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Racine, Rivière et Pierre

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Près d'une semaine s'était écoulée depuis la mort du dragon. La pierre toujours cachée sur sa personne, Billa se promenait sans but dans les couloirs. Une épaisse couche de poussière couvrait les meubles et le sol ; en revanche les araignées avaient catégoriquement refusé d'élire domicile sous la montagne. Les tapis et les tapisseries qui ornaient autrefois les pièces étaient au-delà de toute réparation, jugea la Hobbite. Elle était plongée dans l'observation d'une complexe décoration murale composée d'un entrelacs de lignes géométriques quand elle entendit un bruit de pas derrière elle, accompagné du frottement caractéristique du long manteau de Thorïn sur la pierre. Elle inspira profondément pour calmer les battements désordonnés de son cœur ainsi que la vague nausée qui lui nouait la gorge, et se retourna pour présenter son plus joli sourire. Le Nain avait l'air à peu près calme, presque normal. Il lui tendit la main.

- Viens, je veux te montrer quelque chose.

Pendant un instant, il eut l'air du garçon insouciant qu'il avait dû être avant que le dragon ne vînt ravager le royaume. Billa le suivit le long des couloirs et des escaliers avec curiosité.

- Les appartements de ma famille se trouvent à cet étage, et j'aimerais bien voir... Ensemble, ils fouillèrent les différentes pièces, pêchant ici et là des objets familiers. Cependant, Thorïn évita soigneusement les chambres qui avaient appartenu à sa mère et à son jeune frère.

- Là, dit-il. C'était chez moi.

L'endroit était plus petit qu'elle ne l'aurait imaginé, et en grand besoin d'un bon ménage, mais elle n'eut aucun mal à se représenter la pièce du temps où elle était habitée. Il restait encore des livres éparpillés sur le sol et un autre abandonné sur le couvre-lit. Le lit en question était en fait une sorte d'alcôve taillée dans le rocher, assez haute pour qu'on pût presque s'y tenir debout, avec un petit renfoncement supplémentaire pour poser, sans doute, des livres et une bougie, et garnie de plusieurs épaisseurs de couvertures et de fourrures. Il devait faire bon dormir là-dedans en plein hiver. Un coffre de bois rangé le long du lit servait à la fois de rangement et de marchepied. Des tapisseries hélas fanées et usées pendaient le long des murs. Il ôta son manteau et l'étala sur le lit après en avoir ôté le livre qui y traînait encore.

- Viens là, demanda Thorïn en tapotant la place à côté de lui.

Billa s'assit sur la fourrure, sachant déjà quelle idée il avait derrière la tête. Elle n'aurait jamais cru qu'on pût faire l'amour tristement, et pourtant... Son corps répondait avec plaisir à toutes les sollicitations, mais son esprit était complètement ailleurs. Celui de Thorïn également. Elle ne comprenait pas les mots de khuzdul qu'il marmonnait, mais elle était certaine qu'ils se référaient à son joyau et non à elle. Plus tard, tandis que Thorïn dormait d'un sommeil pour le moins agité, Billa quitta le confort des oreillers pour s'asseoir devant la cheminé, enveloppée dans une des fourrures servant de couvre-lit. Malgré cela elle avait l'impression d'être gelée jusqu'à la moelle. Elle avait épuisé toute son imagination pour tenter de faire revenir le Nain de sa folie, sans employer les grands moyens ni lui planter un couteau dans le dos.

- Je pourrais t'aider, souffla l'anneau dans son esprit. Je pourrais faire en sorte qu'il fasse tout ce que tu lui dis et qu'il te traite comme une reine. Et tu serais à l'abri de tout mal.

- Même de toi ?

- Tu n'as rien à craindre de moi, assura la chose.

- Laisse tomber.

Elle eut l'impression d'entendre un grognement dépité, puis l'anneau refit silence. Elle jeta alors un regard à son manteau qui traînait par terre. Il faudrait bien qu'elle se décide un jour à faire quelque chose de la pierre.

# #

La situation évolua nettement à partir du lendemain, lorsque l'un des corbeaux messagers employés par les Nains fit son apparition sur les fortifications de la porte principale, provoquant la ruée de la compagnie sur la terrasse pour découvrir la teneur de la missive qu'il portait. L'oiseau était énorme, presque deux fois la taille d'un corbeau normal, les plumes d'un noir bleuté, et ses yeux en boutons de manchette pétillaient d'intelligence. Il considéra un instant Billa, lui fit un clin d'oeil, puis sauta lestement sur le bras tendu de Thorïn en croassant avec bonne humeur. Le Nain lui gratta doucement la tête avant d'ébouriffer les plumes de sa gorge, puis le corbeau se redressa… et se mit à parler.

- Salut à toi, Thorïn Écu-de-chêne ! Et bienvenue chez toi.

Billa secoua la tête. Elle avait vu un dragon, des lapins qui tiraient un traîneau, elle pouvait admettre un corbeau qui parle.

- Salut, Roäc, répondit le Nain. Alors, qu'as-tu à m'apprendre de si important ?

- Les survivants d'Esgaroth ont quitté les ruines de leur cité pour s'installer dans Dale tu peux t'attendre à ce qu'ils viennent bientôt frapper à ta porte pour demander de l'aide, indiqua l'oiseau d'une voix rauque.

Thorïn émit un grognement indistinct, et Billa eut le pressentiment que les réfugiés n'auraient pas beaucoup d'aide à attendre de ce côté-ci, en dépit des promesses faites par le Nain – contraint et forcé, il fallait bien l'admettre.

# #

Quelques jours plus tôt, sur les berges du Long Lac…

Les habitants d'Esgaroth, ceux qui avaient survécu à la fureur du dragon, se traînaient sur la rive, épuisés après une nuit de terreur. Ceux qui le pouvaient aidaient les blessés, d'autres cherchaient un proche parmi les corps allongés sur les galets, immobiles ou non. Parmi la foule hagarde, un homme tentait de tirer son épingle du jeu en exploitant ses concitoyens, mais en l'absence du bourgmestre, enfui avec son or bien avant que Smaug se fût abattu dans le lac, Alfrid ne rencontrait guère de succès dans ses essais d'intimidation. Pas même lorsqu'il voulut rameuter les survivants pour monter un coup contre les Nains dans leur montagne.

- I' sont morts ! lança Percy en essorant son chapeau. Et même s'i' sont vivants, j'crois pas qu'i' puissent faire grand-chose pour nous, à part nous laisser entrer dans c'te putain d'montagne. En tout cas, c'est clair qu'i' z'auront rien pour vous.

L'homme abattit son couvre-chef sur sa tête et tourna les talons, plantant là l'assistant du bourgmestre, qui en bégayait d'indignation, tandis que le reste de la population s'activait pour sauver ce qui pouvait encore l'être. Bard, reconnu et acclamé comme le « Tueur de Dragons », réussit à ramener un peu d'ordre parmi ses voisins, et conseilla de gagner les ruines de Dale. Bien que brûlée, l'ancienne cité avait encore des murs et quelques toits qui pourraient protéger les habitants d'Esgaroth de la pluie et de la neige. L'ascension fut particulièrement pénible pour les blessés, dont beaucoup souffraient de brûlures aux bras ou aux jambes. Mais après des heures et des heures d'escalade, ils parvinrent enfin sur le plateau pelé où se dressait Dale et se traînèrent jusqu'aux portes de la ville. L'endroit n'était guère plus rassurant que les ruines fumantes d'Esgaroth, mais ils étaient trop désespérés pour s'en soucier encore. Ils voulaient juste se faire un feu, manger quelque chose, et dormir. Bard mit Alfrid au guet de nuit, espérant bien que l'insupportable personnage aurait détalé au matin.

# #

Bard fut presque déçu de retrouver son garde improvisé à son poste, plus ou moins endormi. Les feux que l'homme avait repérés la veille à l'entrée d'Erebor brûlaient toujours, donc il restait au moins une personne en vie pour les alimenter. Bard parcourut la place du regard et un sourire sans joie étira sa bouche. D'un coup de pied, il réveilla Alfrid.

- Une bonne nuit ? s'enquit-il.

- Sans le moindre problème, monsieur (Alfrid devenait très poli avec vous dès que vous accédiez à une quelconque forme de responsabilité). Rien ne m'échappe, proclama-t-il fièrement.

- Rien… sauf toute une armée d'elfes, apparemment, répliqua sèchement Bard en considérant les rangs apparemment infinis de soldats impeccablement alignées.

Bien qu'il sût que Thranduil n'apportait pas son aide juste par sentiment – et qu'une petite voix méchante sifflât dans sa tête que si les armures des elfes étaient si nettes, c'était parce qu'ils ne s'en servaient pas souvent – l'archer accueillit ces visiteurs inattendus aussi aimablement que possible, et plus encore les provisions qu'ils avaient amenées avec eux. Les réfugiés maintinrent un semblant d'ordre lorsqu'ils déchargèrent les charrettes et firent passer leur contenu de mains en mains vers la bâtisse à demi effondrée qui leur servait de cuisine, tandis que les hommes de Thranduil commençaient à s'installer dans la cité. Cependant, on ne vivait pas plusieurs décennies sous la coupe du bourgmestre sans y gagner un peu d'intelligence politique, et Bard ne fut pas le seul à songer que les cadeaux du roi sylvestre n'étaient sûrement pas gratuits.

- Gentil d'ram'ner leurs fesses avec cent ans de retard, marmonna ainsi la serveuse Vorzha en faisant un écart pour éviter de croiser un groupe de soldats elfes.

Bien sûr, elle était très reconnaissante pour les trois charrettes de fruits et de légumes qu'ils avaient amenées, mais il y avait près de deux mille personnes dans Dale, et encore environ un millier qui rassemblait ses maigres effets sur les rives du lac. Les provisions ne suffiraient jamais pour tenir la semaine, sans parler de l'hiver qui arrivait. Il leur fallait trouver un refuge mieux approvisionné, et vite.

# #

Dans la montagne, on fut rapidement au courant de l'arrivée de ces renforts inattendus dans la cité dévastée. Les feux s'étaient multipliés dès la nuit et au petit matin, la longue-vue de Balin repéra aisément les armures elfiques brillant sous le soleil. Il lâcha un juron exaspéré, pas tant à cause de la présence des elfes (quoique cela l'ennuyât au plus haut point), mais parce qu'il connaissait déjà par cœur la réaction de Thorïn à leur installation pratiquement devant les portes d'Erebor. Lorsqu'il fit son rapport à son souverain, il ne fut pas déçu. Thorïn laissa échapper des malédictions qui auraient fait honte à une taverne remplie des pires malfrats. Il se dirigea ensuite vers l'ancienne oisellerie où les corbeaux du coin avaient de nouveau élu domicile et bientôt, ses compagnons de route virent plusieurs des oiseaux noirs prendre leur envol vers l'est.

- Les Monts de Fer, marmonna Balin. Il prévient Dáin que nous avons des problèmes.

Connaissant Thorïn, Billa ne doutait pas qu'il avait demandé à son cousin d'amener des troupes, et de ne pas traîner en chemin. Et autant elle rêvait parfois (souvent) de flanquer un grand coup de bâton sur le crâne de Thranduil, la perspective d'un combat entre elfes et Nains alors que les orcs pullulaient dans la région ne lui plaisait guère. Par ailleurs, même si l'armée des Monts de Fer se déplaçait rapidement, la compagnie aurait bientôt un sérieux problème d'approvisionnement. Les rations qu'ils avaient emportées depuis Esgaroth seraient épuisées d'ici peu et à l'exception de jarres de sel, ils n'avaient pour l'instant rien trouvé qui fût encore comestible dans la montagne. Une partie des accès aux celliers ainsi qu'aux cuisines étaient bloqués par des éboulements, ce qui n'arrangeait rien. Billa avait bien une idée pour régler au moins provisoirement cette question, mais il lui faudrait attendre la nuit.

# #

Depuis leur perchoir, la vue sur la vallée n'avait rien de rassurant. Des centaines de feux brillaient au loin comme un reflet du ciel au-dessus de leurs têtes. Il y avait des milliers de personnes là dehors, et ils n'étaient que quatorze, sans vivres ni moyen de sortir. Les quelques provisions qu'ils avaient amenées d'Esgaroth n'allaient pas leur durer longtemps. Par contre, grâce à la longue-vue que Balin avait repêchée dans l'observatoire d'Erebor, Billa savait que les elfes étaient venus non seulement avec une force armée, mais aussi avec des vivres. Un petit emprunt allait s'avérer utile. Elle attendit que Dori, qui montait la garde, eût le dos tourné, pour glisser son anneau magique à son doigt et descendre via la corde qu'on avait laissée sur la barricade afin de pouvoir hisser d'autres blocs de pierre si nécessaire. Une fois qu'elle eut traversé la douve et touché terre, elle partit au trot en direction de Dale. Le froid avait encore augmenté, lui sembla-t-il. Bientôt il allait se mettre à neiger et il y aurait de la glace partout.

Elle ralentit le pas en arrivant près du cercle de torches établi par les sentinelles. L'anneau, elle l'avait compris, la rendait invisible mais pas inaudible. Elle inspira profondément, bloqua sa respiration et avança aussi vite qu'il était possible sans faire de bruit. La réputation de grande discrétion des Hobbits n'était cependant pas surfaite et les gardes ne se rendirent absolument compte de rien tandis qu'elle se glissait entre leurs rangs. L'odeur de la soupe en train de cuire la guida sans faillir vers ce qui servait ici de cuisine. Chemin faisant, son attention fut attirée par une vaste tente de couleur claire, à l'intérieur de laquelle flambaient plusieurs braseros. Par curiosité, elle y jeta un coup d'œil. Bard était assis à une table de camp avec le roi des elfes et Gandalf, tous trois étudiant une carte. Billa en oublia momentanément son idée de faire les courses et décida de laisser traîner ses oreilles contre la toile de la tente. Ce serait forcément très intéressant.

- Une volée de corbeaux a quitté Erebor, faisait remarquer Bard. Vous croyez qu'ils emportaient des messages ?

- Bien évidemment, répondit le magicien. Ces corbeaux sont capables de parler. Nul doute que Thorïn a fait avertir son cousin Dáin de la situation où il se trouvait, en espérant des renforts.

Sur ce point, il avait entièrement raison, mais elle ne risquait pas de venir le lui confirmer.

- Il nous faut donc absolument investir la montagne d'une façon ou d'une autre avant que les soldats des Monts de Fer n'arrivent, dit Thranduil. Je ne tiens pas à perdre inutilement du temps à négocier ce qui me revient de droit, et qu'Écu-de-Chêne prétend me refuser. Le collier de gemmes blanches que Thror a conservé indûment n'est qu'une partie des compensations que je compte obtenir.

Billa en était encore à se demander comment les Nains pouvaient être qualifiés d'avares, et de peuple le plus avide de la Terre du Milieu, quand le roi elfe fournissait un si évident contre-exemple. Thranduil réclamait une partie du trésor de la Montagne en plus de ses pierres, mais à quel titre ? Le dragon n'avait même pas effleuré son royaume, aucun de ses soldats n'était mort face à la créature, et il avait toujours refusé de venir en aide aux Nains, ne fût-ce qu'avec des vivres ou des soins. Avec de tels "alliés", Thorïn n'avait effectivement pas besoin d'ennemis. Puis elle reprit son écoute.

- Ça fera deux armées quand celle de Dáin sera là, marmonna Bard.

- Trois, corrigea Thranduil. Si les informations de Mithrandir sont exactes, Azog va ramener une légion de Dol Guldur.

- Je les ai vus se mettre en route, confirma tristement le magicien.

- Quel dommage que vous n'ayez pas abattu les messagers, susurra l'elfe, comme si Bard avait eu des flèches à gaspiller pour abattre des oiseaux.

- Vous savez combien de corbeaux vivent autour de cette montagne ? rétorqua Bard avec agacement, faisant écho à la réflexion de Billa. Si des orcs arrivent bel et bien sur nous, je préfère de loin leur réserver mes flèches.

C'était parfait, jugea-t-elle. Si les humains et les elfes pouvaient rester ne serait-ce qu'un peu à cran, les Nains avaient une petite chance de s'en sortir. Malheureusement, Gandalf le pensait lui aussi, et tenta de ramener un peu de calme entre Bard et le roi elfe, sans grand succès. Thranduil était difficile à impressionner, par définition, et même un magicien avait du mal à le faire revenir sur ses décisions, surtout quand le magicien en question était en tort.

- Et si nous reparlions de votre... ahem, plan pour éliminer le dragon ? susurra l'elfe en direction de Gandalf qui tentait de ramener un peu de calme. Vous n'avez a priori jamais réfléchi à ses conséquences en cas d'échec, n'est-ce pas ? Je suis certain que tous les citoyens d'Esgaroth, du moins ceux qui ont survécu, vous en sont très reconnaissants.

La Hobbite serait bien restée plus longtemps, mais elle entendit alors des gardes approcher et quitta sa position pour reprendre son projet initial. Les charrettes de vivres étaient faciles à repérer et il restait encore un peu de nourriture dedans, qui serait distribuée le lendemain matin. Elle se sentit un peu mal à l'aise à l'idée de voler des provisions destinées aux réfugiés d'Esgaroth, mais sa compagnie crevait de faim et ne risquait pas de pouvoir se ravitailler avec une armée campant devant sa porte. Les Nains ne la remercieraient pas de leur ramener des légumes, mais il n'y avait hélas pratiquement pas de viande parmi la nourriture entassée dans les chariots. Billa se dépêcha de ramasser trois miches de pain, une botte de carottes, deux navets qui partirent dans ses poches et un chou qu'elle serra dans son manteau transformé en baluchon de fortune puis, avisant un chapelet d'échalotes, elle l'embarqua aussi avant de repartir au trot vers la montagne.

Quand elle retrouva ses camarades, ceux-ci avaient déjà commencé à la chercher.

- On se calme, les enfants ! Je vous ramène le déjeuner. Aux frais de Thranduil, je précise.

Cela parut être un argument en faveur des légumes, car elle n'avait jamais vu les Nains si enthousiastes à l'idée de manger de la verdure. Ou alors ils avaient trop faim pour rejeter tout ce qui venait de leur mauvais voisin.

- J'espère que ces rapaces finiront par s'en aller bientôt, marmonna Gloin entre deux bouchées de carotte. Il n'y a rien dans Dale qui leur permette de rester très longtemps, de toute façon.

- Il vaudrait mieux qu'ils restent, laissa échapper Billa.

Thorïn tourna immédiatement un regard courroucé dans sa direction et elle tenta de rattraper son faux-pas.

- Je veux dire, il y a une armée d'orcs et de gobelins qui remonte depuis Dol Guldur jusqu'ici, dit-elle précipitamment. Alors quelques régiments de plus de notre côté, ça peut pas faire de mal. Parce que, objectivement, si on ajoute des orcs au problème…

Elle entendit Fíli jurer derrière elle.

- Encore Azog, je suppose, grommela Thorïn. Mmm… ouais. Les mangeurs de feuilles pourraient avoir leur utilité.

# #

Cette opinion fut révisée dans les quarante-huit heures. Les humains ayant eu à peu près le temps de soigner leurs blessures et de mettre un semblant d'ordre dans la carcasse noircie de Dale, Thranduil décida de presser le mouvement et d'entamer ce qu'il qualifiait un peu abusivement de négociations. Bard commença par se rendre seul devant les portes d'Erebor… ou plutôt devant l'immense barricade, haute comme cinq ou six hommes, que les Nains avaient dressée durant la nuit précédente. Billa avait réduit sa participation à l'ouvrage au strict minimum, apportant un caillou ici et là lorsque l'on regardait dans sa direction, mais pas plus. Sans surprise, l'archer tenta de faire valoir l'accord passé à Esgaroth, et Thorïn eut tôt fait de lui rétorquer qu'un accord concédé sous la contrainte ne valait rien, refusant de brader son héritage en échange d'un bol de soupe et de quelques piètres couvertures. Sur le fond, il avait sans doute raison, admettait Billa, mais il n'en demeurait pas moins que plusieurs centaines de personnes risquaient de mourir de faim et de froid s'il ne leur ouvrait pas ses portes. Ou de finir taillés en pièce par l'armée qu'Azog amenait droit sur Erebor. Ce fut Balin qui glissa très prudemment ces objections dans l'oreille du roi, mais la seule réaction de Thorïn fut d'exiger que la barricade monte encore plus haut, avant d'envoyer la compagnie prendre les armes choisies dans l'armurerie quelques jours auparavant.

- Nous en aurons besoin d'ici peu, conclut-il d'un ton sinistre. Entraînez-vous quand vous en aurez le temps.

# #

Le lendemain matin, Bard revint, mais accompagné de Thranduil. C'était, selon Billa, une grosse erreur tactique. Jamais Thorïn n'accepterait de lâcher la moindre pièce ni la moindre chambre dans la Montagne si le roi elfe semblait servir de caution aux humains. Le Nain ne se donna même pas la peine de monter sur la barricade et laissa Bard parler dans le vide. Billa songea que le jour suivant, ils risquaient bien de voir tous les archers de Thranduil postés au pied de la muraille, leur arme pointée sur Erebor.

Et au matin, à l'aube, elle maudit son imagination trop fertile et les Valar pour l'avoir entendue, car les troupes sylvestres se trouvaient effectivement rangées au cordeau devant les portes du royaume souterrain. Elle renonça à les compter entièrement, mais un bon millier de soldats au bas mot se tenaient face à Erebor. Une sorte d'onde parcourut les rangs, et elle aperçut Thranduil et Bard se diriger vers la barricade, l'un sur un cheval d'emprunt et l'autre sur… un cerf géant. Après avoir vu les décorations de son trône, Billa pensa furtivement qu'il faisait une étrange fixation sur ces créatures. Mais avant de se moquer du roi de la forêt, elle devait encore essayer de raisonner Thorïn. Elle ne se faisait guère d'illusions sur le résultat de sa démarche, le Nain s'était presque totalement désintéressé d'elle depuis des jours, mais si Thranduil ordonnait à ses hommes d'attaquer, les treize à la douzaine de la compagnie ne tiendraient pas longtemps. Bien évidemment, rien ne se passa comme elle le souhaitait.

- Nous devons avant tout protéger notre héritage, dit Thorïn d'un ton dépourvu de toute patience. L'armée de Monts de Fer sera bientôt là. Ce trésor nous permettra de restaurer la grandeur de notre royaume.

- Oui, d'accord, ricana-t-elle. Et tout le talent de votre peuple vous sera-t-il de la moindre utilité au beau milieu d'une bataille ? Votre trésor va-t-il protéger vos neveux ? Quand ils seront entre la vie et la mort, vous comptez payer les dieux pour les garder auprès de vous ?

- Cessez de me traiter comme un enfant stupide ! cracha le Nain. Cessez de sous-estimer mon peuple ! Le trésor de la Montagne est tout ce qui nous reste, et tout ce qui compte !

Ces derniers mots lui firent voir rouge et elle prit son élan… La main de Billa retomba lentement contre sa hanche.

- Après tout, pourquoi pas ? Loin de moi l'idée de vous empêcher de vous faire tailler en pièces pour votre précieux tas d'or, puisque vous y tenez plus qu'à toute autre chose... mais ce sera sans moi.

- Que faites-vous ? s'étrangla Bofur en la voyant ramasser son sac.

- Je m'en vais, répliqua férocement Billa. Mon contrat stipulait que vous aviez besoin d'un cambrioleur pour crocheter les serrures et faire les poches, pour tout le temps qu'il vous faudrait pour reprendre Erebor, et c'est ce que j'ai fait, et bien plus encore. Mais nulle part il n'est écrit que vous comptiez demander les services d'un soldat. Ma mission auprès de vous est terminée. Alors je vais prendre mes affaires, ma paye, et avant de décamper, je vous suggère d'écrire un autre de ces longuissimes papiers pour embaucher un mercenaire ou deux. Je vais quitter cet endroit dès qu'il y fera suffisamment clair pour ne pas me casser la figure dans les escaliers. Adieu !

Elle s'éloigna à grandes enjambées, espérant malgré tout que Thorïn la rappellerait. Mais pas un mot ne fut prononcé avant qu'elle ne disparût au tournant du couloir. Ses yeux commencèrent à la piquer et elle se pinça férocement le bras pour s'ôter toute idée de pleurer. Elle n'allait pas verser de larmes sur ce Nain têtu comme une bourrique, plus obsédé par son or que par la sécurité de sa propre famille.

Pour éviter que des membres de la compagnie ne partent à sa recherche, elle glissa son anneau à son doigt et se tapit dans un recoin du hall, frissonnant de froid, de peur, et d'une dose non négligeable de chagrin.