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Racine, Rivière et Pierre

Chapter Text

Sur le coup de midi, ils furent conduits à ce qui était autrefois la mairie d'Esgaroth, et qui avait été partiellement reconvertie en résidence particulière pour le bourgmestre. Cette demeure tranchait presque violemment sur le reste de la ville par sa surface, son relatif bon état et ses pièces encombrées par une quantité phénoménale d'objets précieux, le genre d'objets dont l'absence était particulièrement notable dans le reste de la cité. Il y avait des coussins colorés sur chaque siège et des braseros dans toutes les pièces pour éloigner le froid.

Le bourgmestre lui-même siégeait au bout d'un très long hall qui avait dû autrefois être fort spacieux mais qui était à présent encombré d'étagères remplies de parchemins et de vieux volumes reliés de cuir usé, qui contenaient l'ensemble des lois de la cité. Esgaroth était fort petite, mais il y avait beaucoup de lois. Tout était conçu dans ce hall pour intimider, voire écraser le visiteur, ou plutôt le suppliant. Le bourgmestre se donnait (essayait) la stature d'un roi. Par malchance, les Nains étaient accoutumés à une architecture autrement plus gigantesque, et Billa se concentrait plus sur les potentiels incidents diplomatiques que sur "l'apparat" du magistrat. Son nez frémit quand l'obséquieux serviteur du bourgmestre passa près d'elle. Depuis quand n'avait-il pas lavé ses vêtements, celui-là ? Ou sa propre personne ? Elle sentit la nausée lui monter aux lèvres quand elle vit la pellicule graisseuse qui couvrait aussi bien les cheveux que la veste du répugnant individu sans compter les taches suspectes qui maculaient le drap de laine usé du manteau. Pinçant les lèvres, Billa trotta aux côté de Balin en faisant de son mieux pour ne plus poser le regard sur ce… personnage.

- Soyez les bienvenus, dit le bourgmestre avec emphase. Je vous en prie, prenez place.

Il était nettement plus poli que la veille au soir… La perspective d'encaisser une belle somme avait dû le tenir éveillé une partie de la nuit, ou au contraire lui donner de beaux rêves. Vu de près, le bourgmestre n'avait plus l'air aussi reluisant qu'à la lumière des torches. Sa ceinture ouvragée maintenait avec peine une bedaine immense, son crâne à présent dépourvu de chapeau montrait une piteuse tentative de dissimuler une calvitie déjà bien installée, et n'était-ce pas de la gale qui se nichait sous la moustache ? Elle regarda d'un air soupçonneux la quantité impressionnante d'alcool que l'homme faisait servir à sa table. Une chance pour la plupart des Nains qu'ils aient une tolérance très élevée aux boissons fortes, car le maître d'Esgaroth comptait sûrement profiter d'une possible ivresse pour leur soutirer des concessions fort avantageuses pour ses coffres.

Au fur et à mesure des discussions, Billa se convainquit vite que le Maître de la cité se fichait pas mal que les Nains pussent rentrer chez eux et recouvrer leurs biens. La mort du dragon était bien sûr à vérifier, mais l'homme était trop couard pour s'en assurer lui-même, et uniquement dans la perspective de rafler le trésor accumulé par la créature. A la fin, le bourgmestre décida fort généreusement de leur fournir des armes et un équipement (mais pas d'assistants), contre la garantie de recevoir de l'or pour les caisses de sa cité. Balin proposa même de rédiger un contrat, que le magistrat accepta sans même le lire, certain qu'il était d'avoir proprement blousé les Nains. Connaissant leur amour pour les termes législatifs complexes et leurs papiers à rallonge, Billa était à peu près certaine que l'homme s'était fait arnaquer sur au moins trois ou quatre points, ce qui n'était que justice puisque lui-même comptait bien en faire autant.

Croyant les choses réglées, le bourgmestre ordonna d'apporter le déjeuner. D'après la position du soleil, il devait bien être dans les deux heures de l'après-midi, et le bonhomme se servait déjà de généreuses rasades d'alcool. Il allait être dans un drôle d'état d'ici la fin de la journée.

- Je pense, souffla Thorïn, que nous ferions mieux de partir tout de suite avant que ce bougre ne tente d'inventer de nouvelles conditions pour nous extorquer une plus grosse part du trésor. Vu tout ce qu'il a déjà accumulé ici, je ne sais même pas où il pourrait la ranger…

Puis sur un signe de l'important personnage, la compagnie se leva (moins Bofur, qui tanguait sur son siège, mais personne ne s'en rendit compte) et suivit Alfrid pour aller récupérer l'équipement promis. Le moins que l'on puisse dire est que les Nains et leur petite camarade ressentirent une certaine… déception, pour ne pas dire irritation, lorsqu'ils découvrirent l'attirail fourni par la municipalité. Les armes avaient l'air à première vue correcte, mais une rapide inspection révéla que le métal dont elles étaient faites ne valaient pas beaucoup mieux que du fer-blanc. Billa plissa le nez.

- C'est comme le foin d'artichaut, celui-là, on peut rien en tirer !

Les Nains opinèrent sagement. Mais ils durent quand même accepter les uniformes ridicules que le Maître voulait leur faire porter par-dessus les vêtements déjà trop grands que Bard leur avait prêtés, histoire de bien montrer au peuple qui était le mécène de cette grande aventure, et qui en récupérerait les bénéfices en cas de réussite. Par ailleurs, bien qu'il eût réussi à rester dans le vague quant à la somme exacte, Thorïn avait dû s'engager à verser de l'or à la cité pour garantir en fait la liberté de sa compagnie et cela le mettait dans une colère noire. Si le retour des Nains dans leur foyer n'avait pas été à la clef, Billa était à peu près sûre que le bourgmestre aurait fini avec une hache plantée dans le crâne. Et Bard n'arrangeait pas les choses en s'attachant aux pas de Thorïn comme un limier à la chasse et tâchant de le faire changer d'avis.

Tandis que Bombur, Dori, Ori et Gloín restaient sur place pour garder un œil sur l'équipement, le reste de la troupe retournait à l'auberge récupérer ses maigres bien ainsi que Kili, qui n'avait pas bougé de son lit depuis la veille au soir. Le jeune Nain s'extirpa de sous ses couvertures, bien qu'il ne fût clairement pas en état de reprendre la route. Il était presque blanc et tremblait sans cesse sous l'effet de la fièvre, mais pour ne pas sembler faible ou pire, lâche, il se força à descendre l'escalier en s'accrochant à la rampe des deux mains. En bas des marches, Billa attendait, ses doigts tapotant nerveusement la garde de Dard sous son manteau. Un coup d'œil au calendrier accroché derrière le comptoir de l'aubergiste l'amena soudain à faire un peu de calcul mental. Billa fronça les sourcils. Elle avait choisi le pire moment pour se laisser aller. Avec sa chance habituelle, elle allait se retrouver avec un petit passager pour le voyage de retour.

La troupe gagna l'embarcadère sous la « protection » des gardes de la cité. La plus grande partie des habitants s'était réunie pour les voir partir et le bourgmestre avait même fait venir un orchestre… qui jouait atrocement mal, mais le moment n'était pas bien choisi pour le faire remarquer. Une barque les attendait le long du quai, mais aucun soldat ne monterait avec eux. Esgaroth prenait un minimum de risques. Si d'aventure le dragon était toujours en vie… eh bien, cela ne ferait que quelques Nains de moins.

Et ça, bien sûr, tout le monde s'en fout, songea amèrement Billa.

Tout du moins, Bofur ne ferait pas partie des futures victimes, car l'alcool du bourgmestre avait eu raison de lui. Il s'était perdu en route avec son chapeau, et la Hobbite ne pouvait le voir nulle part. Quant à Kíli, il semblait bien que Thorïn le priait de rester sur place, ce que le jeune Nain ne pouvait admettre. Il protestait encore de sa capacité à suivre le groupe quand son oncle lui tapota doucement la joue comme on l'aurait fait à un enfant.

- Tu ne tiens pas debout et tu as de la fièvre. Je sais que c'est dur à admettre, mais tu n'es pas en état de nous suivre, et je refuse qu'il t'arrive quoi que ce soit simplement par ma négligence. Reste ici, repose-toi, et soigne-toi. Crois-moi, tu auras bien d'autres occasions de prouver ta valeur... hélas. Mais nous ne pouvons nous permettre de prendre du retard. Cette quête dépend avant tout de notre rapidité.

Il se tourna vers le groupe qui attendait sur le quai.

- Oín ?

- C'est mon travail de rester avec le blessé, répondit sèchement le guérisseur. Où est Bofur ?

- Il s'est saoulé comme un cochon, ça lui apprendra, répliqua vivement Gloín. Mets-lui la tête dans l'eau froide de notre part. C'est pas c'qui manque ici.

Il y eut un froid soudain quand Fíli sauta sur les planches, abandonnant le groupe.

- Ne fais pas l'idiot, protesta Thorïn. Ta place est dans la compagnie.

- Ma place est au côté de mon frère, répliqua le jeune prince avec hargne.

Billa vit Thorïn pâlir comme s'il avait reçu un coup, puis son expression redevint aussi froide que la glace qui couvrait le lac, et il monta à bord de la barque sans un mot pour ses neveux. La Hobbite resserra nerveusement les pans de son manteau trop long autour d'elle et n'osa piper mot. Elle n'osa pas non plus regarder en arrière pour s'assurer que les deux frères et Oín n'étaient pas embarqués par les gardes ou autre joyeuseté du même genre.

# #

Bofur traversait la ville en courant. Ou du moins, il essayait de courir, autant que le permettait la monstrueuse gueule de bois qui lui vrillait le crâne. Lorsqu'il déboula sur le quai, il aperçut le capuchon tricoté d'Oín et crut s'en être tiré à bon compte. Il n'avait qu'un peu de retard, ce n'était rien… Puis il découvrit qu'en fait de compagnie il ne restait que les deux neveux de Thorïn avec le médecin du groupe. Tous les autres étaient partis. Le bourgmestre avait lui aussi regagné sa demeure et les curieux se dispersaient. Bofur se tourna vers Fíli pour la suite des événements.

- Et on fait quoi, maintenant ?

- Il faut trouver un endroit pour soigner Kili, répondit le jeune Nain. Mais nous ne pouvons retourner à l'auberge. Tout ce qui restait de nos économies a servi à payer Bard pour nous amener ici.

Bofur cligna plusieurs fois des yeux. Il avait un peu trop l'habitude de voir Thorïn prendre les décisions, aussi ne pouvait-il guère offrir d'aide en ces circonstances.

- On va voir si quelqu'un accepte de nous recevoir au moins pour la nuit, finit par arrêter Fíli.

- Vous avez besoin d'un coup de main ? s'enquit une voix féminine non loin d'eux.

Sigrid, un panier sous le bras, les observait d'un air interloqué. Fíli désigna son cadet.

- Il est trop gravement malade pour continuer la route, expliqua-t-il. Je pense que sa blessure s'est infectée et nous devons le faire soigner, mais… Nous n'avons plus un rond en poche, confessa-t-il, horriblement gêné.

- Bon, venez avec moi, décida Sigrid.

Soutenant leur blessé, les Nains la suivirent à travers le dédale d'escaliers et de pontons en direction de son domicile. Monter les escaliers fut une véritable épreuve. En arrivant sur le palier, ils entendirent une dispute entre Bard et sa fille, mais Sigrid dut avoir le dernier mot, car elle reparut et leur fit signe d'entrer.

- Allongez-le là-bas, je vais voir ce qu'on a pour la fièvre.

Ils étendirent Kili sur le seul lit disponible tandis que la jeune fille fouillait parmi les bocaux de plantes séchées qu'elle conservait sur une étagère dans la cuisine.

- Et maintenant, grogna Fíli, on n'a plus qu'à croiser les doigts pour que le dragon soit mort… ou que Thorïn réussisse.

# #

Pendant ce temps, le reste de la compagnie ramait en direction de la Montagne, se relayant aux avirons pour maintenir le rythme. Ayant fini son tour, Thorïn regagna l'avant de l'embarcation, se perdant dans la contemplation de son ancien foyer. Balin toussota pour attirer son attention.

- Je te dérange ?

- Non, non... j'étais juste un peu... ailleurs.

- Un ailleurs impliquant notre cambrioleuse préférée ? demanda Balin en souriant dans sa barbe.

Il eut soudain envie de disparaître sous la surface du lac devant le regard glacial que lui lança Thorïn. Il ferait sûrement plus chaud là-dessous.

Billa avait surpris leur conversation et retint un sourire. Le vieux conseiller n'avait décidément pas les yeux dans sa poche. Encore heureux qu'il n'eût pas plaisanté sur un prochain agrandissement de la lignée de Durin ! Elle se demanda si elle devait en parler, puis décida que non. Si elle se faisait rôtir par la créature qui occupait le Mont Solitaire, mieux valait que Thorïn ne fût pas au courant de cette possibilité. S'ils s'en tiraient tous les deux, par contre...

Deux heures après leur départ d'Esgaroth, ils touchèrent la rive opposée, juste sous l'imposant pic d'Erebor. Par habitude, ils amarrèrent la barque à un rocher sur la berge, bien qu'il n'y eût personne dans cette étendue pierreuse pour venir la leur voler. Puis ils ramassèrent leurs armes et leurs maigres bagages et prirent la route de Dale. Avant d'entamer l'ascension vers la ville détruite, les Nains se débarrassèrent en hâte des armures trop lourdes et mal ajustées que le Maître leur avait données, ainsi que des uniformes, mais certains conservèrent le manteau, en dépit de ses couleurs criardes. Le vêtement était épais, fourré, et il faisait froid ils auraient tous bien besoin d'une couverture supplémentaire. A cheval donné on ne regarde pas les dents. Malgré cela, la montée se révéla plus ardue qu'ils ne l'avait imaginé, et la petite troupe dut camper à mi-pente sur un épaulement pelé lorsque la nuit tomba. Le feu, mal alimenté par quelques maigres branches et des herbes sèches, ne leur apporta que peu de réconfort et cette fois, personne ne plaisanta lorsqu'il fallut se serrer pour garder un peu de chaleur.

# #

Ils atteignirent Dale le midi suivant. L'endroit, désert et désolé, lui donnait la chair de poule. Profitant du sommeil du dragon, des pillards s'étaient introduits dans les ruines de la cité pour ramasser tout ce qui avait un tant soit peu de valeur, et les portes des maisons pendaient tristement sur leurs gonds, tandis que des éclats de vitres jonchaient les pavés. Si jamais qui que ce fût revenait habiter ici, il faudrait des années pour ramener un semblant d'ordre et de vie dans la cité. Ils avancèrent le long de terrasses effondrées, où quelques souches noircies indiquaient que des vergers avaient poussé. Ils débouchèrent ensuite sur une petite place entourée de statues ébréchées, où se dressaient les restes d'un manège de métal, liquéfié par le souffle du dragon. Il y avait certainement eu un marché à cet endroit. La ville entière avait dû être d'une richesse incroyable, ses habitants profitant largement du commerce avec Erebor et la vallée en contrebas. La compagnie traversa la place en silence et sans s'arrêter, même si Balin et Thorïn, au passage, effleurèrent respectueusement les pierres noircies. Les charognards avaient depuis longtemps fait disparaître toute trace des morts, et il était clair que personne avant eux n'avait remis les pieds dans la cité détruite pour rendre hommage aux disparus, ni même récupérer le peu qui aurait pu être encore sauvé. Ils mangèrent vite, sans prendre le temps de s'asseoir, et repartirent dans l'heure qui suivit. Le terrain n'était plus que cailloux au-delà de la cité. Même le lit des ruisseaux était pratiquement à sec et il ne restait plus un arbre vivant, rien que des troncs calcinés et des branches tordues.

L'ascension vers la Montagne Solitaire fut moins pénible que les Monts Brumeux en terme d'escalade proprement dite, mais en revanche, la peur était bien plus présente, au moins pour Billa. Elle n'aurait pas osé poser la question à ses amis. Enfin, ils débouchèrent sur une plaine pierreuse au fond de laquelle s'élevait la Montagne Solitaire dans toute sa splendeur. Comme annoncé, il y avait bien un promontoire face au côté sud du pic, mais point de magicien à l'horizon.

- Où peut-il bien être ? marmonna Thorïn, mécontent.

- Nous pouvons nous permettre de l'attendre une journée, pas plus, calcula Balin. Après, il faudra entrer sans lui.

Billa ne dit rien, mais se demandait où Gandalf avait bien pu passer, et quelle était donc l'affaire urgente qui l'avait mené à quitter la compagnie à l'entrée de Mirkwood – une fois de plus au moment le plus inopportun.

# #

Ils contournèrent le promontoire et s'avancèrent durant une heure encore jusqu'au pied de la montagne, à la recherche de la porte cachée menant à l'intérieur. Thorïn scrutait la falaise en fronçant les sourcils. L'accès à la porte devait lui aussi être dissimulé, sans doute dans l'immense statue qui se dressait le long de la paroi, mais où exactement ? A la surface de la sculpture ou à l'intérieur ? Thrór et Thráin ne lui avaient pas montré tous les secrets de la Montagne quand ils avaient fui en catastrophe, loin de là... Billa le tira par la manche pour attirer son attention.

- Ce motif en damier, sur le côté, ce ne serait pas ça, à tout hasard ?

Le Nain plissa les yeux et étudia la structure.

- Bien vu ! lança-t-il avec un sourire inattendu. Je pense que nous devons effectivement grimper par là.

- Ca ne va pas être une partie de plaisir, remarqua Billa en levant le regard sur l'escalier très raide qui zigzaguait sur le flanc du guerrier de pierre.

- On en vu d'autres, répliqua Dori avec un enthousiasme peu coutumier chez lui.

Il pouvait parler, songea Billa. Les concepteurs de ce passage secret n'avaient jamais pensé qu'un être plus petit qu'un Nain passerait un jour par là. Avec l'aide de ses camarades, elle parvint tout de même à négocier l'escalade mais lorsqu'ils eurent atteint le sommet ses jambes étaient si raides et arquées qu'elle donnait l'impression d'avoir passé la journée entière sur le dos d'un cheval. Ils se retrouvèrent sur une corniche à peine assez large pour les accueillir tous, face à une muraille de granit presque complètement plate.

- Ce doit être là. Il faut trouver cette serrure avant la tombée du jour. Nori ! Sonde la porte !

Le voleur s'agenouilla devant la pierre et à l'aide d'un instrument improvisé avec une tasse et une cuillère d'argent (fauchées sur la table du bourgmestre, ou Billa n'était plus une Hobbite) la fit résonner afin de trouver les bords de la porte. Tenez-vous auprès de la pierre grise quand la grive frappera, et le soleil couchant, avec la dernière lumière du jour de Durin, brillera sur la serrure. Elle jeta un regard inquiet derrière elle ; le jour tombait très vite et le soleil n'allait pas tarder à se cacher derrière les montagnes. Les Nains s'affolèrent alors et Dwalin alla jusqu'à frapper la pierre à coups de hache, ce qui n'eut pour effet que de briser son arme.

- Attendez une minute, dit-elle, on est censé voir une grive frapper à l'emplacement de la porte, non ? Sinon, pourquoi en faire mention sur la carte ?

Nori arrêta de sonder la paroi.

- Pas con, fit-il remarquer.

- Vous voyez une grive par ici ? s'énerva Gloin.

- En fait, oui, répondit Ori, qui observait le ciel en leur tournant le dos. Et elle arrive tout droit vers nous. Faites-lui de la place, s'il vous plaît !

L'estomac noué, Billa regarda l'oiseau se poser devant la pierre grise, une coquille d'escargot dans le bec.

Clac, clac, clac !

La grive frappa sa prise contre le rocher pour en extraire son déjeuner du jour. Les Nains l'observaient dans un silence religieux... puis les doigts sans force de Thorïn laissèrent échapper la clé lorsque les derniers rayons du soleil s'éteignirent sans que rien ne fût apparu sur la paroi.

- Ce n'est pas possible, dit-il dans un souffle. C'était pourtant écrit...

Il tournait et retournait la carte entre ses mains tremblantes, tandis que les autres baissaient déjà la tête, voyant leur dernier espoir de rentrer chez eux s'envoler. Billa ne savait plus que dire, alors que la nuit tombait sur la montagne. Quelques bancs de nuages flottaient dans le ciel. Tout avait l'air si paisible, alors qu'un vrai drame venait de se produire. Un petit vent souffla sur la corniche alors que les Nains s'apprêtaient à redescendre dans la vallée, la mine défaite. Les nuages s'écartèrent et découvrirent la lune... qui brille uniquement parce qu'elle reflète... la lumière du soleil.

- Attendez encore un peu ! supplia Billa. La voilà, votre dernière lumière du jour ! Regardez la porte, s'il vous plaît !

De fait, un fin pinceau lunaire balayait lentement la paroi, révélant un minuscule interstice, une faille entre deux blocs invisible autrement. Et au fond de la crevasse...

- La serrure est là ! cria Nori.

- La clé ! Bougres d'idiots, où avez-vous mis la clé ?

Il y eut un instant de recherches frénétiques avant que Thorïn ne remît la main sur le précieux objet, tombé dans une touffe d'herbe sèche. La troupe fit silence, presque religieusement, quand il introduisit la clé dans la serrure et exerça une poussée sur la pierre, dont un énorme quartier pivota lentement vers l'intérieur de la montagne. Une bouffée d'air chaud et sec, chargé de poussière, monta par l'ouverture avant de se dissiper. Thorïn parut hésiter un instant avant de faire quelques pas et de s'arrêter sur le seuil, touchant la pierre de l'entrée avec révérence, et presque tendresse.

- Tu te souviens ? demanda-t-il à Balin, sans que le vieux conseiller, trop ému, ne fût capable de lui répondre.

Même Nori donna une petite tape amicale à la muraille, bien qu'il ne dût pas conserver beaucoup de souvenirs d'Erebor. Tous les Nains étaient au bord des larmes tandis qu'ils entraient l'un après l'autre dans le couloir. Aucun n'avançait très loin ils désiraient simplement entrer de nouveau en contact avec la montagne qui les avaient vus naître. Soucieuse de ne pas perturber cet instant presque sacré, Billa les suivit sur la pointe des pieds, se retournant pour chercher le mécanisme intérieur d'ouverture de la porte. Ce faisant, elle aperçut une gravure au-dessus du linteau : les lignes géométriques, schématisées, d'un trône surmonté d'un ovale projetant des rayons.

- Qu'est-ce que ceci ? demanda-t-elle à voix basse.

- C'est ce pour quoi vous êtes ici, répondit Thorïn. L'Arkenstone.

- Donc, je descends dans… il y a une salle du trésor ici, je suppose ?

Thorïn hocha la tête.

- Balin va vous montrer.

- Naturellement, assura le conseiller avec un petit sourire, avant de s'essuyer furtivement les yeux.

- Mizùl ! dit Bifur en tapotant l'épaule de la cambrioleuse.

- Il dit « Bonne chance », traduisit automatiquement Balin.

Comme si quelque chose d'aussi fuyant que la chance allait suffire. Puis elle força un sourire et avança lentement dans le corridor, suivie de Balin. Ils descendirent plusieurs volées de marches entre des murs aveugles de pierre vert sombre veinée de quartz blanc et de cuivre. Tout avait taillé dans la roche, évidé au fil des siècles par des milliers de travailleurs minutieux. Mais ils n'avaient pas exactement le temps d'admirer l'œuvre du peuple nain. Il y avait plus urgent à faire. Après deux ou trois étages de descente, Balin s'arrêta sur un palier.

- Voilà. Descendez encore une volée, et vous serez au niveau de la salle du trésor. Vous vous rappelez bien la description de la pierre.

- C'est bon.

- Euh, Billa… ajouta Balin d'une voix hésitante. Si par hasard il y avait un… dragon vivant, en bas… tâchez de ne pas le réveiller.

- Oh… oui… bien sûr…

Elle descendit quelques marches mais avant de tourner à l'angle de l'escalier, elle voulut poser une dernière question à Balin. Elle ne vit qu'un pan de son manteau rouge qui disparaissait dans l'ombre.

Bon… Ben me voilà toute seule.