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Racine, Rivière et Pierre

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Bard et sa famille étaient en train de préparer leurs sacs, au cas où les enfants devraient évacuer en urgence, quand un énorme corbeau se faufila entre les moellons fracassés et marcha d'un pas décidé jusqu'aux pieds des humains.

- Vous vous mettez bien, commenta l'oiseau avant de sauter sur l'arrête d'une corniche brisée. C'est confortable, votre affaire.

- T'as vu ? Il parle, s'enthousiasma Tilda en tendant la main vers la créature.

- Kwôrk ? fit l'oiseau en sautillant jusqu'à elle.

Tilda émit un gloussement et avança la main pour caresser le plumage du corbeau qui laissa faire, absolument ravi de l'attention qu'il recevait. Puis il ébouriffa ses plumes, se redressa en faisant saillir son poitrail et annonça :

- Je suis Roäc, messager du roi sous la Montagne. Ai-je le plaisir de m'adresser à Bard l'Archer ?

L'homme opina, et l'oiseau quitta le bras de la fillette pour sautiller jusque devant le destinataire de sa communication.

- Fort bien. Mon souverain souhaite vous voir devant les portes d'Erebor et vous parler.

Bard cilla plusieurs fois, puis retrouva l'usage de ses cordes vocales.

- Hem… très bien… euh… je… tout de suite !

- Je n'ai même pas eu besoin de le scalper pour qu'il revienne à lui, pointa Roäc en levant une rémige comme si c'était un doigt.

Thranduil émit un son dédaigneux.

- Toi, par contre, je te scalpe quand tu veux, gronda l'oiseau en sautant sur l'appui d'une fenêtre encore intacte. Ça devrait faire une jolie garniture de nid.

Puis il prit son envol sans demander son reste. Bard ne perdit pas non plus de temps à réfléchir à sa décision. Il ramassa son manteau sur le bout de poutre qui lui servait de cintre et se dirigea vers le bâtiment à demi-ruiné où l'on gardait les chevaux.

- Où allez-vous ? appela Thranduil derrière lui.

- Tâcher de mettre mon peuple en sécurité.

- Il ne vous laissera pas entrer. Ce n'est qu'une ruse pour gagner du temps.

- On va voir ça ! lança Bard, qui montait déjà en selle pour se diriger vers Erebor, le magicien sur les talons.

Bard monta seul vers le mur fortifié. Il savait que Gandalf n'était plus le bienvenu dans la forteresse, mais lui-même espérait avoir encore un peu de crédit auprès du Roi sous la Montagne. Dáin et ses hommes campaient toujours sur leurs positions, et les elfes n'avaient pas bougé non plus. Ils n'attendaient qu'une petite étincelle pour entamer le combat, réalisa l'archer en priant pour que Thorïn voulût bien l'écouter, cette fois. La barricade était toujours dressée devant le trou béant qui dépareillait l'entrée de la montagne, mais il put s'en approcher sans que personne ne tirât de flèche contre lui.

- Où est le Roi sous la Montagne ? appela-t-il.

Un croassement rauque lui répondit, puis Thorïn apparut, penché par-dessus le parapet, son corbeau accroché à son manteau.

- Maître Bard, un grand merci d'être venu si vite.

L'archer guettait l'ironie dans la voix du prince, mais n'en capta aucune.

- J'ai une offre à vous faire, poursuivit Thorïn. Une armée orc approche, comme le magicien gris a dû vous le dire, et vous manquez d'endroits où installer vos familles en sécurité. Ceux qui ne combattront pas pourront se réfugier dans la montagne.

Balin émit un hoquet de surprise. Clairement, il ne s'était pas attendu à cela.

Et si les humains essayent de nous doubler, nous aurons toujours une monnaie d'échange, songea Thorïn, bien qu'il ne crût pas vraiment à cette éventualité.

Pour le moment. Tant qu'il était encore lui-même. Bard frotta un instant sa courte barbe, tandis que le corbeau quittait l'épaule du Nain pour se percher sur le bord du mur.

- Combien ? finit-il par demander. Les orcs, j'entends.

Thorïn haussa un sourcil à l'attention du corbeau. L'oiseau écarta les ailes en un geste évasif.

- Plusieurs milliers d'après nos sentinelles, répondit-il, avec des wargs. Et les gobelins qu'ils auront ramassés en cours de route.

Bard siffla, mais ce n'était pas exactement admiratif.

- Ils seront ici avant la tombée du jour, précisa Roäc en pointant une rémige tel un professeur faisant la leçon.

Thorïn et l'archer se passèrent la main sur le visage dans le même mouvement dépité.

- Roäc, va chercher Dáin, s'il te plaît, demanda le Nain en tirant nerveusement sur une de ses tresses.

- Gorp ! Tout de suite !

Dáin les rejoignit assez promptement, bien qu'il ne résistât pas à la tentation de parader devant ce qu'il considérait comme l'armée ennemie.

- Alors, s'enquit-il d'un ton doucereux, tout le monde est revenu à la raison, par ici ? On voudra bien discuter gros sous après le passage des orcs – s'il reste encore du monde pour discuter ?

Thorïn s'éclaircit rudement la gorge pour rappeler son cousin à l'ordre.

- Nous parlons stratégie, si tu veux bien.

- Oh, ça m'va tout à fait ! décréta gaiement Dáin en descendant de sa monture. J'adore parler de stratégie. Surtout avec des gens qui s'y connaissent.

Bard fit mine de ne pas relever. Sans doute dans le but de diminuer la tension, Balin se joignit au trio, veillant à ce que les paroles restent dans les limites de la décence. Très vite cependant, les nécessités du terrain prirent le dessus et le vieux conseiller put se détendre – un peu – et même participer à l'élaboration du plan de bataille.

- Pouvez-vous couper sans difficulté la chaussée qui relie la ville à la berge du lac ? demanda ainsi Balin.

Bard hocha la tête.

- Elle est déjà très endommagée, il faudrait bâtir des pontons pour arriver jusqu'à Esgaroth, et ça m'étonnerait que les orcs perdent du temps à ça. Sans aucun moyen d'accéder à la ville, ils ne pourront pas prendre les quelques bateaux intacts qui restent, et devront contourner le lac pour arriver ici.

- Installez vos hommes dans Dale, poursuivit Balin.

- Oui, oui, coupa Thorïn alors que l'archer allait objecter. On sait que ce n'est plus qu'une ruine, mais il lui reste encore des murailles et les orcs ne sont pas familiers avec ce terrain-là. Vos hommes n'ont pas d'armures et sans vouloir vous offenser, ils se feraient laminer sur un terrain dégagé.

Bard n'objecta pas ; c'était vrai. Et il finit par rendre les armes. Le Maître n'allait pas apprécier du tout cette solution quand il repointerait son nez parmi eux, mais les habitants d'Esgaroth étaient si paniqués qu'ils ne risquaient pas de se soucier de son avis, cette fois. Ils voudraient avant tout avoir des murs de pierre solide entre eux et les orcs, et un toit au-dessus de la tête pour l'hiver. Le reste ne fut que petit marchandage.

# #

Une fois la discussion terminée, Bard se dirigea d'un pas aussi nonchalant que possible vers ses concitoyens. Gandalf l'intercepta en cours de route.

- Il avait l'air différent, commenta Bard une fois qu'ils furent hors de portée auditive des Nains. Presque normal, en fait.

- Oui, admit Gandalf. Sa folie semble aller et venir comme une marée, et pour l'instant elle est au plus bas. Je me demande ce qui peut ainsi contrecarrer l'influence de ce trésor et de cette pierre maudite. C'est très curieux.

Bard laissa le magicien à ses cogitations. Pour sa part, si le Nain revenait à la raison, il n'allait pas s'en plaindre.

# #

Dáin observa les deux hommes qui s'éloignaient pendant un moment avant de se tourner vers son cousin. -

Et si jamais ils essayent de nous doubler, tu auras leurs femmes et leurs gamins à disposition pour peser dans la balance, c'est ça ?

- Depuis quand tu lis dans mes pensées ? répliqua Thorïn sans se retourner.

- Pas besoin, dit Dáin en ricanant. Si j'avais les baiseurs d'arbres devant ma porte, je ferais exactement la même chose.

# #

Peu de temps après, une file de réfugiés se présenta devant la barricade, dans laquelle les Nains avaient ménagé une ouverture assez large pour permettre le passage des brancards portant les blessés. Bofur fut chargé de conduire la pauvre troupe un étage au-dessus du hall principal, dans une enfilade de pièces vides mais encore intactes.

- Voilà, annonça Bofur. Je sais que niveau confort, c'est assez... léger, mais au moins, il fait chaud ici. Par contre, n'allez pas vous balader dans les galeries sans prévenir. On a pas eu le temps de vérifier si tout était encore debout.

Les nouveaux arrivants hochèrent la tête, puis commencèrent à déballer leurs affaires, et Bofur prit congé pour aller récupérer ses armes. Pendant ce temps, les hommes valides regagnèrent Dale et commencèrent aussitôt à édifier des barricades dans les rues principales avec des pierres tombées des bâtiments en ruines, des troncs d'arbres noircis, des restes de charrettes ou de barriques... Le tout sous l'œil des elfes qui ne comprenaient pas ce soudain changement de plan.

- Aucun d'entre nous n'a d'armure complète, et très peu ont une expérience du combat. Peu importe contre qui nous nous battrons tout à l'heure, mais en terrain découvert, nous ne tiendrons pas dix minutes, expliqua Bard lorsque Galion vint lui demander des comptes de la part de Thranduil.

Puis il tourna les talons et partit aider une équipe à finir d'entasser des pavés qui serviraient plus tard de projectiles. L'absence de quelques dizaines de combattants humains peu entraînés n'allait sûrement pas gêner les elfes. Tout le contraire, en fait. Gandalf surveilla un temps ces préparatifs, avant de se tourner vers Billa, qui observait elle aussi les barricades monter dans les rues de l'ancienne cité.

- Bien, dit le mage gris. Il est grand temps, je crois, que vous laissiez ces lieux derrière vous. Du moins, allez vous mettre en sûreté. Votre travail a été accompli, le dragon est mort et les Nains ont repris leur montagne. Vous n'avez plus à vous soucier de ce qui se passera ici. Votre contrat est terminé, asséna le magicien en guise conclusion.

- Et donc, c'est de mon propre chef que je décide de rester. Il n'y a aucun contrat entre nous, Gandalf. Vous ne pouvez pas m'obliger à faire ci ou ça. Je ne suis ni reine ni princesse, mais vous n'avez pas plus le droit de me donner des ordres qu'à Thorïn ou Bard ou un autre. J'ai une arme, et je vais me battre !

Elle en aurait dit plus, mais se vit interrompue. Une trompe sonna sur les hauteurs et Billa sentit son estomac se retourner en apercevant les silhouettes hérissées de piques de plusieurs bataillons d'orcs. Ils n'étaient pas passés par le lac, ils avaient dû contourner les collines, mais comment avaient-ils fait si vite… ?

- Vous serez en sûreté avec moi, assura le magicien en la tirant par le bras.

- En sûreté ?! glapit-elle. Gandalf, on est au beau milieu d'une armée, là !

# #

A l'intérieur d'Erebor, le son de la trompe avait été entendu aussi et les défenseurs se mirent en place sur ce qui restait des chemins de ronde, la compagnie de Thorïn et les soldats de Dain en premier lieu. La femme nommée Hilda s'était plus ou moins imposée comme la meneuse des civils quand Bard était occupé ailleurs, et elle vint trouver les Nains avec une expression décidée.

- Bon, même si on ne se bat pas avec des épées, y'a pas quelque chose qu'on peut faire ?

Balin tirailla un instant sa barbe, puis claqua des doigts, une idée ayant pointé dans son esprit.

- Veuillez me suivre, je vous prie, dit-il avant prendre le chemin de l'armurerie.

La majorité des femmes adultes lui emboîta le pas ainsi qu'une partie des adolescents. Les plus âgés, les blessés, les femmes enceintes et les tout-petits resteraient barricadés dans la montagne. Une fois dans l'arsenal, Balin demanda à sa troupe toute fraîche de ne pas se précipiter et de lui laisser au moins le temps de vérifier l'état d'usure du matériel avant de se servir. Il jeta un œil aux arcs et secoua la tête. Des adolescents humains n'auraient jamais la force nécessaire pour les tendre et les adultes affamés, guère plus. En revanche, l'armurerie contenait aussi une belle collection d'arbalètes qui pourraient mieux leur convenir. Quand on leur proposa cette solution, Bain et Sigrid l'approuvèrent immédiatement et vinrent inspecter les armes de plus près. Le frère et la sœur parurent tout à fait satisfaits de ce qu'ils trouvèrent, et en jaugèrent plusieurs avant de choisir celles qui leur convenaient le mieux.

- Pas plus de vingt flèches ou carreaux par tireur, précisa Balin.

- Si on les met toutes au bon endroit, on sera doués, remarqua Bain en sélectionnant ses projectiles.

- Essayons déjà de ne pas les planter à côté, répondit Sigrid.

- Excellent état d'esprit, dit Balin avec une bonne humeur un peu forcée.

Puis il passa à l'auxiliaire suivant pour l'aider à s'équiper.

# #

Pendant ce temps, suivant la recette de Balin, Ori, Nori et Bofur finissaient de préparer plusieurs jarres de poudre explosive pour les confier à des équipes qui se risqueraient sur les corniches rocheuses au-delà des fortifications d'Erebor. Le travail était risqué, aussi aucun adolescent n'y participerait, les adultes uniquement.

- Vous faites bien attention à ça, expliqua Bofur en faisant passer les jarres de poudre. Ça explose à l'impact, alors surtout, surtout vous ne les laissez pas tomber.

Les femmes hochèrent nerveusement la tête.

# #

Au-dessus de la grande porte d'Erebor, le reste de la compagnie se préparait également, se débarrassant des lourdes armures que Thorïn avait d'abord choisies pour ses équipiers, pensant devoir faire face à un assaut de l'armée elfe, pour enfiler des cottes plus légères bien qu'efficaces… dans une certaine mesure.

- Évite le corps-à-corps, conseilla Fíli à son cadet. Trouve-toi plutôt un bon perchoir et change quelques orcs en pelotes d'épingles, ce sera tout aussi plaisant. Son frère se rembrunit aussitôt.

- Tu veux me faire passer pour un lâche ? rétorqua-t-il sèchement.

Fíli ouvrit des yeux ronds, puis laissa tomber l'affaire. Ceux qui croyaient que Thorïn était le plus borné de la famille se trompaient de Durin ; il en avait souvent fait l'expérience. Avec un haussement d'épaules, il finit de boucler les attaches de sa brigantine et alla récupérer quelques couteaux de rechange dans l'arsenal. Il ne se sentait jamais complètement équipé sans au moins une dague cachée dans chaque manche. Nori lui avait transmis cette... passion, mais le prince la poussait plus loin que le maître voleur ne l'aurait imaginé.

# #

Billa regardait les rangs d'orcs qui avançaient vers la Montagne. Au lieu de la troupe galopante et désorganisée qu'elle avait vue dans les Monts Brumeux, ceux-là étaient disciplinés, bien armés et sans doute moins faciles à impressionner que les éclaireurs. Et surtout… beaucoup, beaucoup trop nombreux. Dix mille, peut-être ? Avec des trolls, des machines de guerre et des armures d'acier. L'anneau lui chuchotait à l'oreille, conseillait de tuer, de ne pas faire de quartier, et pour une fois elle se sentait parfaitement d'accord avec cet envahissant artefact. Dard n'allait pas chômer. Elle regarda l'armée ennemie s'avancer vers Erebor, les Nains de Dáin se mettre en rangs, protégés par d'épais boucliers, la pique en avant, tandis que la cavalerie s'éloignait au petit trot derrière un épaulement. Elle comprit qu'ils comptaient revenir sur l'arrière des assaillants en profitant de la vitesse que leur conférerait la pente. Pas folle, malgré l'insistance de l'anneau, Billa jugea plus prudent de rejoindre Dale tant qu'elle le pouvait encore. Sur un terrain dégagé au milieu de guerriers en armure, elle aurait toutes les chances de se faire piétiner. Dans des ruelles pleines de recoins et de cachettes, en revanche…

Elle quitta Gandalf et détala en direction de la cité en ruines, qu'elle rejoignit avec quelques retardataires des troupes de Bard. Personne ne l'arrêta ni ne lui posa de question. Ils étaient trop peu nombreux pour se permettre de recaler des combattants. Il était plus que temps de gagner un poste quelconque dans la ville. Les premiers contingents orcs s'avançaient déjà sur le pont reliant la butte où se trouvait Dale au reste du plateau, et que personne n'avait eu le temps d'abattre.