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Racine, Rivière et Pierre

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Sigrid et Tilda passaient énormément de temps dans la montagne, le plus souvent en compagnie de leur scribe préféré. Bard avait choisi de laisser faire, sous le prétexte de faciliter les relations avec les Nains. Cela lui permettait aussi de ne pas avoir l'énergique et intenable Tilda dans les jambes tandis qu'il organisait le transfert de la population du lac vers Dale pour une reconstruction complète de la cité. Les enfants étaient sacrés pour les Nains, quelle que fût l'espèce (Orcs exceptés, peut-être) à laquelle ils appartenaient ; les filles ne risquaient absolument rien.

D'ailleurs, Ori n'était pas le seul à s'être en quelque sorte institué leur gardien durant leurs séjours en Erebor. Chaque fois que son travail lui en laissait le temps, Balin venait s'enquérir des deux sœurs et leur racontait avec plaisir l'histoire de la Montagne Solitaire. Sigrid avait appris par accident que le vieux Nain avait perdu épouse et fille durant la marche forcée qui avait suivi l'attaque de Smaug, et le soupçonnait de jouer les gentils grands-pères pour tout enfant qu'il croisait à titre de compensation. Et il prenait le mot "enfant" dans un sens très large, apparemment, puisque ses conseils et sa gentillesse s'étendaient jusqu'à Fíli et Thorïn, qui avaient tous deux atteint l'âge adulte depuis un bon moment. Ledit Thorïn faisait en ce moment l'objet de toute la sollicitude du vieux conseiller, bien que le roi fît de son mieux pour dissuader Balin de jouer les anges gardiens. Le coup d'épée qui lui avait ouvert le front avait bien guéri, mais une longue ligne pâle courait désormais de la racine de ses cheveux jusqu'à l'arcade sourcilière, tachant de blanc ledit sourcil autrement toujours noir. "Le Blaireau" risquait de devenir le surnom officiel de Sa Majesté (De fait, Thorïn se vit gratifié dudit surnom à la minute où il put quitter sa chambre par ses propres moyens).

Pendant que le souverain reprenait lentement mais sûrement la direction des opérations, Billa se familiarisait quant à elle avec divers aspects de la culture naine qu'elle n'avait fait qu'effleurer au cours des mois précédents. En particulier le fait que les apparences chez ses amis pouvaient souvent se révéler trompeuses. Déjà durant le voyage elle avait remarqué dans le paquetage de Dori la présence de longues bandes de tissu épais dont elle ne s'était d'abord pas expliqué la fonction, avant de réaliser qu'elle prenait le problème à l'envers. Dori ne s'en servait pour ajouter quelque chose, mais pour faire disparaître autre chose.

Et d'après ce qu'elle voyait à présent sous la Montagne, le grand "frère" de Nori et Ori n'était pas le seul Nain à cacher sous ses vêtements un équipement différent de celui que la coiffure et les tenues pouvaient suggérer.

Avec toute la délicatesse dont elle était capable, elle en toucha un mot à Thorïn, qui se contenta de hausser les épaules.

- Contrairement aux autres peuples, nous admettons que de temps en temps, Mahal peut se planter et donner à une âme un corps qui ne lui correspond pas. Pas de quoi en faire un terril.

Billa préférait ne pas imaginer les répercussions de ce genre de discours sur les relations diplomatiques avec les humains, les elfes et les Hobbits. Elle ne pouvait parler que pour la Comté, mais dans son petit pays, on avait une vision très binaire de la nature. Il y avait bien quelques rumeurs qui circulaient au sujet d'un oncle anonyme qui avait commencé sa vie avec des robes et des rubans dans les cheveux, mais on les chuchotait avec encore plus de prudence que les histoires salaces des conteurs pour adultes de Bree.

Alors tenter d'expliquer le concept de rôle ou la façon dont se formaient les couples chez les Nains... non, mieux valait ne même pas y penser.

Visiter la sépulture de Kili n'était probablement la chose la plus réjouissante à faire pour distraire son esprit de ces épineuses questions, mais Billa sentait qu'elle n'avait que trop tardé à le faire. Il était temps de dire au revoir.

La tombe du garçon était d'une grande sobriété, jugea-t-elle, sans doute parce que les tailleurs de pierre n'avaient pas eu beaucoup de temps devant eux. La large dalle de marbre blanc ne portait que quelques inscriptions en runes qui devaient indiquer le nom et le lignage du mort, mais c'était tout. De petites pierres rondes avaient été déposées sur le bord du tombeau, sans doute par les visiteurs venus se recueillir, et formaient une ligne sombre sur le fond clair. De minuscules lampes à huile avaient également été apportées et vue leur taille, quelqu'un devait se charger de les remplir régulièrement pour qu'elles continuent à illuminer le tombeau.

Les morts n'étaient jamais oubliés.

# #

Au cas où les réfugiés et les Nains auraient commencé à se sentir un peu trop à l'aise dans la montagne, les ennuis et l'agacement revinrent sous la forme de l'infect bourgmestre d'Esgaroth et de son infernal commis. Beaucoup de ses administrés rêvaient de le voir dégager la place une bonne fois pour toutes. Malheureusement, le bourgmestre avait été élu, et ne pouvait donc être délogé légalement que par une autre élection, mais au vu de sa gestion franchement désastreuse de la crise, Thorïn avait bon espoir de voir ledit scrutin se produire bientôt. Il avait passé un certain temps à expliquer le concept à Dwalin, mais son cousin n'avait pas l'air de très bien comprendre l'intérêt de la chose. Du point de vue de Thorïn, royauté ou pas, le fait de pouvoir virer les dirigeants incompétents à intervalles réguliers sans avoir à les tuer présentait un certain mérite. Cela apaisait la vie politique d'une cité. Quant au dirigeant lui-même, s'il en avait assez de sa charge, il pouvait se consoler en se disant qu'il n'en aurait pas pour sa vie entière. L'idée plaisait assez au roi, soit dit en passant. Il se dit que certains postes de conseillers devraient être ouverts au scrutin. Cela motiverait sans doute certains nobles à se soucier un peu plus de la population... ou certains roturiers à tenter l'aventure.

Thorïn ressentit une certaine culpabilité à laisser son neveu se charger des négociations avec le bourgmestre, mais Oin lui avait fait les gros yeux lorsqu'il avait évoqué la possibilité d'y aller lui-même.

Le jour dit, Fíli se rassura en constatant que Thranduil n'était pas présent pour « appuyer » les demandes des humains ou pour profiter de leurs réclamations pour gratter un peu plus que sa part. Le Maître d'Esgaroth occupait tout un côté de la table à lui seul, et son inséparable clerc Alfrid était là lui aussi. Ç'aurait été trop beau si le dragon avait pu les éliminer tous les deux les cancrelats avaient la vie dure…

Naturellement, le Maître prit la parole en premier.

- Où se trouve le Roi sous la Montagne ? demanda-t-il avec hauteur. Pour traiter avec Esgaroth, ce serait la moindre des choses qu'il fasse lui-même le déplacement.

- Une insulte à votre autorité, sans l'ombre d'un doute, susurra Alfrid en écho, rajoutant de l'huile sur le feu.

- Mon oncle est dans l'incapacité de se déplacer, répondit calmement Fíli. Vous devriez le savoir. Ou vous le sauriez si vous aviez daigné vous approcher du champ de bataille. Néanmoins, en tant qu'héritier de la couronne, je suis parfaitement habilité à vous recevoir ainsi qu'à traiter avec vous.

Le Maître lui jeta un regard offensé, avant de se redresser sur son siège.

- Votre oncle avait promis de verser de l'argent, si vous vous souvenez bien, dit-il d'un ton doucereux.

- Il s'était engagé à fournir à Esgaroth de quoi être rebâtie, répondit sèchement Fíli. Il n'a jamais été question de remplir vos coffres. Néanmoins, nous ne sommes pas des malappris, et nous allons vous dédommager pour votre si... chaleureux accueil.

Il se pencha et récupéra sous sa chaise un sac rebondi qui émit un tintement métallique quand il le posa sur la table, puis le poussa vers le Maître, dont les yeux s'éveillèrent sur-le-champ.

- Voici qui devrait suffire, dit le Nain. Ce sont des monnaies de Dale, elles reviennent de droit aux humains.

- Oh, vraiment ? C'est… très attentionné de votre part.

Comme Fíli l'avait espéré, le maître ouvrit immédiatement les cordons du sac et en tira des écus qu'il se mit à compter en compagnie d'Alfrid, laissant au prince tout le loisir de recevoir Bard ainsi qu'il le souhaitait. Il ne s'attendait pas à ce que Thorïn se joignît à eux une fois les deux indésirables écartés, mais son oncle insista, au moins pour saluer Bard et échanger les politesses d'usage, avant de retourner à la volumineuse correspondance qui s'empilait sur son bureau.

Bard regarda le Maître et son acolyte décamper vers la sortie sans même lui prêter une once d'attention puis, lorsque le tandem eut disparu hors de vue, il reprit son chemin vers l'ancienne salle du conseil restreint, guidé par un Dori qui ne cessait d'énumérer tout le travail qu'il avait encore à faire.

Le premier Nain qu'il aperçut en entrant fut Balin. Ce dernier trotta vers lui et le salua avec un sourire jusqu'aux oreilles, avant de le pousser vers un siège... et de montrer la porte à Dori. Fíli inclina la tête, et son oncle de même. Bard ne s'offusqua pas du manque de cérémonie - il savait à quel point le roi était passé près de la mort, et qu'il avait encore bien du mal à maîtriser la jambe de bois et les béquilles censées l'aider à marcher. Thorïn prit rapidement congé après s'être poliment enquis de la santé des trois enfants de Bard. Les dirigeants et conseillers restants s'assirent autour de la grande table de bois sombre et entamèrent des discussions autrement plus sérieuses que les pièces de monnaies versées à l'ancien maître d'Esgaroth.

Le matin suivant, des gardes retrouvèrent le bourgmestre à l'orée du camp, ses soieries taillées en pièces par les innombrables coups de couteau qui avaient lardé l'impressionnante panse du bonhomme. Son manteau de fourrure avait disparu, de même que ses bagues, ses broches et sa chaîne d'office. Bard soupçonnait que les accessoires manquants se trouvaient en possession de certains de ses concitoyens, mais il refusa de faire procéder à une fouille générale. Ni Alfrid ni le sac d'or donné au bourgmestre n'étaient nulle part en vue le coupable du meurtre était désigné d'office, et le mobile avec.

Cela mit provisoirement un terme aux négociations, Dain décidant de reporter le reste à plus tard, lorsque les réfugiés d'Esgaroth auraient remis un peu d'ordre dans leurs affaires.

Fíli les vit tous partir avec soulagement. Finies les interminables réunions et les disputes sans fond. Il allait enfin pouvoir prendre un peu de temps pour lui. Et avant tout pour commencer le pénible mais nécessaire travail de rééducation de ses membres brisés, à moins qu'il ne souhaitât demeurer éclopé pour le restant de ses jours.

La guérisseuse avait montré à la compagnie comment procéder et bientôt, ils se relayèrent tous pour aider Fíli avec ses exercices. Dori fut vite prié d'arrêter, car le maître tailleur n'arrivait tout simplement pas à doser sa force, et les sessions qu'il passait avec le prince laissaient ce dernier pâle et tremblant comme une feuille. Nori et ses mains agiles, en revanche, firent des merveilles pour Fíli, qui commença à retrouver sa mobilité plus vite que prévu.

Dès que Thorïn fut capable de tenir debout plus d'une heure, il s'inséra dans ce système et passa régulièrement du temps en compagnie de son neveu, pliant et dépliant son bras blessé et l'obligeant à faire jouer ses doigts sur le bord de la table.

# #

Une semaine s'écoula avant que les éclaireurs envoyés par Dwalin aux trousses d'Alfrid ne revinssent à la Montagne, bredouilles.

Aux dernières nouvelles, le petit homme était parti avec son trésor dans les terres glacées du Nord, sans rien d'autre que les vêtements sur son dos et ses sacs d'or. Fíli était d'avis qu'on ne le reverrait pas de si tôt, voire jamais. S'il y avait une justice, un dragon des glaces l'enverrait se réchauffer dans son estomac.

Ce problème enfin réglé une bonne fois pour toute, le roi put se remettre au travail l'esprit plus tranquille… ou presque, puisque avant de reprendre les plans des mines et des ateliers, il lui fallut sermonner un peu sa Hobbite. Thorïn dut insister lourdement pour qu'elle cessât de se mettre en quatre et réduisît - un peu - ses heures de travail. Billa voulait toujours prouver qu'elle était digne de confiance, pas seulement à son compagnon mais aussi au reste des résidents de la Montagne.

Voyant cela, Thorïn songea qu'il était temps d'introduire Maîtresse Sacquet plus officiellement dans la communauté naine, avec son accord bien entendu.

Billa s'attendait à quelque chose d'un peu grandiloquent avec les dieux savaient quel serment à la clé, mais il fut plus subtil et discret que ça. Il commença par lui demander son avis sur des points de détail concernant la bibliothèque, puis se mit à parler politique, voire affaires familiales, avec elle, tout en requérant régulièrement son opinion. D'abord en privé, puis devant les membres du conseil... Ensuite elle se vit confier quelques menus arbitrages entre les Nains et les humains résidant sous la montagne. Après cinq semaines de ce petit jeu, tout Erebor savait que l'un des meilleurs moyens d'atteindre le roi ou le prince était de passer par Maîtresse Sacquet. Pour un Nain, cela équivalait grosso modo, ainsi que le confirma Balin avec un sourire jusqu'aux oreilles, à hurler "Je fais confiance à cette femme et gare au premier qui lui cherchera des crosses" sur une place de marché un jour de grande affluence. L'idée fut solidement renforcée par la présence occasionnelle du corbeau de Sa Majesté sur l'épaule de la cambrioleuse. Billa avait été surprise de l'attention que lui accordait l'oiseau noir, mais celui-ci s'était contenté d'ébouriffer ses plumes au lieu de répondre clairement à ses questions. En tout cas, c'était une présence rassurante. Quiconque menaçait ou insultait le roi et ses proches à portée auditive du familier emplumé risquait fort d'y laisser un œil. A la première occasion, elle remercia Thorïn de lui avoir prêté Roäc.

- Du tout, s'amusa le Nain. Il fait ce qu'il veut, et il a décidé tout seul que tu faisais un perchoir formidable.

- Mais oui. C'est ça, répliqua Billa.

- Je te trouverai un messager permanent, promit Roäc de son côté. Ça ne serait pas pratique que je passe mes journées à faire des allers-retours dans la montagne à la recherche de l'un ou de l'autre.

Fidèle à sa parole, il lui trouva une jeune assistante du nom de Hüg, au plumage d'un noir bleuté entretenu avec un soin maniaque. Une fois les présentations faites, l'oiseau fit de Billa son nouveau perchoir – les corbeaux étaient assez malins pour apprendre à être faignants après tout – et la Hobbite fut forcée de caler un épais morceau de couverture sous sa veste pour éviter que les serres de Hüg ne lui entament la peau.

# #

Avec les corbeaux, d'autres réseaux avaient repris leur activité, en tout premier lieu les informateurs de Sa Majesté, dont Nori avait pris la tête (de façon tout à fait officieuse puisque ce corps très particulier n'existait pas sur le papier, et cette conversation n'a jamais eu lieu, merci beaucoup).

Nori avait abandonné son style capillaire flamboyant pour une tresse beaucoup plus discrète. Ce seul changement le rendait pratiquement invisible dans une foule. Contrairement à, mettons, Thorïn, il mesurait une taille moyenne pour un Nain, sa couleur de cheveux était assez répandue et sa silhouette, une fois enveloppée d'habits communs, n'attirait pas spécialement l'attention. Ainsi, Nori pouvait écouter tout ce qui se disait, depuis la simple transaction commerciale jusqu'aux complots de bas étage, et tout rapporter directement à son roi. Jamais au conseil (sauf éventuellement Fíli et Balin) ; la loyauté de l'ancien voleur n'appartenait qu'à son souverain. Billa était curieuse de savoir ce que Thorïn avait pu faire pour Nori en particulier, pour mériter une telle dévotion, mais c'était quelque chose qui n'appartenait qu'à eux, et elle ne se serait pas permis de poser la question.

Elle avait de son côté quelques problèmes à régler. Depuis un moment elle se sentait encore plus fatiguée que lorsque la compagnie crapahutait à travers les Monts Brumeux et la cuisine pourtant excellente de Bombur lui donnait la nausée. Un matin, elle sortit d'Erebor pour se rendre à Dale, où l'elfe Miriel officiait toujours.

Après quelques questions et diverses annotations dans son inséparable calepin, la guérisseuse posa son diagnostic.

- J'ai une excellente nouvelle, annonça-t-elle en se redressant. Enfin… excellente si vous aviez l'intention de fonder une famille ici, amenda-t-elle ensuite. Sinon, j'ai toutes les potions nécessaires.

Billa secoua la tête. Bien sûr, elle n'avait pas tout à fait envisagé de procéder dans cet ordre, mais… Voilà qui remettait ses plans de voyage en question. Elle avait une petite idée de ce que serait sa vie dans la Comté si elle rentrait maintenant, sans même prendre en compte son futur enfant. Les plus jeunes mettraient le siège dans Cul-de-Sac pour entendre les récits de ses aventures, ses cousins Touque seraient sans doute fiers de ce qu'elle avait accompli, et quelques petits futés comme le Thain réfléchiraient aux opportunités commerciales, mais tout cela ne constituerait qu'une goutte d'eau dans la mer de la désapprobation générale. Pour une célibataire, partir à l'aventure avec treize hommes... enfin, treize individus du peuple nain, c'était le déshonneur assuré. Tout le monde présumerait le pire dès qu'elle passerait les frontières de la Comté. Elle se sentirait alors bien seule dans Cul-de-Sac, car une personne aussi compromise qu'elle ne risquait pas de recevoir beaucoup de visites, si ce n'était de quelques excentriques. Elle s'ennuierait à mourir.

Bien sûr, elle aimait toujours la Comté, ses collines verdoyantes et ses jolis vergers, sans parler de Cul-de-Sac, mais il lui semblait qu'à présent, elle ne pourrait prendre son pays natal qu'à petites doses. Il ne se passait jamais rien d'extraordinaire là-bas, tandis qu'Erebor était l'opposé de la routine.

Maintenant, il allait falloir en parler à Thorïn.

Elle se sentit d'un seul coup beaucoup moins assurée, mais reculer l'échéance ne lui apporterait rien de bon. Elle prit donc son courage à deux mains et se rendit dans le bureau de Sa Majesté, qui grattait toujours fiévreusement du parchemin pour faire revenir les partenaires commerciaux d'Erebor. Il releva le nez en l'entendant entrer. -

Du thé ? proposa-t-il tout en désignant un siège.

- Avec plaisir. C'est pour un autre clan ? s'enquit-elle en désignant une lettre marquée de plusieurs sceaux.

- Il est temps de leur rappeler que nous ne sommes pas tous morts, ça ne pourra pas leur faire de mal. Les connaissant, ils vont rappliquer aussi sec et commencer à étaler leur loyauté comme leurs princesses.

- Est-ce que tu vas devoir te marier pour, ah... perpétuer la lignée ? demanda-t-elle d'un ton faussement curieux.

- Fíli peut s'en charger, répondit Thorïn, catégorique. J'ai réussi à esquiver cette responsabilité-là pendant plusieurs décennies, et j'ai l'intention de continuer. Ce foutu dragon m'aura au moins permis d'échapper à un mariage arrangé. J'étais encore un peu jeune à l'époque, mais quelques années de plus et mon grand-père aurait trouvé une épouse pour moi, et aussi pour mon frère, je pense. Ça ne correspond guère aux habitudes naines, mais à notre niveau, il faut aussi prendre en compte la politique et les alliances de clans. Je dois dire qu'après notre fuite, je n'ai pas vraiment eu le loisir d'y penser. Et il n'aurait pas été simple de trouver une fille dont la famille ne l'aurait pas imaginée coiffant la couronne. Ensuite, Fíli et Kíli sont arrivés, je me suis remis à voyager pour rapporter de l'argent chez nous, surtout après la mort de Skirvi, et nous chercher des alliés… Avoir mes propres enfants est quelque chose sur laquelle j'ai fait une croix il y a longtemps. D'une certaine façon, on pourrait dire que mon peuple va m'en tenir lieu. Pourquoi me demandes-tu cela ?

Billa croisa les doigts au fond de sa poche et se lança.

- Parce que je vais… enfin, nous allons avoir un enfant.

Respirant à peine, elle le regarda fermer les yeux et inspirer profondément, les mains bien à plat sur son banc. Au bout d'un moment qui lui parut interminable, il rouvrit les yeux et lui demanda :

- C'est certain ? Pas de... pas d'erreur possible ?

Elle secoua la tête. Toute couleur déserta alors le visage du Nain, qui glissa à terre, tombant à genoux devant elle comme s'il se trouvait mal.

Une impression qui n'était pas si éloignée de la réalité, comprit la Hobbite. Thorïn s'était attendu à tout sauf à cette nouvelle, et le choc semblait trop dur à encaisser pour lui.

- Euh... ça pose un problème ? s'affola-t-elle.

- Non, c'est...

Lui d'ordinaire si éloquent perdait tous ses moyens.

- J'ai toujours cru... que ce serait hors de ma portée. Que ce serait les enfants des autres, mais jamais les miens.

Puis elle le vit réfléchir.

- Pourtant on n'a pas... trois fois seulement, ça ne fait pas beaucoup pour parvenir à concevoir un enfant, objecta-t-il.

- Les joies de la fertilité parmi mon peuple, soupira Billa. Dans notre cas, c'est largement suffisant. Pour les femmes humaines, ça tombe une fois par mois, mais deux pour les Hobbites. D'où le nombre élevé d'enfants que nous avons en général. Une fois que nous avons franchi le cap de l'âge adulte, il est d'ailleurs déconseillé de se lancer dans ce genre d'amusements avant d'être marié, sauf à vouloir se retrouver avec une nichée qu'il faudra élever seul, ou des petits éparpillés à gauche et à droite. Donc oui, pour répondre à la question, je savais que la probabilité d'avoir un enfant était grande.

Elle entendit Thorïn prendre une respiration hachée, et sentit la main du Nain se resserrer sur son bras.

- Maintenant, ajouta-t-elle avec un sourire futé, je ne compte pas m'arrêter en si bon chemin.

- Combien d'enfants une famille hobbite peut-elle compter ?

- Ça dépend. Les Sacquet n'en font jamais beaucoup, pas plus de trois à cinq en général...

Un soupir rêveur lui coupa momentanément la parole.

- Les Touque par contre... Ma mère était la neuvième d'une fratrie de douze.

- P... pardon ?

Billa se mordit la joue pour ne pas éclater de rire devant la mine parfaitement ahurie de son compagnon. Chez les Nains, il aurait fallu une bonne dizaine de familles pour obtenir un tel résultat, alors imaginer douze enfants nés de la même mère... Bombur était l'exception qui confirmait la règle.

- Je ne compte pas aller si loin, bien sûr, précisa-t-elle.

- Rien qu'un seul, c'est déjà beaucoup, souffla le Nain. Quand Balin te racontait, pendant le voyage, que fonder une famille était une vraie épreuve, ce n'était pas une plaisanterie. Avec trois enfants vivants, ma mère faisait figure de rareté.

Billa émit un soupir compatissant. Peut-être qu'organiser des rencontres entre Nains et Hobbits pourrait donner des résultats intéressants, songea-t-elle avec un demi-sourire. Puis elle s'avisa qu'il valait mieux attendre l'arrivée de ce premier-né avant de s'amuser à jouer les marieuses.

- Il y a quelque chose que je dois absolument faire, dans ce cas, marmonna Thorïn en quittant son siège pour aller chercher une petite boîte dissimulée dans un creux du mur derrière une tapisserie.

Au vu de ces précautions, Billa devina aisément son contenu. Elle laissa Thorïn procéder comme il l'entendait avec l'Arkenstone, et le lendemain, tout fut réglé. La pierre se trouvait désormais enfermée dans le coffre le plus profond et le mieux scellé d'Erebor, et après que le reste du contenu eût été transféré dans une autre salle, la clé avait fini dans le lac. Seuls Fíli, Billa et Balin étaient au courant de ce dernier détail.

Ils étaient aussi les trois seuls confidents que s'autorisait le roi. Il n'aurait accepté de montrer ses faiblesses et ses doutes à personne d'autre.