Actions

Work Header

Racine, Rivière et Pierre

Chapter Text

Depuis le plateau où s'étendaient les ruines de Dale, le spectacle était terrifiant. Le brasier allumé par la créature enragée était si immense qu'il illuminait le rivage presque comme en plein jour. De petits points sombres se déplaçaient sur le lac dans la lueur des flammes : barques, radeaux, nageurs... qui tentaient d'échapper à l'incendie. Billa se rongeait les ongles jusqu'à la racine en regardant la dévastation qui s'étendait. C'était leur faute. S'ils n'avaient pas réveillé le dragon... Si elle n'avait pas réveillé le dragon... Ses yeux piquaient et ce n'était pas à cause de la fumée des forges. Puis Smaug se posa au milieu de la cité, écrasant au passage quelques toitures de plus. Depuis la montagne il était impossible de voir ce qui se passait, mais au bout d'un instant, Smaug fit claquer ses grandes ailes et s'envola, tournant en cercles étroits autour du beffroi. Billa vit le dragon tressauter en plein vol, ses grandes ailes battant frénétiquement l'air, puis ralentissant... le corps immense bascula en avant et s'écrasa dans le lac au milieu d'une gerbe d'eau qui jaillit à plusieurs mètres en l'air.

La chute d'une telle masse dans le lac provoqua un mini raz-de-marée qui vint battre violemment les pilotis et jusqu'au premier étage des maisons les plus proches du point d'impact. Au moins cela éteignit une partie de l'incendie qui ravageait la ville. Sur leur corniche, les Nains applaudirent. Billa s'empara sans demander la permission de la longue-vue de Balin, et scruta ce qui restait de la ville. A travers l'épaisse vapeur qui montait du lac, elle aperçut une minuscule silhouette qui s'agitait sur le beffroi d'Esgaroth. Quelqu'un avait grimpé jusque-là et tiré sur le dragon, avec de toute évidence beaucoup de succès. Et elle avait une petite idée sur la personne qui avait réussi ce joli coup.

Les Nains s'apprêtaient à fêter la fin du dragon, mais Thorïn avait déjà quitté la falaise pour retourner à l'intérieur de la cité. Les uns après les autres, les membres de la compagnie le suivirent à contrecœur. Il avait pris tant d'avance, courant presque pour revenir au plus vite dans son domaine, que le reste de l'équipe le perdit de vue pendant un long moment. Ils le retrouvèrent dans les souterrains, appuyé contre une balustrade, penché sur l'immense trésor, les yeux rivés sur les pièces étincelantes, souriant. Il semblait déjà avoir oublié l'incendie, le fait que ses neveux et deux autres membres de la compagnie se trouvaient en ville au moment de l'attaque… tout…

- Avec cette fortune, chuchota-t-il, nous pourrons tout reconstruire. Encore plus grand.

Ce qui aurait pu passer pour des paroles sensées, si le regard de Thorïn n'avait pas eu cette fixité malsaine des hypnotisés ou des somnambules. Billa frissonna et s'éloigna sous prétexte d'aller se reposer. Personne ne se sentait d'attaque pour explorer les quartiers d'habitation d'Erebor avant le jour suivant, aussi eut-elle tout loisir de se réfugier dans un coin à l'écart et de prétendre dormir. En réalité, elle fouilla dans sa poche et en ressortit sa prise. Curieux... A la lumière de la lune qui filtrait par les puits taillés dans la roche, la pierre étincelait de toutes les nuances de l'arc-en-ciel. Pourquoi la voyait-elle blanche, brillant d'une intense lumière dorée, quand elle portait l'anneau ? Puis, entendant du bruit derrière elle, Billa fourra immédiatement la pierre dans son manteau. Personne ne devait la trouver avec ce joyau entre les mains. Il commençait à lui devenir précieux.

# #

Le lendemain matin, Billa se réveilla avec un bras et une jambe tout engourdis par le froid de la pierre qui lui avait servi de matelas. Elle sentit une vague odeur de fumée et se dirigea dans cette direction, son estomac lui rappelant qu'elle n'avait pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures et qu'il était grand temps d'y remédier. Elle trouva environ la moitié de la compagnie frileusement serrée autour d'un feu de camp sur lequel les Nains faisaient réchauffer la maigre tambouille qu'ils avaient emportée d'Esgaroth – un genre de ragoût de poisson, au hasard.

- Ça va ? s'enquit Nori avec son habituel sourire en coin.

- Des orcs et des wargs, grogna Billa en s'asseyant. Pour des orcs et des wargs, je remets le couvert tous les jours. Mais je ne m'approche PLUS JAMAIS d'un dragon, même si Gandalf menace de me changer en crapaud ! Où sont passés les autres ?

- Je crois que Balin est déjà en train de faire l'inventaire avec Gloín, répondit Nori tout en essayant de remettre de l'ordre dans sa tignasse – sans grand succès. Ori et Bifur explorent, et Thorïn est… en bas.

Apparemment, cela perturbait l'espion presque autant qu'elle. Il lui tendit un bol de faïence ébréchée, sans doute ramassé dans le fouillis d'objets abandonnés sur le sol de la cité, rempli de bouillon.

- Va lui porter ça. Peut-être que toi, il t'écoutera.

- Je vais essayer.

Sans surprise, elle trouva Thorïn en train d'arpenter l'immense tas d'or qui avait servi de nid à Smaug. Elle dut appeler le Nain à plusieurs reprises avant qu'il ne remarquât sa présence et il fallut pas mal de négociations pour qu'il acceptât de prendre la nourriture qu'elle lui tendait.

- Et la pierre ? s'enquit avidement Thorïn après avoir expédié la soupe en quelques coups de cuillère.

- Je sais… à peu près où elle est, improvisa rapidement Billa en tenant ses mains loin de sa poche. Pas eu le temps… de la ramasser avant que Smaug ne se mette en rage et n'essaye de me transformer en tas de cendres. Elle est bien dans la salle principale, près d'une de ces espèces de terrasses… si le dragon n'a pas tout mis sens dessus dessous.

Le Nain émit un grognement dépité.

- Au moins, nous pourrons la chercher en toute tranquillité, grommela-t-il. Mais il nous la faut, sinon revenir dans la Montagne n'aura servi à rien.

# #

La journée s'écoula de façon plus que morose au fur et à mesure que la petite troupe découvrait l'ampleur des dégâts causés par le dragon et la charge phénoménale de travail qui attendait le peuple nain lorsqu'il aurait repris complètement possession de son royaume. De façon dérisoire, une partie de l'équipe se mit à trier des objets trouvés dans les salles attenantes au premier hall, où les caravanes déchargeaient autrefois leurs marchandises, remettant les pièces intactes sur les étagères et jetant les autres en un tas qui risquait de monter très haut.

Le travail fut interrompu par l'arrivée en fanfare des quatre membres manquants de l'équipe, sans plus de mal que quelque traces de suie sur leurs vêtements. Kíli avait l'air en bien meilleure forme, boitant à peine et des couleurs enfin revenues sur ses joues encore un peu creuses. Les membres de la compagnie échangeaient des blagues et des rires quand Thorïn mit le holà et renvoya tout le monde dans la salle du trésor au bout de quelques instants seulement, à la grande stupéfaction de toute le groupe. Mais ils obéirent sans discuter. Pour passer le temps tout en recherchant l'Arkenstone, les Nains et Billa bavardaient à voix basse, et Kíli se mit à parler en abondance de l'elfe Tauriel, une jolie rousse qui lui avait apparemment fait beaucoup d'effet, en espérant que cette fois il ne se fût pas trompé, et n'eût pas confondu homme et femme comme à Fendeval… En tout cas, si elle entendait Kíli louer trop longtemps les charmes de la demoiselle, amie ou pas, Billa éventrerait le garçon. Cela devait être le propre de la jeunesse, supposa-t-elle, de débiter sans s'arrêter toutes ces platitudes écœurantes de niaiserie sucrée. Il connaissait la demoiselle depuis deux semaines tout juste et avait dû lui parler trois heures en tout, pour l'amour des dieux !

Pour avoir un peu la paix, Billa décida d'aller chercher Balin et de causer de tout, sauf de romance. Avec le vieux conseiller, elle était tranquille. Son « arrangement » avec Dori ne comprenait aucune forme de délire romantique. Elle le trouva dans une des salles d'archives jouxtant l'immense caverne au trésor. Le Nain avait la tête appuyée contre une des étagères, et aux mouvements convulsifs de ses épaules, elle comprit qu'il était en train de pleurer. Elle songea d'abord à se retirer, mais rechignait à laisser Balin tout seul dans un tel état de dépression.

- Je peux faire quelque chose pour vous ? demanda-t-elle depuis le seuil.

Sans se retourner, le Nain secoua la tête, ses mains posées sur la planche devant lui.

- On est en train de le perdre, soupira-t-il. Ce joyau le ronge à présent.

Elle n'eut pas besoin de demander à qui il faisait allusion.

- Ce ne serait pas une bonne idée, n'est-ce pas ? De lui donner la pierre ?

- Non, en effet, lui répondit Balin, lui tournant toujours le dos. Le mal du dragon… je l'ai déjà vu à l'œuvre, et je le vois de nouveau.

- J'imagine que ça ne changerait rien de la remettre à sa place au sommet du trône ? Il serait toujours comme ça ?

- C'est trop tard. Cela ne ferait qu'aggraver le mal, je pense. Je n'en sais rien.

- Je suis vraiment désolée, marmonna-t-elle.

- Vous avez fait votre travail, objecta Balin. On vous a demandé de récupérer cette pierre et vous l'avez trouvée… même si elle n'est pas entre nos mains à présent. Vous n'avez pas à porter le poids de ce qui arrivera ensuite.

Il était heureux qu'il ne la regardât pas, car tandis qu'il parlait, Billa sentit sa main se refermer presque d'elle-même sur la garde de Dard.

# #

Le jour suivant se déroula à peu près de la même façon, bien que certains se missent à manifester une certaine réticence à exécuter les ordres de Thorïn. Fíli ne s'approchait de la montagne de pièces que pour (faire semblant de) rechercher tel ou tel objet mentionné par son oncle. Il semblait craindre cette masse scintillante plus encore que son gardien disparu. Inconscient de la tension qui commençait à monter, Kíli avait repris ses déclarations dithyrambiques au sujet de son archère rousse. Le premier, Fíli finit par craquer - ce qui surprit Billa, tant l'aîné des princes montrait ordinairement de calme et de retenue.

- Tu ne pourrais pas parler d'autre chose ? lança-t-il à son cadet. Tu lui as à peine dit trois mots et tu t'imagines que c'est la femme de ta vie !

- Elle me l'a sauvée, cette vie ! rétorqua Kíli, furieux de se voir interrompre dans ses rêveries.

- Tout comme le médecin qui t'a soigné quand tu étais petit, ou Nori qui t'a empêché de dégringoler dans une crevasse chez les gobelins, mais tu ne fais pas de mauvaises rimes à leur sujet.

- J'espère bien, intervint Nori depuis la marche sur laquelle il était assis. J'aurais franchement la honte dans l'au-delà si on se souvenait de moi juste à cause d'une poésie pourrie. Mahal rirait de moi et me jetterait hors de ses salles de pierre.

- Vous ne comprenez rien du tout ! s'emporta le jeune Nain avant de quitter la compagnie pour se réfugier les dieux savaient où, sous les rires narquois de ses aînés.

Une fois qu'il eut disparu à l'angle du couloir le plus proche, Dwalin laissa échapper un long soupir de soulagement tandis que Thorïn levait les yeux au ciel.

- De toutes les filles de la Terre du Milieu... soupira le roi. Toujours aussi irresponsable. C'est une elfe, et de basse caste en prime. Une telle union n'apporterait aucun avantage.

Personne n'osa ajouter son grain de sel, et l'on repartit tristement à la recherche d'un joyau qui ne risquait pas d'être retrouvé de sitôt. Mais bientôt, le roi sous la Montagne prit d'autres initiatives, craignant de voir arriver dans son domaine toutes sortes de pillards, humains, elfes ou autres. Sous la direction de Thorïn, la compagnie se rendit dans l'armurerie principale pour s'équiper afin de pouvoir faire face à une attaque. Du sol au plafond, les angles durs des armes, des cottes de mailles et des armures étincelaient dans la lumière des torches.

- Prenez ce qui vous convient le mieux, déclara Thorïn. Les armures de la réserve royale sont bien le moins que vous méritez.

Billa se demanda où elle allait trouver quelque chose à sa taille dans cet arsenal, quand le roi lui présenta un objet qu'il avait dû spécifiquement rechercher pour elle. C'était indubitablement une cotte de mailles d'un blanc argenté presque lumineux, mais légère comme une plume. Elle cliqueta doucement quand Billa la souleva des mains de Thorïn.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle avec révérence, stupéfaite qu'on voulût bien lui confier une telle œuvre d'art.

- Du mithril, répondit Balin tout en fouillant son coin d'armurerie à la recherche d'un équipement qui lui conviendrait.

- Il fallait trouver quelque chose pour équiper notre cambrioleuse préférée. De préférence, quelque chose qui soit aussi joli que pratique. Sinon, c'est pas du jeu, dit Bofur en souriant jusqu'aux oreilles.

- Hé, je suis déjà censée être payée d'une part du trésor, protesta Billa.

- Considère ça comme un bonus de rapidité dans l'exécution du travail, répliqua Nori en fouinant parmi les armes et armures accrochées là pour trouver quelque objet précieux.

- Aucune arme ne peut transpercer ce type de maille, expliqua Thorïn avec un sourire rassurant qu'il ne réservait apparemment plus qu'à sa cambrioleuse. On appelle aussi ce métal argent-acier, pour cette raison. Tu seras bien protégée. Garde-la toujours sur toi hors de cette montagne.

Dedans, ce ne sera pas du luxe non plus, songea-t-elle tout en enfilant la cotte, qui lui tomba sur les épaules avec un petit cliquetis.

Le métal était étonnamment léger, à peine plus que le manteau qu'elle portait depuis le départ d'Esgaroth. En baissant les yeux, elle vit de petites gemmes blanches qui scintillaient doucement sur le col.

- C'est de ce genre de pierres dont parlait Thranduil quand il a proposé son « échange » ? demanda-t-elle.

- Elles sont plus petites que celles qu'il réclame, répondit Thorïn en faisant la grimace, mais d'un aspect très similaire, oui.

- Ça t'amuse de me les donner, n'est-ce pas ?

La mine sombre du roi s'éclaircit un bref instant alors qu'il opinait. Mais ce fut une brève accalmie avant que les nuages ne revinssent.

Par bonheur, le reste de la compagnie semblait indemne, mais en cas de conflit, il serait illusoire de compter sur Dwalin pour ramener le souverain à la raison – quoique… si on discutait un peu… Non. Il était désespérément loyal à son roi. Les garçons peut-être… Quoique... Kíli était surtout préoccupé par ce qu'il advenait de son archère rousse.

- Je sais que l'un d'eux s'est emparé de la pierre, chuchota-t-il, l'œil sans cesse aux aguets. Je ne puis avoir confiance en personne... sauf en toi.

Billa s'efforça de ne pas détourner le regard. Certes, un membre de la compagnie avait bien songé à voler l'Arkenstone, mais Thorïn se trompait quelque peu quant à l'identité de cette personne. C'était la seule solution qu'elle pouvait encore imaginer pour forcer le roi à négocier avec Bard (et Bard uniquement ; Thranduil n'avait jusque-là rien fait qui méritât récompense). Et aussi la seule solution pour le tenir éloigné de l'objet maudit. Quoique... son mal empirait alors même qu'il n'avait pas encore posé les yeux sur la fameuse pierre. Il y avait sûrement d'autres raisons pour expliquer la descente du Nain dans les ténèbres.

Rien qu'avec tous les incidents qui ont émaillé notre trajet, je connais beaucoup de gens qui seraient en train de grimper au plafond.

Malgré tout, l'état de Thorïn l'inquiétait au plus haut point. Billa l'observait avec une nervosité grandissante. La façon dont il parlait de l'immense trésor rappelait les mots presque amoureux qu'avait eus Gollum pour évoquer son "précieux". Il ne pensait plus à rien d'autre au fil des heures et des jours, pas même à dormir ni à manger un morceau. Billa était obligée de lui rappeler ces actions pourtant élémentaires.

Et il n'était pas le seul à ressentir l'attraction du trésor. Contrairement à ce qu'elle avait imaginé, Nori résistait parfaitement à l'attrait du métal jaune. C'était Dori que l'on pouvait trouver penché sur une table, entrain de compter fiévreusement des piles de pièces d'or. Et cela se comprenait, si l'on y réfléchissait bien. Pour Nori, l'or n'avait jamais été un problème ; l'adroit voleur n'avait pratiquement qu'à se baisser pour en trouver. Mais Dori avait souvent dû regarder ses économies fondre comme neige au soleil, et son honneur lui aurait fait choisir de mourir de faim plutôt que d'agir comme son frère. Néanmoins, il avait dû être bien content de voir Nori ramener régulièrement de l'argent à la maison, peu en importait la source. Gloín l'inquiétait également. Il s'était plaint plus souvent qu'à son tour d'avoir versé des fonds considérables pour financer l'expédition de Thorïn, voire d'être carrément ruiné. Et maintenant qu'il se trouvait devant le plus grand tas d'or de la Terre du Milieu, il ne pouvait s'en éloigner. Par moments il semblait plus gravement atteint que le roi lui-même.