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Racine, Rivière et Pierre

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Ils arrivèrent à l'entrée du chemin forestier en fin de matinée, alors qu'une petite pluie fine commençait à tomber sur la région. Conformément aux instructions de Beorn, les Nains commencèrent à ôter leurs affaires des fontes de leurs montures et les laissèrent aller, la bride sur le cou.

- Vous ne devrez pas quitter le sentier, quoi qu'il arrive, précisa le magicien tout en inspectant la « porte », deux grands troncs clairs sculptés en forme de bois de cerf entrelacés qui se dressaient au-dessus de sa tête. Vous ne pourriez le retrouver, sinon, et vous seriez irrémédiablement perdus.

- Cette forêt a l'air malade, hasarda Billa, observant les épais fourrés de ronces noirâtres et le lierre visqueux qui enserraient les arbres les plus proches.

- En effet… marmonna le mage gris. Le mal est à l'œuvre, par ici. Raison de plus pour vous montrer prudents.

Derrière eux, Dwalin et Bombur finissaient de récupérer et répartir les outres fournies par Beorn, avec entre autres recommandations de ne rien boire ni manger dans la forêt. D'après le changeur de forme, rien n'était plus vraiment comestible ni potable dans cet étrange endroit, du moins pas sans conséquences désagréables.

- Pas mon cheval, je vous prie ! lança soudain la voix impérieuse de Gandalf alors que Nori s'apprêtait à renvoyer l'animal.

Le magicien se dirigea vers sa monture au milieu des grognements et des "Pas encore !" de la compagnie.

- Où allez-vous ? voulut savoir Thorïn.

- J'ai quelques points à éclaircir, répondit Gandalf de façon cryptique. Je vous prierais de ne pas vous aventurer sans moi dans la montange. Attendez-moi sur le promontoire devant la face sud, peu importent les circonstances, ordonna-t-il avant d'enfourcher son cheval et de le faire volter vers le nord.

Billa regarda Gandalf partir au grand galop avec un sentiment agaçant de déjà-vu. La dernière fois qu'il les avait ainsi plantés sur la route, la compagnie avait dû affronter des trolls affamés. Avec un soupir de résignation, elle se tourna vers la porte qui s'ouvrait dans le mur d'arbres dressé devant eux. Les Nains considéraient le sentier pavé de petits blocs de pierre avec méfiance, mais ils n'avaient pas d'autre choix que de l'emprunter.

Avec un gros soupir de découragement, Thorïn franchit le portail, et au bout de quelques pas à peine, Billa découvrit que le trajet serait nettement plus pénible qu'elle ne l'avait d'abord prévu : plutôt que de couper la végétation, les constructeurs du chemin l'avait contournée, allongeant d'autant la durée du parcours. Les nombreux tours et lacets du sentier ne faciliteraient ni la progression ni le repérage. Ils savaient qu'en partant du bord ouest de Mirkwood et en suivant cette fichue allée de pierre ils finiraient par déboucher du côté est... mais quand ? Et dans quel état ? Il n'y avait pas un oiseau sous l'épaisse voûte de feuilles. Le silence en devenait assommant. Billa grimaça quand ses pieds se posèrent sur des feuilles pourrissantes et froides. Mais après avoir traversé des tunnels de gobelins et affronté des orcs, elle n'allait pas faire sa Lobelia au moment de marcher dans un sous-bois. Elle continua donc d'avancer. En tête de la petite troupe, Thorïn faisant sonner le manche de sa hache sur les pierres du sentier afin de les retrouver sous l'épaisse couche de débris végétaux qui encombrait le parcours.

# #

Au bout de plusieurs heures, Billa regrettait sincèrement que l'on n'eût pas choisi une autre route pour atteindre Erebor. L'air était effectivement étrange sous les branches, ainsi que les avait prévenus Beorn. Humide, parfois suffocant, d'autres fois presque glacé, le changement s'effectuant en quelques mètres à peine. Puis ce fut sa vision qui se mit à lui jouer des tours. Elle commença par voir certains de ses compagnons en double. Puis ce fut sa propre jumelle qu'elle vit avancer devant elle et se retourner pour lui faire un petit signe de la main avec un sourire vaguement ahuri. Enfin, la végétation elle-même se mit à subir des transformations étranges. Un champignon qui poussait sur le bord du sentier parut soudain développer des tentacules là où son chapeau se fendait sous l'effet de l'âge. Billa détourna les yeux en hâte. Elle ne dormirait pas cette nuit-là, ni pendant la suivante, pas plus que les Nains d'ailleurs. Il leur semblait que des yeux luisants les observaient depuis les fourrés et les hautes branches des arbres. Ils reprirent la route fatigués et nerveux, jetant fréquemment des regards en arrière pour s'assurer que rien ne les suivait.

# #

Même des années plus tard elle n'aurait su dire combien de jours s'écoulèrent ainsi, chacun pire que le précédent. Les pierres du sentier semblaient disparaître sous la mousse et la terre de plus en plus souvent, et les ondulations tortueuses de la route les rendaient tous malades, désorientés, de plus en plus prompts aux prises de bec. La forêt ne paraissait pas avoir de fin, et au bout de… cinq, sept jours ? le chemin disparut tout à fait sous leurs pas. Ils ne savaient plus où aller. Un moment elle crut qu'ils comptaient s'éparpiller dans la forêt pour retrouver la piste, mais ils finirent par rester tous ensemble. En revanche, le groupe ne fut pas long à tourner en rond, revenant sans cesse sur ses pas. Ils arrivèrent un jour sur la berge d'un petit cours d'eau noire et immobile. L'unique barque qu'ils trouvèrent sur la rive était pourrie et rongée par la mousse, inutilisable. Il ne leur resta plus qu'à s'aider des branches tordues qui pendaient au-dessus du ruisseau et des cordes de leur équipement pour monter un pont instable et branlant. Malgré le faible niveau de leurs outres, personne n'osa boire ni même toucher l'eau… jusqu'à ce que leur pont improvisé cédât sous le poids de Bombur, le projetant dans le ruisseau avec, de façon surprenante, fort peu d'éclaboussures, comme si le Nain était tombé dans une épaisse mélasse. Ses camarades le tirèrent rapidement de ce mauvais pas, mais ils comprirent bien vite pourquoi Beorn les avait mis en garde contre les rivières. Bombur dormait comme une souche et rien ne pouvait le sortir de son profond sommeil. Les autres durent se résigner à lui fabriquer une civière et à le porter à travers tout Mirkwood ce qui, vu sa carrure, n'était pas une mince affaire.

Cela n'était en fait qu'une difficulté de plus à ajouter à la liste, comme le fait qu'ils ne pouvaient refaire leurs provisions en cours de route. L'unique écureuil qu'ils avaient réussi à abattre avait révélé une viande noire, âcre et immangeable. Et la forêt changeait autour d'eux. Elle s'enfouissait peu à peu sous une épaisse couche de filaments blancs et collants qui couvraient les troncs, les branches, et faisaient disparaître jusqu'à la forme des arbres, s'entrelaçant en un réseau complexe et sans fin. Billa retint tout juste un glapissement terrifié lorsqu'elle posa par accident la main sur une de ces cordes froides et gluantes. En revanche, elle ne put s'empêcher de tirer sur la manche de Thorïn comme si elle avait encore dix ans pour attirer son attention sur ce tapissage malsain.

- J'ai vu. Je n'ai pas idée de ce dont il s'agit. Nous n'arriverons à rien dans ce trou, admit le Nain. Il faudrait voir où nous allons. Il releva les yeux vers l'épaisse couche de feuillage noirâtre qui recouvrait tout autour d'eux.

- Vous vous sentez d'attaque pour un peu d'escalade ? demanda-t-il d'un ton d'excuse. Je crains que les branches ne craquent sous le poids de l'un d'entre nous.

Bien qu'il ne voulût pas le dire à voix haute, le fait de se relayer pour porter Bombur les avait tous épuisés. Billa se voyait épargner cet effort du fait de sa petite taille qui l'empêchait d'atteindre la civière une fois que Dwalin et les autres l'avaient hissée sur leurs épaules. Elle déposa donc son outre et son sac (désormais bien plat) de provisions avant de tâter l'écorce de l'arbre le plus proche. Elle fit la grimace en sentant le bois humide et presque visqueux sous ses doigts, mais empoigna néanmoins une grosse racine et se hissa sur le tronc de guingois. Bien que partiellement pourrie, l'écorce ne céda pas et lui permit de grimper sans trop de dérapages. L'escalade lui parut dure des heures avant que ses mains ne rencontrent des feuilles bruissantes au lieu des branches noueuses et elle fit un dernier effort pour traverser l'épaisse canopée.

Enfin elle put respirer de l'air frais et sentir le soleil sur son visage. Elle inspira profondément à plusieurs reprises avant d'ouvrir les yeux et d'observer le paysage autour d'elle. Le soleil se levait – ils auraient bien été incapables de le déterminer sous le couvert des feuilles rougies par l'automne – et ses rayons faisaient scintiller un long fil d'eau argentée qui se jetait dans un lac sur lequel dérivait un banc de brume. Et non loin du lac…

- Je vois la Montagne ! cria-t-elle, son enthousiasme retrouvé.

Mais personne ne lui répondit. Où étaient passés les autres ? Devant elle, les hautes branches des arbres s'agitèrent brusquement dans un craquement de mauvais augure. Billa redescendit de son perchoir en hâte, mais ses pieds se prirent dans quelque chose de collant et elle trébucha, tombant la tête la première jusqu'à atterrir à plat ventre sur une branche plus large. Elle resta quelques instants immobile, le souffle coupé, l'estomac douloureux.

C'est ce qu'on appelle se prendre une bûche…

Puis elle prit conscience d'un bruit étrange. Quelque chose frottait et tapotait contre le bois. Le crissement de dizaines de pattes qui trottaient dans la forêt. Si on prenait en compte les grosses cordes collantes et gluantes en travers du chemin, et toutes les carcasses desséchées qu'ils avaient croisées en route...

- Pourquoi des araignées ? gémit Billa.

Elle avait toujours eu horreur de ces bestioles et les chassait de Cul-de-Sac dès qu'elle en trouvait. Le jardin, c'était parfait pour elles. Puis la Hobbite cessa de respirer et se colla plus étroitement encore à sa branche quand un arachnide d'une taille monstrueuse passa en-dessous d'elle en sifflant. Cette chose faisait presque la taille d'un poney ! Les Nains seraient-ils tombés entre les pattes de ces créatures ? Billa sentit un petit objet dur qui lui meurtrissait la hanche et repêcha dans sa poche l'anneau d'or trouvé sous les montagnes. Cet objet semblait capable de conférer l'invisibilité à son porteur. Hé bien, voilà qui allait servir… Elle glissa l'anneau à son doigt et aussitôt sentit le froid et le vertige l'envahir. Le monde autour d'elle semblait se fondre dans le brouillard, chaque objet déformé et tremblant. Ses ongles s'accrochant à l'écorce moisie, la Hobbite suivit l'araignée géante dans un dédale de branchages maladifs et de toiles collantes.

- Faim, faim, sifflait la créature. Faut de la viande.

Puis d'autres voix se joignirent au concert.

- Festin, disaient-elles sur tous les tons, avides, affamées. Il était impossible d'avancer plus vite sur cette voie instable, et Billa se maudit pour sa maladresse, invoqua au moins une divinité maléfique et se cassa plusieurs ongles avant de découvrir le nid des araignées. Il y en avait partout, de toutes les tailles, toutes affamées et fort affairées à tourner autour d'une quinzaine de paquets soigneusement emballés dans de la soie collante.

- La viande a l'air bien juteuse, susurra l'une des araignées en tâtant le « paquet » le plus proche.

- Bien fraîche, assura sa voisine. Allez, juste une petite bouchée pour goûter…

La sale bête n'en eut pas l'occasion car sa future victime lui expédia un coup de pied qui l'envoya bouler dans les pattes d'une congénère. Au moins les Nains étaient-ils encore en vie. A plat ventre sur sa branche, Billa chercha à tâtons quelque chose à lancer pour distraire les créatures et finit par trouver un gros morceau de bois tombé d'un autre arbre. Elle le ramassa et le jeta contre un tronc, alertant immédiatement les araignées, qui partirent en trombe dans cette direction, ne laissant qu'une seule bête pour surveiller leur garde-manger. Billa tira son épée du fourreau aussi doucement que possible, mais le raclement de l'acier sur les ferrures des attaches attira malgré tout l'attention de l'araignée.

- Où est-ce que c'est ? siffla la créature. Où est-ce que c'est ?

- Ici, grogna la Hobbite en enfonçant l'arme dans le ventre de la gardienne.

- Mais ça a un dard ! glapit sa victime avant de dévaler les branches jusqu'au sol, où elle ne bougea plus.

Billa remit l'anneau dans sa poche et considéra l'épée avec un léger sourire.

- Dard… C'est plutôt pas mal. Merci.

Puis elle se rappela que ses compagnons n'étaient pas dans une position aussi confortable que la sienne et elle se dépêcha de trancher les fils de soie blanchâtre qui retenaient leurs cocons aux arbres. L'épaisseur de l'emballage amortit un peu leur chute… un peu seulement. Quand Billa réussit à rejoindre le sol, les Nains s'étaient presque tous dépêtrés de l'étroit entrelacs de toile gluante qui les emprisonnait, excepté Bombur qui dut attendre de l'aide pour être totalement dégagé.

- J'ai vu un lac et la Montagne, souffla la Hobbite quand elle eut repris son souffle. Quelques jours de marche, pas plus. Mais il va falloir que je regrimpe là-haut pour retrouver la bonne direction…

- Les araignées ! cria soudain Kíli. Elles reviennent !

- Reprenez vos armes ! On file d'ici !

La petite troupe, transportant un Bombur tout juste réveillé, se fraya un chemin à travers la végétation, taillant quelques arachnides au passage, mais n'alla pas bien loin, vite encerclée par… des elfes.

Une bonne vingtaine d'elfes armés presque jusqu'aux dents qui exigèrent immédiatement la reddition des Nains et leurs confisquèrent leurs armes, dont Orcrist, qui revint à un blondin que Billa jugea fort mal embouché, après qu'il eut traité Thorïn de voleur et de menteur – comme si lui-même ne venait pas de dérober l'épée du roi en exil... Non décidément, ces elfes-là étaient bien différents des résidents de Fendeval, et pas dans un sens positif, au goût de Billa. Ils avaient l'air nettement plus agressifs, peu disposés à parlementer, guère enclins à écouter ce qu'on leur disait… Ils poussèrent même le sans-gêne jusqu'à dépouiller les voyageurs de leurs objets personnels. Gloín se vit ainsi confisquer son précieux médaillon d'argent. L'elfe blond l'ouvrit sans se soucier des protestations du Nain, et scruta les deux portraits qu'il contenait.

- Mais quelle est cette horrible créature ? demanda-t-il avec un dégoût visible.

- C'est mon épouse ! gronda Gloín, dans l'impossibilité de récupérer son trésor avec les mains liées dans le dos.

- Et ça ? Un gobelin mutant ? reprit l'elfe avec dédain.

- C'est mon garçon, Gimli ! s'étouffa le trésorier de la compagnie.

Billa rêvait de flanquer des coups de pied dans les tibias de ce gringalet arrogant. Puis, oubliant cette idée tentante, elle repoussa le fourreau de Dard plus en arrière sur sa ceinture, de façon à cacher la petite arme sous les plans de sa veste, peu désireuse de se retrouver aux mains de ces individus sans le moindre moyen de défense. Elle regarda en silence – mais bouillant intérieurement – les elfes lier les mains des Nains dans leur dos. La concernant, ils se bornèrent à lui assigner un garde – une garde plutôt, une grande fille mince aux cheveux châtains tout emmêlés de feuilles qui ne la bouscula pas trop. Les autres soldats, en revanche, ne furent guère tendres avec leurs captifs, y compris la rouquine qui ramena Kíli dans le groupe après l'avoir tiré des pattes d'une araignée isolée. L'envie lui démangeait sérieusement de flanquer un bon coup de pied aux fesses à ces ploucs arrogants. Si les Hobbits devaient instaurer une telle politique aux frontières de la Comté, il ne faudrait pas longtemps avant qu'on en déduisît que leur territoire regorgeait de richesses et que leur supposée fortune n'attirât un autre Smaug ! Comme si l'intégralité de cette maudite forêt leur appartenait... Quand le blondinet qui menait la patrouille en fit pour la énième fois la remarque, elle ne put s'empêcher de rétorquer :

- Ouais, ouais, vous la partagez bien avec les araignées, vu à quel point ces saletés pullulent. Mais j'imagine que c'est plus facile d'arrêter des voyageurs épuisés que de faire la chasse à ces sales bêtes, pas vrai ?

Elle vit l'elfe rousse lever les yeux au ciel avec un rictus narquois, mais les autres ne le prirent pas si philosophiquement.

- Comment osez-vous nous accuser de la sorte ? aboya l'elfe blond. Et où avez-vous appris notre langue ?

- Dans un livre, répliqua sèchement Billa. Il y a aussi une loi contre ça ?

Elle sentit Balin lui taper dans le dos, et lâcha l'affaire tandis que l'elfe faisait des efforts visibles pour ne pas s'énerver outre mesure. Les autres Nains, en revanche, souriaient ou levaient le pouce. Même Thorïn ricanait dans sa barbe.

La compagnie cessa rapidement de rire quand les elfes les entraînèrent plus profondément dans la forêt. La marche fut longue et pénible, les Nains trébuchant régulièrement sans pouvoir se retenir nulle part, mais après nombre de bourrades, d'insultes et de menaces, la troupe dépenaillée et ses gardiens parvinrent aux portes de la cité elfique, un double battant de bronze orné de fines nervures et surveillée par deux soldats en armure complète, dont même le visage était dissimulé derrière un pan de mailles brillantes, ne laissant passer qu'un regard dépourvu d'expression. Tandis que les elfes poussaient leurs prisonniers vers le hall d'entrée, le prince dit quelques mots aux gardes, puis les grandes portes se refermèrent derrière eux presque sans faire de bruit.