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Racine, Rivière et Pierre

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Les heures passèrent et dehors, la nuit tomba. Un vent froid s'engouffra par la façade éventrée, réveillant la Hobbite réfugiée dans sa cachette. Billa s'enveloppa étroitement dans son manteau pour que personne n'entendît cliqueter les anneaux de sa cotte, et revint vers les portes sur la pointe des pieds. Elle passa loin du coin où dormait le reste de la troupe, et Dwalin montant la garde, puis dirigea ses pas vers le trône.

Elle leva les yeux pour considérer l'emplacement vide de l'Arkenstone et la tira un instant de sa poche pour la regarder à la douce lueur de la lune qui descendait dans la salle via quelques fenêtres en hauteur. La lumière surréelle que contenait le joyau illumina un instant le trône poussiéreux. Elle fourra de nouveau la pierre dans son manteau, redescendit de son perchoir et, toujours en silence, toujours regardant derrière elle, se dirigea vers l'issue dérobée par laquelle le groupe était entré dans la montagne. A chaque seconde elle s'attendait à ce que l'un des Nains se réveillât, remarquât son absence et ne rameutât les autres. Mais personne ne battit un cil tandis qu'elle s'éloignait avec leur trésor.

Une fois à l'air libre, elle jeta un dernier regard dans le couloir... rien en vue. Elle descendit prudemment les marches menant vers la vallée.

Il lui sembla que la pierre lui picotait méchamment les mains tandis qu'elle s'esquivait hors de la montagne.

- Entendons-nous bien, souffla Billa, je ne t'embarque pas pour mon profit personnel, mais uniquement pour obliger ce crétin de Nain à mettre un peu d'eau dans son vin. Ça te va ?

Ouh là là, voilà que je mets à parler à une pierre, maintenant. Quelqu'un a dû trafiquer mon herbe à pipe.

Il n'empêche, la sensation désagréable disparut aussitôt. Devant elle, la pente raide qui menait aux ruines de Dale attendait. Elle pouvait encore revenir sur ses pas. Elle pouvait… Elle franchit la dernière marche de l'escalier dissimulé et s'avança sur les cailloux.

Tout le temps que dura la descente vers le camp monté au bas de la montagne, elle s'attendit à recevoir une flèche ou à se faire rattraper. Mais rien de tout cela ne s'était produit quand elle toucha au bout de son chemin. Plutôt que de perdre du temps à discuter avec les gardes en faction sur le pourtour du camp, elle remit son anneau à son doigt et avança sur la pointe des pieds vers la tente de Thranduil. Lesdits pieds lui donnaient parfois l'impression de vouloir se retourner d'un coup et la ramener à son point de départ. Elle n'était même pas certaine que son idée allait arranger les choses, mais elle ne pouvait pas non plus rester les bras croisés pendant les elfes préparaient une attaque contre ses compagnons de route.

Après quelques tours et détours, elle atteignit la tente de Thranduil, où se trouvaient aussi Bard et Gandalf. Les trois hommes discutaient âprement le plan de bataille du lendemain et elle n'eut aucun mal à se faufiler à l'intérieur sans qu'ils l'entendissent tant leur conversation tournait à la dispute.

Elle ôta l'anneau à son doigt, mais ils ne la remarquèrent pas tout de suite tant ils étaient pris par leurs considérations stratégiques, et elle dut lancer un sonore « Bonsoir ! » pour qu'ils s'aperçussent de sa présence.

- Ça par exemple ! s'exclama Gandalf. Vous êtes bien la dernière personne que je m'attendais à voir surgir ici ! Je croyais vous avoir dit de m'attendre avant d'entrer dans la montagne…

- Vous étiez en retard, répliqua Billa en agitant un doigt sous le nez du magicien.

Celui-ci fit mine de contempler la toile de la tente. Bard laissait faire, plus curieux qu'autre chose, et ce fut Thranduil qui rappela tout le monde à la réalité.

- Je me rappelle vous avoir vue dans mon domaine il y a quelque temps. Vous prétendiez voyager pour votre agrément en compagnie de ces Nains, et pourtant je vous retrouve au pied de leur montagne… Auriez-vous l'obligeance de faire parvenir nos conditions à vos compagnons ?

- Encore des conditions ? répliqua Billa d'un ton guère aimable.

- Je souhaite réparation pour les dégâts causés -

- Vous vous attendiez à quoi ? s'étouffa-t-elle en l'interrompant brusquement. Au lieu de demander, vous exigez une part du trésor en amenant une, pardon, deux armées devant sa porte, et vous vous étonnez qu'il vous envoie à Morgoth ? Sans oublier le fait que vous refusiez de lui laisser traverser votre précieuse forêt sans le rançonner comme un aubergiste de Bree ! Il a fallu que je mette le nez là-dedans aussi pour nous éviter de passer des semaines dans vos cachots !

Bard en était à mordre la manche de sa veste pour ne pas éclater de rire. Voir le roi elfe se faire tancer par une créature qui mesurait tout juste la moitié de sa taille n'était pas un spectacle courant…

- C'est donc vous qui avez libéré mes prisonniers, dit l'elfe avec une fureur mal contenue.

- Eh bien... oui. C'est le devoir de tout prisonnier de tenter de s'évader, n'est-ce pas ?

- Vous prenez le risque d'affronter ma colère pour cette pitoyable troupe ? s'irrita le souverain.

- Et d'une, cette "pitoyable" troupe a survécu à un combat contre des orcs et un dragon, et de deux, si vous m'avez sous-estimée, c'est votre faute, pas la mienne !

La main de Thranduil se contracta autour de son verre et elle crut un instant que le récipient allait finir écrasé. Mais même en rage, le souverain ne voulait pas risquer de gâcher son précieux vin, et il desserra lentement sa prise autour du verre pour le reposer sur la table.

- Il y a un prix pour ce genre d'insolence, siffla le roi.

- Gorp !

Ils tournèrent tous la tête pour regarder le corbeau qui s'était glissé sous la tente sans se faire remarquer. Son bec luisait dans la lumière des torches, et il fixait Thranduil avec une insistance dérangeante. L'elfe finit par se rasseoir lentement, toujours furieux, tandis que l'oiseau se perchait sur une chaise derrière Billa. A moins d'être aveugle, le message était très clair.

- Mais puisque nous parlons de prix, j'ai une autre proposition à vous faire, reprit Billa plus calmement, rassurée par la présence de l'oiseau. D'après le contrat établi avant mon départ de la Comté, je dois me voir remettre un quatorzième des bénéfices de l'opération – vous pourriez échanger cette part du trésor contre la pierre. Thorïn n'y verra aucun inconvénient, puisque je lui ai fait faux bond de la plus méchante façon qu'il soit.

- Vous renonceriez à de telles richesses ? s'étonna l'elfe, apparemment surpris que l'on pût dédaigner des joyaux que lui-même prisait grandement.

- Je n'ai pas besoin d'une telle fortune, répliqua-t-elle sèchement. Vous pouvez donc vous servir sur ma part... si vous arrivez à vous mettre d'accord sur la fraction que chacun d'entre vous pourra emporter, ajouta-t-elle avec hargne.

Et si Thranduil se sentait d'attaque pour fouiller chaque parcelle de sa portion afin de retrouver les précieuses petites pierres blanches dont il rêvait, grand bien lui fasse !

Elle tourna les talons et laissa les deux dirigeants sous leur tente, espérant presque qu'ils allaient eux aussi commencer à se disputer. Bard ne pouvait ignorer que les demandes - considérées comme légitimes par Thorïn lui-même - de son peuple n'auraient jamais de réponse tant que Thranduil exigerait indûment sa part du gâteau. Mais l'archer devait lui aussi en avoir assez des discussions stériles pour le moment, car il la rattrapa en quelques pas.

- Vous comptez remonter là-haut en pleine nuit ? s'inquiéta-t-il.

- Ni en pleine nuit ni jamais, répliqua Billa. J'ai fait ma part du travail, comme je le leur ai dit, et il est hors de question que je participe à la moindre bataille. Et puis je ne suis pas idiote. Si je remonte maintenant, je risque un peu plus que de me faire tirer les oreilles quand ils comprendront ce que j'ai fait.

- Et si vous restez ici, vous allez vous faire prendre dans une bataille qui va vous coûter vos amis, compléta l'archer avec tristesse.

- Ils comptent vraiment attaquer la Montagne ? croassa Billa, effarée. Mais ils vont en laisser des dizaines par terre avant même d'avoir franchi les portes !

- Ils auront quand même l'avantage du nombre, soupira Bard. Et l'attrait de l'or a envahi toute cette vallée.

- Dire qu'on qualifie les Nains d'avares et de cupides. C'est chez eux, c'est leur travail qui a fait cette montagne et tout ce qu'elle contient, et on leur impute à crime de vouloir la reprendre ! Le monde entier est tombé sur la tête, ou quoi ? s'exaspéra Billa.

- Hé, vous lui avez piqué sa pierre, fit remarquer Bard. Vous aussi, vous jouez sur cette corde.

- Tout ça lui est complètement monté à la tête, dit-elle tristement. Je ne sais pas si le trésor est vraiment maudit, si sa famille a une réelle tendance à la folie… ou s'il est simplement désespéré à ce point de voir son peuple dans la misère, mais je ne reconnais plus la personne qui m'a présenté mon contrat il y a quatre mois.

Bard soupira. Il n'avait malheureusement aucune réponse à apporter à ce genre de questions. La tête basse, il fit signe à la Hobbite de le suivre entre les maisons à demi écroulées et les arbres calcinés.

# #

Avec l'aide de l'archer, Billa se trouva un coin pour dormir sous l'une des tentes plantées par les hommes de Bard. L'un d'eux, qui l'avait croisée à l'auberge d'Esgaroth, lui tendit un bol de soupe aux légumes et un quignon de pain qu'elle accepta avec gratitude. Mais elle était si angoissée qu'elle put à peine manger. Quelqu'un vint s'asseoir à côté d'elle et elle reconnut Vorzha. La jeune femme n'avait pas l'air blessée, et Billa remercia silencieusement les Valar pour cette petite faveur.

- Ça ne va pas ? s'enquit doucement la serveuse.

Billa secoua la tête.

- On a tout essayé. Mais même un bain de métal fondu, ça n'a pas suffi à l'arrêter, répondit la Hobbite, à côté de la plaque.

Plusieurs hommes l'entendirent et échangèrent des regards mi-effarés mi-admiratifs.

- T'as pas répondu, insista Vorzha. Pourquoi t'es revenue ?

Billa reposa brutalement son bol par terre.

- J... je... je l'ai perdu...

Les pleurs qu'elle avait refusé de verser dans la montagne coulèrent sans retenue, et la Haradan lui tendit un carré de coton, qu'elle accepta avec reconnaissance.

- C'est ton homme que tu as perdu ? demanda délicatement Vorzha.

Billa hocha la tête avant de cacher son visage dans le creux de ses bras. Le reste des locataires de la tente regardèrent ailleurs ou firent mine de s'intéresser à des ombres inexistantes. Puis Bard détourna l'attention générale avec la complicité du vieux Percy, qui lui réclama soudain de raconter la fin du dragon.

- … et je n'avais même pas imaginé qu'il avait pu être à demi-noyé dans l'or fondu et y survivre, conclut l'archer quelques instants plus tard.

- J'imagine qu'il a dû en avaler un peu, marmonna Billa, et que ça l'a rendu plus vulnérable. -

Ouais, opina Bard. Pas facile à viser avec toute cette fumée qu'il crachait, ajouta-t-il sur le mode plaisant, mais au moins, il était trop occupé pour essayer de me faire flamber.

- Le flambage c'est avec de l'alcool, grogna la Hobbite, déchaînant un éclat de rire général autour d'elle, et quelqu'un se crut obligé de lui tendre une cruche de bière, qu'elle descendit presque entièrement sous les vivats de ses voisins.

Enfin, l'atmosphère se détendait et personne ne parlait d'aller écharper les Nains. Essayer de tuer un dragon et survivre à la tentative leur valait apparemment une certaine forme de respect.

- Vous pensez qu'il va nous filer d'l'or ? s'enquit un pêcheur.

- Pas si on assiège sa montagne pour l'obtenir, répondit Billa en se relevant. Il y eut des grognements dépités, mais la majorité semblait d'accord sur ce point.

- C'est l'Maître et ces putains d'elfes qu'ont eu l'idée ! protesta quelqu'un. Nous on a jamais d'mandé à faire l'piquet ici ! Et pi on s'les gèle, merde à la fin !

- Ouais ! Si l'armée s'barre, on aura p'têt' le droit d'venir se réchauffer dans la montagne, non ?

- Pouvez toujours essayer, marmonna la Hobbite, la tête soudain pleine de coton.

# #

Le reste de la nuit s'écoula sans autre événement. Billa avait réussi à dormir quelques heures dans un coin de tente sous une couverture à peu près intacte mais au petit matin, lorsque Bard et Thranduil repartirent vers les portes de la Montagne, elle ne put s'empêcher de suivre le mouvement de foule qui les accompagna. C'était leur dernière chance d'éviter un bain de sang. Tandis que les « négociateurs » s'avançaient vers la barricade, Billa se dissimula parmi les réfugiés du lac. Portant les vieux vêtements de Sigrid, elle ne risquait pas d'attirer l'attention et personne ne lui tirerait de flèche dans la figure.

Comme prévu, la discussion tourna vite à la querelle, Thorïn refusant toujours de laisser filer la moindre pièce de son trésor tant que l'armée elfique camperait devant chez lui. Bard finit par sortir sa dernière carte en tirant l'Arkenstone de sa poche, pas spécialement fier de devoir en arriver là. Billa n'avait pas besoin de lever les yeux pour savoir que Thorïn écumait de rage. Oh, qu'elle était contente de ne pas être remontée dans Erebor… Il l'aurait sans doute étranglée sur-le-champ, ou jetée du haut des fortifications.

- Qui vous a donné cette pierre ? Et comment puis-je être certain que ce n'est pas là quelque ruse pour tenter d'envahir cette montagne ?

- Hem ! C'est bien la vraie, s'entendit affirmer Billa, alors même qu'une part de son esprit lui ordonnait de la boucler immédiatement. C'est moi qui la leur ai donnée.

Elle quitta sa cachette et s'avança aux côtés de Bard en tremblant comme une feuille, bien que hors de portée du Nain fou de colère. Dès qu'il l'aperçut, le souverain laissa éclater sa rage.

- Que votre misérable assistante ne remette jamais les pieds dans cette montagne, hurla-t-il à l'attention du magicien, ou je la jetterai moi-même par-dessus les remparts ! J'en ai fini avec vos manigances et les rats de la Comté !

Billa resserra les pans de son manteau autour de ses épaules. Ca faisait mal. Largement plus que tous les coups qu'elle avait reçus jusque-là pendant la quête. Mais n'avait-elle pas filé avec le symbole du royaume en essayant d'arranger les choses ?

- Quant à la pierre, poursuivit le roi furieux, je la rachèterai, puisqu'il m'est impossible de ravoir autrement l'héritage de mon peuple. La quote-part de votre maudite cambrioleuse fera l'affaire, j'ose l'espérer !

Malgré tout, Billa esquissa un vague sourire. Tout se passait comme elle l'avait prévu la veille. Tout… jusqu'au moment où un cor sonna depuis la crête à l'est de la Montagne, tandis qu'une nuée de corbeaux s'envolait et tournait en larges cercles autour du pic solitaire. Des vivats s'élevèrent des fortifications et Billa comprit que c'étaient là les renforts attendus si impatiemment par Thorïn. Elle était curieuse de voir à quoi ressemblait le cousin Pied-de-Fer. Elle ne fut pas déçue du spectacle.

Elle entendit les Nains avant de les apercevoir, un piétinement régulier, lourd, qui annonçait des armures solides et une armée bien fournie. Le soleil lui arrivant dans les yeux, elle ne put distinguer l'intégralité des troupes qui arrivaient droit sur la Montagne Solitaire, mais elle parvint tout de même à en compter six armés, casqués, armés jusqu'aux dents, accompagnés sur les flanc de plusieurs unités de cavalerie montées sur des sortes de chèvres géantes. Quant à leur général… Les pieds à terre, Dáin devait être un peu plus petit que Thorïn, mais il était aussi plus large d'épaules et de poitrine, la tête recouverte d'un casque ornée d'une crête de crin hérissé et le visage en partie couvert d'une immense barbe rousse où pointait un peu de blanc, ses moustaches redressées pour figurer les défenses d'un sanglier. Lequel sanglier lui servait aussi de monture, par ailleurs, tout aussi lourdement armuré que son maître. Et son marteau de guerre faisait une taille tout à fait respectable. Billa se demandait même comme il pouvait manier une telle masse.

- Bonjour à vous tous ! lança Dáin d'une voix joviale.

Cette entrée en matière laissa tout le monde perplexe.

- Autant je suis toujours ravi de découvrir de nouvelles têtes, poursuivit le Nain, autant ça me plaît moins de les voir devant la porte de notre royaume, en train d'assiéger mes cousins !

Bien. Cela au moins avait l'avantage d'être clair.

- Aussi je me permets de vous suggérer très respectueusement de foutre le camp !

Son soudain éclat de voix fit sursauter plusieurs réfugiés, mais étrangement Billa commençait à trouver le personnage à son goût. Il aurait aussi bien pu ordonner à ses troupes de charger immédiatement.

- Lord Dáin, intervint Gandalf. Billa aurait pu jurer jusqu'à son dernier jour qu'elle avait entendu Dáin, Thranduil, Bard et même les Nains sur leur barricade pousser un soupir d'exaspération.

- Tiens, le magicien gris, lança Dáin. Je dois dire que je ne suis pas trop surpris de vous trouver au beau milieu de ce désordre. Et encore moins du côté où vous êtes.

Sans relever, le mage poursuivit.

- Il y a des civils sur ce champ de bataille, des réfugiés dont le dragon a détruit la cité. Pourriez-vous au moins considérer de les laisser en paix ?

Le général posa son regard sur la petite bande dépenaillée qui se tenait aux côtés des elfes, et émit un grognement peu aimable.

- Qui est le chef de cette troupe ?

L'archer s'avança de quelques pas.

- Vous avez jusqu'à ce soir pour dégager, déclara Dain à Bard. Si vous êtes encore là aux dernières lueurs du jour, vous serez considérés comme des collaborateurs de ceux-là, et traités comme tels, conclut-il en désignant négligemment les elfes de son marteau de guerre. D'ailleurs, poursuivit le Nain sur le même ton, si les fées des bois pouvaient aussi rentrer à la maison, je crois que ça arrangerait tout le monde. Ça nous ennuierait vraiment d'être obligés de vous foncer dessus, enchaîna-t-il directement à l'attention des elfes. Vous comprenez… une charge de cavalerie lourde sur des gens à pied, en armure légère, ça va pas être propre.

Billa était sûre que certains soldats devaient bien rigoler sous leurs casques pendant que leur chef improvisait son petit numéro.

- Regardez-le, répliqua Thranduil avec un rire faux. Aussi fou que son cousin !

Un grondement menaçant s'éleva des rangs des Nains. Leurs haches devaient les démanger sérieusement. Mais Dáin ne releva pas le gant. Pas trop

- J'aimerais rien autant que de vous faire ravaler vos insultes en même temps que le fer de mon marteau, mais j'ai promis de laisser à tous ces braves gens le temps de déguerpir, alors je tiendrai parole. QU'EST-CE QUE VOUS ATTENDEZ, vous autres ?!

# #

Derrière les murs d'Erebor, la compagnie suivait anxieusement le déroulement de ces « négociations » agressives. En cas de bataille, ils ne pourraient pas empêcher les elfes d'entrer dans la cité. Et Thorïn restait toujours seul dans l'immense hall où Smaug aurait dû trouver la mort, arpentant la surface désormais solide de l'or qu'ils avaient versé pour tenter de noyer le dragon. Les dieux seuls savaient quelles pensées tournaient dans la tête du roi.

# #

Thorïn tournait en rond, suivant vaguement les mouvements de son reflet sur la masse d'or qui recouvrait le sol sur près d'un demi-mètre d'épaisseur. Quelque chose manquait sous la Montagne, mais quoi exactement ? Cela lui échappait dès qu'il tentait de mettre le doigt dessus. Il revit la compagnie qui s'équipait dans l'arsenal. Douze Nains... Ils n'étaient pas censés être plus nombreux ? Oui... Il y avait eu quelqu'un d'autre. Le scintillement de l'or et de la pierre l'empêchait de voir clairement le visage de l'absent, mais il en était certain à présent. Ils avaient recruté... un cambrioleur ! Oui ! Mais c'était à une autre époque, n'est-ce pas ? Il s'était rendu... dans la Comté, et…

Ils vont tous mourir si on ne leur vient pas en aide.

Je ne suis pas mon grand-père.

Quand ils seront entre la vie et la mort...

Le cœur de la Montagne...

Votre trésor va-t-il protéger vos neveux ?

Je suis le roi sous la montagne !

Quitte cet endroit, avant que je te tue.

Allez-vous payer les dieux pour les garder près de vous ?

Je ne suis pas mon grand-père.

Je suis le feu.

Je suis la mort...

L'or désormais solidifié qui tapissait le sol du grand hall lui renvoya un reflet étrange dont les yeux jaunes lui parurent semblables à ceux du dragon. Cette vision le laissa un instant figé sur place – Mahal, qu'était-il devenu ? - puis il se détourna brusquement du métal brillant, de la surface luisante et dorée, et arracha la couronne-corbeau de sa tête avant de la jeter loin de lui. Le métal tinta sur la pierre d'une colonne, puis fit silence.

Je suis Thorïn.

L'éclat du trésor et l'envie de le protéger cessèrent soudain de l'aveugler. Il regarda tout autour de lui. Où était sa compagnie ? Il se sentait soudain l'esprit nettement plus clair, comme débarrassé de ce scintillement doré persistant qui lui grignotait la raison depuis des jours. Il siffla et Roäc quitta son perchoir dans la galerie pour se poser sur son épaule.

- Ça y est ? T'es revenu ? demanda sèchement l'oiseau.

- Oui. Peux-tu aller chercher Bard ?

L'oiseau opina, mais Thorïn aurait juré l'entendre grommeler quelque chose comme "J'aurais de la veine si je ne rentre pas avec des plumes en plus" avant de prendre son envol.