattendu de la naissance de l'enfant fut la réapparition de la princesse Dis, qui sortit enfin de sa quasi-claustration dans ses appartements. L'arrivée de son premier petit-fils parut la radoucir un peu, du moins envers Fíli. Elle n'adressait toujours pas la parole à sa belle-fille, ni à Billa. Legolas devint un visiteur plus régulier qu'à l'accoutumée, apportant quelques jouets dont Billa soupçonnait qu'ils avaient été les siens, une jolie couverture, des craies de couleur… Le temps passant, le prince finit par déserter complètement la forêt, et une chambre lui fut réservée ad vitam dans l'auberge que Vorzha tenait à Dale. Nori, officiellement associé de la dame, se servait surtout de l'établissement pour récolter un gros paquet d'informations. Legolas avait aussi des quartiers dans la montagne, donnant sur les ébauches de vergers qui poussaient sur le flanc sud, et il y montait régulièrement.

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Deux ans après les premiers essais sur les pentes sud de la Montagne, les fruitiers donnèrent une récolte à peu près satisfaisante quant à la qualité, mais la quantité faisait encore défaut. Cela constituait cependant un début encourageant et les Nains comme les Hobbits restés sur place se remirent au travail.

Un qui ne travaillait plus trop au service public, en revanche, c'était Roäc. Le corvidé avait lui aussi convolé et consacrait désormais son temps à l'éducation de sa nichée de trois petits corbillons, tous assez bruyants et encore peu disciplinés. Ils faisaient silence durant la nuit, mais leur nid étant situé au-dessus d'une fenêtre dans le bureau de Thorïn, celui-ci profitait de leur babillage tant que le soleil était levé. Ces trois réincarnations plumeuses de Morgoth allaient un jour le rendre dingue, songeait Thorïn en regardant d'un air mauvais l'appui de la fenêtre. Vraiment dingue. Quelque chose de si profond que sa folie dragonesque aurait l'air d'un gentil petit quart d'heure de délire à côté.