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Le Réveil Lumineux

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Keika ouvrit les yeux très tôt, ce matin-là. La grande chambre qu'il partageait avec Xi était plongée dans une douce obscurité. Les ombres grossissaient et se rejoignaient autour des meubles, en un nuancé bleuté qu'il trouvait apaisant. Dehors, le soleil ne commençait même pas encore à poindre, il le voyait grâce à une partie de rideau mal tirée qui dévoilait un ciel de nuit profonde, quoiqu'un peu clairsemée. Il était peut-être cinq heures, six heures ? Pas l'heure de se lever, en tout cas. Évidemment, Keika n'avait pas besoin de dormir comme il était mort. Néanmoins, il n'en était pas incapable, ou du moins, il somnolait pas mal. Xi l'engueulait toujours quand il refusait de se lever le matin, arguant qu'il faisait la comédie. Ce n'était vraiment pas du tout son genre, en plus.

Keika aurait pu sortir, aller se balader sur le toit, dans le jardin, se battre avec Tetsu In dans la forêt. Mais il n'en avait pas envie. Le corps de Xi, chaud à ses côtés, se soulevait tranquillement au rythme de sa respiration. Il avait encore envie de profiter de sa compagnie. Ses joues rougirent, le jeune homme se sentit un peu idiot. Il avait dû batailler pour avoir le droit de dormir avec lui ! Ces derniers temps, le blanc était moins froid. Il finissait même par être assez réceptif. Sourire à ses singeries, ne plus le rabrouer dès qu'il faisait des blagues. Oh, bien sûr, il restait toujours aussi stoïque et sérieux. Mais Keika sentait tout de même qu'ils se rapprochaient. Et il y avait les baisers. Le mariage des âmes, aussi. Il avait conscience que pour la famille Tanmoku, c'était comme un vrai mariage. Bon sang, sa grand-mère lui parlait comme s'il était son petit-ami ! C'était si embarrassant !

Même Shin Shiyou pensait qu'ils étaient amants.

Pour autant, ça ne dérangeait pas vraiment Keika. D'accord, il avait longtemps rêvé d'avoir une copine, comme tout jeune homme normalement constitué –pensait-il, mais il se découvrait petit à petit des sentiments pour Xi.

Il voulait le protéger. N'aurait pas hésité à donner sa vie pour lui. Parce qu'il était son reflet, parce que l'autre était son maître… Non, tout ce qu'il ressentait dépassait un simple protocole. C'était plus qu'une loyauté guerrière, même s'il y en avait peut-être un peu. Toutefois, en étant tout à fait honnête, Keika n'avait jamais eu le profil du guerrier de son vivant. Il tendait en revanche à être assez sentimental, dû à son cœur pur et à son innocence. Il rougissait encore, tiens.

Le brun se mordit la lèvre. Il hésita, tira les couvertures un peu plus vers lui. Xi les lui volait toujours quand il l'acceptait, c'était vraiment agaçant. Oubliant son irritation, il poussa légèrement son buste vers l'arrière, de façon à avoir le dos contre le torse de Xi. Ainsi, il sentait sa chaleur. Un sentiment agréable l'envahit. Il se morigéna pour y faire attention et se promit qu'il bougerait avant que l'autre garçon ne se réveille. Au même instant, un bras ferme s'enroula autour de son ventre. Une tête chevelue vint bientôt se poser contre sa nuque. Keika se figea. S'il avait été humain, il en aurait arrêté de respirer !

Xi était réveillé ? Pas possible, ce gros dormeur n'ouvrait pas les yeux avant au moins sept heures ! Une bouche rasa la ligne entre son oreille et son épaule. Keika déglutit. Même en étant un spectre, il était en train de chauffer. Qu'est-ce que faisait encore Xi ?!

« T-Tu es réveillé ? » osa-t-il demander.

Aucune réponse. Les mouvements s'arrêtèrent. Keika réalisa que c'était simplement ça, des mouvements. Xi s'agitait dans son sommeil. Il força son cœur spectral à reprendre un rythme normal. C'était si ironique. Il était mort, mais depuis qu'il était avec ce garçon… Il ne s'était jamais senti aussi vivant. Loin de lui faire de la peine, la pensée lui causa un sourire sincère.

« Keika… »

Le souffle dans son dos le fit sursauter. Xi remua lui aussi. Cette fois-ci, le brun se retourna, encore sous l'emprise du bras du blanc, et lui fit face. Xi avait le visage froncé, les sourcils penchés au supplice, yeux encore clos. Il rêvait. Sûrement un cauchemar, d'à ce qu'il parvenait à discerner. Keika tendit une main, caressant les mèches blanches.

« Ça va, je suis là. Calme-toi. »

Les traits tourmentés de Xi se relaxèrent alors. Keika caressait toujours ses cheveux. Il procédait avec douceur pour ne pas le réveiller. Ils ressemblaient vraiment à un couple, dans ce genre de moment. Quelque fois, Keika mourrait d'envie de lui demander ce qu'ils étaient. Il n'avait pas que ça, comme question, d'ailleurs. Son statut de reflet, sa nature de spectre… Les démons, le statut d'exorciste de Xi. Beaucoup de choses l'inquiétaient. Il avait peur de les poser. Pas à cause des réponses, mais à cause de Xi. Sa réaction. Il ne voulait pas tuer ce qui restait de simplicité dans leur relation complexe. Il pressentait cependant que cette question devrait être posée un jour. Ne serait-ce que parce qu'il perdrait patience, et que l'incertitude n'était pas forcément une bonne chose. Comme elle pouvait ne pas être mauvaise. Certaines choses se révélaient avec le temps. Des doutes apparaissaient, disparaissaient, devenaient parfois plus diffus.

Cette question-là, le mystère de leur relation… Loin de vouloir s'enfermer dans une étiquette ou une autre, Keika voulait savoir. C'était humain. Conformément à ses sentiments, il se mettait de temps à autre à espérer que lui et Xi deviennent… quelque chose. Il ne savait pas quoi, et ça le rendait cramoisi rien qu'à essayer de le caractériser. Mais pour être… quelque chose… il fallait être deux. Pas lui et ses espoirs, pas Xi et son stoïcisme. Deux. Ils devraient bien communiquer un jour sur ça. La communication et la confiance étaient la base de toute relation saine. Même un jeune homme simplet comme lui savait ça. Pour autant, le savoir ne voulait pas dire que ça allait de soi, ni que ça devenait facile de faire le tri entre ce qu'il fallait verbaliser et ce qui était à taire. À la fois par fierté que par la possibilité d'une maladresse tout aussi humaine. Enfin, techniquement, il n'était plus humain.

Il restait quand même maladroit et un peu crétin, d'accord. Les autres lui en avaient plusieurs fois la remarque, et Keika ne s'en offusquait jamais. La seule arrogance qu'il possédait se dirigeait envers son style de combat lorsqu'il prenait l'apparence de son ancêtre, Shisei. Il aimait le pouvoir que lui accordaient le lien des âmes, et le maniement de l'épée. Il n'allait pas nier.

Keika soupira. Il rougit encore, soudainement, car il venait d'avoir une idée.

Il n'avait jamais été le premier à initier de baiser entre lui et Xi.

Xi dormait, il était paisible, beau… Ça l'énervait tellement, mais son physique parfait, semblable à celui d'un acteur coréen over-Photoshopé alors que c'était naturel ! Ça devrait être condamnable d'être aussi beau !

Keika se retrouva coincé dans son hébétement. Sa bouche s'ouvrit, se referma… Il avait pris l'habitude de continuer à respirer, même s'il n'en avait pas besoin. L'air se bloqua dans sa gorge. Allait-il le faire ? Allait-il oser ? Il s'approcha, mais il sentit quelque chose de dur et froid sous lui. Le lecteur MP3 de Xi. Il avait perdu ses écouteurs dans la nuit. Hésitant, il le sortit du lit et le posa sur la table de chevet, il la rencontra en émettant un 'pop' discret. En un paradoxe étonnant, Keika sentit son cœur battre —quoique compte tenu de sa mort, c'était sans doute psychosomatique...

Il commença à se pencher sur Xi. Ses cheveux étaient attachés, aussi, sa queue de cheval retomba de son épaule entre eux, et deux mèches de ses cheveux devaient chatouiller le visage du bel endormi.

Ses lèvres tremblèrent un peu. Il se pencha, encore, puisant dans les muscles de ses bras pour ne pas tomber sur Xi. Enfin, alors qu'il plissait douloureusement le front et fermait les yeux, un frisson de gêne l'étreignant depuis le crâne, ses lèvres touchèrent celles de Xi.

Précipitamment, Keika se recula. Il se tourna de son côté, s'enfouissant sans les couvertures, le rouge aux joues. Il se mordit l'ongle d'un pouce qui passa devant ses lèvres. Bon sang. Il venait d'embrasser Xi. IL AVAIT VRAIMENT EMBRASSÉ XI.

Le bras du jeune homme le rapprocha de nouveau de son corps. En cet instant, Keika avait si chaud qu'il ne put s'empêcher de râler mentalement contre le fait que son maître soit quelque peu… collant dans son sommeil.

C'était adorable, en vérité.

« Qu'est-ce que tu faisais, Keika ? »

Oh.

Oh.

Keika pouvait faire concurrence avec une bouilloire tant son visage entra en ébullition.

Il se retourna maladroitement, les épaules tremblantes, tombant sur le visage perplexe –peut-être un peu rougissant – de l'exorciste.

« Eh bien… je… Je ne sais pas ce qui m'a pris ! » Il se força à rire, un 'haha' ridiculement saccadé, forcé, franchissant ses lèvres. « Je vais te laisser dormir, moi, j'ai des trucs à faire ! »

Cette phrase en elle-même ne tenait pas debout, puisqu'à part être le reflet de Xi, il n'avait rien à faire. Mais bon, fallait bien un argument pour qu'il puisse s'échapper. Il s'ôta de l'étreinte de Xi, poussa les draps et commença à fuir. Le jeune homme aux cheveux blancs rattrapa son bras.

« Ne pars pas. »

En deux temps trois mouvements, Xi l'étreignait. Keika se laissa aller dans l'étreinte, répondant à la manifestation de tendresse de Xi. Au moins, il ne l'avait pas mal pris, c'était déjà ça. Le brun se fustigea mentalement. Il l'avait fait, il l'avait embrassé. Il fallait assumer. En douceur, le reflet fut ramené à se coucher, dos à son maître. La respiration de Xi faisait frissonner sa nuque. Quand Keika osa se retourner, il évita son regard, la bouche sèche.

« Je… suis désolé.

—Pourquoi ? »

Keika déglutit.

« Pour t'avoir embrassé contre ton gré. »

Xi rit. Keika eut les yeux écarquillés en conséquence. Il semblait… si innocent.

« Je n'étais pas contre, sinon je ne t'aurais pas laissé faire. Mais ça m'étonne. Je croyais que tu n'aimais pas mes baisers.

—Ben, » rougit Keika, « c'est que… Je… »

Sa voix se baissa, jusqu'à s'éteindre dans sa gorge. Il osa, mais sans avoir le regard droit :

« J'aime bien quand tu m'embrasses. »

Le silence lui répondit. C'était, néanmoins, plutôt clair de sa part sur ce qu'il ressentait. Xi lui plaisait, il ne le niait pas… ou, plutôt, plus. Et oui, il aimait sentir ses lèvres contre les siennes. C'était agréable. Et… Xi ne disait rien.

Ça l'inquiéta.

Il allait déplacer ses pupilles vers lui, mais son visage fut attiré plus proche d'une source de chaleur. Une fente humide s'apposa à sa bouche.

Les lèvres du blanc. Xi l'embrassait de nouveau, il ne fallait pas être un génie pour s'en rendre compte. Keika sentit son cœur battre, la caresse des peaux s'avérant tout à fait entraînante. Une explosion de sensation dans sa tête et dans son corps, une chaleur, douce… Keika succombait. Le baiser s'intensifiait, allumant un brasier dans ses membres. Comme s'il vivait de nouveau.

Xi, enhardi, releva son t-shirt, exhibant son ventre nu. Keika eut un peu peur. Même s'il était plus jeune, Xi avait manifestement le plus d'expérience et lui, encore puceau de son vivant, n'était pas prêt. Pourtant, il l'avait attendu ce moment. Avec impatience. Il ne se sentait pas de s'abandonner tout de suite. Pas tant que les choses ne seraient pas un peu plus clairs entre eux.

Alors, doucement, sa main repoussa la sienne et il se força à se soustraire à son baiser.

« Je… ne me sens pas prêt. Pardon. »

L'autre jeune homme le regarda, s'essuyant la bouche après quelques instants.

« Ne t'excuse pas, on est pas obligés.

—J'en ai envie, Xi. Mais j'ai aussi envie d'être quelque chose pour toi. »

Ce dernier se renferma, de nouveau stoïque.

« Tu es quelque chose. Mon reflet.

—Certes, » Keika serra les dents, « mais je pense que j'ai des sentiments pour toi. »

Xi marqua un silence. Le poids de sa déclaration se répercutait dans sa gorge, en un glapissement alors qu'il cherchait à respirer. Keika suffoquait presque.

Le blanc finit par avoir un sourire.

« Viens.

—Quoi ? Non, je…

—Keika, viens. »

Il lui tendit les bras, l'enfermant dans une étreinte. Leur chaleur voyageait de l'un à l'autre. Keika rougit. Doucement, Xi le berçait au creux de son torse. Il se blottissait malgré lui.

« J'ai aussi des sentiments pour toi, sinon je ne ferai pas ça. »

Le brun redressa le visage vers celui du plus grand. Il sentait son regard hésitant, timide, contre celui si assuré de Xi. C'en était presque vexant.

« Alors… ?

—On peut simplement se laisser porter. Assure-toi quoiqu'il se passe, ça ne sera jamais rien pour moi.

—Merci. »

Il sourit. Et, avec un soupçon d'audace, il embrassa le plus grand. Rigolant lorsque sa bouche quitta la sienne après un « clac » sonore, il se sentit heureux.

« On ira doucement, alors, » murmura Keika, sentant l'emprise du plus jeune sur ses hanches.

Xi opina. Il l'attira dans un autre baiser. Chaste et doux, mais suffisamment appuyer pour terminer de rendre Keika extatique. C'était génial, d'embrasser Xi.

Les deux garçons se séparèrent.

« Bon, il faut que je me lève, » commença Xi, « j'ai des responsabilités. Viens avec moi.

—Mais attends, j'ai pas eu mes dix minutes !

—Keika… »

Tandis que le brun protestait, le jeune Tanmoku sourit.

Ils construisaient quelque chose à deux.

Et par-delà les rideaux encore tirés, la lumière du ciel illuminait un nouveau jour.

Fin