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Fruit de coïncidences

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Cela faisait bien longtemps déjà depuis que Razul avait aprécié quelque chose autant que ses après-midi du dimanche à Antibes, longtemps depuis qu’une promenade lui avait semblé autant attirante que l’était son habituel parcours longeant la paisible agitation de la mer Méditerranée par la plage de la Gravette, et, quelque fussent ces moments, ils n’étaient à présent plus que de vagues souvenirs d’enfance, défigurés, dégradés par le temps et perdus à jamais, comme tant de voix et d’images, dans le bouillon indigeste et confus de la mémoire humaine …

Il aimait la mer …

Il l’aimait passionnément, intensément, à la folie, avec une tranquilité modérée et une simplicité ingénue, mais aussi avec une tendresse infinie, sans impatience, avec une ferveur enivrante et insensée, une hâte effrénée, une vivacité discrète, une dépendance insatiable, une logique méthodiquement déréglée qui ne faisait du sens que pour lui seul … Il l’aimait avec l’ardeur dont une tempête éclate, la modestie d’une vague qui frémit sans s’élever, avec la loyauté de l’azur qui berce son étendue déridée par un jour de bonace, avec l’exaltation émue d’une vague qui atteint son zénith avant de s’évanouir sur le sable, tout à la fois! sans ordre ni séquence, comme une amalgame amorfe, inconstante, incohérente … Il l’aimait comme l’on s’éprend brusquement, sans en connaître la raison, celle-ci échappant, infatigable, à chaque vaine tentative de s’en approcher, comme l’on se croit transporté dans une autre dimension, délicieuse, mais mystérieuse et inexplicable pour nos sens, et justement pour cela troublante et incompréhensible.

Jusqu’à l’âge adulte, il n’avait qu’écouté des récits et des descriptions de la mer, longtemps il était resté sans ne jamais l’avoir sous les yeux, longtemps il avait tenté de se la représenter, vaste et crépitante, de se l’imaginer, sublime, indomptable, défiante … et, depuis qu’on lui en avait parlé pour la première fois, il s’en était épris, ne savait que rêver d’elle, de la rencontrer un jour, d’entreprendre de longs et périlleux voyages, minés de terribles obstacles qu’il lui faudrait affronter pour y arriver enfin … Longtemps cette charmante princesse inconnue, cette guerrière farouche avait hanté ses pensées pétillantes d’enfant et longtemps ces rêvasseries autour d’elle avaient duré et occupé son esprit. Hélas, jamais son père n’avait vu avec de bons yeux cette tendance à rêver – qu’il avait d’ailleurs fort censuré et voulu corriger –, jamais il n’avait essayé de le comprendre, jamais il ne l’avait pris au sérieux, et jamais il n’avait reconnu que cette caractéristique pourrait l’emmener loin … et si Razul avait appris, à cette époque-là, des vers qu’il n’avait connu que bien plus tard, qui concevaient le rêve comme un moteur pour l’action et la concrétisation d’objectifs, pour avancer, comme une condition essentielle pour se surpasser et atteindre ce que d’autres auraient lâchement voulu nous imposer comme une impossibilité, il les aurait fièrement récité à son père, indépendamment des conséquences.

Entrer comme espion au service de l’Empire Jaune avait été de son initiative. Longtemps il avait souhaité, sans oser, fuir son village, partir, ailleurs, loin, et cette idée lui avait donné un prétexte crédible pour le quitter à jamais, voyager et, au-dessus de tout, voir la mer! Quelle joie ç’avait été de la rencontrer enfin, après tant d’années à la rêver! ... Et elle était plus belle encore qu’il l’avait cru. Sereine, fière, colérique, oisive, impitoyable, menaçante, hésitante, indulgente, véhémente, impétueuse, interminable, imprévisible, insaisissable, libre … tout! elle était absolument tout! ... Elle était magnifique! La contempler le comblait de joie, il éprouvait un instant une inexplicable sensation de plénitude, tendrement bercé par son chatoiement luxuriant, par son murmure complice et doux, par sa profondeur inconciliable et complète…

C’est ce qui l’avait d’abord convaincu à rester à Antibes. Que pouvait-il demander de plus que le privilège de l’avoir à deux pas, à portée de main à toute heure? Bientôt ses habitudes étaient établies: tôt le matin, il était sur la plage déserte, vraiment à la bordure de cette vaste et insondable forêt, prêt à recevoir les premières clartés de l’aube qui en pâliraient timidement la surface encore endormie dans la fraîcheur de la nuit qui s’achève, et on l’y retrouvait aussi à l’apogée du crépuscule, depuis les quelques minutes où le soleil s’approchait de l’horizon, comme si une force irrésistible l’y attirait, jusqu’à ce qu’il y eût plongé tout entier, englouti sous les flots. Il restait là paisiblement à voir se renouveler avec volupté des aquarelles toujours différentes juste au-dessus de la surface de l’eau qui, alors – comme un carrelage immense et liquide qui reconstituerait un gigantesque miroir, par-dessus lequel planerait une coupole de lumière où se fondraient des franges livides et des langues de feu colorées – semblait plus merveilleuse avec telle tournure que le ciel qui éclatait au-dessus et n’avait ni le balancement suave et régulier des ondes, ni le rire patient des vagues qui éclatent, ni l’éternel froissement inquiet, menaçant invariablement la surface, qui attendrissait tant son reflet.

Le lambeau de mer Méditerranée qui baignait les plages d’Antibes avait beau ne connaître que très mal les accès de colère pompeux et effrénés, dont le coeur de Razul raffolait et réclamait avec un enthousiasme frénétique et passionné, auquels se livraient d’autres mers plus impulsives sur les côtes atlantiques – ces révoltes intrépides où elles s’emballaient en écumant de rage puissante, en grondant, en se crispant, en se contorsionnant inlassablement dans tous les sens tandis que leurs vagues éclataient brutalement avec une joie sauvage qui tonnait et persévérait avec insistance dans la tempête pour faire trembler de détresse tous ceux qui les observaient, et que ce coin-là de mer, enfermé, presque isolé des autres, rendu presque inoffensif par ce contact limité qu’il avait avec des influences plus enflammées, ne savait pas où puiser la force pour imiter – mais savait sagement compenser ce déficit de fougue affligeante, fraîche et terrible, de bouillonnements furibonds où se déchainaient les caprices les plus dangeureux et irrésistibles de la nature et d’où cet orageux et fébrile spectacle tenait tout son attrait, avec la tendresse pacifique, béate, presque ingénue, de la bleuté molle et resplendissante de sa surface que ridaient son agitation inquiète et la brise et dont les bruissements mousseux qui murmuraient à mi-voix seulemement des soupirs dociles et ensommeillés animaient la transparence liquide, apprivoisée et pleine de vie. C’était un amour innocent qui n’avait pris qu’un instant à germer, et Razul sétait vite plu là-bas …

Il aimait le murmure mousseux des ondes qui s’écrasaient avec la gaieté innocente, inconsciente, immaculée d’enfants poursuivant ansieusement leurs premiers ver luisants à la tombée de la nuit sur le sable encore humide du balayage précédent, caressant en riant avec indifférence ses pied nus qui peinaient à s’y enterrer, presqu’autant qu’il aimait se détendre et dorer sous les bâillements paresseux de la radiation qui venait lécher mollement le remuement flegmatique qui frémissait sur la plage toute l’après-midi.

Certes, c’étaient les dimanches qui lui plaisaient le plus. Ce que ces jours-là lui promettaient de plus agréable, souriant chaleuresement depuis le début de la semaine, et ce qui les rendait si impatiemment attendus, c’était qu’il pouvait consacrer entièrement ces après-midi à se délecter de la douceur du soleil, si inoffensive à côté de l’allure menaçante qu’il lui avait connu encore aux latitudes d’une autre époque, et du frémissement joyeux et satisfait de la plage, ce petit coin enchanté de bord de mer, juste au seuil du vaste horizon bleu qui s’ouvrait à ses yeux comme une invitation provocante et s’effondrait à ses pieds, sur le sable, en poussant de las soupirs d’émoi.

Aussi faut-il ajouter qu’il aimait tout autant les glaces au citron qu’il s’offrait par l’occasion…

Ainsi, l’après-midi se perdait, semblait presque s’envoler, ruisseler hâtivement, fuyant d’un instant à l’autre, entre la joie d’en oublier l’heure à la beauté des vues, toujours aussi surprenantes malgré les années, et de longues promenades satisfaites que la routine et l’habitude de parcourir ne teignaient que de couleurs plus vives et plaisantes. Flaner au bord de mer était devenu son passetemps préféré - et heureusement pour lui puisque, autrement, il aurait pu rester encore longtemps à servir en modeste employé dans un café à deux pas de la mer.

 

L’après-midi commençait tout juste à faner, ce dimanche-là, et, après l’avoir épuisée à apprécier aisément la fraîcheur des vagues de sa plage favorite, il s’était enfin décidé à rentrer.

Il s’acheminait avec plaisir tout le long de la mer, le regard avidement attaché à l’horizon, comme tant d’autres fois, cependant, en débouchant sur le panorama du port Vauban, s’étonnait d’y trouver, ancré dans la baie, un de ces immenses bateaux de passagers qu’il ne voyait que traverser les eaux dans la distance. Quelque problème l’avait forcé à accoster d’urgence au port le plus proche, sans doute …

Sans plus de raisons de s’inquiéter que sa curiosité et la singularité de l’évènement, il continua, sans beaucoup s’en soucier, sa déambulation longeant le quai où débarquaient quelques poignées de passagers qui avaient préféré descendre à terre pour y passer l’après-midi.

Et c’était en coiffant avec nonchalance la foule que, subitement, son regard déambulant, qui caressait le paysage sans vraiment y faire attention, s’était accroché avec une impulsion inespérée à un détail qui lui avait paru familier au milieu des passagers qui gagnaient la terre ferme par le quai.

Au loin, toute petite, insignifiante entre tant d’autres semblables, une silhouette se détachait de la foule qui se hâtait, et s’il était à peine possible d’en découper, en relation à d’autres, un tronc imposant et les épaules larges d’une silhouette masculine, le regard perçant de Razul, autrefois expert à ces défis – dont il n’avait, malgré le temps, pas perdu l’habitude –, distingait la lointaine pâleur blonde du haut d’une tête qui ressemblait beaucoup trop à une autre qu’il ne connaissait que fort trop bien pour qu’il ne s’agît pas de la même. En toute hâte, il mesurait approximativement les proportions, et s’était aussitôt convaincu qu’il ne se trompait pas. Il l’avait reconnu, il l’aurait reconnu encore qu’eussent été des décennies à s’écouler, et non pas des années, depuis leur dernière rencontre, encore qu’il l’eut croisé au bout du monde, dans le coin le plus imprévu, le plus absurde, il l’aurait reconnu … Comment aurait-il pu ne pas le reconnaître puisque selon ses souvenirs – et son acuité visuelle était, certes, enviable, et aussi saine que sa mémoire – c’était exactement, indubitablement, l’arrière de la tête de son premier ami, qu’il avait quitté il y avait quelques années déjà sans ne jamais revoir? ...

Le bonheur que cette possibilité toute fraîche venait de lui livrer ne cessait de croître et l’avait bientôt emporté sur l’hésitation prudente de l’incertitude: Razul jugeait déjà sa tournure avec tant d’enthousiasme et de hâte qu’il rendait, sans s’en apercevoir, ce jugement fragile, presque invalide, grâce à la joie délirante qui emboîtait tout les petits détails postérieurement perçus de l’image à l’idée qu’avait éveillé la perception initiale, qu’ils lui semblaient tous corroborer catégoriquement.

Sans perdre un seul instant de plus, il y répondait en s’élançant joyeusement le long du quai, traversant avec une agilité féline les quelques archipels de passants qui encombraient l’allée, barrant ainsi sa route, et dévisageaient, surpris, sa course. Il n’était déjà plus qu’à une vingtaine de mètres quand, bien qu’ayant le dos tourné vers lui, il n’y avait plus de doute possible quant à son identité et, encouragé par l’hésitation que le passager manifestait en dévisageant la diversité de rues inconnues que lui offrait la ville, Razul s’écriait, enchanté d’avance par cette heureuse rencontre:

- Sharkey!? ... Hé! Sharkey!!

L’effet de l’appel avait été immédiat et tout à fait réussi puisqu’il était parvenu à attirer sur lui toute une horde de regards intrigués et l’attention de tous les passagers qui avaient débarqué, ainsi que celle de quelques promeneurs, sans manquer, évidemment, celle qui était la seule qu’il avait voulu éveiller, et c’était avec une expression sursautée de vive surprise que le visage qu’il était dans l’expectative de trouver s’était retourné vers lui, stupéfait.

En quelques instants, Razul avait franchi, d’un bond joyeux, la distance qui les séparait tandis qu’un large sourire venait chaudement l’accueillir, puis, à peine l’avait-il rejoint, il s’était retrouvé étroitement serré dans les bras de Sharkey. Certes, il l’étreignait un peu fort, mais Razul savait bien qu’il ne le faisait pas exprès, qu’il n’avait tout juste pas mesuré sa force, et pour absolument rien au monde il n’aurait osé le lui dire, ou demander de l’étreindre moins solidement, de peur qu’il ne le lâche trop tôt, alors qu’il aimait tant à partager ainsi la chaleur de la commodité particulière qu’avait l’embrassade d’un ami.

Razul n’avait pas souvent embrassé quelqu’un … À vrai dire, il ne l’avait que fait dans une occasion, qui avait été celle de leurs adieux, en Égypte [1]. Ils s’étaient évadés de la prison ensemble, lui, Sharkey et Jack, mais, tandis que Razul rêvait de se refaire une vie et Jack de récupérer celle qu’il s’était repenti de quitter pour cette affaire malpropre – et, heureusement, achevée –, tous deux décidés à partir au plus court, Sharkey, lui, de son côté,une fois à l’extérieur, n’avait eu plus qu’une seule chose en tête: retrouver le boss. Malgré l’insistance avec laquelle ils avaient tenté de le persuader de leur propre conviction découragée – certains que le patron avait réussi à filer pendant la fusillade puis, après avoir récupéré ce qui lui convenait du trésor, avait commodement quitté le pays et les avait abandonnés aux mains de la police puisqu’ils ne lui étaient plus d’aucune utilité –, Sharkey s’était obstinément accroché à l’idée, selon eux insolite, que quelque chose était arrivé au boss, quelque chose qui l’avait empêché de les retrouver, possiblement quelque chose de grave … et qu’il était donc de son devoir de rester en Égypte et le chercher inlassablement jusqu’à le retrouver, encore qu’il eût dû retourner chaque pierre, fouiller chaque dune, parcourir cent fois la région de long en large à la tâche …

Résignés à l’échec de leurs vains efforts, qui se fracassaient bryuamment contre le solide mur d’entêtement de leur ami, et aussi parce que cela leur faisait terriblement de la peine de lui répéter sans cesse ce qui semblait le plus raisonnable à accepter, mais impliquerait lui briser violemment le coeur – puisqu’ils lui savaient tous deux avoir un vif penchant pour le patron, qui allait au delà de la simple sympathie –, qui était peut-être justement ce qu’il cherchait à éviter, Jack et lui avaient fini par désister et, bien que peu tranquilles au sujet de cette insistance et inquiets de ne pas connaître les limites de la folie où pourrait le conduire son obstination – après qu’il ait congédié Razul, qui avait commencé à hésiter sur le choix de, par amitié et peine de le quitter en de telles cirsconstances, se joindre à lui –, ils lui avaient sincèrement souhaité de la chance. Juste avant de se séparer pour que chacun parte de son côté poursuivre sa vie, ils s’étaient fait de nostalgiques et chauds adieux, craignant de n’avoir guère d’opportunités de se revoir. L’un après l’autre, Sharkey les avait longue et solidement serré dans ses bras et si Jack en était sorti blême, plutôt de la séparation que de l’étreinte, qui avait dû passer près de l’étranglement, feignant d’essayer de nettoyer, derrière ses lunettes, une poussière qui aurait pu lui rentrer dans l’oeil pour tenter discrètement d’empêcher ses yeux de s’humidifier, Razul en était ressorti pétillant comme une braise. L’embrassement n’avait pas été aussi étroit, mais il avait senti la même exhalation agréable et réconfortante de chaleur, une petite flamme tiède qui avait continué à brûler timidement quand il avait resserré une dernière fois l’encerclement avant de lâcher. Puis ils s’étaient éloignés.

La tristesse s’était alors lourdement abattue sur lui lorsqu’il s’était aperçu qu’il ne les reverrait peut-être jamais et il n’avait pas pu éviter de se retourner une fois, puis une autre, et une autre encore … jusqu’à ce qu’ils eussent tout à fait disparu.

Après toutes les années qui s’étaient écoulées sur la pente trop inclinée de la vie, ils partageaient, une nouvelle fois, la chaleur et toutes les émotions et paroles que le silence savait dire, expliquer et comprendre mieux qu’eux et pour l’instant suffisait à assouvir leur joie. Leurs adieux avaient beau pu être émouvants, pourtant, cette rencontre était infiniment plus tendre.

Et, tandis que les passants les plus proches les dévisageaient encore, quelques un avec intérêt, d’autres feignant l’avoir perdu, d’autres encore indignés de ce qu’ils croyaient deviner, alors que ce n’en n’était pas le cas, Razul avait à son tour passé les bras autour de son ami et le serrait avec effusion si vivement contre lui qu’il ne saurait plus dire, malgré le déséquilibre de force entre les deux, lequel serrait plus fort. Ils avaient vaguement commencé à perdre la notion du temps quand, bientôt, sans vraiment savoir d’où et comment il avait surgi, ni d’ailleurs s’y intéresser particulièrement, commençait d’abord un sanglot intermittent qui s’échappait de l’un à l’autre sans parvenir à décider où il devrait se fixer définitivement avant de s’aventurer à une légère et progressive croissance d’amplitude qui avait convaincu les deux à se synchroniser en adoptant des rythmes proches pour se lancer enfin dans l’escalade vertigineuse d’un crescendo brusque qui avait aussitôt éclaté en un rire tonnant et joyeux où se fondaient insoucieusement leurs deux voix, à demi suffoquées par la proximité, qui, à présent, ne se préoccupaient guère plus qu’à savourer et jouir avec entrain le délice de cet instant fugace. Et pendant ces quelques moments parfaits – comme la vie en a, mais ne laisse jamais durer très longtemps malheureusement –, ils s’étaient oubliés là, l’un contre l’autre, chacun dans les bras de son ami, riant d’un rire limpide et heureux comme des enfants à qui l’on eût fait la plus belle surprise de leurs vies en offrant un bonheur si intense qu’il ne serait pas concevable qui put prendre fin.

Palpitant de gaité et d’impatience, Razul n’avait pas résisté plus longtemps à l’ardeur de cette rencontre inespérée et, sans s’éloigner tout de suite pour éviter anticiper l’heure où il devrait renoncer à cet abri où il se plaisait si aisément, avait été le premier à briser l’harmonie du moment.

-Ya salam! Comme le monde est petit! ... – s’était-il écrié encore en riant, alors que, comme un geiser, il n’attendait que désespérément la fin de cette courte pause de calme pour s’élancer brusquement dans une nouvelle extase brûlante et véhémente. Ah! La dernière fois que les journaux ont parlé de toi, tu t’étais fait arrêter à Paris [2] … Ça fait vraiment plaisir de te revoir!!

-Sans blague, Razul! Tu penseras peut-être à ne pas m’appeler comme ça à tue-tête au milieu de la rue la prochaine fois! ... – censura Sharkey avec un sourire qui dénonçait le combien il s’en moquait. J’espère que personne ne soit parti avertir la police! ...

Puis ils s’étaient esclaffés en coeur, ravis de cette heureuse coïncidence.

-Quoi?! ... – le taquinait Razul. Tu as recommencé après ça?! Eh bien, va! – soupira-t’il avec un découragement simulé. Je m’arrangerai pour te faire évader. – lui avait-il promis sans parvenir à garder une mine sérieuse.

Ils s’étaient enfin écartés – mais d’un pas seulement, et se retenaient encore par les bras, comme si du retard de la fission inévitable de ce contact dépendait celui de l’évanouissement de ces premiers instants –, tout juste suffisamment pour céder place à un papotage ouvert, et déjà Razul s’y élançait joyeusement le premier.

-D’où reviens-tu donc ? Tu es encore … - mais les derniers mots moururent dans sa gorge sans ne jamais en sortir à l’instant même où il s’était soudain figé en arrêtant son regard sur le visage de son ami, terrifié.

En effet, une large cicatrice déchirait sauvagement la joue gauche de Sharkey, disséminant cruellement sur la peau de ses alentours des nervures pâles et tremblantes qui semblaient tenir à s’enraciner et se disperser autant que possible le long de ses joues, épargnant son oeil de justesse, et presque plutôt par paresse que par pitié, pour s’engouffrer ensuite entre les mèches blondes, juste au-dessus de son oreille – une marque qui ne semblait, heureusement, pas très profonde, ce qui ne la rendait, pourtant, pas moins terrible, ni moins désagréable à regarder.

-Bon sang! Mais … Qu’est-ce que c’est que ça?! – s’était-il exclamé, et son visage avait perdu tout son éclat radieux de contentement en même temps que le sourire à cette vue alors que son expression s’écrasait d’impuissance sur une amalgame d’horreur et d’inquiétude agitée.

Très délicatement, il avait pris la tête de son ami entre ses mains en les déposant soigneusement sur sa peau tiède, une de chaque côté de sa tête, puis il l’avait prudemment inclinée sur le côté pour mieux observer la fissure.

-… Ça semble récent … - remarqua-t’il tandis qu’il laissait son pouce droit en parcourir douce et lentement l’extension, un peu plus d’un prudent centimètre au-dessous. T’es-tu fait accompagner comme il se doit ? – s’était-il empressé d’ajouter sans cacher sa préoccupation en même temps que ses yeux rejoignaient ceux de son ami pour insister sur la question et frustrer les espoirs d’y fuir.

Or, à peine les mots étaient à l’extérieur, Razul s’était déjà, pour le soulagement de Sharkey, qui savait fort bien que la réponse lui déplairait et ne souhaitait pas l’alarmer plus encore – ce pour quoi il voulait aussi éviter de lui révéler que ce n’était pas la seule cicatrice qu’il était désormais condamné à porter (lui qui avait traversé deux guerres et n’en était revenu qu’avec quelques lésions sans gravité importante dont l’existence était tombée dans l’oubli et le beau bouquet d'une quinzaine d'éclats d’obus qu’il garderait toujours dans le corps) depuis un accident où une généreuse éclaboussure de projectiles métalliques avait recouvert son corps de marques plus ou moins semblables à celle qui lui déchirait péniblement le visage, qui lui avaient fendu la chair à des endroits où il pouvait, heureusement, facilement les dissimuler –, jeté sur une autre question qui lui était surgie à l’esprit, claire, mais aussi inquiétante, dont il l’avait immédiatement défié, le regard sévère et cachant mal qu’il en était aussi troublé:

-… Comment t’es-tu fait cela ??

Pendant quelques secondes aucun des deux ne parla. Razul n’osait pas reprendre la parole, Sharkey hésitait à la prendre à son tour et les deux restaient donc là à se dévisager en silence. Finalement, Sharkey soupira lourdement et calmement céda, espérant que l’histoire l’intéresserait suffisamment pour qu’il en oublie la question précédente.

-Il n’y a pas encore un mois, j’ai eu un accident au Japon…

-Un accident?! – avait sursauté Razul, inquiet, d’autant plus qu’il était certain de n’avoir lu dans aucun journal quoi que ce soit qui aurait pu se relationner avec un tel accident – quoique, encore qu’il se souvînt d’avoir lu quelque chose à ce sujet, il n’en aurait pas été question de celui dont son ami parlait, qui avait été étouffé ainsi que ses circonstances et l’affaire qui en était à l’origine.

-Oui … un accident d’hélicoptère [3]. – puis, il s’était arrêté sur ces derniers mots comme pour les contempler amèrement.

Hélas, le poids des suivant poussait déjà avec impatience et, lorsque les cruels souvenirs étaient ravivés, il n’était plus capable de l’effort qu’aurait demandé essayer de les retenir. Il savait qu’il pouvait compter sur Razul, qu’il n’avait ni besoin de le lui demander ni de l’entendre dire – puisqu’il pouvait le lui lire nettement dans les yeux – pour savoir que son ami était prêt à l’écouter, qu’il était là si jamais il voulait déverser les mots , et cela lui rendait le silence encore plus accablant parce qu’il était déjà saturé de tout garder à l’intérieur et ne désirait rien de plus que d’amoindrir la lourdeur écrasante des souvenirs qui ne le lâchaient désormais plus, de partager sa douleur avec un ami en qui il avait confiance, tout simplement l’exprimer ouvertement pour l’empêcher de continuer à tourbillonner avec une insistance démente à l’intérieur de sa tête, à vibrer avec la violence absurde d’un tremblement de terre, à incendier tout ce qui était suscetible de brûler et lui faire sentir le bouillon torride d’une masse de lave lui couler de droite à gauche dans la tête à chaque mouvement, à siffler furieusement comme un typhon en pleine éruption explosive de colère sans parvenir à trouver la plus petite des fentes qui lui permettrait de gagner l’extérieur et s’y déchaîner librement … tout simplement d’éviter de perdre la tête.

Avant qu’il n’eût souhaité de les arrêter, ce qui eût, de toute façon, été inutile puisque cela serait n’oser que vouloir sans pouvoir, les sons avaient commencé à se précipiter désespérément hors de sa gorge, puis à jaillir, ininterrompus, à l’extérieur.

-Nous étions en mission là-bas … - ses yeux avaient vite gagné le sol tandis qu’il poursuivait. Près de la fin, ç’avait commencé à mal tourner, la partie était perdue pour nous … Mais le boss … - pendant la courte pause qu’il s’était permis, et qui n’avait fait qu’encourager ses souvenirs à revenir le tourmenter, Razul n’avait pas osé respirer et, écoutant attentivement le récit, n’avait pas manqué le sourire souffrant et douloureux qui avait un moment traversé le visage de son ami et lui avait immédiatement confirmé qu’il s’agissait bien du colonel Olrik. … Le boss savait ce qu’il faisait, il n’a eu aucun mal à renverser les rôles … Nous avions pris l’hélicoptère pour fuir … Tout semblait bel et bien terminé, la mission était remplie, il ne nous restait plus qu’à regagner le sous-marin et disparaître … Alors … alors, nous nous sommes aperçus que cette damné machine nous poursuivait, on ne parvenait plus à l’arrêter … - Cela ne valait pas la peine d’essayer d’expliquer à Razul ce qu’était que le «Samurai», encore qu’il se souvînt que celui-ci n’en avait pas la plus frêle idée, puisqu’il n’aurait pas su le définir assez clairement, néanmoins il lui avait suffit de voir Sharkey pâlir abruptement alors que son regard avait progressivement durci et refroidi pour deviner que , quel que fut cet engin, il n’était pas inoffensif, et que la suite n’était pas plaisante. Nous étions fichus … Le robot nous fonceait droit dessus …!

L’émotion avait commencé à trahir trop sa voix, mais c’était un pur désespoir impuissant et désemparé qui gémissait mélancoliquement au fur et à mesure que les mots s’échappaient moins fluidement de sa bouche.

-Il était sur nous, et, l’instant d’après, l’hélicoptère … Je me souviens du fracas l’explosion, un bruit épouvantable, une douleur violente et soudaine, puis plus rien … J’ai dû perdre conscience, je me suis retrouvé dans l’eau … Le choc a été terrible, l’hélicoptère était en morceaux … J’ai écouté, j’ai cru écouter … je ne sais pas, je ne sais plus! J’avais la tête complètement brouillée, je n’arrivait plus à voir ou à penser clairement! ... Je crois qu’il y avait eu une seconde explosion, distante, étouffée, mais je n’en sais plus rien … J’avais l’impression qu’une bombe m’avait éclaté aux oreilles, je n’écoutait plus rien qu’à travers un dense rideau de fumée …

Pas un seul moment Razul n’avait détaché les yeux du visage de Sharkey, et si son coeur en tremblait fébrilement, il gardait toujours ses mains fermes à encadrer tendrement le visage dévasté de son ami, qui n’osait plus même regarder quoi que se soit et avait fermement scellé ses yeux. Peinant à le voir ainsi désemparé, Razul avait soigneusement ajusté sur les joues ternes de son ami les paumes brûlantes de ses mains puis s’était mis à caresser lente et doucement le haut de ses joues de la pointe du pouce.

Heureusement qu’à présent plus aucun passant ne leur faisait, ou ne semblait leur faire, plus la moindre attention, car si quelqu’un s’était alors retrouvé à les observer par coïncidence, il aurait forcément pu être conduit à une conclusion un peu trop précipitée …

-J’ai essayé de retrouver les autres entre la ferraille qui coulait … – avait-il repris avec un long et lourd soupir grimaçant d’amertume. Je n’en ai retrouvé qu’un, mais … – Compléter la phrase n’était plus qu’une tâche inutile puisque Razul en avait deviné la fin et avait baissé, à son tour, le regard. Il n’y avait plus rien à faire … J’ai continué à chercher, je ne sais pas combien de temps j’y suis resté … Rien. Il n’y avait rien, pas une seule trace … Il avait disparu … Le boss … – quelque fût l’idée qu’il avait commencé, il avait violemment secoué la tête comme pour tenter en vain de la chasser et l’avait abandonné là, suspendue où il l’avait entamé.

-Après … plus rien. J’ai dû m’évanouir … L’eau, les restes de l’explosion, le sang, tout était si vague et absurde … Je ne me souviens que d’une douleur aiguë, ensuite, c’est vide …

Il ne manquait qu’extrèmement peu pour que l’on eut pu le prendre pour une statue de marbre. Seul ses lèvres semblaient avoir échappé à la paralysie irrésistible qui avait anéanti son corps, mais même celles-ci ne s’aventuraient à guère plus qu’un fragile chuchotement que son regard abstrait, vitré, distant, froidement oublié sur quelque point vague sans la moindre importance, ne voulait pas avoir la complicité de confirmer.

-Quand je me suis réveillé sur la plage, j’ai commencé par croire que j’étais mort … Puis … lorsque j’avais repris suffisamment de forces, j’ai continué à chercher … Mais en vain! – Razul s’y attendait déjà, il avait vu les mots accourir en saluant de leurs gestes larges, inflexibles, implacables … mais entendre la voix de son ami fléchir sous leurs syllabes rauques, lire la douleur sur ses traits durement crispés le faisait à son tour souffrir horriblement et pressait inexorablement son coeur palpitant. Je n’ai retrouvé personne … Au bout de tant de jours à chercher et attendre un signe, quelque chose, un espoir … Je n’ai jamais retrouvé personne … – avait-il avoué avec une vivacité qui puisait son intense aversion, amère, rispide et insupportable, des images omniprésentes de ce lancinant souvenir encore frais qui ne pouvait s’abstenir de revenir continuellement le hanter et alimenter son sentiment de culpabilité.

-Personne! ... – une secousse de désespoir avait altéré sa voix à ce mot ultime et, frappé d’un violent frisson, Sharkey avait brusquement resserré ses poings autour des bras de Razul, où ses mains s’étaient jusque là laissées rester, fermement amarrées comme des navires à un port abrité par un temps menaçant.

Celui-ci n’avait pas même tressailli mais y avait diligemment répondu en tenant avec plus de vigueur les joues de son ami entre ses mains pour lui redresser le visage et obliger ses yeux à remonter jusqu’au sien.

-Sharkey … Écoute! – insista-t’il sans parvenir à recevoir plus qu’un regard dolent. Tu as fait ce que tu as pu! ...

Pour toute réponse, il n’obtenait qu’un pâle sourire. Mais ce seul, bref, simple petit sourire fugace – presque plutôt un étrange froissement de lèvres, une grimace –, débordant de tristesse, de culpabilité, criant de dégoût, démangé par le désespoir, un témoignage de pure souffrance, d’irrémédiable mélancolie, avait, d’un coup unique, d’une adresse, d’une précision déconcertantes, brisé le coeur de Razul, qui n’en avait jamais vu de semblable et aurait fait tout ce qui était à sa portée pour ne jamais l’avoir vu éclater sur le visage de son ami. Sa gorge s’était nouée à l’instant précis où il avait compris que c’était de l’amplitude de son malheur qu’il venait d’avoir le témoignage fidèle, l’aveu d’une vie qui s’était rendue absurde et pendait avec indifférence au-dessus du vide, enchaînée à un passé qui lui avait pulvérisé tout espoir d’un futur jusqu’au mot même, et n’y avait laissé qu’une douleur viagère et quelques étincelles de folie qui n’avait nulle part où se déchaîner …

Il n’avait pas fait ce qu’il avait pu … Il se refusait d’accepter les derniers mots de Razul, qui ne lui semblaient que le plus lâche pardon qu’il pouvait s’accorder, et auquel il préférait infiniment le supplice inapaisable du sentiment de culpabilité.

Il avait trouvé le cadavre de Kim, l’assistant du professeur Sato, qui flottait, pâle, inerte, sans vie, entre les lambeau du corps disloqué de l’hélicoptère … Cette découverte l’avait brutalement atterré quand ses pensées s’étaient, par l’immédiate suite, avidement raccrochées au boss. Où était-il? Il ne l’avait vu nulle part dans les alentours, et n’osait se résigner à croire qu’il aurait coulé à pic, pas déjà … pas sans lui … Il n’aurait pas hésité un seul instant à donner sa vie, son âme même, n’importe quoi, sacrifier le nécessaire, tout juste pour ne pas trouver le boss dans le même état déplorable que leur complice, brûlé, la chemise baignant dans le sang de son maître, le corps brisé lentement emporté par le courant comme une feuille morte qu’un ruisseau entraîne sans rencontrer la moindre résistance, tout juste pour le retrouver vivant, encore qu’inconscient. Ce qu’il n’aurait pas fait pour le savoir sain et sauf! ...

Sharkey l’avait longtemps cherché … D’abord jusqu’à l’évanouissement, puis longuement, après avoir repris ses esprits … Hélas, sans plus de résultats: il n’y avait aucune trace du boss … Pas le moindre signe … Il avait dû couler avec l’hélicoptère, mort. Comme Kim … Comme tous ces soldats – quelques uns ses amis – pendant les deux dernières grandes guerres … Le boss … mort … gisant paisiblement dans les abîmes lointains et mystérieux dont les eaux voilent les secrets, innocemment endormi, plongé dans le plus profond des sommeils enchantés, dont il n’émergerait pas même quand son corps affleurerait enfin à la surface, les poumons remplis d’eau … mort! décidément et définitivement mort … Cette séquence d’images l’avait terrifié.

Ses espoirs avaient mis du temps à s’y résigner, à renoncer face à l’évidence, avaient longtemps, obstinément tenu jusqu’au bout, hélas, il ne pouvait pas poursuivre indéfiniment ses recherches, puis des patrouilles avaient à leur tour commencé à surveiller et fouiller les côtes du secteur et les environs, apparemment sans plus de succès que lui … À cette époque-là, il avait cessé d’espérer pour désespérer, les vestiges de ses espoirs rampant sur le sol avec leur dernier souffle – il avait, à contrecoeur, fini par quitter les lieux. Vide par-dedans, creux comme un récipient qui renfermerait le néant sans oser y songer, de peur de se rendre à la démence, il avait regagné leur repaire et attendu, attendu de longues, pénibles, douloureuses et inutiles journées, sans que personne ne soit jamais revenu.

Il n’avait jamais revu le boss … Il n’avait pas fait tout ce qu’il aurait pu! ... Il aurait pu le retrouver!, continuer à insister sur ses recherches, faire quelque chose … – Quoi? – Il n’en savait rien lui-même!, quelque chose … Il aurait pu, dû! faire quelque chose de plus! ... Comment pouvait-il être encore en vie alors que le boss était mort? Comment? ... Pourquoi? ... Il ne savait pas y répondre, mais le simple fait était pour lui la plus dure et douloureuse humiliation. Il s’en voulait sévèrement, terriblement. Il devait le protéger, aurait dû le protéger, faire quelque chose … mais n’avait rien fait. Il était resté là-bas, l’air hébété à sa place en voyant le robot foncer sur eux, impuissant …

Et c’est comme ça qu’il l’avait perdu, c’était à cause de ça qu’il l’avait perdu! ... Il avait été tout à fait incapable de protéger le boss … mais il était encore en vie, lui, tandis que le boss, son boss, n’était plus, ne serait plus … Et il ne savait pas comment ni pourquoi c’était possible, ou tout simplement n’arrivait pas à s’y faire, à accepter l’idée qu’il s’en était tiré alors que le boss, lui, y était resté … Dans ces conditions, être encore en vie n’était, à ses yeux, pas un miracle mais une malédiction.

Depuis, toutes les nuits où, par épuisement, il était parvenu à fermer l’oeil, les instants terribles de ce jour-là lui revenaient sans trêve, se répétaient inlassablement, se prolongeaient et le torturaient encore et encore dans ses rêves, qui s’acharnaient à les reproduire avec une insistance affligeante et ne lui laissaient pas le moindre repos. Toutes les nuits où ses paupières étaient devenues tellement lourdes qu’il n’avait pas longtemps résisté au sommeil, il revoyait les évènements se dérouler, la tragédie accourir à pas larges, le choc fatal, puis l’explosion … Souvent tout était en feu autour de lui, depuis les côtes qui se dressaient à proximité, les restes des membres broyés de l’hélicoptère, le sous-marin qui coulait en agonisant … puis ses compagnons, qu’il lui semblait apercevoir, un peu plus loin, qui gesticulaient un instant comme pour lui signaler leur présence, lui assurer qu’ils étaient encore en vie, et, quand il les rejoignait enfin, s’allumaient comme des torches, dévorés par les flammes. D’autres fois, il ne trouvait personne, il cherchait longtemps mais se savait irrémédiablement seul … à ces occasions-là, l’hélicoptère coulait à pic, le sous-marin le suivait, puis c’était au tour de la terre de disparaître et les côtes s’effaçaient, englouties sous l’eau, et, enfin, il se retrouvait seul, errant au hasard, perdu dans une immensité bleue qui se dissipait dans une clarté livide et mourante à l’horizon, avant de s’enfoncer enfin dans l’océan, se faire entraîner loin de la surface et se noyer lentement. Certaines fois aussi, il retrouvait le cadavre de Kim qui flottait et s’agitait avec une lenteur monotone à la surface, il s’en approchait seulement avec quelques fragiles espoirs parce qu’il le savait mort, le secouait, puis en le retournant découvrait avec horreur que c’était le cadavre du colonel qu’il tenait dans les bras … D’autres encore, après l’explosion de l’hélicoptère, ils n’étaient plus sur les côtes japonaises mais sur celle de la Normandie, tout près de la plage, flottant entre des cadavres encore frais de soldats américains qui se vidaient de leur sang pour donner à l’eau un teint rougeâtre et fragile qui finissait par s’évanouir, tandis qu’une symphonie d’explosions proches et lointaines, chacune plus étourdissante et assourdissante que la précédente, éclatait et rugissait frénétiquement autour de lui, tant et si bien que, alors que les soldats continuaient à débarquer sur la plage pour s’y faire abattre, ou périssaient dans l’eau et coulaient, il s’était rendu compte, en cherchant ses compagnons au sein de ce carnage, que ceux-ci n’étaient plus qu’une collection de membres disloqués, isolés, qui flottaient chaotiquement entre d’autres qui avaient appartenu à des soldats et qui, à présent qu’aucun n’appartenait plus à personne, se réunissaient en archipels sinistres et conciliaient tous leurs efforts à colorer maladroitement les vagues qui les chassaient, pendant qu’autour d’eux les balles continuaient de siffler avec une haine venimeuse et faire des victimes … – longtemps après le débarquement de 1944, il avait vu et revu jouer dans ses rêves ces moments terribles sur la plage et à son approche, longtemps pas une nuit ne l’avait épargné aux souvenirs de l’abominable spectacle dont il avait eu la chance de ne pas rester à jamais à composer le décor, mais le temps avait fini par disperser et enterrer un peu de ces horreurs, qui avaient attendu l’instant propice pour ressusciter, revenir en force et épouser de nouveaux épisodes d’horreur pour le tourmenter ensemble, or si on lui avait dit, à cette époque, qu’avec le temps ce qu’il avait vécu pendant la guerre cesserait de hanter ses rêves, il n’était pas sûr qu’il serait de même pour ces épisodes qui étaient encore tout frais, où il n’avait pas perdu son capitaine (qui avait été comme un père pour lui), où il n’avait pas enterré de grandes amitiés, mais avait tout perdu en ne perdant qu’une seule personne …

Parfois il ne suffisait qu’un vague moment, fermer les yeux une seconde, et les épisodes accouraient, se précipitaient et s’enchaînaient pour reconstruire cette séquence fluide et diabolique. L’explosion avait plus gravement fendu son coeur que son corps, puisque celui-ci avait commencé à cicatriser tandis que, pour le premier, la blessure était irréparable, presque mortelle. En retirer adroitement la bonne pièce, dont l’heure venait de sonner, avait suffit à faire effondrer le tout: cette seule et unique pièce, une entre tant d’autres, aussi monumentale qu’elle seule aurait basté à l’occuper et l’assouvir tout entier, à laquelle tant d’autres se liaient, de laquelle tant d’autres dépendaient si étroitement qu’elle était parvenu à devenir indispensable à son présent et à son futur, comme un vice dont aucun d’eux ne pouvait désormais s’abstenir, et qui, en s’écroulant, les avait entraîné conjointement dans sa chute. À présent la vie lui semblait vide et triste, un désert aride et hostile qu’il ne voyait plus aucune raison pour traverser, même les plus beaux paysages n’étaient, un moment, qu’un éclat de nostalgie avant de pâlir et expirer entre les brumes d’une mélancholie qui en diluait la beauté et les rendait, sans s’en apercevoir, banals et médiocres, aux couleurs défraîchies, superflues, avilies …

Malgré les semaines, la voix du boss lui revenait sans trêve, venait – comme l’écho puissant du ululement d’une cloche qui résonnerait avec une insistance rageuse dans sa tour solitaire – retentir sourdement à l’intérieur de sa tête, le tourmenter inlassablement comme un réveil qui voudrait s’assurer que son fracas restera toujours frais et présent dans sa mémoire. «Damnation!» - ce dernier mot, turgide de frustration, de promesse anticipée de revanche, d’orgueil qui ne s’est que foulé la cheville, mais s’en va préparer son retour en force la tête haute, ce rugissement de fureur de voir tout échouer si près du but ... Il avait dû pressentir la fin prochaine, mais la haine n’avait pas été pour elle – seulement pour qui l’avait appelé sans son autorisation. Il l’avait aperçu, claire comme l’aube, certaine, inévitable, et n’avait pas fui, ni désespéré, n’avait pas même montré la moindre ombre de peur, d’affliction, d’effroi, il l’avait dévisagé avec une vague malice dédaigneuse et s’y était promptement, sans vaines illusions, préparé …

Vivre sans craintes, puis mourir sans remords, mourir comme il avait vécu : hardiment, sûr de lui, fier, prêt … Il ne l’avait pas dit, n’avait pas même ébauché son demi sourire espiègle et insoucieux que Sharkey lui trouvait – sans n’avoir jamais eu l’audace de le lui avouer ouvertement – tellement délicieusement charmant, mais il l’avait toutefois, peut-être pensé: une explosion ne peut pas détruire une flamme comme elle fait si aisément à tout autre chose – elle est obligée à la reconnaître complice, appartenant au même élément, et est, depuis cet instant, condamnée à n’être que son esclave, loyale et docile, son instrument, grâce auquel elle parviendra à s’amplifier, atteindre une dimension et une puissance tout à fait nouvelles, grâce auquel, pour un instant, bref, décisif, ultime, elle s’élancera vers sa gloire, enveloppée pas un éclat tonnant et aveuglant, déployant triomphalement sa grandeur aux yeux de tous, avant de s’éteindre, de disparaître comme le protagoniste d’une légende, au moment même où l’apogée lui appartenait ...

Sharkey ne savait pas ce que le boss en pensait, s’il se voyait comme une flamme, comme une langue de feu turbulente, reluisante, impatiente, mais, à ce moment, il avait tout juste souhaité d’être suffisamment audacieux vis-à-vis du boss pour lui avouer qu’il le trouvait le plus éblouissant des incendies, le plus irrépressible, le plus indomptable, fougueux, étourdissant, défiant des incendies … qu’il le trouvait extraordinaire, bouleversant, exceptionnel, fascinant et magnifique …

Depuis que la voix du colonel avait prononcé cette sentence, depuis cet instant précis où il lui avait, avec ce seul mot, confié que leur destin était tracé, il n’avait plus un seul instant détaché les yeux de son visage, qui ne s’était pas une seule fois tourné vers lui pour les rencontrer, jusqu’au moment fatal du choc, et, tandis que les derniers intants, que Sharkey ne contemplait plus que comme un rêve, s’effeuillaient dramatiquement, il avait vainement désiré d’avouer au boss, en rafale, d’un seul souffle déterminé et modeste, tout ce qu’il ressentait envers lui, ou d’avoir le temps de lui expliquer tout ce qu’il représentait pour lui, ou plutôt de ne rien lui dire du tout et lui prendre simplement la main, l’accueillir délicatement dans les siennes, la caresser soigneusement avec dévouement, la tenir serrée, chaudement à l’abri, au creux des siennes jusqu’au moment fatal, ou sinon l’embrasser directement, passionnément, avec entrain, lui montrer dans quelle folie insolite il l’avait plongé sans sembler s’en apercevoir, encore qu’au prix de se faire violemment rejeter – ce qu’il n’aurait pas supporté, mais n’aurait probablement pas eu le temps de regretter –, ou encore de quitter son siège et se placer derrière le boss pour faire de son corps une sorte d’écran, de bouclier qui s’interposerait entre lui et le centre de l’explosion et, au risque de sa propre vie, défendre celle de celui qu’il plaçait au-dessus de tout et tous. Hélas, les premières alternatives étaient d’une impertinence et d’un inconvénient bien trop insolents, d’autant plus que, encore qu’inutilement, le boss continuait aux commandes de l’hélicoptère, que jamais Sharkey n’aurait osé lui faire lâcher ainsi que s’il le lui avait demandé, puis la dernière, quoique réalisable, n’était qu’un espoir désespéré, n’avait été qu’un geste presque intuitif, vers lequel il n’avait pourtant pas hésité de s’élancer au mépris d’avoir pleine conscience de l’inutilité de cet effort, qu’il avait exécuté sans se douter que ce n’était que pour demeurer, par la suite, figé sur place, impuissant et vaincu, observant vaguement l’inévitable approche de la fin, qui ne s’était pas fait prier plus longuement …

Razul avait patiemment attendu que son ami fende le silence qui s’était installé entre eux et qu’il ne s’aventurait plus à troubler depuis que le sourire de Sharkey s’était dissipé.

Il n’y avait rien qu’il ne souhaitât plus fermement que de trouver le moyen de chasser l’égarement et l’abandon auquels s’était rendu ce regard qui continuait à fuir le sien, dont l’expression le perturbait et saupoudrait de craintes dont il ne connaissait pas la raison. Certes, il savait fort bien qu’à l’époque où ils avaient travaillé ensemble en Égypte sous ses ordres, Sharkey avait eu un faible pour le boss, qu’il n’avait pas vu s’éteindre, ni même vaciller d’ailleurs – et qu’il avait même espéré qui puisse aboutir quelque part puisqu’il lui avait semblé que le patron avait vu en lui quelque chose d’où lui était venue la claire préférence qu’il avait pour Sharkey face à tous les autres membres de l’équipe qu’il dirigeait –, or il ignorait tout à fait comment cette jeune et timide flamme avait réussi à mûrir, à évoluer de telle manière qu’elle avait été capable de détruire complètement, de bouleverser à tel point, de ravager si parfaitement son ami jusqu’à le laisser gisant dans l’agonie comme les ruines de l’homme qu’il avait jadis été.

-Sa voix … – au bout de quelques longs instants muets, il avait finalement laissé les mots repartir, et Razul n’avait pas eu besoin qu’il lui dise à qui appartenait la voix pour le deviner.

-… Je continue à entendre sa voix, comme un fantôme dans ma tête … Je ne parviens pas à la chasser, à l’oublier … – puis avec un sourire angoissé, les yeux brillants d’une lueur qui arracha à Razul un frisson alors qu’il essayait de la définir – sans succès hélas –, il le dévisagea enfin. Si tu veux mon avis, je crois que j’ai commencé à perdre la raison! ...

Après l’instant de sursaut qu’il avait pris à digérer cette inquiétante confession, aussi délicatement qu’il le pouvait, mais d’un ton ferme et imposant qui ne demandait que pour toute réponse la crue vérité, sinon pour qu’il l’entende au moins pour que celui qui devait la révéler la reconnaisse en silence, Razul l’avait gravement – avec une gravité qui lui était complètement atypique et nouvelle – interrogé:

-Tu ne parviens pas à l’oublier ou tu ne veux pas l’oublier? ...

-J’ai essayé! … J’ai vraiment essayé … je l’ai répété sans cesse … Je me suis efforcé d’accepter qu’il … qu’il avait disparu … mais en vain! je n’y arrive tout simplement pas! Ce n’est pas possible! – si l’agonie que chaque mot portait s’abattait comme une mélodie monocorde de coups de hache sur le coeur de Razul, qui s’effilochait peu à peu en geignant, lui était à peine supportable, la brume liquide qui menaçait dangereusement de troubler l’azur limpide des yeux de son ami l’avait fait céder et il était certain que, si jamais Sharkey laissait échapper une larme, ne fut-ce que la plus discrète, la plus petite, la seule et unique, il se changerait en fontaine et verserait à sa place toutes les restantes qu’il avait gardé, aussi facilement que si son coeur avait été – plutôt qu’une lourde éponge saturée et déjà tellement chargée d’eau qu’on avait autant de mal à la soulever qu’à la tordre pour la soulager, ce qui ne soulagerait d’ailleurs absolument rien, et qui était justement le cas de Sharkey – un bol, pas bien grand, déjà plein d’eau jusqu’à ras bord et, qu’ayant continué à tenter en vain de remplir un peu plus, au lieu de déborder gentiment, se serait brusquement renversé et aurait vidé son contenu comme une chute d’eau inépuisable.

Suite à ce bref moment d’exaltation, Sharkey était retombé dans un désespoir amer, et s’était, à mi-voix, lancé dans un monologue découragé, débridé, effervescent, que Razul assistait sans un mot, sans oser interrompre.

-Pourquoi diable cette blessure ne veut-elle pas se refermer? ... – il craignait d’en savoir la réponse, hélas, il craignait aussi qu’elle ne fut trop absurde… tant de plaies avaient inutilement cicatrisé et, cependant, celle-là, la seule qui aurait vraiment compté d’oublier, persistait: si seulement c’eût été l’inverse! ...

-Cette damné douleur ... Pourquoi est-elle si aiguë? ... – pourquoi ne sentait-il pas cette douleur lui tourmenter physiquement les membres, les déchirer impitoyablement, si elle était aussi terrible? pourquoi insistait-elle donc ainsi alors qu’elle ne résultait d’aucune cause ordinaire, et ne semblait, justement à cause de cela, que trop – et franchement plus que les autres – réelle …

-L’explosion … – les idées et les mots lui arrivaient, les uns après les autres, déjà construits, prêts: il n’avait qu’à les laisser sortir. C’était comme si ça ne datait que d’hier … mais ça semble un si vieux souvenir déjà, comme si des siècles étaient passés depuis … sans réussir à l’effacer!

Il ne s’était attardé que pour une brève pause, avant de soupirer avec une lourde mélancolie:

-Il y a tant de choses que le temps n’arrive pas à effacer …

-J’aurais fait n’importe quoi pour lui, Razul. – s’était-il à nouveau élancé sans attendre, et Razul n’avait pas pris la peine de dissimuler le petit sourire entendu, mais aussi profondément attristé, qui acquiesçait en silence «Je sais, vraiment n’importe quoi …» tandis qu’il se souvenait du jour où Sharkey l’avait quitté pour tenter – en vain, selon lui – de retrouver le patron, tout juste parce que son absence l’avait inquiété! alors que ce n’était que la première fois qu’il travaillait pour lui, et cette irréprochable loyauté qui avait, depuis le début, intrigué Razul, lui semblait à présent plus sûre, d’une consistance plus mûre et aux contours plus définis. – Toutes ces années … Nous avons traversé toutes ces dernières années presque …

-… presque la main dans la main. – Razul n’avait pas eu besoin que son ami finisse la phrase qu’il avait suspendu pour comprendre comment elle devrait s’achever, et y avait placé lui-même le point avec un autre sourire discret et délicat de complicité.

Sharkey n’avait pas voulu acquiescer parce qu’il n’y avait là que sa perspective, qui incluait réduire à un rien bien insignifiant la distance que le boss dressait entre les autres et le donjon lointain et réservé où il s’enfermait puisqu’il lui avait pourtant permis de le rejoindre dans chacune des affaires dont il s’était mêlé depuis leur rencontre, et avait fini par faire de lui son lieutenant. Il avait donc simplement rendu à son ami un sourire qui feignait de censurer amicalement les mots alors qu’il leurs reprochait tout juste d’avoir touché la vérité.

-Même s’il est parti … – s’avançait enfin Sharkey, une dernière fois. Je continue à lui appartenir entièrement, à lui seul … – puis il concluait avec une ferme détermination dont les pointes se froissaient tristement pour promettre d’une intonation grave, passionnée et dévastée à Razul et à l’univers entier – qui était un autre que le sien parce que celui-là avait été annihilé à l’instant même où il avait perdu Olrik … – Je lui appartiendrai toujours …

Cette fin lui semblait tout de même triste, comme l’une d’un de ces roman de passions condamnées qui brûlent jusqu’au tragique dénouement qu’il avait lu, et il avait vainement souhaité que quelque miracle attendrisse celui-là. Les dernières paroles de son ami avaient beau être douloureuses, elles ne semblaient plus absolument désespérées, ni déconcertées, et cela lui paraissait un assez bon signe, peut-être un début promettant s’il avait, en effet, commencé d’accepter les faits tels qu’ils étaient, aussi désagréables fussent-ils.

Interrompant la pause qu’ils avaient laissé s’installer, qui n’était pas forcément maussade, mais s’était allongée pendant des intants qui avaient semblé de longues minutes, les mains de Razul avaient quitté le visage de Sharkey pour venir se poser sur ses épaules – et heureusement que Razul avait été soigneux, parce que si, au contaire, il avait laissé tomber ses mains pour le saisir fermement par les épaules, son ami aurait, fort probablement, dû lui avouer l’existence d’une autre des cicatrices qui dataient de l’explosion, qui était semblable à celle qui le défigurait, mais, malheureusement, plus profonde et encore rudement douloureuse : celle de l’épaule droite, qui avait été complètement traversée par des fragments métalliques, alors qu’en l’y comparant son visage avait eu la chance de ne subir qu’une égratignure, et qu’il avait tout de même eu de la chance d’avoir pour sa plus grave, mais dont il avait dû s’occuper sans assistance pour retirer les éclats métalliques qui ne l’avaient pas traversé et y étaient restés plantés, comme – ne l’ayant pourtant jamais fait lui-même –, il avait déjà vu faire pendant la guerre et avait, aussi adroitement que possible, imité, ce qui faisait que son aspect était fort plus déplaisant que celui de celle qui lui fendait le visage; bref, le soin de Razul lui avait permis d’étouffer son gémissement sous un pâle sourire un peu forcé – et il avait, sans vouloir brusquer les choses, commencé :

-Sincèrement, je ne parviens pas vraiment à imaginer ce que tu ressens … – d’habitude, quelqu’un à sa place aurait plutôt dit : «J’imagine comment tu dois te sentir …», semblable ou équivalent, comme pour montrer à l’autre personne, encore qu’étant faux, qu’elle n’est pas seule et incomprise dans sa douleur, et que celle-ci n’est pas méconnue, or Razul n’avait jamais senti de douleur similaire pour tenter de composer celle de Sharkey en partant de ses souvenirs et, peu importe le combien il s’efforçait d’y arriver, il ne parvenait pas même pâlement à s’approcher d’un schéma mental qui eût pu l’aider à se figurer ce que son ami éprouvait, après avoir longuement essayé de le reconstruire à travers les émotions qu’il avait exprimé et de ce qui lui semblait devoir être devenu la relation de Sharkey avec le patron – quoique, de celle-ci, il ne savait pas plus que ce qu’il avait cru comprendre que son ami ressentait à l’égard du colonel – et dire quelque chose qui ne fut pas la vérité ne lui avait pas même traversé l’esprit. – Mais, crois-moi, ça ne te fait pas le moindre bien de t’accrocher ainsi au passé … C’est fait! c’est fini … à présent, personne ne peut plus rien y faire pour le changer! Il faut que tu le laisses partir, sa place n’est plus ici … sa place n’est plus maintenant. – il ne voulait pas sembler froid ou insensible, d’abord parce qu’il ne l’était pas, mais voir son ami aussi solidement accroché à ce passé funèbre qui le torturait, l’exaspérait, et tandis qu’il parlait, son regard inquiet s’était fixé dans les yeux de Sharkey avec insistance. – … Je sais que c’est difficile, mais il faut que tu tournes la page et que tu suives en avant!

-Je sais … – soupira Sharkey. Je sais, tu as raison, mais …

-… C’est plus simple à dire qu’à faire, je sais. Ça l’est trop souvent … – accorda son ami avant d’ajouter en illuminant son visage avec un sourire tendre et franc. Cependant, c’est pour ça aussi que je serai là pour te soutenir … Aussi longtemps que tu le souhaiteras, je serai là pour toi. Sache que tu pourras toujours compter sur moi!

Sharkey lui rendit le sourire, touché et reconnaissant, puis l’étreignit une dernière fois solidement pendant qu’il lui glissait à l’oreille quelques mots émus.

-Merci, Razul. Tu es très aimable. – remercia-t’il chaudement avant de le lâcher pour reculer d’un pas en ajoutant avec un peu d’embarras – Désolé de m’être écroulé aussi bêtement.

-Allons! je t’en prie, ne dis pas de sottises! Personne n’est de marbre! Plutôt ça que te laisser continuer à tout garder là-dedans à s’accumuler en ébullition comme dans un autocuiseur. Si je suis ton ami c’est aussi pour être présent quand tu en as besoin, tu sais! – s’indigna Razul, et Sharkey n’avait pu que lui tendre un nouveau sourire reconnaissant tandis qu’il lui donnait une claque amicale sur l’épaule.

Puis, comme le sujet semblait temporairement clos, Sharkey proposa :

-Et si nous allions prendre un verre? Je finirai bien cette après-midi avec une bonne bière! Et puis tu dois avoir des tas de choses à raconter, il me semble …

En effet, l’idée était bonne, sans compter que, après tant d’années sans nouvelles, chacun était impatient de savoir ce que l’autre était devenu.

Alors, tandis qu’il guidait son ami à travers les rues de cette ville qui lui était encore inconnue, Razul lui avait soigneusement demandé, tout en s’efforçant de taire l’amalgame d’inquiétude et d’espoir qui se cachait derrière la question :

-Que comptes-tu faire à présent?

Sharkey haussa vaguement les épaules. La question était prévisible, et, en vérité, il s’y attendait puisqu’il était aussi déjà tellement épuisé de se la poser lui-même sans n’obtenir qu’une seule et unique réponse.

Que fait-on quand on perd ce que l’on avait de plus cher, ce à quoi on avait jusque là dédié notre vie? Que fait-on quand nos rêves et notre avenir s’imobilisent à jamais sur un instant du passé d’où dorénavant ils ne sortiront plus, cet instant où l’on a échoué? … Il n’avait plus nulle part où aller depuis qu’il avait perdu le monde qu’il croyait connaître, puisqu’aucun ne semblait exister au delà de celui-là, qu’une ombre, vaste, large, hostile et inconnue… une ombre imprévisible, et une toute petite lumière, joviale et accueillante, qui éclairait sans réchauffer, mais brillait là, dans l’ombre, affectueusement à ses côtés …

-Si tu veux que je te le dise sincèrement, – finit-il par avouer – je n’en sais rien …

-Tu peux rester … – suggéra joyeusement Razul, plein d’espoir, quoiqu’encore nerveux à l’idée contrariante de laisser son ami seul si celui-ci rejetait la suggestion, sans savoir comment ou si il affronterait son dégout.

La simplicité naturelle de la phrase avait arraché à Sharkey un sourire: c’était comme si Razul – cette toute petite lumière – avait essayé de lui chuchoter doucement «Recommence, si tu veux – parce que tu peux le faire … Sans trop de hâte, et lorsque s’apaiseront tes angoisses …».

-Pourquoi pas … ? – et comme la réponse s’appliquait autant à l’une qu’à l’autre, autant à la phrase qu’il avait écouté qu’à celle qu’il lui avait semblé deviner, et en envisageant sérieusement les possibilités il y avait à l’avance donné son accord, les deux suggestions semblaient approuvées, au grand contentement de Razul.

Puis, tandis qu’ils partaient, insoucieux, se trouver un endroit où causer plus tranquillement, Razul n’avait pu s’empêcher de relancer la conversation.

-Te souviens-tu du jour où l’on s’est quitté, il y a environ sept ans? [4] – à ses côtés, Sharkey lui avait dirigé un bref geste affirmatif qui l’avait prié de poursuivre. Tu étais alors parti à la recherche du patron … Juste par curiosité, comment l’as-tu retrouvé?

-C’est le boss qui m’a retrouvé … – confessa son ami. C’est lui qui me retrouvait à chaque fois … Mais c’est une longue histoire … – écourta-t’il avec le sourire de qui s’excuse d’avoir tant à raconter alors qu’il ne sait pas si les autres sont intéressés à l’écouter.

-Bah! Nous avons le temps! …

 

[1] – cet épisode – de la pure invention, parce que l’auteur (si ma mémoire est bonne) n’a fait aucune référence à ce qui s’était alors produit – viendrait à la suite de l’aventure: «Le mystère de la Grande Pyrâmide», à la fin de laquelle ils se sont fait arrêter par la police
[2] – voir «L’affaire du collier»
[3] – la collision entre l’hélicoptère et le «Samurai», dans «Les trois formules du professeur Sato»
[4] - selon la frise chronologique que j’ai imaginé, l’aventure «Le mystère de la Grande Pyrâmide» se déroulerait en 1951 tandis que celle «Les trois formules du professeur Sato» se passerait vers 1958 (bien que ça puisse peut-être sembler un peu court …)

 

(Note : Une partie du monologue de Sharkey est inspirée du refrain de la musique «My immortal», de Evanescence, tandis que les mots que la suggestion de Razul pour qu’il reste «avait essayé de lui chuchoter doucement» sont fortement basés sur un poème.)

Chapter Text

Il faut, parfois, commencer par échouer avant de réussir …

 

Depuis quelques années déjà, Razul dévorait avidement romans, feuilletons et poésies comme un cerf-volant lancé au hasard, un peu maladroitement, dans un souffle d’espoir en quête de cette terre vierge et lointaine que lui promettait son anxieuse lecture: un amour tendre et passionné qui naîtrait d’une première rencontre de regards, inespérément, d’un premier échange de mots, pour durer, s’étendre, illuminer toute une vie, utopie qu’il ne cherchait pas à trouver lui-même, mais se plaisait à croiser dans la lecture.

Jamais il n’avait pensé avoir une petite tendance à s’éprendre sans raison, un peu comme par hasard, avec une facilité presque absurde … Il avait, d’ailleurs, vécu presque trente ans sans n’être jamais tombé amoureux, sans n’avoir jamais eu à se soucier, sans ne s’être jamais même douté de ce qu’était que l’amour, presque trente ans sans n’avoir jamais connu quelqu’un capable de susciter en lui le moindre éveil, même s’il n’était que transitoire, et encore qu’illusoire, d’émotions moins innocentes. Puis, sans ne l’avoir jamais souhaité ou espéré, il s’était subitement épris – pas une mais deux fois ! deux fois en deux jours consécutifs, alors que, pendant presque trente ans, l’amour l’avait épargné à son étreinte. Il en avait été bouleversé et, pourtant, il lui avait soudain semblé que, quoique jamais auparavant il ne fût tombé éperdument amoureux, longtemps il avait voulu l’être …

Hélas, les seuls épisodes de passion auxquels il avait été soumis, les seules fois où la fortune avait semblé lui offrir un sourire, les minces instants où quelque fort sentiment de ce genre l’avait subitement secoué, l’avait frappé à plein fouet au visage, avait violemment enivré ses sens pour les faire vibrer avec plus d’ardeur, l’avait aveuglé sous une fougue insensée, avaient été brefs, spontanés, brutaux, de soudains épisodes catastrophiques qui auraient jailli d’un bond de fauve du fond d’on ne sait quel abîme pour s’abattre sur lui tel un déluge que quelqu’un se serait souvenu de convoquer. Ce n’avaient, en somme, qu’été de simples mirages venus lui insinuer la possibilité d’un bonheur accessible qui ne le lui serait jamais, raillant aussi gaiement de sa joie ingénue que de sa déception pressentie, de vagues moments-éclair, rapides, confus, tonnants, qui n’avaient vu nulle part terre ferme et avaient sombré, naufragés rendus à la détresse, qui n’avaient pas eu le temps de fleurir et s’étaient vite effeuillés, illusions amèrement brisées par la réalité et les circonstances.

 

Sa première expérience l’avait bouleversé : le coup de foudre avait été complètement inattendu, troublant comme un orage imprévu qui éclaterait sans appel, sans le moindre avertissement, déchirerait le ciel d’un coup adroit et en abandonnerait les débris gisants à l’indifférence du vent.

Il s’était épris au premier regard, le premier mot l’en avait convaincu … mais il était jeune, inexpérimenté et téméraire, et il avait tôt réussi à tout gâcher en faisant imprudemment le malin.

À cette époque, il n’était encore qu’un petit espion, sans grande importance, chargé de circuler de ville en ville dans la région, identifier et surveiller qui serait suspect de pratiquer de la résistance clandestine à l’envahisseur et être attentif à de possibles signes de révolte, enfin, espionner ses contemporains – oreilles que les murs n’ont pas – et informer ses supérieurs de leurs activités, qui viendraient alors prévenir les évènements indésirables, pulvériser les espoirs en même temps que les nids de résistance comme s’ils fussent nids de guêpes, animaux enragés qu’on abat sur place – gare à l’efficience, trop d’erreurs se commettent quand on sous-estime l’ennemi, on lance contre le ciel la première goutte d’eau, presque innocemment, et le voilà qui nous renvoie une averse, l’ingrat. Bref, il allait et venait comme nomade, parcourait de long en large la région que par force de l’habitude il connaissait déjà mieux que lui-même, rendait toutes les semaines son rapport habituel … un simple espion sans importance, à la solde de l’Empire Jaune pour des raisons connues de lui seul, à cette époque-là établit à Turbat en tant qu’homme du nouveau Wazir, jusqu’à nouvel ordre.

Et c’était dans cette ville que, pour la première fois, les fils de leurs destins s’étaient maladroitement entrelacés, la première fois que leurs chemins trébuchaient, l’un sur l’autre, dans les mailles de la même aventure, et qui marquait le début de tant d’autres.

Ce jour-là, après une longue ronde dans la ville, déjà il avait regagné la pénombre de son logis pour cette fin de journée, faute de quoi surveiller pour aider le temps à s’écouler plus vite – ceux qui étaient catégoriquement rebelles n’offraient aucun signe d’agitation –, quand arriva subitement dans la ville une petite troupe de cavaliers, une caravane où s’avançait fièrement entre ses hommes le Djammadar de Wad, homme admiré et très respecté, formellement patriote résistant et hostile à l’occupation tyrannique, qu’il combattait activement, entouré de sa suite, dont son regard fit ressortir sans tarder trois éléments: le premier, qui chevauchait côte à côte avec le Djammadar de Wad, lui avait attiré l’attention parce que son costume le recouvrait si minucieusement, comme craignant de l’exposer, plus aux regards indiscrets d’espions, délateurs ou autres paires de lorgnons qui rendaient l’Empire Jaune plus redoutable qu’Argos, puisqu’il y aurait bien plus de cent yeux à son service, humbles et discrètes fenêtres que nul ne saurait démasquer, qui se pourraient incrustées dans les murs les plus sûrs, les plus solides, les plus fidèles, mais les voilà pourtant, habiles dissimulatrices qu’il n’y aurait aucun moyen de savoir ce qu’elles ont vu, déduit ou cru voir seulement, quoique égal résultat en advienne, bref, craignant ces regards naturels, presque sans méfiance, qui viendraient innocemment se poser sur lui plus que le soleil, encore qu’il fût haut et menaçant, qu’était évident à ses yeux expérients, fenêtres muettes encore derrière la fenêtre silencieuse d’où il guettait avec la dangereuse insistance de qui semble convaincu d’être à l’abri des regards de ceux qu’il observe ainsi – et probablement aussi aux yeux complices des passants, qui feignaient ne s’apercevoir de rien –, que cet homme cachait quelque chose … et qui semble cacher quelque chose ne peut être qu’objet de l’attention de qui a pour vie tout savoir de celle des autres, ne fût-ce qu’au service d’autrui, bien que traduisant plus fidèlement ses pensées d’alors on obtiendrait plutôt quelque chose comme : Attends un peu, je ne tarderai pas à savoir ce que tu caches. Plus vigoureuses et fortes raisons avait-il d’ailleurs pour se méfier puisque le tissu rouge vif qui recouvrait tout le personnage à l’exception d’une bande étroite au niveau des yeux en faisait trop brusquement ressortir un teint trop pâle …

Le deuxième des membres de la suite qui avaient attisé sa curiosité, qui suivait de près le Djammadar de Wad et le personnage soigneusement enveloppé dans sa cape rouge, l’avait surpris en se dénonçant, malgré la distance à laquelle il scrutait la scène, que son regard aigu compensait avec peu d’incertitude, un occidental déguisé en indigène, avec peu d’efficacité puisque que ce qui pouvait être vu de ses traits l’en accusait – mais enfin, s’il avait tant de confiance pour se montrer sans réticences, sans craindre de révéler ainsi son visage, peut-être n’était-ce rien de grave, personne d’important … Mais un étranger?, que viendrait-il faire à Turbat ? ... en pensant mieux, le costume donnait un certain arôme d’anonymat à ses traits, qui l’eut autrefois vu pourrait ne pas le reconnaître dans cette tenue et si loin de … d’où venait-il ?, précaution, encore une enquête à mener, si d’importance ou non, ce ne serait pas à lui de juger la valeur des informations, ce n’était pas sa fonction – lui il épiait, il surveillait, un point c’est tout!

L’homme qui fermait la troupe, franchissant le dernier avec modestie les murs qui rognaient la ville ne lui avait, son tour venu, pas éveillé de méfiances semblables aux deux autres personnages … non, tout au plus, ce seraient celles qu’il devait par égal aux autres membres de la suite du Djammadar de Wad, qu’il ne pouvait pas tous tenir sévèrement à l’oeil – quel déséquilibre pour un seul homme –, jusqu’à ce que fût prouvé qu’un tel ou un autre méritait une plus sévère surveillance, là alors, et seulement, serait son traitement privilégié par rapport à celui de ses compagnons.

Pour l’instant, il ne lui devrait rien de cela, ce qui lui avait attiré le regard presque par inadvertance, parole d’honneur, il ne le savait pas lui-même !... Après avoir filtré attentivement du regard la caravane, peut-être s’était-il attardé sur celui qui en refermait le défilé sans plus de raisons que celle qu’il était le dernier, personne ne le suivait, alors c’est lui qu’il contemplait de loin s’avancer pour rejoindre les autres, ou peut-être son allure, qui ne le distingait apparemment pas de ses compagnons, ni plus ni moins droit sur sa selle, la tête dressée et fière, le regard décidé, digne, grave … À quoi bon insister?, la mémoire ne lui en apporterait jamais la réponse, il ne serait que brumes lointaines aux traits mal définis qui lui avaient saisi le regard sans aucune raison concrète … En tirant un peu, en forçant presque, il croyait l’avoir déjà deviné – peu probablement vu, mais les mémoires, une fois gravées, n’avaient pas attendu avant de tenir pour entrevu le supposé seulement –, et, du fond des fragments inconsciemment reconstruits de ses précieux souvenirs, c’était au loin qu’il avait été persuadé d’avoir sous les yeux la première personne qu’il aurait, au mépris de toute convenance et contre toutes les conventions actuelles, osé décrire comme véritablement belle ! Or, seul la curiosité pouvait lui être permise par l’ombre de la distance qui les séparait, puis l’imagination et la crainte de perdre à jamais quelques détails qui commençaient à s’estomper avaient vite fait de composer agile et discrètement le reste du paysage.

Et de sa fenêtre proche, il était resté à observer avec une dangereuse insistance le Djammadar de Wad qui présentait les deux premiers personnages de sa suite qui avaient éveillé ses soupçons à son ami Zahan-Khan, réfractaire inflexible sur qui retombait la grande majorité de ses investigations et ses plus longues heures de service dans la ville, raison de plus pour serrer la surveillance sur ces deux-là … – Cette présentation particulière ne me dit rien qui vaille, qui sont-ils pour mériter ces attentions spéciales? Ah!, mais je le saurais bien, vous ne perdez rien pour attendre… Il ne manquerait pas de s’informer auprès de l’intendant de Zahan-Khan, felon qui avait, lui aussi, vendu ses services à l’Empire Jaune, qui lui procurerait, comme souvent arrivait, un moment pour se glisser à l’intérieur de la demeure afin de remplir sa sale besogne d’espion. Mais, tandis qu’il avait suivi avec intérêt la présentation des deux hommes, qui n’avait fait qu’accroître sa méfiance, il n’avait pas perdu un seul mouvement du restant de la suite – plus particulièrement de cet homme à qui son regard était irrésistiblement allé se raccrocher sans qu’il lui en ait donné formelle consigne –, qui s’était dirigée dans la cour de Zahan-Khan pour faire halte.

Et, pendant que se prolongeait l’échange de mots au seuil de la résidence, il était sorti, longeant discrètement la rue en faisant exprès de passer près des quatre hommes qui discutaient, ni trop loin pour que n’eussent pu lui échapper toutes leurs paroles ni trop près pour que ne semblât pas évidente son intention, tendant l’oreille pendant qu’il feignait de passer naturellement alors que, par office et obéissance à sa propre curiosité, il tremblait d’envie de connaître ce qui se disait, avant de s’éloigner, déçu de n’avoir pas eu la chance de saisir plus que des mots sans apparent intérêt. Poursuivant ses investigations, il avait pénétré hardiment dans la cour, sans oser, tout de même, beaucoup en dépasser l’entrée, risque de toute façon inutile puisqu’il avait vite repéré celui qu’il cherchait, tâche qu’il lui avait facilité en ne s’arrêtant qu’à deux mètres de lui.

L’homme était de dos tourné à l’entrée de la cour, et à lui, et tout ce que Razul pouvait voir de lui n’était que la peau d’un joli coloris basané, le brun sombre, vif et torride de sa nuque et de ses avant-bras découverts, légèrement frustré de ne pouvoir apercevoir son visage, mais encore loin de s’avouer vaincu pour si peu… Il n’avait pas dit son dernier mot.

Alors, bien que sachant qu’une fois qu’il aurait commencé il ne serait plus en mesure d’y renoncer, malgré l’inconscience qu’était plonger tête baissée vers l’inconnu, parfaitement désarmé et préparé seulement par ses antérieurs interrogatoires, encore sans s’être décidé ou convaincu si l’aborder avait été appel du devoir ou si seule sa curiosité avait guidé ses pas jusque là pour venir après s’excuser lâchement sous le nom du devoir, il s’était accoudé avec une désinvolture qu’il n’avait nullement besoin de feindre au muret de l’entrée et avait croisé machinalement la jambe droite devant la gauche, comme un passant qui se serait intéressé à cet inopiné débarquement et s’approcherait avec insouciance pour saluer un vieil ami, avant de prendre un air entendu au sourire un peu narquois pour lancer avec la naturalité de qui, sans secondes intentions, ne chercherait qu’à causer une provocation impertinente :

-… alors, on vient faire sa cour au nouveau Wazir, l’ami des Jaunes?

L’effet avait été immédiat. Déjà avant les derniers mots, le regard de l’homme, qui avait brusquement tourné la tête en entendant une voix s’élever derrière lui pour en dévisager le maître, était tombé sur le sien, juste avant de lui lancer avec impétuosité et hauteur, épicées d’une certaine acidité ouvertement employée, fatale et sans réticences, qu’il ne cherchait nitidement pas à dissimuler, mais plutôt à exposer glorieusement, bien qu’elle ne fût pas directement dirigée à son interlocuteur, qui avait, pourtant, intentionnellement assaisonné d’une certaine emphase les derniers mots en les prononçant innocemment pour voir quelle serait sa réaction:

-… quand nous irons voir ce traître, ce sera pour l’empaler!...

Peut-être l’avait-il mal jugé, ce qui, étant donnée la distance à laquelle il l’avait d’abord vu, serait tout à fait vraisemblable, ou peut-être, tout simplement, ne s’en était-il pas aperçu plus tôt: l’homme n’était pas seulement beau, il était magnifique! Et, comme s’il ne l’était pas déjà assez, la manière dont il s’était embrasé à peine s’achevaient les premiers mots de Razul l’avait rendu plus fascinant encore …

Si le retentissement clair de sa voix grave et profonde qui s’était élevé contre ces premiers mots peu amicaux, hostiles même, l’avait foudroyé et Razul avait admiré la désinvolture avec laquelle sa franchise avait imposé silence à la prudence, le regard sombre et profond, fulgurant, l’élégance de ses traits, la discrète graciosité avec laquelle avait été sculpté son visage, sûrement par quelque main divine, sa pétulance, ses manières directes et sincères, la façon intrépide et inespérée dont il s’était incendié en répondant à ses mots … tout et chaque détail avait fasciné Razul, qu’avait tôt émerveillé la vivacité de son caractère, qu’il avait d’ailleurs immédiatement trouvé légèrement … piquant.

Il n’avait pas fallu plus que l’éclat vif, grave, vaillant de son expression, sa belle face ovale encadrée par une dense brousse de barbe qui occultait ses contours sous une marée d’épis brun acajou, son regard perçant et ferme, plus intimidant qu’une lame, reluisant d’ardeur et de révolte, les quelques longues années d’expérience qu’il devait avoir de plus que lui, ces quelques paroles, qui, à peine prononcées, s’étaient spontanément changées en vers pour jouer à faire rimer impavide et indomptable … enfin, le peu de contact qui ne les avait pas encore brouillés avait suffi, et, depuis ce premier moment, ce premier échange fatal de regards, Razul s’était violemment épris.

Hélas, il était un homme – ils l’étaient tous les deux … Cependant, malgré la perspective défavorable sous laquelle étaient envisagées ce genre d’inclinations dans la religion qu’il suivait, il ne voyait pas vraiment d’inconvénient de s’éprendre de quelqu’un du même sexe – peut-être à l’exception d’une rejection forcément plus probable … Sincèrement, il n’avait jamais songé concrètement à l’amour auparavant : s’éprendre était donc une brusque surprise – qu’importait si pour un homme si pour une femme, la nouveauté du sentiment était la même, quoique le fait que cela soit infâme, intolérable, voire même un crime atroce et scandaleux, aux yeux des convenances ne le rendait que plus intéressant, ne le douait que d’un éclat plus merveilleux, rendait cette infraction délicieuse et ce secret qu’il ne pourrait, à présent, garder que pour lui seul, plus doux que la pâleur tiède d’une aurore limpide. Cette impertinence clandestine pourrait certainement sembler d’une irrévérence impardonnable à ses concitoyens, mais peut-être faudra-t-il aussi ajouter qu’il n’était pas exactement le genre de personnes qui prenait tout à la lettre avec rigueur et jusqu’au moindre détail et que, d’ailleurs, – quoique sans encore s’abandonner à l’agnosticisme vers lequel il penchait déjà mais où il ne finirait par tomber que plus tard – sa foi ne tenait qu’à un fil déjà indolent qui s’était si subtilement banalisé et vidé de profondeur qu’il n’était plus que quelques mots gravés dans l’esprit sans raison valable.

Jeune, imprudent, et, quelques fois – en y repensant –, incorrigiblement écervelé, il n’avait pas attendu pour essayer de brusquer les choses, et si sa tête l’avait mis en garde, une fois son coeur perdu, elle ne lui disait plus rien d’intelligible puisque les codes indéchiffrable, mystérieuses charades, qu’elle envoyait, affolée, étaient reçus par un revêtement imperméable, qui faisait la sourde oreille, contre lequel ils allaient s’écraser sans apparat.

Il s’était joyeusement précipité, bien que pourvu du peu de ménagement qu’un inconscient transporte naturellement avec lui, craignant tout de même de se condamner irrémédiablement si jamais l’autre n’était pas de la même opinion.

-Hé! – répliqua-t-il avec autant de surprise que de satisfaction, ravi de l’explosion inattendue qu’avait occasionné l’étincelle qu’il avait hasardé. L’ami, tu as la langue bien prompte, il me semble … – et son intervention aurait pu en rester par là, suspendue comme gardienne du sens secret de ce risque au sort indéfini qu’il avait pris, valsant dangereusement entre une provocation et un commentaire ingénu que le ton de son sourire insolent trahissait, cependant, le soudain appétit de conversation l’avait emporté et il brûlait d’envie d’ajouter quelque chose, d’accentuer l’ambiguïté des mots et des intentions, qu’il avait trouvé trop discrète mais n’osait pas lever complètement sous peine de n’avoir plus où se replier au cas où ça tournerait mal pour lui.

Ce fut la première phrase qui lui vint à l’esprit qui vit le jour sans se soumettre à l’examen de la raison – où elle aurait probablement échoué – telle était la hâte.

-Prends bien garde qu’on ne te la coupe! …

La remarque était réaliste, un peu naïve aussi – témérairement exempte de la discrétion qui lui était exigée et digne du débutant que, depuis le temps qu’il épiait pour l’Empire Jaune, il ne devrait plus être … – , et, bien que partie sans songer une fois seulement aux conséquences, n’était qu’un avertissement irréfléchi et sans malice, qui recommandait prudence face à la situation puisque telle déclaration, une fois tombée dans les mauvaises oreilles, ne serait pas moins qu’ajuster sur soi-même la direction d’un tir fatal. Il ne s’attendait pas que cette petite provocation insoucieuse eût pu paraître hostile au point de voir le visage de l’autre homme se raidir violemment et durcir jusqu’à se transformer en un masque de colère aux traits crispés, une éruption volcanique incarnée.

-Hein? … Quoi? … Des menaces! … – et son regard sévère de défi n’était plus qu’une flamme menaçante. Allons, chien, dehors! Ou, par Allah, je vais faire entrer ta longueur dans ta largeur! ...

Encore que, d’ordinaire, ses investigations fussent menées avec plus de tact, jamais il n’avait connu une réaction aussi saillante et fit un pas hésitant en arrière. Mais déjà l’homme revenait impétueusement, avançant d’un pas brusque dans sa direction, les poings fermés, prêt à se battre.

-Hors d’ici!!!

Convaincu autant par son ton impérieux et sans reproches que par son poing droit déjà levé – qu’un autre homme, qui n’avait jusque là qu’assisté, avait accouru pour arrêter, ou seulement feindre de retenir –, il s’était empressé de «s’éloigner sans mot dire» tout en regrettant amèrement la bonne idée qu’il avait eu, déconcerté, alors que, dans son dos, il entendait le deuxième homme – un homme de Zahan-Khan, sans doute – dire au premier :

-Laisse-le, ami, c’est un bezendjas, un homme du nouveau Wazir … – avant d’ajouter avec un certain mépris – On dit qu’il espionne pour les jaunes …

Malheur! après cela, ce serait – à coup sûr – sans espoir, il le haïrait plus encore! ...

Il s’en allait en silence, sans oser se retourner, ramassant, maussade et découragé, les débris de son coeur si brutalement piétinés – par sa faute, et il le reconnaissait non sans chagrin : il ne pouvait pas, il n’arrivait pas à lui en vouloir, à cet homme, de l’avoir traité aussi rudement, il ne pouvait cesser de l’admirer, de revoir devant ses yeux son image majestueuse et confiante, irréductible …

Ya Salam! voilà quelqu’un qui vaudrait mieux avoir pour ami plutôt que pour ennemi! et en étant un militaire au service de l’Empire, alors, mieux vaudrait encore prier pour demeurer hors de sa portée! Quel caractère! … Quelle véhémence ! …

Pour l’épargner à la torture de penser encore à cet échec, son esprit s’était occupé à essayer d’imaginer la matérialisation de la menace, mais en vain : son imagination avait beau plier, déplier, aplatir et disloquer son corps sans que l’exercice mental ne parvienne à trouver la solution à ce problème, image pittoresque qui lui échappait sans cesse et lui paraissait toujours aussi lointaine après chaque nouvelle tentative d’approche, à laquelle il avait enfin fini par renoncer, vaincu, déçu de ne pas en connaître le sens pratique et attribuant son renoncement à la théorique impossibilité de l’action.

L’insuccès ne le démotivait pourtant guère et il ne trouvait cet homme qu’encore plus intéressant : comment une telle menace pouvait-elle être aussi spontanément lancée ? lui-même ne se serait pas souvenu d’en inventer une aussi originale, se disait-il tandis qu’il se la répétait mentalement en souriant, distrait.

Méditatif, absorbé dans ses réflexions, il s’était à peine aperçu de la bruyante arrivée d’une voiture de la police militaire jaune, qui «faisait retentir la place de son appel strident», occupé à contempler mélancoliquement l’aboutissement de son investigation : que savait-il de plus? … tout simplement qu’il y avait des résistants radicaux – radicalement impressionants, aussi … en somme, rien! Il ne savait même pas le nom de l’homme, il n’était même pas certain de le revoir, il demeurait encore une silhouette anonyme – qu’il ne cesserait d’être que bien plus tard …

Mais, alors qu’il débouchait sur la place, il avait aperçu un homme de la police militaire remonter dans la voiture, qui avait aussitôt démarré, tandis qu’une foule s’était agglomérée devant le mur de la résidence pour commenter l’affiche qui venait d’y être apposée, un avis de recherche de deux hommes, deux étrangers, occidentaux, anglais, et, dissimulé au coin de la rue, son regard s’était vivement raccroché aux deux personnages de la suite du Djammadar de Wad, qui s’étaient attardés à l’entrée, juste à temps de les voir s’incliner l’un vers l’autre pour murmurer quelque commentaire qui se devait de rester entre eux et se rapportait clairement à l’affiche, qu’ils ne lâchaient pas des yeux méfiants dont ils la défiaient, avant de s’empresser de gagner l’ombre de la demeure.

Les peu de mots qu’il avait saisi de ce bref échange lors de son passage étaient curieux, décisifs, couronnés par le fait qu’ils soient, tous les deux, bel et bien occidentaux comme il avait pu le constater, et, maintenant que certaines pièces semblaient en parfaite harmonie et n’attendre que de s’emboîter, il n’était qu’encouragé à resserrer sa surveillance pour en avoir le coeur net …

Malgré sa mauvaise fortune au premier coup – louée soit la miséricordieuse ignorance qui, ayant eu pitié de sa malchance, lui avait soigneusement voilé toute son amplitude en évitant qu’il s’aperçoive que cet homme, ce résistant de qui il s’était épris, l’avait vu se sauver de la demeure de Zahan-Khan et s’apprêter à quitter la ville au triple galop pour les trahir en signalant aux jaunes la présence des deux anglais qu’ils recherchaient, préservant ainsi intacts ces quelques espoirs illusoires qu’il garderait jusqu’à leur prochaine rencontre, et de celle-ci jusqu’à l’heure venue de s’effeuiller enfin –, la deuxième expérience n’avait été guère plus encourageante …

Tout autant inespérée, celle-ci avait choisi de fleurir le jour suivant, au sein de la révolte des habitants de Turbat à l’annonce de la mort de Zahan-Khan, assassiné par les jaunes, qu’il avait, lui-même, conduit dans la résidence du réfractaire, jusqu’à la chambre qui devait être – qui avait été – occupée par les deux anglais, et qu’ils avaient retrouvé vide.

Il ne savait pas vraiment comment, par quel miracle, il était parvenu à se glisser hors de la demeure, qui avait tôt fait de se remplir de coups de feu, qui étaient allés s’étendre jusqu’à la rue, mais, une fois dehors, il s’était empressé de filer «en toute hâte par les ruelles désertes en direction de la porte de la cité». Toutefois, ayant aperçu, juste au-dessus de sa tête, «les anglais qui se sauvaient par les toits», et puisque c’était commencé, puisqu’il avait accepté son rôle de dénonciateur vil et servile, et la possibilité de renoncer à s’y mêler encore plus profondémment n’était même plus venue lui tenter l’esprit, il «s’était élancé vers a porte de la ville, où veillait un piquet de garde», afin de donner l’alerte.

Et c’était alors qu’il essayait de se faire entendre par les militaires, qui ne le prenaient pas au sérieux et tentaient vainement de le chasser, croyant à un stratagème grossier, piège, tentative d’attirer leur attention et de les distraire ou quelque tour semblable – et quel mépris, celui que leurs manières brusques n’avaient pas la moindre intention de dissimuler, les ingrats! – au point où le chef du poste, impatient et incrédule – ignorant complètement les informations que Razul ne parvenait pas à livrer grâce aux interruptions auxquelles il le forçait –, indigné à l’égard de son insistance, avait ordonné son arrestation, que ses hommes s’apprêtaient à exécuter, qu’avait pénétré dans la ville une automobile d’où s’était élèvée avec puissance une voix impérieuse et autoritaire au-dessus de leur dispute, devenue insignifiante à ses pieds.

-Holà! Que se passe-t-il ici? … Que veut cet homme?

À cette dernière phrase, si simple, sans un seul vestige du mépris qu’il trouvait dans celles que les hommes de la police militaire jaune lui adressaient, qui surgissait comme un esprit illuminé entre ceux de barbares, le regard ravivé de Razul était remonté jusqu’au visage de l’homme qui avait parlé et se tenait debout dans la voiture pour s’étonner de trouver un homme blanc. Et bien que sans ne l’avoir jamais rencontré auparavant, n’ayant qu’entendu parler de lui, il avait immédiatement su à qui il avait à faire … cet air sévère et condescendant, sa tournure imposante, grave … s’il ne connaissait pas la situation, il aurait cru se trouver alors en présence de l’Empereur lui-même !, et celui-ci, même en faisant sa plus pompeuse apparition, n’aurait pas pu égaler la splendeur avec lequel le colonel Olrik avait, à ses yeux, exécuté cette entrée si naturelle, ni même éveiller un respect aussi profond que l’avait, sans le vouloir, réussi cet homme. Et sans doute le charme et l’indéniable beauté, que la froideur de l’uniforme militaire dissimulait mal, n’avaient pas été des facteurs étrangers à ce qui, de cet homme, l’avait si vivement impressionné …

Après que les militaires aient tellement déconsidéré ses avertissements, cet homme avait surgi tout à coup de nulle part, supérieur à leurs méfiances inutiles, pour lui offrir l’opportunité de parler enfin librement ; alors, resté interdit juste l’instant que son coeur avait pris à manquer un battement avant de se reprendre précipitamment, il «s’était élancé vers la voiture» pour lui implorer presque de l’écouter, de ne pas être comme les autres, mais l’avait trouvé impatient d’apprendre les nouvelles qu’il apportait, prêt à ainsi le soulager de ce poids qu’elles étaient, et, pour la première fois, il avait eu l’impression que quelqu’un écoutait attentivement ses mots, qu’il ne parlait pas en vain pour qui l’écoutait comme l’on fait avec bienveillance un petit sacrifice de temps; pour une fois, il avait senti que, plus que dire quelque chose qui valait la peine d’être dit – puisque ses paroles étaient d’habitude moins bienvenues que le silence qui les avait précédé et les suivrait – il le révélait à quelqu’un à qui il valait la peine de le confier.

Mais l’épisode avait peu duré, juste le temps que Razul résume à l’essentiel ce qu’il savait pour mettre le colonel «au courant des évènements», juste le temps que leurs regards s’enlacent fermement un moment, avant que celui-ci ne se retourne brusquement vers ses hommes, qui revenaient avec la nouvelle alarmante que «la ville était en pleine révolte», pour laisser éclater sur eux sa fureur.

Cependant, comme si elle s’etait compati de son sort, la providence n’avait pas semblé concéder à ce qu’on l’oublie aussi vite et lui avait dicté un nouveau rôle digne du premier plan.

-Oh ! – s’était-il écrié avant d’ajouter d’affilée – … Seigneur colonel, voyez là-bas !!! … – tandis que, hors de la ville, trois cavaliers semblaient s’éloigner hâtivement dans la direction opposée, «fuir à bride abattue vers le désert» ; pourtant, s’il avait été immédiatement persuadé que deux d’eux étaient les anglais, qui étaient parvenus à quitter la ville par les toits, pas une seule fois il ne s’était alors imaginé que l’homme qui les accompagnait, qui les avait sans doute attendu avec les montures pour qu’ils se sauvent sans pertes de temps, pouvait être celui de la veille – en ce moment, il aurait pu être n’importe qui et peu importait, depuis un des membres de la suite du Djammadar de Wad à un homme de Zahan-Khan ou un guide que les rebelles auraient contacté en son absence …

À ses mots, le colonel avait immédiatement suspendu ses réprimandes pour détourner son attention vers l’endroit indiqué et, devinant la suite, s’était empressé d’ouvrir la chasse.

Les minutes suivantes avaient fait voler en éclats ce calme illusoire, et si, affolé et désarmé au milieu des tirs qui paraissaient surgir et éclater de toute part, terrifié tandis qu’il attendait de voir s’annoncer son tour de tomber, il avait commencé à s’en vouloir d’avoir averti les militaires, seul et unique responsable qui aurait pu éviter cette hécatombe et tremblait à présent face aux conséquences, l’ordre inespéré du colonel qu’il soit emmené comme guide l’avait brusquement secoué comme une réprobation qui lui ordonnait de se reprendre.

-Moi ? – mais le ton avait trop vite trahi la panique angoissée qu’il ne savait plus cacher et le soulagement qu’était l’obligation de se retirer : il allait enfin pouvoir sortir de là !, fuir les rafales de détonations ininterrompues et la vue de corps tombants ou tombés, au sable jonché de cadavres, à ce triste spectacle qui semait du sang et cueillait des vies, par sa faute …

Ayant pris place à côté du conducteur pour le voyage, et comme, après la fuite de la ville, ses services en qualité de guide n’étaient pas immédiatement nécessaires, puisqu’il n’y avait qu’à suivre la piste que les cavaliers avaient emprunté, et comme personne ne lui adressait la parole et que l’on attendait pas non plus de lui d’avoir l’audace de se mettre à bavarder – ce qu’il n’aurait, de tout façon, pas osé –, Razul s’était isolé, glacé sur son siège, se hasardant à peine à respirer, et ceci avec prudence, comme s’il craignait d’être trop bruyant, tête basse et regard oublié sur un point quelconque dont le sens s’était entretemps dissipé.

Il pensait à nouveau au massacre, qu’ils avaient eu la chance, sinon le privilège, de quitter en vie, entendait encore l’écho lointain des tirs qui résonnaient en sourdine dans sa tête, revoyait avec une vague nausée tous les évènements de ce matin-là courir fluidement dans son esprit comme s’ils étaient stagnés devant ses yeux : l’arrivée de la police militaire jaune, la mort de Zahan-Khan, la révolte des civils à la nouvelle du meurtre, le carnage à l’entrée de la ville, puis à nouveau l’assourdissante dispute de tirs, les corps criblés de balles, et ceux sans vie, le sol en sang, les explosions grondantes, le chaos reignant triomphalement … et tout cela à cause de lui, d’un petit espion qui n’avait jusque là que fait des rapports inoffensifs qui s’écoutaient sans grande considération, qui n’avait jusque là que joué un rôle secondaire, sans importance …

Et cet homme de la veille … ? Était-il mort ? ... Il ne l’avait pas vu … mais aussi tant d’hommes s’étaient battus, tant étaient tombés sans qu’il ne les ait vu …

Jamais il n’avait assisté à quelque chose de semblable, et ç’avait été justement à cause de cela qu’il lui avait été impossible de ne pas s’en rendre compte : la guerre était quelque chose de terrible ! … Hélas, il savait que ce qu’il avait vu n’en avait été qu’un bien pâle échantillon … Il ne s’aventurait pas à imaginer un tel phénomène sur une grande échelle. Quelle horreur ! … Qu’est-ce qui pouvait donc pousser les gens à se battre, à s’entretuer ainsi ?

Il n’osait pas feindre de ne pas comprendre les civils. Après tout, la liberté, la révolte contre l’oppression, l’ambition de la voir flétrir jusqu’à disparaître, de voir cet envahisseur tyrannique et son empire altier et présomptueux cesser d’obliger les esprits à se plier devant lui et tomber lui semblaient de bonnes raisons pour se battre. Qu’était un être humain sans sa liberté ? … Mais, si la raison des civils avait son éclat de justice – et cela en supposant qu’il existe des raisons qui justifient que l’on fasse la guerre –, quelle pouvait donc être celle de la police militaire jaune pour faucher ainsi tant de vies ? N’étaient-ils pas libres ? Le monde qu’ils voulaient conquérir n’avait pas attenté à leur liberté, ne la leur avait pas usurpé ! … Pourquoi donc toute cette tuerie? Pour conquérir le monde ? Pour le garder sous leur occupation tyrannique? Y avait-il suffisamment de mondes qui eussent pu justififier que l’on tuât tant en tentant de les occuper ? … Futilité n’était pas un mot assez fort, égoïsme ne suffisait pas non plus … Tant de pertes pour du territoire ? Pour de la richesse ? … Il y avait là quelque chose de pourri, d’épouvantablement mauvais, quelque chose qui éveillait une violente répugnance … S’ils parvenaient à anéantir toute résistance, si jamais ils s’emparaient du monde, complètement, irrémédiablement … quel serait le prix de cette ambition démesurée ? … Et dire qu’il était de leur côté … Pourqui donc ?!

Il n’avait émergé de ses pensées que plus d’une heure plus tard, éveillé par une soudaine exclamation de triomphe du colonel, qui avait enfin repéré les cavaliers au loin, à l’aide de ses jumelles. Mais comme, pour imiter les fuyards, la voiture s’était, à son ordre, jetée hors de la piste et, comme le conducteur avait annoncé que la continuation de la poursuite se rendrait bientôt impossible sur ce terrain accidenté, adverse à se rendre pour si peu aussi près de son but, le colonel avait grincé, menaçant :

-Hein ? Quoi ! Tu oses discuter mes ordres ! … Vite ! Obéis ou je te brûle la cervelle !

Mais, bien que tout le monde sache, ou finisse un jour par le savoir, que certaines menaces se font pour intimider celui ou celle à qui elles s’adressent, comme pour ne pas lui laisser d’autre choix que celui d’obéir l’ordre qui a été donné, plutôt pour persuader que pour annoncer leur possible concrétisation, la perspective d’une mort inutile de plus avait dégouté Razul, autant à entendre qu’à imaginer – le corps encore chaud du conducteur s’effondrer lourdement sur le volant avec une balle enracinée du côté de la tête où il ne verrait pas le sang glisser le long de sa face pâlissante, corps sans vie qui serait alors jeté dehors pour être remplacé par un autre, se vautrerait dans la poussière pour finir de se détériorer au soleil …

Alors, comme si, dans l’espoir de s’évaporer, le vague malaise, que le «soleil de feu» rendait plus pénible à supporter, lui avait prié de se secouer un peu, il s’était hâté de porter secours à son voisin et s’était retourné pour dévisager l’homme, dont le beau visage était défiguré par la rage, qui serrait un pistolet au poing et intervenir.
-Seigneur, – il lui avait suffi d’ouvrir la bouche pour avoir le regard du colonel planté au coeur du sien, et, bien que toujours enflammé d’impatience, d’une froideur un peu rassérénée – je crois savoir l’endroit vers lequel ils se dirigent.
Pour qui connaissait la région aussi bien que lui, il avait semblé presque évident que, pour avoir pris cette piste et tenter encore de leur échapper quoique leur avance s’amoindrissait à vue d’oeil, le groupe ne pouvait que chercher à rejoindre le pont le plus proche pour traverser le Chambadur …
«Il est possible de l’atteindre par la piste. Nous y serons en même temps qu’eux.» Ça, il n’en avait absolument pas la moindre certitude puisque jamais il n’avait fait l’expérience de mesurer le temps que le trajet prendrait dans ces conditions … Il savait tout juste qu’à dos de dromadaire, s’engager par l’étendue sauvage rendait le parcours plus rapide qu’en suivant toujours la piste, mais en opposant au galop des chevaux la puissance du moteur de l’automobile du colonel – qui ne manquerait probablement pas d’encourager «Plus vite, plus vite!», sans que la vitesse ne puisse augmenter encore – , Razul avait présumé qu’ils seraient en mesure de compenser ce retard grâce à leur vitesse.

Soit … avait accordé le colonel. Mais malheur à toi s’ils nous échappent … Puis l’ordre était donné de regagner la piste – mais vite, par tous les diables!

Le reste du trajet avait été partagé entre l’anxiété qu’éveillait l’expectative d’une arrivée opportune, qui n’aurait pour lui que le seul intérêt non pas d’espérer plaire au colonel ni de recevoir quelque mot ou sourire de gratitude, mais seulement d’avoir droit à une place digne dans sa mémoire, aussi petite fût-elle, quelque part où le colonel se rappellerait peut-être de lui … et la joie avec laquelle il avait, pour la première fois, vu un de ses conseils être valorisés et suivi, peut-être parce que le colonel n’avait pas eu de marge de manoeuvre et le temps pressait, mais le fait est qu’il n’avait pas méprisé ses mots et ne l’avait pas non plus regardé d’un oeil méfiant et dédaigneux qui l’accuserait d’avoir délibérément défiguré les informations qu’il donnait dans le but de le tromper, comme il s’était habitué à devoir supporter … Il lui avait fait confiance, chose qui, s’il jugeait correctement l’homme, devait être plutôt difficile à réussir, et rare à maintenir. Peut-être avait-il le don de repérer la fausseté et les mensonges, les pièges qu’autrui lui tendait, et, n’en ayant trouvé aucune trace chez Razul, avait reconnu qu’il n’avait pas de secondes intentions.

À part cela, son malaise s’était évanoui et son admiration pour cet homme grandissait : quel caractère, quelle autorité, et cette ténacité, cette impatience, sa persistance, c’était une flamme qui s’agitait furieusement, prête à dévorer n’importe quel obstacle, à ne reculer devant rien ni personne, fière, implacable, d’une beauté vibrante, écrasante, qui avait quelque chose de diaboliquement magnétique … Il avait été envers lui si différent de ses autres supérieurs, dès l’abord … et, allié à cette sorte de charme qui semblait émaner de lui, ceci avait suffi à impressionner Razul, et à le séduire …

Hélas, ils étaient, malgré la course, arrivés trop tard. Mais tout espoir n’était pas encore perdu : les fuyards n’étaient que sur l’autre rive, à portée de main, il n’y avait qu’à traverser le pont … Cependant, le pire n’avait pas attendu pour survenir : bientôt un des hommes que le colonel avait désigné pour traverser le pont se précipitait, mort, dans le torrent tandis que le deuxième se repliait, blessé, puis le pont était en flammes et les cordes avaient fini par céder pour le laisser pendre lassement contre la paroi rocheuse de leur côté, inutile, tandis que le feu se chargeait du reste, d’anéantir complètement son existence.

Et c’est «fou de rage impuissante» que le colonel avait assisté à ce triste spectacle, cet échec décevant …

-Mille diables! – avait-il maudit avec impétuosité, repoussant violemment l’hypothèse de s’avouer vaincu alors que la victoire leur était passée aussi près. Nous traverserons à la nage, s’il le faut ! …

À ces mots, le coeur de Razul s’était brusquement comprimé d’effroi : il croyait le colonel tout à fait capable de persévérer à en venir à bout avec son dessein de cette façon-là, mais c’était une idée suicidaire ! Et, bien que cette persistance, cette obstination pour atteindre – coûte que coûte – l’objectif qu’il s’était fixé, lui avait semblé louable, il avait craint de le perdre à cause de son entêtement alors qu’il venait tout juste de le connaître.

Sans plus attendre, il s’était élancé pour tenter de le dissuader de ses intentions et, contre toute ses attentes, avait obtenu un succès immédiat, or, comme les renseignements qu’il lui avait ensuite donnés n’avaient pas été plus encourageants, le colonel avait renoncé à la poursuite pour la laisser aux patrouilles qu’il lancerait le jour même à leurs trousses, une fois certain que les fugitifs se dirigeaient vers la côte.

Ce dernier échange de mots s’était chargé de cristalliser cette deuxième passion … Malgré la rigueur et la professionnelle indifférence de son attitude et des paroles qu’il lui adressait, Razul s’était, pour la deuxième fois en deux jours – deux jours consécutifs! –, et en toute sa vie, épris : le colonel ne lui avait pas donné d’intenses espoirs, juste ceux qui suffisaient pour rêvasser un peu, mais ne l’avait pas découragé non plus. Ce qui l’avait le plus vivement surpris avait été la manière dont, malgré son caractère, il s’était si vite rendu à son deuxième conseil, sans le faire taire brusquement parce qu’il le contredisait, sans la moindre goutte d’arrogance, dont il ne devait pourtant pas manquer, sans cette expression de mépris de qui n’a aucune lesson à recevoir, ou autres comportements mesquins de qui cherche à se persuader soi-même qu’il vaut plus que les autres, avec lesquels Razul avait été familiarisé au long de son service.

Et, aussi extraordinaire que cela lui eût paru, il ne semblait pas s’apercevoir – ou s’il s’en apercevait, il ne le montrait pas et ne s’en servait point en son avantage – du combien tout en lui impressionnait et imposait un respect presque aveugle, du combien puissant était son charisme, du combien il était plaisant à avoir sous les yeux, du combien il était beau …

Cette rencontre avait aussi été décisive pour l’avenir de Razul. À leur retour, après que le colonel se soit hâté de donner les ordres nécessaires pour s’assurer que les fuyards ne lui échapperaient pas, celui-ci avait pris la décision d’attacher le bezendjas à son service, à l’annonce de laquelle Razul s’était réjoui, non pas parce que la nouvelle équivalait à une promotion – il était certain de demeurer le petit espion qu’il était –, mais parce qu’elle lui apportait la bien plus chère promesse d’avoir l’opportunité de le revoir désormais fréquemment, qu’il avait tôt fait d’envisager comme un signe de gratitude de la part du colonel, qui avait peut-être apprécié ses services et – qui sait! –, reconnaissant sa valeur, aurait préféré le garder sous ses ordres … et c’était là une récompense qui avait largement dépassé tout ce qu’il aurait modestement osé espérer.

De nombreux jours s’étaient levés et fanés jusqu’à ce que, comme il l’avait appris, un des anglais qu’ils avaient poursuivi soit capturé et emmené comme prisonnier … quant aux deux autres cavaliers, aucune trace n’avait pu indiquer quel était à présent leur destination – ils s’étaient volatilisés.

Et ce n’avait été que plus tard, après qu’il se fût habitué à sa nouvelle routine – à laquelle il s’était, d’ailleurs, facilement adapté –, une fin d’après-midi où il était arrivé à Karachi pour y faire son rapport coutumier, qu’il l’avait à nouveau croisé, alors qu’il n’avait pas cru qu’il lui fût possible de le revoir, alors qu’il s’était persuadé de l’avoir déjà oublié …

Ce jour-là, «le colonel était absent», appelé d’urgence à Haiderabad pour une «affaire de sabotage», et, comme on le lui avait annoncé lors de son arrivée au Quartier Général du 13ème bureau, Razul devrait attendre jusqu’au lendemain pour lui faire, à son retour, le rapport. «En attendant», l’officier de garde lui avait suggéré de «conduire sa monture aux écuries et de se faire donner à manger à la cuisine», à ce qu’il s’était empressé de répondre un «Avec plaisir!» tout satisfait que sa raison n’avait pas défendu à sa bouche de lancer spontanément, mais avait sagement transformé par filtrations et épurations successives en un respectueux «À vos ordres, seigneur officier», avant de se retirer.

S’il y avait quelque chose dont il avait envie après sa longue excursion, c’était sans le moindre doute d’un bon repas! Il s’était donc empressé de s’occuper de son vieux compagnon de voyage, puis, une fois qu’il s’était assuré que rien ne lui manquait, il était gaiement parti, à pas décidés que son estomac guidait avec hâte, vers la cuisine, où il «s’était commodement installé» à une table, qu’il avait fièrement occupé après s’être servi un petit festin proportionnel à son appétit.

Bientôt, il avait joyeusement achevé son repas, de bonne humeur et détendu, satisfait des avantages que cette vie lui avait apporté.

Il se plaisait à jouer l’espion et, malgré les rôles mineurs dont il était constamment chargé, il se sentait important, jouait un rôle actif dans le monde – quoiqu’il fût conscient que celui-ci n’était ni méritoire ni constructif … –, circulait toujours d’un côté à l’autre, accumulait discrètement des informations soigneusement collectées à l’insu d’autrui pour les transmettre à ses supérieurs, comme qui, en jouant à cache-cache, se trouverait bien renseigné sur la partie, toujours un pas au devant des autres, éternellement recouvert comme d’un manteau de mystère sous cette désignation anonyme qui était la seule dont on se servait pour l’identifier : «le bezendjas» … aussi distante de lui qu’un appendice oiseux …

Et c’était avec une exultation puérile, sans méchanceté, presque innocente, qu’il était fier de son titre d’espion au service du 13ème bureau, sous les ordres directs du colonel Olrik – il pouvait tout ! tout lui était désormais permis! – exagération à lui, évidemment, cependant, le peu qu’on lui accordait en plus, pour qui n’aurait pas su s’attendre à autant, était comme avoir carte blanche! : il pouvait s’identifier fièrement avec les deux mots qui l’enchantaient tant à prononcer librement, maintenant qu’il en faisait officiellement partie - «Service secret !» – ; il avait un prétexte pour légitimer ses longs voyages – ses missions de surveillance –, qui le menaient à travers la région, de long en large, et où il ne perdait pas une opportunité pour aller saluer la mer ; il avait un laissez-passer, magnifique petit document qu’il lui suffisait de présenter et hop ! on faisait lever les barrières pour le laisser entrer – c’était un professionnel à présent !, rien à voir avec le petit agent aux moyens primitifs qu’il avait auparavant été. Désormais, il pouvait porter une mitraillette à l’épaule et un collier de munitions assorties en bandoulière, qui lui donnaient un air plus hostile, plus menaçant, ainsi que légèrement plus âgé qu’il ne l’était en vérité, et faisaient rougir de honte son poignard, timidement dérisoire à sa ceinture. Désormais, il y avait certains scandales qu’il pouvait faire et prolonger à son aise sans que les reproches et la désapprobation ne puissent se manifester, lui tomber dessus librement, sans que l’on ne puisse l’obliger à s’excuser pour son comportement, et il avait profité de cette situation pour achever son repas «en portant force toasts» à l’Empire Jaune et à la police militaire, «au grand scandale des serviteurs hindous» qui allaient et venaient en le dévisageant sévèrement, en le fusillant du regard avec mépris et hostilité à distance, en échangeant des regards compréhensifs d’aversion et d’indignation, en le maudissant en silence, sans qu’aucun ne puisse lui adresser la moindre réprobation, sans qu’aucun ne puisse donner libre expression à sa révolte, sans qu’aucun ne puisse lever ne fût-ce que le plus petit doigt contre lui, enfin, sans qu’aucun ne puisse rien faire sinon se contenter de le regarder faire tout en regrettant amèrement de ne pas pouvoir lui tordre le cou, tandis qu’il continuait à provoquer, insoucieux, impuni, ce damné traître! …

Et ça l’amusait de lancer tout haut «À la santé de nos généreux vainqueurs!», entre autres phrases tonnantes qu’il n’exagérait nitidement que pour augmenter le scandale qu’il savait éclater en silence entre les serviteurs, et dont il feignait avec tant de délice de ne pas s’apercevoir, alors qu’il ne laissait s’échapper aucune réaction, qu’il se donnait la peine de simuler quelques éclats de rire sonores entre un toast et un autre sans plus d’autre raison que le plaisir de défier la croissance de l’indignation, frustrée et impuissante.

Il serait sans doute resté un peu embarassé si l’officier de garde – ou pire!, le colonel lui-même, de retour plus tôt que prévu – l’avait surpris à ce moment-là, décidant, malgré tout, de poursuivre son affectation sans se dégonfler pour éviter que l’on puisse penser qu’il se moquait d’eux à leur insu, mais c’était une autre rencontre que la fortune lui avait réservé, et «soudain son regard avait surpris, passant furtivement, une silhouette qui lui avait semblé familière …»

En parcourant avec décontraction la poignée de serviteurs qui étaient dans la pièce, ses yeux avaient, par hasard, été attirés par le rouge éclatant du costume d’un homme, un serviteur lui aussi – du moins il le semblait … –, qui avait tourné vers lui son visage pour toute réaction à ses impertinentes paroles, qui n’avaient été lourdes que pour s’exhiber et se faire entendre. Leurs regards s’étaient croisés pour s’arrêter, un instant seulement, l’un dans l’autre, puis l’autre homme s’était brusquement retourné pour se glisser promptement hors de la salle. Razul était resté «un moment stupéfait», pétrifié comme à la vue d’un spectre : il avait été persuadé, sûr, certain d’avoir déjà vu cette tête-là auparavant, mais où ? … Ah ! il lui était pourtant si familier, ce beau visage au regard pénétrant, pourtant si difficile d’oublier, et impossible de ne pas remarquer … mais où, quand l’avait-il donc vu si ce n’était pas là et maintenant ?! C’était alors qu’une subite idée, inattendue et autant improbable qu’elle ne l’était pas, lui était venue à l’esprit : et si c’était … Mais ce n’était pas possible … ! – et, «bondissant soudain de son siège», qu’il avait bruyamment renversé en se levant, «le poignard au poing», emporté dans sa hâte sans qu’il n’ait eu le temps de songer à le poser, il s’était follement précipité derrière lui.

-Hé là ! Boy ! – mais, tel un éclair écarlate, vision fugace d’un rêve, l’homme avait disparu. Hé, boy ! Arrête !

L’homme était sans doute rapide, léger et leste comme un souffle de brise, mais l’espoir lui donnait des ailes et bientôt Razul était parvenu à récupérer un peu de son retard.

C’était lui ! Cela ne pouvait être que lui ! … Qui d’autre pour fuir ainsi à sa vue en ignorant ses appels et ses ordres, qui se démenaient pour ne pas sembler trop explicitement des implorations ? Mais pourquoi était-il là ? Peut-être à cause de l’anglais, le prisonnier … Après tout, il avait été à Turbat avec lui, avec les deux anglais d’ailleurs, il y était arrivé en leur compagnie … peut-être même avait-il été leur guide avant la capture, le troisième cavalier … peu importait ! Ce qui comptait c’est qu’il l’avait retrouvé ! Et, sans vraiment savoir ce qu’il lui dirait s’il parvenait à l’arrêter, de peur de le perdre une fois de plus et craignant de ne plus le revoir s’il le laissait s’échapper, il «s’était élancé à la poursuite de l’ombre qui fuyait à travers les galeries désertes», simple silhouette obscure et insaisissable que le clair de lune découpait et enveloppait soigneusement dans la mélancolie de sa lueur argentée qui conservait précieusement le mystère auquel Razul voulait arracher cet homme, ce mirage fantastique et animé qu’il désespérait de ne pouvoir rattraper. Et comme un amant desemparé qui poursuit, en suppliant qu’il l’attende, son bien-aimé – qu’importe homme ou femme quand c’est dans l’âme de l’être en fuite que l’on cherche l’impossible et puisqu’il fuit sans se rendre compte que c’est avec amertume que le poursuit une passion condamnée, qu’il a par mégarde éveillé et ne peut se satisfaire de le voir ainsi pour la dernière fois – , il filait, le coeur crépitant, gardant avec effort le silence dans l’espoir que l’autre se retourne pour vérifier s’il l’avait suivi.

Comme il aurait aimé être capable de franchir la distance qui paraissait seulement continuer de les éloigner à chaque nouvelle enjambée, réussir à lui saisir le bras, non pas uniquement pour freiner sa course, encore que sachant qu’il serait probablement reçu avec un poing fermé, sec et impitoyable, mais ce n’est pas cela qui l’aurait fait trembler …

«Il était ainsi arrivé dans le jardin, mais» s’était aussitôt immobilisé, déconcerté : «le fugitif avait disparu sans laisser de traces …»

Dans le silence absolu qui veillait sur le jardin endormi, subitement devenu vide et froid, Razul scrutait l’obscurité avec découragement tandis qu’un noeud se resserrait amèrement dans sa gorge. Où était-il donc passé ? … Il n’avait pourtant pas pris d’avance sur lui au point où il se serait déjà glissé dehors … et il ne s’était pas non plus envolé tout de même ! Il ne pouvait pas être loin … peut-être dissimulé quelque part en attendant un moment d’inattention qui pourrait être propice à sa fuite.

Razul avait eu beau tourner la tête dans tous les sens, rien ne bougeait, pas un signe du fugitif dans ce paysage figé, et cela l’avait exaspéré. Alors, en proie de la certitude que jamais il ne le reverrait, assailli par une anxiété qui le poussait à agir sur le moment, sans prendre le temps de réfléchir, pour ne pas perdre à jamais cette opportunité, il avait lancé inespérément, en un élan presque fougueux, et, pourtant, ferme et décidé, sans anxiété, mais bouillonnant et enfiévré :

-Homme ou ombre, qui que tu sois, celui que tu ne t’es pas daigné d’attendre s’appelle Razul … - la phrase voleta dans le silence juste l’instant qui suffisait pour qu’il soit certain de l’avoir prononcé, avant de s’évanouir dans la nuit.

Cependant, l’instant suivant il avait éprouvé la triste et affreusement décevante impression qu’il venait de lui faire ses adieux, et cette amère conviction l’avait enflammé de la vive envie, effrénée et insolite, de le poursuivre sans même savoir de quel côté il était parti …

Pour se consoler, il s’était dit que, s’il n’était pas loin, l’autre homme avait dû l’entendre, et il était resté là, figé sur place comme attendant une quelconque réaction qui ne viendrait évidemment pas. Mais pour rien au monde Razul n’aurait regretté son geste : tous l’appelaient «le bezendjas» ou «bezendjas», et il ne semblait être, pour tous, que cela, un objet avec une seule utilité – et, hélas, remplaçable –, un pion comme tant d’autres et qu’il était donc inutile de distinguer d’eux par un nom particulier … on l’avait d’ailleurs dressé sous cette condition depuis toujours – et il s’en indignait, ruminant son insubordination timide dans un silence couard, Pourquoi m’a-t-on alors donné un nom, pour qu’il embellisse un jour une sépulture ? –, ce qui le plongeait dans une sorte d’anonymat que la découverte de son nom illuminait partiellement sans dissiper – après tout, le nom de quelqu’un n’est qu’un mot qui ne nous dit pas plus sur la personne à qui il appartient que ce que l’on savait d’elle auparavant … Mais, plus que, en un mot, le distinguer d’un autre, le fait de révéler son nom à cet homme, qu’en bonne et froide vérité il ne connaissait pas, était, pour lui qui ne l’avait jusque là pas confié à qui que ce soit d’autre, comme offrir son plus précieux secret, qui était d’ailleurs le seul, et le laisser à la merci d’autrui sans rien demander en échange. L’autre homme trouverait peut-être l’acte étrange, sinon curieux, peut-être se questionnerait-il sur son pourquoi sans pouvoir le deviner, peut-être se souviendrait-il de lui, et il pourrait alors enlacer aux traits évanescents de l’image les deux syllabes qui lui avaient donné sa propre identité, un nom qui n’était rien qu’à lui … un nom comme en ont les personnes. Désormais, il ne serait plus seulement «le bezendjas», il serait aussi Razul – peut-être dirait l’homme, en faisant son rapport, Razul m’a reconnu, Qui ?, personne ne pourrait le deviner et il faudrait alors préciser, Le bezendjas … Même si jamais il ne le revoyait, il pouvait au moins se consoler en sachant qu’il penserait à lui, ne serait-ce qu’une fois, et s’il avait à lamenter, ce ne serait pas pour les mots qu’il avait osé dire, mais pour ceux qu’il ne s’était pas aventuré à prononcer.

Et sous l’éclat bienveillant de la seule clarté qui s’opposait au royaume des ombres, il était resté là planté à patienter encore un peu, le visage tourné vers le fond du jardin, d’où il espérait encore apercevoir un mouvement, avant de se rendre, murmurant pour soi comme qui chercherait à se convaincre que ce n’avait pas été un rêve :

-Pas de doute … C’était bien lui ! … – et comme il n’y avait eu personne pour le réfuter, il y avait cru et s’en était réjoui.

Puis, pour briser les dernières suspensions de ce mouvement, son devoir était soudain revenu bousculer d’un coup foudroyant son esprit et il s’était exclamé :

-Ah ! Il faut avertir le capitaine Li sans retard …

Il avait, de ce pas, filé chez l’officier de garde et, après avoir longuement insisté, il était parvenu à le persuader de l’urgence du message qu’il avait à transmettre au capitaine.

Celui-ci à peine arrivé, Razul s’était hâté de le mettre au courant de l’évènement et bien vite la mine sérieuse du militaire parlait pour son inquiétude - «l’hindou qui accompagnait les deux anglais à Turbat, lors de la révolte», sur ces lieux, à l’intérieur même du quartier général du 13ème bureau ? … Voilà qui était grave, très grave!

Aussitôt le nécessaire avait été fait pour que le colonel Olrik soit prévenu dans le plus bref délai, puis tandis que le lieutenant avait reçu l’ordre de «faire fouiller la résidence et doubler la garde», le capitaine l’avait chargé de «rassembler les boys et les cuisiner».

Cette tâche ne serait probablement pas de grande utilité à présent que l’homme était parvenu à s’échapper, mais il avait ainsi une opportunité pour essayer de rassembler sur lui les informations qu’il pourrait et, optimiste, Razul s’était empressé de l’étreindre. En moins de temps qu’il ne faudrait pour l’écrire, il avait rassemblé tous les serviteurs de la résidence et, armé d’un air farouche, la lame de son poignard reluisant dans son poing comme un conseil hostile et sa mitraillette à l’épaule comme une suggestion, l’un après l’autre, ils les avait longuement interrogé, avait insisté et persisté sur les mêmes questions, menacé et promis un sévère châtiment à qui lui cacherait des informations, cherchant à obtenir d’eux tous les renseignements qui lui étaient possibles sur cet homme, ne fût-ce qu’un seul, mais en vain.

Alternant les questions dont la réponse intéresserait ses supérieurs avec celles dont il souhaitait, lui, connaître la réponse, il s’était efforcé d’en tirer ce qu’il pouvait – c’était, hélas, peine perdue : qui était-il, d’où venait-il, que savaient-ils de lui, comment s’appelait-il, que faisait-il, depuis combien de temps servait-il dans la résidence, quelles étaient ses fréquentations, sortait-il souvent, contactait-il régulièrement avec le prisonnier, quel âge avait-il, était-il marié, avait-il des fils, une famille … les questions avaient beau se suivre, la chaîne pouvait bien recommencer, les inflexions de sa voix avaient beau s’endurcir et s’impatienter, rien de cela ne pouvait changer le fait frustrant que personne n’en savait rien, et, résigné à cette écrasante défaite, Razul s’était éloigné tristement.

Les semaines s’étaient écoulées sans que jamais il n’eût revu l’homme, et il croisait le colonel de plus en plus rarement depuis la fuite du prisonnier. Parallèlement, ses missions de surveillance s’étendaient et l’emmenaient chaque fois plus loin dans la région.

Heureusement pour lui, le littoral semblait être devenu la zone qui inspirait le moins confiance à la police militaire et, par conséquent, celle où étaient retombées ses plus récentes missions de surveillance.

Ses longs voyages à dos de dromadaire avaient éveillé chez lui le goût de voyager mais aussi l’ambition de voir et connaître d’autres régions, d’autres pays, d’explorer le monde et ses fameuses métropoles qui n’étaient encore, à cette époque-là, que des noms sans vie, écoutés par hasard quelque part, qui le faisaient trembler de curiosité.

La dernière de ses missions de surveillance l’avait entrainé loin, beaucoup plus à l’ouest que les précédentes, et, lors d’un crépuscules, il avait eu la chance de rencontrer un pêcheur, qui avait accepté de «l’abriter pour la nuit». C’était un vieil homme aimable et simple, «et tandis que le soir était tombé», ils s’étaient mis «à deviser devant le feu».

Bavarder avait commencé à s’imposer en tant qu’artifice pour obtenir avec factice naturalité les informations qu’il souhaitait lorsqu’il s’était fait espion, toutefois, cette activité s’était tôt rendue intéressante et c’était avec plaisir que, une fois à l’aise dans son rôle, il se mettait à causer avec désinvolture, tant et si bien que, si on l’y invitait, il ne refuserait pas une bonne conversation depuis qu’il s’était aperçu qu’il aimait parler autant qu’il aimait écouter les autres parler et les connaître … les informations venaient souvent s’offrir à lui d’elles-même, gentiment, sans méfiance et il n’avait qu’à les récolter; d’autres fois, il fallait pencher un peu le sujet dans tel sens, mais le plus fréquent était de recevoir les informations qu’on l’avait chargé de ramener dans le même panier qu’une copieuse diversité d’autres, d’où il ne lui restait plus qu’à les cueillir puis à les rapporter.

Causer était aussi le seul moyen qu’il avait d’apprendre les nouvelles. Avoir des nouvelles d’autres régions plus lointaines et connaître celles de l’extérieur était vite devenu passionnant : il aimait savoir ce qui se passait ailleurs, être au courant des évènements, hélas, malgré son poste d’espion au service de l’Empire Jaune, il n’avait pas le privilège d’échapper à l’action de la censure et le peu que la police militaire ne lui cachait pas, presque l’indispensable pour ne pas qu’il se méfie ou qu’il risque d’ébruiter des choses qui ne devraient pas arriver aux oreilles des civils, le laissait flotter dans une ignorance qui ne le satisfaisait pas. Néanmoins, comme la censure tyrannique ne parvenait pas à silencier avec la même efficacité tous les évènements, moins encore les actes de rébellion, il avait parfois réussi, en laissant fluer naturellement une conversation et si personne ne venait le dénoncer, à apprendre quelques évènements que les militaires n’étaient pas parvenus à étouffer.

Cette fois, c’était en devisant avec décontraction qu’il avait appris par le vieil homme la survenance d’une série de phénomènes insolites dans le secteur. Plus particulièrement intrigué par les «furieux bouillonnements» que le pêcheur avait, selon son récit, observé autour d’un «rocher solitaire», il avait «décidé celui-ci à l’accompagner sur la grève», d’où il avait contemplé, défiant de son regard curieux, la silhouette grave et aride, imposante, qui reposait comme un géant qui se serait endormi sans avoir achevé le dernier de ses menaçants présages de tragédies futures, bercé par la tendresse du clair de lune, «ce fameux rocher» …

Les quelques instants qui auraient suffi à le convaincre qu’il n’y avait pas grand chose à voir ne s’étaient pas encore estompés lorsque, «soudain, il avait semblé aux deux hommes entendre par-dessus le bruit de la mer une longue plainte s’élever puis s’éteindre brusquement.» Supersticieux, le pêcheur s’était agité, terrifié par le sinistre son qui surplombait le susurrement de l’eau, cependant, Razul, qui avait tendu une oreille intriguée, avait vivement repoussé ses craintes : c’était une voix … quelqu’un avait appelé !

«Plantant là son peureux compagnon», «sautant de roche en roche», il «s’était aussitôt élancé vers l’endroit d’où venaient les gémissements», sous les exclamations inquiètes du vieil homme, qui, resté sur le rivage, lui recommandait prudence tandis qu’il s’approchait agilement de l’endroit où gisait le corps inerte d’un scaphandrier. À peine l’avait-il, sans difficultés, rejoint, Razul s’était «penché sur l’homme et, par le hublot défoncé du casque, avait reconnu avec stupeur, à la clarté de la lune, le visage de son chef, le colonel Olrik». La surprise avait été telle qu’il n’avait pas su étrangler le cri d’horreur avec lequel son coeur avait tressauté, troublé à l’idée de ce que ce spectacle pouvait signifier. Mais l’instant suivant avait été au soulagement : le colonel respirait ! Il était vivant ! … Inanimé, mais vivant …

Non sans mal, Razul était parvenu à l’arracher aux caresses des vagues pour le coucher soigneusement sur les rochers où il avait eu la chance d’échouer. C’était un signe ! C’était le destin qui les avait réuni à nouveau …

Sans perdre de temps, il avait hâtivement dégagé le colonel du poids de sa tenue puis était resté un moment à admirer le clair de lune qui baignait son beau visage. Ainsi inconscient, le colonel semblait si serein, si inoffensif, paisiblement absent dans un sommeil innocent, tendrement bercé, enveloppé par la pâle et froide luminosité comme une précieuse relique, et, comme il était de dos à terre et à son compagnon, Razul avait profité de n’avoir que la mer en témoin et juge de son insolence pour rester là agenouillé à côté d’Olrik, le regard cloué sur son visage tandis que les vagues continuaient de se rompre avec leur agréable murmure autour d’eux, adoucissant ainsi le calme vide de la nuit. Renonçant à résister plus longtemps au terrible enchantement de l’homme et abrité de tout ce qui existait à l’extérieur par le marmonnement hypnotique de la mer, il s’était un instant abandonné à l’audace de coiffer lentement les quelques mèches noires et humides qui luisaient, penchées sur le front du colonel, les doigts fermes et le coeur tremblant sous le contact de leurs peaux, qui était le premier … Mais le temps n’était pas aux rêveries … il fallait encore transporter le colonel jusqu’à terre, essayer de le ranimer, s’occuper de ses blessures si c’en était le cas – ça ne semblait, heureusement, pas l’être, mais il ne pouvait pas en être certain –, alors il s’était empressé d’étudier rapidement le corps inerte, puis le chemin de retour, et, le coeur martelant anxieusement dans sa poitrine, il s’était penché sur le colonel pour le prendre dans ses bras, délicatement, comme un verre en cristal, avait effleuré la peau nue de ses bras avec une timide caresse, si rapide et discrète que le geste aurait presque pu passer inaperçu, et avait, enfin, brûlant intérieurement à feu doux, pressé le corps du colonel contre le sien pour le soulever.

La gifle avait été violente ! Dégoutée de ces sentiments ridicules, la réalité était venue l’éveiller de cette rêverie avec ses manières brusques et froides, ricanant des distractions auxquelles s’abandonnaient aussi facilement les gens.

Pris au dépourvu, Razul avait chancelé sous le poids. Par Allah ! il l’aurait cru moins lourd …

Malgré ce contretemps, il était parvenu à avancer prudemment, atteignant une roche après l’autre en s’approchant lentement de terre ferme, d’où le pêcheur, qui avait accouru aux premières roches de ce parcours accidenté lorsqu’il l’avait vu revenir en portant un corps, l’attendait, sans oser s’aventurer à beaucoup avancer, et l’encourageait.

Une fois arrivés sur la grève, les deux hommes étaient vite parvenus à transporter le colonel dans la cabane du pêcheur où, pendant de longues heures, Razul avait vainement concentré tous ses efforts à essayer de le «tirer de son évanouissement», assisté de près par le vieil homme, qui aidait à ce qu’il pouvait tout en laissant à son compagnon l’espace pour qu’il se sente à l’aise d’interagir librement avec l’occidental, qu’il était clair qu’il connaissait.

Pendant des heures d’affilée, Razul était resté à ses côtés, répétant, infatigable, les mêmes tentatives de l’éveiller, et, pendant des heures, il avait beau secouer vivement le colonel, l’appeler régulièrement et le prier de reprendre conscience, vérifier, en panique, s’il respirait toujours, lui appliquer fermement une série de claques sèches dont il craignait de ne mesurer correctement la force et lui passer soigneusement un morceau de tissu trempé sur le visage, qu’il ne pouvait se lasser de «guetter anxieusement», sans, hélas, obtenir la moindre réaction.

«Mais soudain», quand déjà il n’espérait plus et avait songé à se rendre au découragement, le colonel avait «poussé un profond soupir et ouvert les yeux», avant de, grimaçant de douleur, se redresser péniblement.

-Enfin !!! – l’exclamation triomphale de pur soulagement s’était joyeusement précipitée, aussitôt rattrapée par un soupir. Allah soit loué ! …

À peine le colonel était parvenu à s’asseoir, déjà Razul s’était élancé :

-Comment vous sentez-vous, sahib ? … – mais il n’avait rencontré qu’un regard légèrement étourdi qui avait du mal à le situer.

Ce n’était pas comme s’il avait pensé l’avouer, et d’ailleurs si on le lui avait demandé il l’aurait fermement nié, mais le colonel avait décidément quelque chose qui ensorcelait – même dans cet état, Razul s’attardait à l’admirer en silence. Son uniforme militaire, tenue qui avait jusque là été la seule que Razul l’avait vu porter, avait beau lui aller bien, très bien même, pourtant, le noir de jais lisse de ses cheveux désalignés et les quelques mèches tombantes sur l’avant étaient infiniment plus agréables au regard que la casquette qui se combinait sévèrement avec son uniforme, quant à la vaste surface découverte du corps du colonel, qui n’était, en vérité, pas vaste au point de pouvoir se dire indécente, mais qui dépassait largement tout ce qu’il avait, jusqu’à présent, vu du corps d’autrui, Razul avait préféré s’abstenir d’y penser.

Face à l’expression vaguement confuse du colonel, il avait, un instant, hésité, puis s’était décidé à faire une seconde tentative.

-C’est moi, Razul, votre fidèle serviteur … – il ne s’attendait évidemment pas qu’il le reconnaisse au nom puisqu’il ne le lui avait jamais donné auparavant – la dernière partie suffirait, espérait-il –, mais lui confier son nom était comme les rapprocher, ne fût-ce qu’un peu, être pour lui plus qu’un figurant qu’il n’y avait pas de moyen de singulariser autre que le déterminant article défini qui précédait le nom de sa tribu, et il avait attendu avec impatience la réaction que cette information discrètement glissée dans la phrase causerait.

-Ah ! Le bezendjas ! – à eux seuls les mots avaient suffi à lui broyer le coeur d’un coup sec et adroit, mais, comme cela n’avait pas été suffisant, l’intonation marquée par la neutralité de qui constate un fait prévisible avait été comme en piétiner avec indifférence les morceaux.

-Comment suis-je ici ?

Tandis que, diligent, Razul «relatait brièvement au colonel les circonstances qui l’avaient amené à découvrir le corps inanimé de son chef», celui-ci «avait péniblement essayé de rassembler ses souvenirs».

-… En voyant le hublot défoncé, j’ai eu peur, sahib … – et c’était vrai, il était resté terrifié, avait craint le pire, mais le colonel se fichait bien de cela.

Ayant appris la durée de son évanouissement, il avait sans délai chargé Razul de porter un message pour le commandant du poste le plus proche, une affaire de la plus haute importance puisqu’il s’agissait «d’alerter toutes les forces disponibles», quelque chose de grave concernant une base … – forcément la célèbre, et depuis si longtemps ardemment recherchée, base secrète de l’ennemi, pensa-t-il.

-Mais par l’enfer, hâte-toi ! …

-Comptez sur moi, sahib … – et, sans un mot de plus, Razul s’était vivement redressé pour s’apprêter à partir aussi vite que possible.

Quand il ne lui restait plus qu’à quitter les lieux, il était allé rejoindre le pêcheur, resté au bord de l’eau à contempler l’horizon, afin de remercier sincèrement son obligeance et son aide et s’excuser pour toute cette situation singulière.

Déjà leurs adieux s’achevaient quand le vieil homme, qui, un instant auparavant, semblait n’avoir plus rien à ajouter et s’était à nouveau retourné vers l’horizon, avait jeté un dernier regard à son compagnon pour le confronter avec une sorte d’amalgame de pitié et tristesse cristallisée dans les yeux.

-Tu as encore toute une vie devant toi, jeune homme ! Ce que tu peux faire avec vaut mieux que ça …

Perplexe, Razul avait tressailli à ces paroles et ses yeux étaient allés se planter dans ceux du vieil homme un instant avant que celui-ci ne se retourne vers la mer. Ce geste simple et la déception dans sa voix attristée l’avaient immédiatement déconcerté et son regard était alors lourdement tombé au sol pour errer quelques instants dans la poussière. Il n’était pas parvenu à décider ce qui avait été le plus douloureux, si la simplicité avec laquelle son compagnon lui avait tourné le dos, comme une désapprobation silencieuse mais franche, ce qui la rendait presque cruelle parce qu’elle n’était que trop juste et légitime, si le fait qu’il ait raison …

L’homme n’avait pas eu besoin d’aller plus loin, les mots dits avaient suffi et il le savait.

-Je sais …

Razul avait pris du temps à combattre les mots, avait voulu couper le noeud qui s’était serré dans sa gorge et l’avait rendu temporairement muet, avait souhaité avoir l’insolence de se montrer fier, seigneur et maître de son destin, mais sa voix l’avait trahi, avait avoué tout ce qu’il n’avait pas osé admettre, tout bas, en un timide filet de voix seulement, un chuchotement imprécis et vacillant qu’il n’était pas même sûr d’avoir prononcé … mais le vieil homme n’avait pas eu besoin de l’entendre pour le deviner.

Après une hésitation, après que son regard soit remonté avec brièveté jusqu’à l’homme qui se tenait en face de lui, indécis, sans s’aventurer à y séjourner longtemps puis redescendu aigrement au sol, il avait fini par se retourner lui aussi, tourner lentement son dos à la mer et à cet homme et faire, avec un soupir lourd, les premiers pas vers sa monture, qui l’attendait patiemment.

Bientôt, «tandis qu’à l’orient le ciel déjà avait commencé à pâlir», «emportant le message», il s’était «éloigné au trot rapide de sa monture», puis, une fois sur son chemin, sans chercher à y résister, il s’était retourné, une dernière fois, vers le pêcheur, qui continuait à scruter l’horizon, impassible, et n’avait pas pu réprimer un frisson. Sa silhouette solitaire se détachait telle une ombre contre la première clarté glaciale et aride de l’aube et le ciel semblait le cadre d’une sinistre prophétie ainsi constellé d’éraflures d’une pâleur trouble, délavée, qui en fendaient froidement le bleu sombre déjà détérioré en cendres.

Cette lividité avait quelque chose d’un signe fatal, d’une annonce terrible, mais pourtant inévitable, et ce teint sans vie, abattu, resté en arrière après que ses anciennes couleurs aient été avidement englouties pour ne laisser qu’un vide mortel paraissait présagier la fin … ou n’était-ce que le début, la pâleur fraîche d’une toile qui attend impatiemment les couleurs qui viendront s’y poser pour fêter l’éveil d’une histoire nouvelle ? …

Au cours du long voyage, les mots du pêcheur étaient venus le harceler à plusieurs reprises et, à chaque coup, il avait tenté de les chasser – il devait d’abord porter le message, il allait porter le message, après tout ce qu’il avait déjà fait, transmettre un simple message ne serait rien de bien grave … Il remplirait donc sa mission, le futur resterait à décider une fois sa tâche accomplie – il ne s’était aperçu que plus tard des implications de cet acte si modeste … : si, par malheur, le monde était resté aux mains de l’Empire Jaune, tout aurait été de sa faute puisqu’il avait eu le choix de ne pas remplir sa tâche, de ne jamais délivrer le message au poste, de désobéir aux ordres du colonel, de refuser de collaborer et disparaître, attendre que la résistance s’organise pour faire face à la tyrannie, que le célèbre «Espadon» soit enfin prêt … Sans s’en apercevoir, il avait rendu possible l’épouvantable massacre qui avait suivi l’arrivée des militaires sur les lieux. Tant de vies s’étaient perdues ce jour-là … – et, une fois de plus, ce n’était qu’un petit espion au rôle secondaire qui en avait été le responsable …

Après s’être convaincu que suivre ce programme était ce qu’il avait de mieux à faire, Razul avait enfin eu la conscience plus ou moins tranquille, libre pour revenir à un autre sujet : le colonel. Cependant, quelque chose avait changé … Il était vaguement déconfit de retrouver sa représentation sans l’éclat qu’elle avait auparavant et avait beau essayer de réanimer une flamme défraîchie – sans comprendre comment ou savoir pourquoi elle avait flétri – mais en vain. Le colonel n’était plus qu’un autre homme, son chef, une figure autoritaire, qu’il respectait, qui avait peut-être un certain charme, mais tout simplement un autre homme … Et il était aussi étonné de s’apercevoir qu’il n’en ressentait aucun chagrin, qu’à présent l’amour était loin, était seulement la brume d’un rêve qui venait de s’effeuiller, que le vent avait commencé à disperser et dont il peinait déjà à se souvenir, et il avait uniquement regretté de n’avoir pas été averti du moment où il désertait à jamais.

Il s’était exaspéré en se retournant mentalement à la recherche d’un possible remède, mais, désemparé par sa défaite, s’était alors lancé à la recherche d’une explication : peut-être leurs deux mondes étaient-ils trop distants, plus que ce qu’il ne l’avait cru, et c’était cette distance qui avait noyé la flamme … Hum … non, cela, en théorie, il s’en moquait bien ! … autre chose alors ? … Peut-être ne faisait-il tout simplement pas «son genre» … peut-être, en effet – quoi que cela eût pu signifier …

Espérer n’avait été qu’accumuler du désir sur une illusion, l’ajournement de l’évidente déception … Cette passion … ç’avait été essayer de faire fondre avec une seule étincelle un massif rocheux, d’avec un peu d’espoir insensé tenter de faire vaciller un coeur de glace, se condamner à fracasser … ç’avait été se rendre à l’attraction d’un trou noir pour se laisser engloutir, rester pétrifié sur place tandis qu’une ombre s’allongerait jusqu’à l’avaler et le plonger dans l’obscurité totale, se condamner à s’effacer …

Il ne voulait pas ça … mais que voulait-il, alors ? … Il n’en avait pas la moindre idée. Et justement lorsque s’était achevé cet aveu, il avait su ce qu’il lui fallait : un horizon qui serait peut-être hors d’atteinte mais qui lui offrirait un infini sans barrières, une immense étendue, mystérieuse, profonde, pleine de vie, de surprises, de secrets, un ciel entier qu’il pourrait garder au-dessus de sa tête, ouvert, vaste, tout en l’ayant refléti à ses pieds, un long voyage qui se ferait en un seul regard, un rêve inconstant et sublime qui se trouverait aussi vite serein, paisible et amène, presque immobile, une prairie doucement coiffée par le vent, que révolté, furieux, sautant, remuant, écumant, impatient et indomptable, dressant un instant des montagnes qui se renverseraient par la suite, éclateraient en mille morceaux avec un rugissement … Il voulait quelqu’un comme la mer !

Les longues heures de trajet lui avaient donné largement le temps de se rendre compte que cette passion, vite fleurie, vite desséchée, n’était plus que la mèche noircie par le feu, encore fumante, d’une bougie qui venait de s’éteindre à jamais … Et, plus tard, en y repensant, ce ne serait qu’un haussement d’épaules où s’enchevêtreraient avec indifférence, embarras et amusement au souvenir de cette petite passion sotte pour le chef.

Lorsqu’il avait rendu le message, le commandant du poste l’avait indélicatement dispensé de regagner la côte avec les forces convoquées, prétendant que l’affaire ne concernait que les militaires – tant pis pour les insistances de Razul et pour le guide, ils sauraient se débrouiller. Depuis cet instant, il avait été persuadé de ne plus revoir le colonel, puis ayant appris le terrible massacre qui avait eu lieu et la défaite sans précédents soufferte lors de bataille qui avait suivi la localisation de la fameuse base, il l’avait cru mort et l’Empire Jaune irrémédiablement perdu. Et il voyait cet espoir, cette certitude qu’il n’était qu’une question de temps jusqu’à ce que l’empire s’affaisse avec une certaine satisfaction, un cri soulagé - «Enfin !» - qui avait, sans qu’il ne s’en fût jamais douté longtemps attendu ce moment.

La chute était effectivement venue sans tarder : l’empereur était tombé, et avec lui sa capitale, l’empire s’était écroulé, un effondrement phénoménal et mémorable, la guerre s’achevait enfin, le monde était libre ! et ce n’était pas trop tôt ! …

Cela l’avait décidé à partir. Il n’avait désormais plus rien à faire là-bas, rien ne l’accrochait plus à ce pays – à l’exception de la repentance de l’avoir trahi, et qui ne le poussait qu’à le fuir –, Razul avait donc pris la décision de le quitter, partir ailleurs, voyager, se construire une vie loin de là et faire d’elle quelque chose qui vaudrait mieux que ce qu’il en avait fait jusqu’à présent.

Jamais il n’avait su ce qu’était devenu le vieil homme …

Grands plans, ferme décision, beaucoup d’inspiration … malheureusement rien de cela n’avait pu l’aider lorsqu’il s’était agi de choisir où aller et, surtout, comment s’y rendre. Enfin, l’important était de partir, et non d’arriver, mais tout de même …

Par chance, ou par pure coïncidence, il n’avait pas encore quitté le pays quand il était tombé sur son ancien chef, le colonel, en chair et en os, qui s’en était tiré, indemne, de la destruction de la flotte et des forces aériennes lors du siège de la base, puis de celle du palais impérial, et celui-ci lui avait fourni le si désiré moyen de quitter les lieux. En échange, il était parti avec lui en tant qu’homme de main. Ceci fait, plus besoin d’initiatives, le destin était choisi, il ne lui restait plus qu’à suivre le colonel – or, comme le monde était vaste et inconnu, peu lui importait le destin puisqu’il savait qu’il serait heureux de trouver un sol nouveau.

Depuis, en peu de temps, sa vie avait bien changé. Il avait fini par se retrouver en Égypte pour intégrer «une bande d’audacieux aventuriers» qui mettrait, pendant un bon moment, «la police en difficultés, et ceci dans les domaines les plus divers, depuis le traffic de drogues à celui d’antiquités, en passant par celui d’or et de faux documents», sous les ordres du colonel, aux services duquel on avait fait appel pour coordonner les opérations.

Tout avait semblé subir une transformation, se renverser, mais il s’était pourtant bien adapté aux changements. Ses habitudes s’étaient modifiées avec son nouveau rôle – à présent l’espionnage n’était qu’une besogne occasionnelle : plus étroitement mêlé au traffic d’antiquités, il était le plus fréquemment trouvé au volant de la «Lincoln» noire du colonel. Au départ, l’uniforme de chauffeur lui avait plu plus que le poste, il était confortable et lui allait bien – à ravir d’ailleurs –, il se trouvait élégant, même ses amis n’avaient pas manqué de le complimenter.

C’est vrai, il s’était fait des amis … peu, ils se comptaient par les doigts d’une main, mais pour qui n’en avait jamais eu auparavant c’était un généreux petit trésor.

Quant au colonel, il était, à première vue, devenu un homme bien différent : il n’était plus ce chef et conseiller militaire, haut-placé dans l’armée et la politique, distant … Pourtant, malgré les apparences, il n’avait pas changé tant que ça – ce n’était pas l’être qui s’était métamorphosé mais la chrysalide dont il s’enveloppait qui venait de se transmuer : toujours aussi astucieux, toujours aussi fin stratège, le même équilibre entre prudence et témérité, son intrépide impatience, son sang-froid, sa tournure, sa fierté, cette autorité sévère et impérieuse dont il n’abdiquait pas, tout était intact, Razul le trouvait simplement plus présent, plus accessible, peut-être aussi plus détendu, légèrement plus ouvert … – il était à présent un homme d’affaires futé, distingué et raffiné, «un aventurier audacieux et sans scrupules» à la mise soignée.

Pour concorder, il avait tôt cessé de l’appeler «seigneur colonel» et «sahib», ces vocatifs lourds, étouffants, qui n’étaient plus que des souvenirs de l’orient, de l’époque où il s’adressait délicatement à lui, avec respect et déférence, mais aussi en cherchant à lui plaire … Ces ornements inapropriés et inutiles avaient été remplacés par une seule syllabe, courte, efficace, pragmatique : chef.

C’était direct, convenable et la tonalité était plus pratique, c’était comme avoir l’impression qu’il était tout proche, juste là, qu’il n’y avait pas à aller le chercher bien loin …

Il aimait bien le chef – malgré les reproches acides qu’il tempêtait lorsque quelque chose ne se passait pas comme prévu et qui parvenaient à le rendre quelquefois insupportable, quoique sans ne jamais se montrer prétentieux, ce qui plaisait à Razul : ce n’était rien qui puisse ressembler à ce qu’il avait autrefois éprouvé, évidemment, mais, il aimait bien le chef, en tant que tel, et aurait aimé le connaître un peu mieux.

Un soir, ayant appris que le professeur Ahmed Rassim Bey, conservateur du musée d’antiquités égyptiennes du Caire, était parti à l’aéroport de Almaza pour y accueillir un de ses amis, le professeur Philip Mortimer, le chef avait chargé Razul de les surveiller et les suivre … – il voulait savoir dans quel hôtel l’anglais s’installerait.

Il s’était donc rendu sur-le-champ à l’aéroport. Évidemment, il aurait été plus sage d’attendre le professeur dans la Lincoln et guetter son retour de l’aéroport depuis la voiture puisqu’il connaissait celle de l’autre homme et n’avait pas pour mission surveiller minutieusement le moindre de ses déplacements, mais, attiré par la curiosité – surtout après que le chef lui ait appris que cet ami que venait recevoir le professeur Rassim Bey était une connaissance, un de ces deux anglais qu’il avait croisé au Makran –, Razul avait pris l’initiative de le suivre à l’intérieur de l’aéroport et, peu après minuit, il avait aperçu le conservateur du musée en compagnie de son ami dans le service de passeports, restant à les guetter discrètement, à une distance raisonnable, tandis qu’il feignait d’attendre quelqu’un. Mais, alors qu’il observait sans trop y faire attention, presque distraitement, la cohue affairée qui circulait sans répit dans le hall, tenant toujours à l’oeil les deux hommes, son regard était allé s’arrêter brusquement sur une fenêtre, attiré par une silhouette qui, de l’autre côté, s’occupait des bagages à la douane et lui avait semblé familière. Curieux, il s’en était approché et, pour ne pas se faire immédiatement repérer en se laissant rester là planté comme une ombre sotte et égarée qui poireauterait sans raison, il s’était à demi dissimulé derrière le mur.

Son coeur avait bondi de joie dans sa poitrine après avoir manqué de s’arrêter l’instant précédent. C’était lui ! Il était vivant ! … Mais plus que ça, il était là ! en Égypte ! au Caire ! Cet homme … Comment pouvait-il le retrouver ainsi au Caire alors qu’il l’avait quitté si loin, il y avait si longtemps déjà lui semblait-il, à une autre époque, à Karachi … ?! Le monde est si petit quelquefois … et la fortune sait – lorsqu’il lui arrive de le vouloir – bien faire les choses !

Razul s’était attardé à le contempler comme l’on voit passer un rêve tandis qu’un espoir se rallumait et une flamme qui ne s’était qu’oubliée dans le temps sans ne jamais s’éteindre se ravivait inespérément.

Or, déjà l’homme se dirigeait vers la sortie quand subitement il s’était immobilisé … pour se retourner directement vers lui ! Pendant un instant, Razul s’était agité, affligé: il l’avait vu ! ... Puis, intrigué, l’homme s’était approché, à son tour, de la vitre … Alors, il «avait précipitamment battu en retraite» pour se faufiler entre la foule, où il avait espéré que l’homme le perde de vue.

Sans oser filer tout de suite à l’extérieur, il était allé se dissimuler derrière un pilier à côté duquel causait insoucieusement un trio. Il était temps ! L’instant d’après, «passant la porte en trombe», l’homme «s’était précipité dans le hall», hélas il était trop tard ! … Il n’y avait plus la moindre trace de Razul, qui l’épiait pourtant toujours depuis son repaire.

Sous sa surveillance insoupçonnée, l’homme s’était une fois de plus immobilisé, examinant, l’air pensif, le regard méfiant et les sourcils froncés, l’endroit où il avait vu Razul disparaître.

À en juger par son expression, il ne l’avait probablement pas reconnu … mais là n’était pas l’essentiel. Ç’avait été d’une imprudence de débutant de s’être attardé là-bas, mal dissimulé, à dévisager avec insistance, avec une intensité peu ordinaire, l’homme. Évidemment que celui-ci avait «éprouvé la désagréable sensation d’être observé», évidemment qu’il s’était alors retourné vers lui, évidemment qu’il l’avait aperçu … ! Il ne se serait pas conduit autrement s’il avait voulu, sans un mot, lui implorer de le voir !

Il ne l’avait peut-être pas reconnu, mais il lui avait semblé familier … – cela Razul n’en doutait point. Peut-être se souviendrai-t-il de lui … mais, ça, il n’était pas absolument certain de le souhaiter.

Pour l’instant, l’homme ne pouvait que se méfier de son regard impertinent et de sa fuite précipitée, mais ces deux fautes équivalaient déjà à trop d’indiscrétion … en outre, l’homme accompagnait l’anglais qu’il devait suivre !

Combien de temps prendrait-il à se souvenir ? …

Razul l’avait vu rejoindre Mortimer et le professeur Rassim Bey et, s’il n’était parvenu à saisir aucun des mots qu’ils avaient échangé, l’expression et les gestes de l’homme avaient rendu incontestable qu’il parlait du chauffeur qu’il avait surpris en train de l’épier. Heureusement pour Razul, l’anglais n’avait pas semblé convaincu.

Sans plus tarder, les trois hommes avaient quitté l’aéroport, prudemment talonnés par Razul, et étaient montés à bord de l’«Austin» du professeur, qui avait aussitôt démarré, promptement imité par la «Lincoln» noire dont Razul tenait le volant.

La voiture qu’il filait avait fini par s’arrêter juste en face du Continental-Savoy pour y déposer le professeur Mortimer et … cet homme dont il ne savait toujours pas le nom.

Les adieux avaient été brefs et bientôt l’«Austin» s’était éloigné.

Depuis sa puissante voiture, Razul, qui avait fait halte une dizaine de mètres en arrière, était resté à observer les deux hommes, qu’un boy de l’hôtel était venu accueillir, tout en se disant qu’il devrait peut-être penser à se retirer à son tour, étant donné qu’il avait déjà obtenu les informations que le chef avait commandé.

Hésitant à le perdre aussi vite de vue alors qu’il l’avait à peine retrouvé, sans même savoir s’il le reverrait de sitôt, Razul s’était résigné à laisser glisser la voiture le long du trottoir, passer lentement devant l’hôtel avant de continuer son chemin, ne fût-ce que pour le voir de dos. Après tout, c’était sans risque : l’anglais parlait avec le boy et l’homme écoutait – personne ne ferait attention à lui …

Et comme il s’approchait dangereusement, il avait oublié la route et était revenu à l’homme dont il était, il y avait près de deux ans, tombé amoureux, la première passion de sa vie. Décidément, ces nouvelles couleurs lui allaient à ravir … toutes semblaient lui aller bien, depuis la fusion claire et fraîche de blanc-vert-jaune qu’il gardait en seul doux souvenir de Turbat au rouge vif qu’il avait furtivement aperçu à Karachi, mais ce modeste bleu ciel calme et immaculé, couronné d’un nuage de neige, lui donnait une autre allure … C’était l’incarnation d’une vague qui éclatait, une onde implacable qui s’était involontairement élancée vers lui pour s’abattre sans un cri sur son coeur et l’engloutir d’un coup sous la fièvre turbulente de son écume. Comme Razul avait alors eu hâte de le rencontrer, d’affronter le regard de sévère défi auquel il aurait inévitablement droit, rien que pour voir cette paisible vague se changer en l’éclat rageur, vibrant, rugissant d’une tempête qui se déchaînait en mer …

Si l’homme avait ou non l’air plus discret ainsi, Razul ne savait pas le dire … L’effet magnétique qu’il excerçait sur lui persistait et rendait difficile à son regard de lâcher prise lorsqu’il s’était posé. Il le trouvait toujours aussi magnifique, il était toujours aussi fascinant, son visage … – Ya Salam ! … Son visage ! … Un instant de distraction avait suffi, une seule songerie, puis l’homme n’était à présent plus de dos, il était de face ! …

Alerté par le ronronnement du moteur de la voiture, il s’était vivement retourné pour s’apercevoir que la «Lincoln» longeait lentement le trottoir, et leurs regards s’étaient alors à nouveau rencontrés.

Resté un instant interdit, Razul s’était brusquement ressaisi avant de, en proie d’une grande turbulence, s’empresser d’écraser de toutes ses forces l’accélérateur. Il n’avait eu le temps que de jeter en biais un dernier regard hâtif à l’homme, juste à temps de le voir pousser une exclamation, l’indicateur pointé droit sur lui comme une flèche prête à traverser la distance qui se dressait entre eux pour s’enterrer profondément dans son coeur.

Après coup, l’entrée de l’hôtel était déjà laissée en arrière et il avait foncé droit devant sur la route sans se retourner, aussi vite que possible pour se fondre dans la nuit et disparaître.

Mais, tandis qu’il rentrait, Razul s’était interrogé, intrigué … : cette promptitude avec laquelle l’homme l’avait surpris … s’y attendait-il ? … S’attendait-il à être suivi ? Et s’il avait deviné que la silhouette évasive du chauffeur qu’il avait aperçu à l’aéroport le suivrait jusqu’à l’hôtel, l’avait-il véritablement reconnu ? … Et puis quoi d’autre ?! Razul s’était brusquement secoué – pourquoi toutes ces questions ? … Ce n’est pas comme s’il pensait l’inviter à dîner ! tout les deux, ensemble, comme un couple … – Il fallait avouer que l’idée n’était pas mauvaise, et plutôt tentante même … cependant, Razul était assez raisonnable pour reconnaître le combien elle était folle.

Par contre, si le chef apprenait la gaffe qu’il venait de commettre …

Inutile d’ajouter dans son rapport qu’il s’était fait repérer, il s’était limité à informer le chef du nom de l’hôtel – quant au numéro de la chambre, s’il devrait, pour quelque raison, être nécessaire, il ne serait pas bien difficile à obtenir –, dire que oui, tout s’était bien passé, puis, après une prudente hésitation – prenant le soin d’adopter le ton le plus neutre possible afin d’éviter d’attirer les soupçons d’Olrik, qui risquerait de vite s’apercevoir de ce penchant insolite, qui lui déplairait indubitablement beaucoup – il avait rapidement lâché les mots qu’il n’était pas certain qui intéresseraient le chef, mais avait eu besoin de se confier à quelqu’un. Le professeur Mortimer était accompagné … Oui, un homme … ils étaient venus ensemble par le vol Londres-Caire … Non, il n’était pas anglais, c’était … à moins qu’il ne se trompe c’était l’hindou qui l’avait accompagné lors de la dernière guerre, d’abord à Turbat puis à Karachi, où il l’avait surpris la veille de l’évasion du professeur …

Cette identification n’avait pas convaincu le chef, qui avait donc cherché à se renseigner à son sujet et quant au but de sa venue en Égypte.

Bref, le colonel avait, sans grandes surprises, mené sa petite enquête, et c’était grâce à elle que Razul avait appris les seuls faits qu’il pouvait sur lui : l’homme qui accompagnait le professeur Mortimer était son serviteur et se nommait Ahmed Nasir …

Enfin ! Après tant de temps à s’impatienter il le savait enfin, son nom ! … Ce n’était pas grand chose, mais il n’avait pas été mécontent … après tout, c’était déjà un début !

Malheureusement, quoique insigne, le serviteur du professeur n’avait semblé d’aucun intérêt au patron, qui était plutôt inquiet à l’égard de l’anglais et de sa fâcheuse manie de venir se placer au travers de son chemin. Razul avait donc été chargé d’épier Mortimer, faire le chauffeur à droite e à gauche, quand on avait besoin de lui – souvent pour le patron, mais surtout pour transporter Abdul – , entre autres, ce qui lui avait aussi permis de se retrouver en confrontation directe avec le professeur, une après-midi où il s’était par hasard trouvé chez Youssef, épisode qui avait fini par s’achever moins bien que prévu …

Les jours avaient rampé lentement, les uns après les autres, sans qu’il n’ait, hélas, plus eu la moindre nouvelle de l’homme, de Nasir … Il avait beau aller à un coin du jardin de «Mena House», où l’anglais avait décidé d’emménager, pour s’y trouver avec le boy de l’hôtel qui lui fournissait les informations qu’il – non, c’est faux : le chef ; Razul n’en était que l’intermédiaire, mais, puisqu’il en était ainsi le complice, c’est une petite imprécision anodine qui n’est qu’à peine répréhensible – souhaitait en échange de quelques satisfaisantes pièces, mais jamais il ne l’avait croisé, ni même seulement aperçu … Que faisait-il pendant ses journées ? … Sortait-il ? … Aurait-il la moindre chance de le rencontrer accidentellement – ou presque – quelque part ? … Comment faisait-il passer son temps ? … Se sentait-il seul ? … En abandonnant l’hôtel, curieux et intrigué, Razul se plaisait à tenter de déchiffrer ces mystères en rêvassant sur des hypothèses romanesques et fantastiques sans ne se laisser jamais séduire par aucune.

«Ce que tu peux faire avec vaut mieux que ça … » Il y avait souvent repensé depuis … «Je sais … » Mais c’était plus ardu de désister avant la fin plutôt que de l’attendre venir …

Lamentablement, le patron avait décidé que cela ne pouvait plus durer : le professeur Mortimer avait commencé à pousser trop loin dans l’audace et la curiosité à son goût et l’idée de le voir circuler à son aise, au risque de découvrir ce qu’il ne savait pas encore de leurs manoeuvres et de venir lui mettre, une fois de plus, des bâtons dans les roues, lui déplaisait fortement … surtout après que le professeur ait appris la nouvelle de la mort du capitaine Blake, qu’il avait pris le soin de mettre au courant de la situation. Et comme, n’ayant eu aucun mal à lier le colonel à l’homicide de son ami, au lieu de s’en souvenir désormais comme un avertissement, Mortimer était prêt à prendre sa revanche et plus que jamais déterminé à frustrer les plans d’Olrik, celui-ci n’avait pas vu de solution plus convenable que de le faire disparaître … lui et son serviteur, par précaution.

Malheur ! … Razul ne l’avait pas perdu pendant la guerre pour le perdre à cause d’une sale affaire de traffic … c’était absurde ! pire, c’était idiot ! … Hélas, non seulement le mal était certain comme aussi il se devait encore survenir de la pire manière possible … Razul était le plus agile, sans compter qu’il était le seul membre de l’équipe qui était familiarisé avec l’espace de l’hôtel : ce serait donc lui qui se chargerait de tuer Mortimer … et Ahmed ? … L’idée était tout simplement insupportable ! Déjà le fait de commettre un meurtre n’était pas correct et il savait qu’il n’en serait pas fier … Puis assassiner le professeur Mortimer ? …

Un autre à sa place, Sharkey par exemple, aurait profité de l’occasion pour se venger en quelque sorte de ce que le professeur lui avait fait jusque là, mais Razul ne lui gardait aucune rancune depuis leur confrontation chez Youssef … après tout, en jugeant les faits avec lucidité, le coup que Mortimer lui avait porté en lui «lançant violemment à la face» un lourd coffret d’argent ne représentait pas un important attentat à son intégrité physique à coté du «violent coup de crosse» grâce auquel Razul l’avait assomé ce soir-là et des quelques coups de feu déconcertés qu’il avait tiré sur lui, qui avaient heureusement manqué leur cible … Et puis, quoique ce fût à peine croyable – comme arrive des fois à l’être la vérité –, et que bien des gens, sinon même tous ceux qui le connaissaient, ne s’en doutaient point, jamais il n’avait tué quelqu’un, du moins directement, avec ses propres mains … Même lors de la troisième grande guerre, jamais il n’avait éteint lui-même une vie. Mais, à vrai dire, il n’avait pas eu besoin de tacher de sang ses mains directement pour qu’elles en soient copieusement souillées : deux fois il avait été responsable d’un terrible massacre, d’abord à Turbat puis lors du siège de la base secrète, deux fois il aurait pu éviter que tant de corps tombent, que coule tant de sang, mais, deux fois, il avait docilement rempli son devoir d’espion et, sans n’avoir jamais estimé d’avance l’ampleur du désastre qu’il s’apprêtait à faire éclater, sans ne jamais s’en rendre compte que plus tard, sans n’avoir jamais été écrasé par les remords lorsqu’il était encore temps de renoncer, il avait inconsciemment condamné plus de vies que ce qu’il aurait eu le courage d’admettre, lancé dans le vide éternel peut-être autant d’existences que de jours il avait jusque là vu naître … Et comme si cela n’avait pas été suffisant, il avait aussi été impliqué dans l’assassinat d’Abdul Ben Zaim, le renversement qui avait été responsable pour la mort du jeune homme [2].

Ce n’avait, en réalité, été qu’un accident, malheureux et non prémédité, indépendamment de ce que la police avait certainement pensé … : ce jour-là, Sharkey et lui avaient pris la «Lincoln» pour enlever Abdul à l’insu de la police ; le colonel avait eu, une dernière fois, besoin de ses services afin de régler un détail et les avait désigné pour kidnapper l’assistant du professeur Rassim Bey, gardant encore pour lui la suite du plan – ainsi, et comme, à présent que la police ne le lâchait plus, il faudrait jouer serré, ils devraient profiter d’un coin de rue pour l’enlever hâtivement ; il s’agissait d’opérer assez rapidement pour prendre au dépourvu la police – c’était donc Sharkey qui avait tenu le volant, quant à Razul, il s’était placé sur le siège arrière pour s’emparer d’Abdul et le précipiter promptement dans la voiture afin de ne donner à personne le temps de se rendre compte de ce qui se produisait avant qu’ils ne soient hors de leur portée, loin … Néanmoins, le programme ne s’était pas déroulé comme prévu, leur défaillance de coordination n’aurait pas pu survenir à un pire moment : Abdul, dont ils n’avaient pas manqué de remarquer l’air étrangement absent, presque hagard, avait décidé de traverser la route à l’improviste, juste au moment où, supposant qu’il changerait de direction pour aller errer sur le trottoir le long de l’avenue perpendiculaire, Sharkey venait d’accélérer à fond pour rejoindre leur complice avant que l’inspecteur qui le talonnait n’atteigne à son tour le croisement. La suite s’était enchaînée si vite qu’aucun des deux hommes n’avait eu le temps d’assimiler les évènements avant qu’il ne soit trop tard : la voiture fonçait impétueusement sur la route, Abdul, distrait et sans sembler s’apercevoir de ce qui se passait autour de lui, s’était retrouvé devant eux, Razul avait étranglé un avertissement horrifié, accompagnant d’un coup de freins sec un brusque coup de volant dans l’espoir d’éviter la collision, Sharkey avait tenté de dévier la voiture de sa trajectoire en l’élançant sur la voie réservée aux véhicules circulant sens inverse, inévitablement était, en résultat, advenue une violente collision, qui avait fait pivoter d’un demi tour brutal la «Lincoln», laquelle avait, enfin, été projetée sur Abdul, qu’ils avaient vu avec effroi disparaître sous la voiture sans pousser un cri. À cette vue, Sharkey, n’avait mis qu’une hâtive pincée d’instants à récupérer brusquement la maîtrise du véhicule en même temps qu’une larme de sang-froid, puis, un tour de volant sec et un accélérateur abruptement écrasé plus tard, la «Lincoln» affolée qui emportait les deux amis quittait avec empressement les lieux de l’accident pour plonger et s’éclipser dans une rue voisine. Pendant tout le trajet jusqu’à leur repaire, aucun des deux ne s’était avisé d’ouvrir la bouche : Razul, cloué d’effarement, le sang glacé dans les veines et le coeur douloureusement comprimé comme si c’eût été dans ses mains crispées qu’il le serrait avec angoisse, demeurait paralisé dans son incrédulité, l’esprit aveuglé par la vision du corps désemparé qui disparaissait et roulait sous le véhicule, incapable d’en écarter les pensées ou de s’éteindre, se vider complètement pour la fuir, comme s’il était resté coincé sur cette image macabre qui l’obsédait désormais inéluctablement, le dévorait avec l’avidité cruelle d’un cauchemar sinistre dont la pétulance se dressait avec tant de fierté qu’il semblait imposer à toute autre réalité un éclat terne et irréel ; quant à Sharkey, dont les traits tendus de son expression décomposée douaient le visage de la rigidité marmoréenne d’une statue et dont le moindre mouvement, désormais exécuté avec une froideur résolu, semblait rude, machinal, il tentait vainement de ne pas penser à ce qui venait d’avoir lieu et accrochait au volant toute sa concentration comme si cet effort êut pu apprivoiser le flux anarchique et rageur de ses émotions. Bref, trop perturbés pour pouvoir trouver la parole ou même l’envie de la prendre alors que la solitude du silence était ce qui convenait à leur désarroi, ils avaient attendu, chacun de son côté et sans anxiété, quelque chose de vague, rien de précis, tout juste que le temps s’écoule et emporte avec lui ce qu’il pouvait entraîner dans l’oubli.

Lorsqu’ils étaient arrivés, aucun des deux n’avait senti la nécessité, encore moins l’envie, de bouger, et, quoique le véhicule fût immobilisé, de bien longues minutes passèrent dans le plus sévère silence avant que Razul ne se décide de quitter son inertie, bientôt péniblement imité par Sharkey. Ce n’est qu’une fois qu’ils s’étaient retrouvés à l’extérieur, face à face, aussi pâles l’un que l’autre, échangeant le premier regard lugubre, que, sans n’avoir plus la force de se taire, Razul s’était lourdement effondré et, sans un avertissement, s’était jeté dans les bras de son ami, atterré. L’évènement et l’image étaient un spectre encore tellement frais dans sa mémoire à présent brouillée, le désastre avait été si subit et imprévu qu’il paraissait inconcevable, fantastique, et, malgré les arguments dont le bombardait sa raison, il n’osait pas y croire, tout s’était passé si vite … – il n’avait pas prévu le frisson qui l’avait soudain traversé pour le réprimer à temps : qu’avaient-ils donc fait ?… Comme s’il avait pu entendre les pensées de son comparse et avait voulu leur imposer une corrrection vitale, Sharkey avait craché un juron d’une voix rauque. Razul n’y était absolument pour rien ; c’était lui qui avait tenu le volant, c’était lui le seul responsable : qu’avait-il donc fait ?...

Mais il n’avait pas eu le temps de se perdre en reproches parce que Razul l’avait immédiatement interpellé, hors de soi : l’avaient-ils vraiment écrasé, était-il … croyait-il qu’Abdul était mort ? … C’était le plus probable, lamentablement … Que feraient-ils à présent ?, s’était inquiété Razul. Il n’y avait rien à faire, seulement informer le patron et attendre sa décision, et c’est cela même qu’ils s’étaient empressés de faire. En les voyant si accablés à travers la dissimulation médiocre qui ne pouvait que l’exaspérer – non pas à cause des sentiments parfaitement humains qu’il n’avait pas le pouvoir de leur interdire, mais parce que l’application avec laquelle les deux hommes tentaient de cacher leur intensité ne les rendait que plus visible – , le colonel n’avait pas pris la peine d’entrer dans une violente colère comme il l’aurait fait dans d’autres circonstances – il lui avait semblé bien inutile de submerger ces deux imbéciles de remontrances. Leur bouleversement, bien qu’il ne fût pas de force à l’apitoyer, s’était avéré une pénitence suffisante pour qu’il n’éprouve nul besoin de les harceler plus brutalement que les apostrophait déjà leur conscience. En outre, sans vraiment savoir pourquoi mais sans se le demander pour autant, il n’avait pas voulu les surcharger d’émotions pour une journée et les avait dispensé de travailler pour le reste de ce jour-là. En vérité, étant donné les problèmes qu’il prévoyait déjà s’annoncer si, en proie d’affolement, Abdul persistait à commetre des imprudences, Olrik avait jugé sa collaboration à présent dispensable et avait pris la décision de l’éliminer aussitôt le détail invalidé ; la maladresse de ses hommes n’avait fauché cet obstacle qu’un peu plus tôt que prévu, cependant, il n’avait pas trouvé nécessaire de les mettre au courant de son intention de liquider Abdul, ce qui n’aurait, d’ailleurs, – comme il le savait –, pas apaisé leur abattement … – Alors remettre le coup – quoique, cette fois, la cible ne soit pas ni un ami ni un complice, juste une connaissance avec qui il n’avait pas de grande affinité –, non merci, Razul n’était pas pressé.

Or, de tout cela, de toutes ces morts dont il avait été un des principaux responsables, aussi atroces fussent-elles, de tous les coups de feu qu’il avait adressé au professeur Mortimer, rien n’avait, de sa part, été prémédité, il s’y était élancé presque automatiquement, sans réfléchir, tandis que ce que l’on attendait maintenant de lui, un meurtre prémédité, un plan minutieusement conçu avec le regrettable objectif d’achever une vie, l’exécution d’un crime irrémissible était bien, sinon tout à fait, différent ! … Il était, sans doute, malhonnête, se reconnaissait non sans une goutte de dégoût comme une canaille de la pire espèce, mais cela lui était encore tolérable ; par contre, le titre d’assassin ne lui plaisait définitivement pas et, si le colonel ne lui en avait pas donné, à lui particulièrement, l’ordre formel, il aurait employé tous les subterfuges qu’il aurait pu inventer pour éviter la lourdeur délétère de cet engagement viager, qui ornerait d’une tâche irréparable son nom qui avait déjà tant trainé dans la boue.

C’était, de surcroît, couronner l’idée de ce poids avec la certitude que Nasir le haïrait à jamais et irrémédiablement … Et assassiner les deux ? … Il fallait être fou, fou à lier ! Ce serait alors la promesse solennelle de se haïr lui-même à jamais ! … Comment vivrait-il désormais, sachant qu’il l’avait tué ? … Non ! Il devait absolument faire quelque chose, dire au patron qu’il ne pouvait pas, ne voulait pas remplir cette tâche – lui révéler, s’il s’avérait nécessaire, l’unique secret qu’il gardait pour lui seul, que, malgré sa loyauté envers le chef, il lui était impossible de tuer l’homme qu’il aimait … encore que cet aveu lui eût coûté la vie ! … Même si tel était le prix à payer, quel soulagement cela aurait été de le dire tout haut, l’avouer au colonel, en face de ses camarades, qu’il était follement épris d’un homme, un homme qui était, en plus, leur adversaire, qui faisait obstacle à leurs opérations, de laisser ce scandale détoner à leurs oreilles stupéfaites, de voir avec satisfaction leurs regards ahuris, effarés, cloués sur lui … lui dont une passion saugrenue et condamnée à échouer pouvait mettre en péril leurs opérations … – trouver un moyen d’empêcher le succès de cet abominable plan … mais il avait été un lâche, avait gardé son silence, incapable de se révolter contre l’ordre, de se refuser à l’accomplir, de s’insurger contre la volonté du patron …

Et pour cause de sa lâcheté, il s’était retrouvé «sur la terrasse de «Mena House»», «glissant silencieusement», comme «une ombre inquiétante» qui avait du mal à garder son sang-froid tandis qu’elle sentait son cerveau bouillir furieusement dans sa tête.

L’obscurité était complice, mais pas pour autant rassurante … La clarté froide du clair de lune qui plongeait les édifices dans la pâleur terne d’un sommeil d’où ils ne semblaient plus capables d’émerger avait vaguement réanimé les souvenirs qu’il gardait de cette autre lueur d’un clair de lune lors d’une nuit à Karachi … Si ce n’était pas seulement pour l’intensité exceptionnellement éblouissante de cet éclat argenté, c’était pour la tristesse foncière et muette, pour la mélancolie incongrue, pour le désespoir sans détresse que ce jeux d’ombres et de clarté avait quelque chose de familier. Pourtant, cette fois, le paysage avait aussi quelque chose d’hostile et de cruel, comme un terrible secret qui se serait refermé sur soi-même, un mystère insondable, un présage de désastre … cette fois, ce n’avait plus été seulement pour le quitter, mais pour le faire disparaître ! …

Razul était nerveux. Il savait quel était le balcon qui permettait l’accès à la chambre de Mortimer et il transportait prudemment un panier où était emprisonné le naja qui, une fois glissé à l’intérieur de la chambre, devrait se charger des deux hommes. Bien que, si le plan se déroulait comme prévu, son usage serait superflu, Razul avait, par précaution – et parce qu’Olrik lui avait défendu de recourir à une arme à feu –, emporté son poignard avec lui, au cas où la situation tournerait mal. Avec un peu de chance, il n’aurait pas besoin de s’en servir … Chance ? … Quelle horreur pensait-il là ?! … Comment pouvait-il parler de chance dans de pareilles circonstances ? … Considèrerait-il une chance de n’avoir pas eu à salir directement ses mains quand le naja aurait empoisonné l’homme dont il était épris ? … Le naja, le poignard, quelle différence cela ferait-il ? … Le résultat serait le même, tout comme le coupable … Mais il espérait, malgré tout. Si le naja réglait la situation, il ne verrait rien … il n’aurait qu’à ne pas y songer, puis, éventuellement, il finirait par oublier … Juste l’idée de lancer sur Nasir son poignard, l’entendre s’enterrer impitoyablement dans la chair tendre et chaude, de voir ses vêtements se tâcher de sang, son corps tomber lourdement, sans vie, savoir que c’était lui qui en était le responsable … Ses mains tremblaient légèrement … juste l’idée de commettre ce crime le répugnait profondément.

Brusquement, il s’était secoué comme pour tenter de s’arracher à ce malaise. N’y penses plus … Ne penses pas ! – s’implorait-il, désespéré … Il avait une mission à remplir, il ne pouvait pas se distraire.

Il s’était arrêté un instant au bord du toit pour calculer la distance au balcon avant de poser le panier pour l’assaut. Fermement appuyé au mur, Razul s’était agilement laissé glisser de la terrasse jusqu’à la balustrade du balcon annexé à la chambre de Mortimer, où il était parvenu à prendre appui.

Avec infiniment de précautions, il avait pris le panier laissé en arrière puis l’avait déposé à ses pieds, avant de sauter à terre sans bruit. Mais à peine s’était-il redressé qu’il s’était étonné de trouver les persiennes de bois qui séparaient le balcon de la chambre ouvertes, soigneusement rangées sur les côtés, laissant l’entrée de la chambre complètement dégagée et les ténèbres qui en voilaient l’intérieur à la merci du premier venu. Quel heureux hasard … avait-il amèrement plaisanté sans parvenir à y trouver de l’humour face à cette ironie qui l’épargnait à plus de travail.

C’était incroyable ! À croire qu’ils étaient au courant de tout, qu’ils l’avaient fait exprès … Il n’y avait plus qu’à poser le panier au seuil de la porte, presque dans la chambre, comme pour y inviter le serpent, et attendre …

Accroupi à l’extérieur, Razul avait délicatement déposé le panier à l’entrée de la chambre avant de partir se percher sur la balustrade pour attendre que le naja décide de s’intéresser à la salle. Lorsque le reptile y avait enfin pénétré, et après s’être assuré qu’il ne changeait pas d’avis ou ne détournait pas son attention vers le balcon, Razul était remonté sur le toit dans le plus sévère silence, puis s’était installé pour traverser une longue attente solitaire.

Chaque seconde d’attente lui avait semblé interminable tandis qu’elle se noyait dans le profond silence qui régnait en souverain de cet empire glacial de nocturnes ombres.

Immobile, adossé au mur, une ombre parmi les ombres s’évertuait vainement à vider sa tête, de ne penser à rien, alors que son esprit déambulait sans grand enthousiasme d’une pensée à l’autre. Le silence était bientôt devenu intolérable, rien ne bougeait, pas un seul bruit ne brisait le vide étouffant de l’atmosphère, Razul osait à peine respirer. De maintes, longues et pénibles minutes s’étaient écoulées depuis et le poids du silence se faisait déjà tellement écrasant qu’il avait commencé à croire entendre quelques bruissements entre le subtile et l’imaginaire, avant d’être subitement tourmenté par la crainte angoissée d’avoir perdu l’ouïe alors que c’était l’absence du plus léger son qui lui vibrait avec insistance aux oreilles.

Peu rassuré mais sans s’aventurer à beaucoup remuer, il avait voulu vérifier si ses sens étaient toujours intacts et avait porté sa main au mur pour laisser glisser un doigt anxieux contre la paroi. Tout allait bien … il avait entendu le froissement du tissu de ses vêtements en levant le bras, puis la friction de son doigt contre la pierre rugueuse – il n’était pas sourd …

Mais à peine le geste achevé, la conclusion acceptée avec soulagement, il lui avait semblé entendre une voix. Immédiatement rappelé au but de sa présence sur ces lieux, Razul avait tendu l’oreille dans l’espoir de surprendre un autre bruit …

Pendant de longs instants, il avait retenu son souffle tandis qu’il tentait de percevoir un nouveau signe de vie venu de la chambre, mais en vain. L’atmosphère avait, une fois de plus, plongé dans un silence impénétrable, pas la moindre note ne venait troubler cette longue pause, et Razul avait recommencé à douter de ses sens quand, tout à coup, la voix du professeur Mortimer s’était élevée avec conviction, claire, depuis la salle.

«Par Horus, demeure !!! ... Par Horus, demeure !!! ... » – Intrigué, Razul l’avait entendu répéter plusieurs fois d’affilée l’exclamation, quatre fois s’il ne se trompait pas. Il s’était approché du bord du toit puis prudemment penché en avant, curieux, tentant de voir ce qui se passait au-dessous. Que signifiait cette adjuration ? … Avait-il aperçu le serpent ? … Que faisait-il donc ? … et, dans l’attente, son coeur agité palpitait nerveusement dans sa poitrine.

Hélas, la chambre était toujours enveloppée dans les ténèbres, il n’y voyait goutte, et l’angle qu’il avait depuis son perchoir était mauvais … mais il n’osait pas descendre sur le balcon pour satisfaire curiosité.

Soudain, sans le moindre avertissement, la lumière s’était allumée, avait jailli d’un seul coup de la chambre. À cette vue, Razul s’était instinctivement jeté en arrière, dans l’ombre. Cela devait être Nasir … Bien, le coup du naja était sans doute raté … à présent c’était à lui de jouer.

Sans s’aventurer à y porter le regard, de peur de reculer, Razul avait serré dans son poing fermé la poignée de son arme. À cet instant, un bruit sec, sourd, s’était échappé de la chambre, et , sans tarder, la voix qu’il tenait le moins à écouter l’avait innocemment suivi.

-Un naja ! … Par Allah ! Sahib, il était temps !

Ahmed … Une dizaine d’épines s’étaient plantées dans son coeur, toutes sadique et rudement en même temps, sans le briser.

Le professeur avait ajouté quelque chose, mais Razul se fichait bien de ses mots, il n’avait pas voulu les comprendre … la seule chose qu’il souhaitait réellement à cet instant précis était de disparaître, sentir le sol céder comme une trappe brusquement abaissée sous ses pieds pour l’abandonner au-dessus d’un précipice dont le fond se devinerait inexistant, d’un vide vertigineux, et être avalé par un abîme où personne ne le chercherait jamais, où personne ne le trouverait jamais …

Son regard était lentement descendu jusqu’au poignard qu’il empoignait et s’y était lourdement posé avec une résignation désespérée. Il savait ce qui lui restait à faire …

«Ce que tu peux faire avec … » – Non ! … Ce n’était vraiment pas le bon moment pour y penser ! d’ailleurs le moment n’aurait pas pu être plus mal choisi … Mais il n’avait ni le courage, ni la détermination, ni l’envie, juste l’ordre du chef – ordre qu’il se devait de remplir …

Ahmed … une vague qui éclatait sur la plage avec une rumeur fraîche, pure et décidée … un bleu ciel limpide où se dilueraient sans succès le même cruel rouge, vif et ensanglanté, qui défigurerait le teint fragile d’un nuage de mousse … La vague se déferlerait, mais ce serait une traînée de sang qui s’affaisserait sur le sable …

«Ce que tu peux faire … » – L’amertume était parvenue à lui arracher un sanglot étranglé …

Malheureusement, ce «léger bruit» avait suffi pour alerter les deux hommes et le professeur Mortimer s’était promptement exclamé :

-Il y a quelqu’un là !

Le sang de Razul s’était aussitôt glacé. Il avait deviné ce que la déclaration impliquerait …

Le poing empoignant fermement son poignard, il s’était agenouillé sur le bord du toit puis, la main droite solidement appuyée au mur, il s’était penché vers l’avant avec prudence. Lancer le poignard de la main droite ? … Hors de question, c’était impensable ! Avec le mur qui ressortait et, d’abord, l’obligeait à se pencher dangereusement, puis à tenir le bras droit levé dans une position peu confortable et douteusement pratique pour obtenir un lancement exact, l’hypothèse n’était pas viable. Restait à exécuter le lancement de la main gauche … Heureusement, cela lui était absolument indifférent. Gauche ou droite, le lancement aurait la même exactitude – à force de l’expérience, il avait développé la même excellente justesse au tir des deux côtés, ce ne serait donc pas de là que viendrait le problème … Évidemment, il n’avait pas pris le temps de songer à tous ces détails et d’évaluer leur poids avant d’occuper presque naturellement la position qui lui était plus convenable.

L’angle n’était pas le meilleur non plus, mais il suffirait pour … pour … – N’y penses pas ! … Ne penses pas ! … s’était-il imploré, dévoré par un désespoir qui se mêlait à de l’effroi.

Au dernier moment, il avait lâchement hésité, avait été torturé par des remords de n’avoir pas renoncé plus tôt, tant qu’il était encore temps … Il avait voulu reculer – tant pis pour ce que le patron lui dirait, tant pis pour les conséquences ! –, mais, à présent, il était trop tard, il fallait rester jusqu’à la fin …

Razul avait aperçu la silhouette blanche un instant avant que celle-ci n’atteigne la porte du balcon, le nuage de mousse exsangue d’une vague qui venait d’éclater … restait à ajouter à la toile le rouge vif et chaud, porter ce coup de pinceau terrible et final. Le poignard avait légèrement tremblé dans sa main, déjà prête à exécuter le lancement fatal … C’était extrèmement facile, d’une simplicité si monstrueuse qu’elle était à peine croyable, d’enlever, d’éteindre, de mettre fin à une vie … Il suffisait un geste, puis sans penser à la profondeur et à la portée de ses conséquences, celui-ci devenait un acte banal, sans intérêt particulier …

Il avait atteint la porte … C’était le moment !

«Ce que tu peux … » – Je sais … Je sais !!, s’était écrié son esprit désespéré pour tenter vainement de silencier cette voix sévère de la conscience qui le hantait. Un rapide mouvement de poignet, réticent, incertain, presque maladroit, et le destin était tracé.

Quelque chose dans sa tête semblait prêt à exploser lorsque le poignard avait quitté ses doigts.

Or, à peine Nasir s’était élancé hors de la chambre, «son pied s’était embarrassé dans le panier» que Razul avait, par inadvertance, laissé «traîner là, abandonné», après que le naja ait gagné la chambre, et, «perdant l’équilibre, il était tombé en avant».

La chamade effrénée que battait le coeur de Razul, épouvanté et désaccordé, s’était brusquement interrompue quand, à cette vue, celui-ci avait manqué un battement, «car au même instant» où Nasir s’était précipité en avant, son «poignard lui avait frôlé l’épaule en sifflant» pour aller «se ficher dans le bois du balcon».

Razul n’avait pas pris la peine d'amortir un lourd soupir de soulagement. C’était un miracle ! C’était à peine croyable ! …

Peut-être s’il ne s’était pas immédiatement persuadé que c’était la miséricorde du destin qui les avait épargné – l’un de mourir, l’autre de tuer –, tout comme s’il n’avait pas immédiatement raccroché toute son attention à l’homme mais à l’arme, aurait-il pu s’apercevoir qu’il avait lancé le poignard dans une trajectoire légèrement déplacée, presque regrettablement mauvaise si ce n’avait pas été, justement pour cela, un motif de réjouissement, que, malgré son pointage d’ordinaire irréprochable, la rigueur du lancement laissait beaucoup à désirer, que, si le poignard l’avait atteint, la blessure n’aurait pas été fatale, le poignard se serait simplement planté dans son bras droit, un peu au-dessous de l’épaule … mais il n’avait rien remarqué … Il n’avait absolument rien remarqué et, ne s’étant pas rendu compte qu’il avait mal exécuté le lancement, il avait pensé – et le pensait toujours, après tant d’années – que si Nasir n’était pas mort ce soir-là, ç’avait été grâce à sa fortunée cubulte.

À présent que son voeu était exaucé, que Nasir était toujours en vie, indemne, Razul s’était senti perdu, sans savoir quoi faire ensuite, incapable de dévier son regard, et avait éprouvé une affreuse sensation de médiocrité, une vive répulsion envers soi-même, comme si en se plantant sèchement dans le bois, le poignard avait lâché sur lui des éclaboussures grasses d’une matière putride et infecte dont les parois intérieures de son âme étaient restées souillées et l’étourdissaient avec une nausée inexplicable.

Hélas, lorsqu’il s’était redressé, Nasir avait porté son regard à l’endroit d’où avait été lancée l’arme et l’avait furtivement aperçu. Alarmé, Razul avait eu un violent mouvement de recul, grâce auquel il était parvenu à plonger et se dissimuler dans les ténèbres, avant de se redresser et attendre anxieusement de savoir ce que l’instant suivant lui réserverait. La réaction lui était arrivée sans tarder : Nasir s’était déjà penché par-dessus la balustrade pour tenter d’apercevoir la silhouette fuyante qu’il avait entrevu, aussitôt imité par le professeur, qui s’était empressé de le rejoindre.

-Là … sur le toit … un homme ! … – à ces mots, pris de panique, le coeur bondissant dans la poitrine, Razul n’avait pas attendu une seconde de plus avant de se retourner vivement et fuir aussi vite que possible, se précipiter hors de leur vue et de leur portée.

S’il avait pu choisir, il aurait sincèrement préféré être poignardé avec une lame plutôt qu’avec cette accusation fulgurante et incisive qui n’avait semblé ni le punir, ni réclamer vengeance, mais par sa grave simplicité constatait un fait incontournable …

Bouleversé, Razul s’était hâté de disparaître de l’autre côté de la trappe puis dévaler l’escalier de service, s’était efforcé de maintenir sa tête vide, encore que bouillante, de ne penser à rigoureusement rien sauf qu’il devait quitter les lieux au plus vite, jusqu’à se faufiler hors de l’hôtel, jusqu’à se retrouver, enfin, à l’extérieur.

Il avait alors fallu revenir à pied … Ce n’était pas la porte d’à côté, mais ce n’était pas non plus une distance décourageante. Il aurait bien pris la «Lincoln», mais le chef avait préféré ne pas risquer que la voiture puisse être vue à la porte ou même dans les alentours de l’hôtel ce soir-là. De toute façon, Razul avait fini par aimer mieux qu’il en soit ainsi. Il avait besoin de marcher un peu, de sollitude, de prendre de l’air frais, de réfléchir … En vérité, ne pas prendre la voiture avait été une fameuse idée, et une sage décision … S’il s’était assis à la place du conducteur, il n’aurait pas eu le courage de démarrer, aurait laissé sa tête tomber lourdement sur le volant et ses mains appuyées sur les côtés, sans vie, puis serait resté là, glacé, immobile, paralisé, abandonné comme le panier qu’il avait oublié sur le sol du balcon …

Une petite promenade au clair de lune lui ferait le plus grand bien, avait-il espéré … Aussi, cela lui donnerait largement le temps de remettre ses idées en place …

Et puis il n’était vraiment pas fatigué … Il était, d’ailleurs – et avec juste raison – , persuadé de, une fois rentré, ne pas parvenir à trouver le sommeil …

Lentement, il s’était mis en route, glissant le long des rues comme une ombre, errant un peu au hasard, sans vraiment être conscient d’où il allait …

Qu’avait-il essayé de faire ? … Qu’avait-il fait ? …

La chance que rien de grave ne soit arrivé, que personne ne se soit blessé ne parvenait pas à apaiser sa conscience, que les remords avaient commencé à ronger furieusement.

Aucun des deux hommes n’avait semblé l’identifier grâce à la complicité de l’obscurité … peut-être ne devineraient-ils pas, peut-être que tout n’était pas encore perdu, peut-être aurait-il encore une chance …

Non. Son poignard le dénoncerait, s’il ne l’avait pas déjà fait … Nasir n’aurait certainement aucun mal à identifier l’arme, puis, inévitablement, la lier à lui.

De toute façon, cela n’avait plus la moindre importance. Il ne voulait pas une chance de plus, c’était fini, il venait, pour lui, de gâcher la dernière au moment même où le poignard lui avait quitté les doigts – sinon avant … À présent, tout ce qu’il souhaitait était de ne plus tomber sous le regard de Nasir, il ne voulait plus qu’il le revoit, jamais … ou plutôt, c’était Razul qui ne voulait plus le revoir, pas après ce qui s’était passé, tout simplement parce qu’il n’était pas curieux de savoir le combien cela serait douloureux …

Ahmed Nasir … son nom semblait à présent amer et les syllabes restaient imprononçables, incapables de franchir le noeud qu’elles-mêmes resserraient dans sa gorge … puis son visage, hélas toujours et encore cette magnifique sculpture de vénusté sévère et éthérée, était devenu un souvenir âpre qu’il tentait de fuir pour éviter ceux qu’il éveillait, le goût du meurtre qu’il aurait pu commettre, qu’il n’avait été que trop près de réussir, la note stridente de la lame qui s’était cruellement enfoncée dans le bois parce qu’elle avait manqué la chair …

L’idée du sang qui n’avait pas coulé à cause de sa couardise l’avait torturé … Si seulement c’eût été à cause de son courage ! … tout aurait pu être si différent s’il avait refusé la mission, mais il n’avait pas eu l’audace de se révolter contre l’ordre … en plus sans justification, puisque le faire sans mentir serait presque suicidaire.

Plus il chassait ses pensées, plus elles lui revenaient avec une insistance accrue et plus se souvenir de lui était douloureux. Avoir attenté à sa vie l’avait profondément écoeuré, le fait d’avoir commis cet acte, d’en être volontairement l’auteur alors qu’il aurait pu s’y opposer le répugnait, lui suscitait un dégoût terrible qui l’empêchait de penser à l’homme de la même manière qu’auparavant : cet épisode avait broyé sa passion pour Nasir … et, avec la surprise un peu étourdie de celui qui essaye de constater un fait parfaitement logique en se le répétant inlassablement, espérant ainsi de s’en convaincre, comme s’il eût été incompréhensible, il avait vaguement vu voler en poussières, comme chassées par le vent, les montagnes de sable du plus beau palais qu’avait construit son imagination, dont même le soin méticuleux n’avait pu éviter qu’il s’effondre, cet amour, sans savoir dire quand la tourmente s’était-elle levée pour célébrer en chantant son crépuscule et l’emporter dans l’oubli. Les remords avaient, comme une bourrasque assoiffée, dévoré cette petite flamme au futur incertain, presque impossible, et si elle s’était éteinte aussi soudainement ce n’était que pour rendre le désespoir qu’il ressentait face à l’idée de n’avoir pas, par pure chance, assassiné le premier amour de sa vie plus supportable.

Il s’était épris et, pour un ordre qui lui avait été donné, pour une sale affaire qui était déjà bien trop laide, il était passé près de le tuer, trop près … Qu’ils soient dans des camps opposés et en éternelle confrontation, il pouvait l’accepter – cela aurait même pu être intéressant … –, mais, là, c’en était trop ! … D’une certaine manière, Nasir continuerait toujours à lui plaire malgré le peu qu’il savait de lui, cependant, Razul n’arrivait plus à laisser pendre dans de pâles espoirs cette passion, pas après l’avoir poussé à la ruine, et l’avait forcé à se faner.

Les souvenirs encore frais l’avaient hanté et fait souffrir longuement, toutefois, il savait par son expérience que le temps atténuerait la douleur et finirait par rendre les mémoires moins désagréables … Heureusement, il ne garderait aucun souvenir matériel de cet épisode pour le raviver encore et encore, à chaque fois qu’il y poserait par mégarde le regard, excepté peut-être l’éclat resplendissant de la lune, qui était, ce soir-là, un régal, malgré les tristes circonstances. Son poignard était perdu, irrécupérable après son lancement, abandonné derrière lui dans sa fuite précipitée … Or, même s’il était parvenu à le récupérer, ce n’aurait forcément été que pour s’en débarrasser lui-même par la suite, par aversion à ce que l’objet représentait désormais …

Ya salam ! Le poignard ! … avait-il brusquement sursauté. Le poignard, qui était la seule chose qui le raccrochait encore au passé qu’il avait fui en partant pour l’Égypte, qui avait été le cadeau que son père lui avait offert lors de ses seize ans, qui était une arme qui traînait depuis longtemps dans sa famille et avait été, jusqu’alors, passée de père en fils, aîné ou unique, qu’il avait longuement toléré comme le souvenir lourd et pénible d’un temps qu’il sentait toujours à sa poursuite, planant au-dessus de lui comme une menace … Ce poignard qui était la seule raison pour laquelle, quoiqu’on ne l’appelle plus que «Razul» – non seulement Sharkey, Jack, Abdul, qui ne l’avaient pas connu autrement, mais aussi le patron, qui le connaissait depuis l’époque où il ne se présentait pas ouvertement par son prénom, s’y était mis … – il se voyait toujours un peu comme «Razul, le bezendjas», ou seulement «Bezendjas», entité brisée, anonyme, non-appartenante – comme Youssef avait d’ailleurs été là pour le lui rappeler … Toujours la fastidieuse opression que cette désignation lui semblait enfermer, et évoquait infailliblement, le même petit village à l’atmosphère de plomb, un trou perdu prostré dans la poussière du sol sous une chaleur asphyxiante et une vague odeur à brûlé qui le dégoûtait, une prison pour qui voulait voir le monde et, selon les autres, rêvait éveillé sottement, trop haut … gare à la chute, n’avait-on pas manqué de l’avertir sévèrement.

Il avait déjà voulu se débarrasser du poignard auparavant, mais avait hésité … Il avait voulu le jeter à la mer, encore au Makran, mais avait, hélas, abandonné l’idée sous le lâche prétexte, l’excuse grossière qu’il pourrait en avoir encore besoin … S’en séparer enfin, après tous ces longs mois, signifiait pour lui une seule chose : les liens venaient d’être rompus, le passé avait perdu sa trace et ne la retrouverait jamais, à lui la haute mer, la terre n’était plus en vue – il était libre ! …

Malgré l’évènement déplaisant qui en était à l’origine, Razul était en reste avec Nasir et, ironiquement, se devait de le remercier pour la perte de son poignard, dont il n’aurait peut-être jamais trouvé le courage de se débarrasser autrement et qui avait été comme un poids dont on l’avait subitement soulagé.

À présent d’autres portes avaient semblé s’ouvrir pour lui offrir la possibilité d’un nouveau départ, une chance pour reconstruire sa vie : «le bezendjas» avait à jamais disparu, il n’existait plus, était devenu une ombre qui se perdait dans le passé comme une marée d’autres avec lesquelles elle se confondait, une poignée de cendres que la brise balayerait … désormais, il n’y avait plus que Razul, frais comme le premier perce-neige qui s’aventurait à défier l’hiver, encore jeune homme, plein de vie et d’imagination, qui était allé chercher là où il l’avait laissé le gamin qu’il avait jadis été et que l’on rudoyait à l’époque où il rêvait de devenir maître de son destin lorsqu’il grandirait.

Alors il lui avait brusquement semblé qu’il n’avait jusque là fait que trop d’erreurs !

Le vieux pêcheur avait raison … «Ce que tu peux faire avec vaut mieux que ça !» … «Je sais !», il savait, il l’avait su depuis le premier instant, mais c’était à présent avec de la conviction qu’il l’affirmait, avec une détermination qu’il n’avait que trop longtemps ajourné.

Il était à présent grand temps de prendre son destin en main, pour de bon ! Mais il n’osait tout de même pas partir ainsi alors qu’il était déjà enterré jusqu’au cou dans la fange de cette affaire véreuse … lui et ses amis. Non. Il resterait, et coulerait jusqu’au bout avec les autres s’il le fallait, seulement après il s'ôterait de la boue pour démarrer une nouvelle vie ailleurs … Puisqu’il avait commencé cela, il resterait donc jusqu’à la fin et subirait les conséquences de ses choix, l’étape suivante de son histoire ne débuterait qu’une fois que celle-là serait achevée …

Son front s’était déridé à l’idée de ce défi. «Vous allez voir … !», il n’avait plus rien à perdre. Bientôt viendrait le moment de donner à son histoire le nouveau début qu’elle réclamait, et qui n’avait que trop tardé.

 

Depuis cet épisode et bien malgré lui, il avait croisé Nasir plusieurs fois encore …

Un jour en quittant «Mena House», après avoir rejoint dans le jardin de l’hôtel le boy qui le tenait au courant de l’activité du professeur Mortimer, il avait par hasard vu monter après lui dans l’autobus du Caire Nasir, qui l’avait discrètement pris en filature. En s’en rendant compte, Razul avait paniqué : s’approcherait-il de lui, l’aborderait-il ? … Cette idée le faisait frissonner de terreur, la dernière chose dont il avait envie était de devoir affronter son regard sévère et désapprobateur, qui avait, en outre, un sans nombre de bonnes raisons de l’être, et baisser le sien pour s’esquiver à celui de l’autre homme serait sans doute le pire choix qu’il pouvait faire – il ne saurait supporter d’entendre résonner sa voix parce que sa gravité profonde s’enterrerait sèchement dans son coeur déjà trop fragile, et il était persuadé de perdre la tête si jamais venait à l’homme l’envie de l’appeler par son nom, en tête de phrase, comme il l’avait tant souhaité autrefois … Heureusement, Nasir n’avait pas manifesté tel intérêt et Razul avait feint d’ignorer sa présence afin qu’il s’imagine n’avoir pas été aperçu. Ainsi, il avait profité que celui-ci se soit retourné, tentant d’éviter de se faire remarquer, pour se mêler à la foule qui encombrait la sortie et sauter sur la chaussée à l’arrêt qui lui convenait. Il s’était immédiatement élancé le long de l’avenue, qu’il avait traversé en courant désespérément dans l’espoir que la foule retienne son poursuivant suffisamment longtemps pour qu’il se sauve et ait le temps de disparaître sans lui donner le temps de se précipiter après lui. Hélas, la chance n’avait pas été disposée à le laisser s’en sortir aussi facilement – il n’avait pas manqué de s’apercevoir que Nasir l’avait imité et s’était précipité à ses trousses.

Une image furtive lui avait harcelé l’esprit tandis qu’il fonçait avec assurance, sans oser se retourner pour évaluer l’avance qu’il avait sur son adversaire : il s’était soudain, inopiné et intempestivement souvenu de ce soir à Karachi, lorsque, entre le bref soupir de deux instants, il l’avait entrevu et s’était hâté de tenter de le rattraper … les rôles s’étaient inversés par rapport à cette rencontre – bien qu’il était fortuné d’avoir sur Nasir plus d’avance que celle que celui-ci avait eu sur lui –, c’était, à présent, lui qui avait le pouvoir de s’arrêter brusquement, sans raison sage ou apparente, qui pouvait décider de permettre à celui qui le pourchassait de le rejoindre, de se retourner et attendre patiemment qu’il interrompe, à son tour, sa course … Cette fois, il n’avait plus sur lui son poignard, mais avait emporté son pistolet, il était donc armé tandis que Nasir – quoique plus fort que lui et parfaitement capable de le désarmer sans mal en combat corps à corps – ne l’était pas, puis, sans se hasarder à comprendre pourquoi il le faisait et sans être d’ailleurs de force à y répondre avec une exactitude impartiale, il s’était demandé s’il aurait, si cet épisode était survenu à l’époque où il l’aimait encore, osé profiter de cet avantage pour commettre une folie qu’il pourrait peut-être regretter plus tard et que Nasir ne lui pardonnerait probablement jamais …

Tirant parti d’un coin de rue qui escortait la muraille qui séparait de la rue la villa du docteur Grossgrabenstein et des poignées de secondes où il se trouverait hors de la portée du regard de Nasir, Razul s’empressa de prendre un peu d’élan puis s’attaqua d’un bond agile et bien calculé au mur. Le croire incapable de le dépasser ainsi, d’un seul saut inexpérimenté, sans entraînement préalable, serait le sous-estimer, et beaucoup !, – qui s’y serait hasardé aurait sans doute été bien déçu, sinon parfaitement stupéfait, de le regretter – et celui qui l’aurait, par hasard, surpris à ce moment sans connaître ses aptitudes penserait l’avoir vu voler par-dessus le mur lorsqu’il le franchit avec une adresse impeccable, une souplesse enviable.

Il se retrouva, ou plutôt se posa avec une fermeté presque délicate, à terre, où il attendit en silence, agenouillé entre la végétation comme s’il avait compté s’y camoufler. Il était temps, car, au moment même où ses pieds avaient touché le sol, son poursuivant venait de déboucher dans la rue qu’il avait si hâtivement quitté. Razul s’était légèrement attardé à essayer de deviner sa réaction, son expression, son étonnement face à cette disparition imprévue, et, mesurant approximativement le temps qu’il mettrait à se décourager pour quitter cet endroit à son tour, il avait résisté à l’envie de l’épier, de jeter un coup d’oeil de l’autre côté du mur, ne fût-ce que le plus prompt. Il ne savait pas combien de temps il était resté là, immobile, discret, raide comme une ombre clouée à un endroit qu’elle ne pourrait désormais plus abandonner ; Nasir était silencieux, tout comme il ne l’avait pas entendu arriver sur les lieux, il n’avait pas été prévenu de son départ et ne l’avait deviné que parce qu’il se méfiait qu’il ne serait pas resté à attendre près d’une longue vingtaine de minutes de le voir surgir d’une rue voisine. Razul s’était donc aventuré à pousser un long soupir de soulagement en s’asseyant sur le sol, adossé au mur, contre lequel il laissa retomber lourdement la tête comme si, en s’y appuyant, celle-ci trouverait enfin l’occasion de se vider.

Voilà encore une gaffe qu’il ne raconterait pas au chef … Et puis, son uniforme n’avait pas une seule égratignure ; en secouant un peu la poussière, le colonel n’aurait pas de quoi se douter qu’il s’était passé quelque chose d’anormal …

Plus tard, et pour la dernière fois, il l’avait vu quand il venait d’être enlevé par ses camarades. Il l’avait entrevu au loin, emmené par le patron, Sharkey et Jack, scrupuleusement ligoté – remarquable travail du second – pour être enfermé avec le professeur Mortimer, qui était déjà leur prisonnier. Il n’ignorait évidemment pas le sort qu’Olrik avait réservé au scientifique et avait, depuis cet instant où il avait aperçu Nasir complètement à la merci du colonel, suspecté qu’il y goûterait aussi ; et, même si la flamme de cette passion était déjà éteinte, n’était hélas plus qu’un souvenir vide et atone, cela ne l’avait pas exempté de se sentir déborder d’un désert froid, stérile, aussi creux que son impersonnalité était cruelle, en constatant que, après tout, sa vie allait bel et bien s'achever à cause de cette affaire, par sa faute …

Lorsqu’il était descendu au mastaba pour avertir le chef qu’il «se passait quelque chose de louche», qu’il «avait aperçu des ombres dans le jardin», il ne savait pas ce qu’il verrait en bas, si leurs deux prisionnier encore en vie, si l’homme qu’il avait autrefois aimé et celui dont il était le serviteur morts, désormais deux corps sans vie, endormis à jamais, prêts à être immortalisés en souffrant un procédé momification, façon dont le colonel avait choisi de faire disparaître les cadavres. Il n’avait pas su s’il était trop tôt ou inutile de se réjouir de les retrouver encore en vie à son arrivée parce que le chef leur avait garanti à tous que le délai ne serait pas long … le fait est que, grâce au siège de la police et la conséquente fusillade, il ne s’était pas rappelé de leur situation et ne s’était souvenu d’eux que lorsque le commissaire Kamal l’avait apostrophé, quand la police les avait, lui et Jack, «acculés dans un coin», où ils avaient été «obligés de se rendre», et, malgré son arrestion, il avait été satisfait de les savoir sains et saufs – il n’avait, toutefois, pas été informé de l’intention d’Olrik, qui avait, au mépris de l’inutilité de ces meurtres, puisqu’il ne restait à personne le moindre doute qu’ils seraient tous, tôt ou tard, arrêtés, malgré l’acharnement avec lequel ils cherchaient encore à résister, donné à Sharkey l’ordre de tuer les prisionniers, et jamais ceux qui le savaient ne lui en avaient parlé …

Razul avait espéré de le revoir lorsqu’il s’était fait capturer, même si ce n’était que pour permettre à Nasir de lui lancer un regard dégoûté, dédaigneux, hostile – soit ! ce qui viendrait, peu lui importait puisqu’il ne pouvait qu’être certain de le mériter justement … Il aurait, au moins, aimé lui faire ses adieux, ne fût-ce qu’en lui répondant avec un sourire triste, comme une plate, docile et humilde excuse qu’il n’était pas assez hardi pour articuler. À son grand regret, on ne le lui avait pas accordé – quoique, en étant juste, il faudrait commencer par l’accuser de ne s’être pas risqué à le supplier et d’avoir mélancoliquement choisi de se taire à jamais.

Il joignait ainsi la peine de n’être pas parvenu à lui adresser un dernier mot, un dernier regard, au regret de n’avoir jamais remercié le vieux pêcheur de son conseil, désormais deux repentances qui le poursuivraient pendant longtemps …

 

Après que se soit achevée cette dernière aventure, Razul avait craint de tomber trop facilement amoureux et avait voulu refermer sur lui-même son coeur comme qui, après un défilé de tentatives couronnées d’échec, aurait renoncé à tout essai, de peur d’échouer encore, choisissant d’embrasser l’ombre de l’ignorance et ses ports douteux plutôt que de se risquer à apercevoir la déception qu’il cherchait à éviter. La raison et le temps – croyait-il – seraient les meilleurs remèdes pour discipliner et faire mûrir un peu son coeur …

Seule sa passion pour la mer – qui était celle d’un amant patient et dévoué, resté sur terre par modération, admirateur éperdument rendu à son imposante immensité, sa beauté sans égal et son charme mystérieux et magnétique – était resté intacte et persévérait …

D’autre part, les maintes années qui s’étaient lentement écoulées sur les évènements les avaient recouverts comme des vagues se succédant interminablement pour former un manteau de lave froid et compact qui avait fini par sécher et durcir, cristalliser en une croûte épaisse renfermant sous les couches qui s’y étaient déposées et endormies un noyau de souvenirs à demi effacés par le temps et si précieusement ensevelis que ce n’était plus la lumière mais l’oubli qui en limait les arrêtes, en estompait les détails, palissait contours et couleurs pour n’en laisser que pieusement, presque par charité, l’idée générale, qui aurait fini, elle aussi, par s’évanouir un jour, si les mémoires n’avaient pas le vice incorrigible de lui revenir sans relâche inespérément …

Pourtant, arriva – comme il se devrait heureusement d’arriver un jour ou l’autre – le jour où ces épisodes cessèrent brusquement de le hanter.

 

Depuis leur rencontre, lui et Sharkey, qui avait pris la décision de rester en France, habitaient ensemble, d’abord à Antibes, puis à Lyon, où ils avaient décidé de s’installer quelque temps plus tard. Le début de ce nouvel épisode, comme l’ouverture tonitruante après l’inspiration anxieuse qui l’annonçait, vivre avec quelqu’un – pas n’importe qui, évidemment – après avoir vécu seul pendant de longues années, partager avec plaisir tant de temps, d’expériences, de promenades, de plaisanteries, de petits moments, de souvenirs avec son ami, qui avait été le premier et était vite devenu celui dont il était plus proche, l’avait arraché à ses souvenances, qui avaient longtemps été l’unique compagnie de sa routine solitaire, hormis la lecture et la musique, à laquelle il avait aussi commencé un peu inespérément à s’intéresser jusqu’à se laisser captiver, et lui avait offert un jeune présent en fleur, les premiers accords d’un printemps nouveau-né auprès de quelqu’un avec qui il pouvait s’ouvrir complètement sans embarras.

Aucun des deux n’avait vraiment de plans consistants pour un futur proche : Razul ne connaissait pas l’Europe et voudrait voyager et Sharkey, après avoir perdu le colonel dans l’accident d’hélicoptère qu’ils avaient souffert au Japon [1], dévoré par la culpabilité et se reprochant de n’être pas parvenu à empêcher la tragédie, de n’avoir pas été capable de sauver Olrik, avait depuis la vague et amère sensation de n’appartenir plus nulle part à présent qu’il ne pourrait jamais plus se trouver à ses côtés … Le vide étrange que sa mort avait profondément creusé à l’intérieur de son âme était angoissant, lacérant, ce que les sentiments qu’il avait eu pour le colonel, et que – mille tonnerre ! malgré le feu, l’orage, la distance, le temps et tout … – il avait toujours, n’apaisaient pas et ne rendaient que plus douloureux, et lui exposaient un monde qui ne lui importait plus, mais l’amitié de Razul lui avait donné une raison pour rester, pour s’installer quelque part même sans s’y sentir à sa place. Razul, de son côté, avait fait de son mieux pour tenter d’apaiser sa souffrance, sans vraiment se rendre compte de l’amplitude de cette toute petite lumière qu’il était, de cette chaleur agréable qu’était sa compagnie, sa voix et son silence, de cet appui irremplaçable et inégalable, de ce réconfort accueillant et compréhensif qu’était sa présence lorsque Sharkey avait besoin de parler, ne fût-ce que pour répéter ce qu’il avait déjà dit de mille autres manières auparavant … Puis, trés lentement, irrégulièrement aussi, le temps avait commencé à guérir les cicatrices invisibles qui jamais ne s’effaceraient.

Le choix de s’installer à Lyon avait été peu de plus qu’un hasard : c’était une grande ville dont Razul avait souvent entendu parler depuis qu’il était arrivé en France, quoique pas autant que Paris, mais où aucun des deux n’était encore allé. En outre, ils avaient eu la chance de se trouver deux places vacantes pour le poste de chauffeur d’autobus dans la chaîne de transports en commun qui servait la ville.

Razul n’était pas aussi doué que son ami au volant, mais il était suffisamment bon pour se débrouiller, et, heureusement, ils avaient tous deux été embauchés. À vrai dire, en arrivant en Égypte, bientôt huit ans auparavant, jamais Razul n’avait appris à conduire, jamais il n’avait conduit, jamais il n’avait même touché à un volant, néanmoins, le chef l’avait impérativement voulu au volant de la «Lincoln» et ne lui avait pas laissé d’autre choix que d’apprendre, sans compter que savoir conduire, encore que sans avoir un permis authentique, était vraiment le minimum qu’il pouvait exiger de ses hommes, hormis l’obéissance à ses ordres. Et il avait eu la chance d’avoir un bon professeur. C’était Sharkey qui s’était promptement proposé à l’aider et qui lui avait donc appris à conduire. L’aptitude de son élève l’avait, d’ailleurs, fort étonné : Razul avait beau ne pas avoir un talent remarquable pour la conduction, mais il apprenait très facilement, tant et si bien que, à la fin d’une poignée de séances, il était prêt. C’est ainsi qu’ils s’étaient connus et étaient devenus amis : aucun des deux ne résistait à une bonne conversation et lorsqu’ils avaient commencé à bavarder, ils ne s’étaient plus arrêtés.

Malgré les années, il se souvenait encore de tout ce qu’il avait appris et n’avait eu aucun mal à reprendre la pratique après quelques révisions de l’essentiel. Heureusement, les autobus avaient l’avantage d’avoir un arrêt particulier, une place exclusive : ç’avait bien été son problème au Caire … parquer la voiture, quelle galère ! Pour commencer, il n’avait jamais la chance de trouver des places libres quand il le fallait – à croire qu’elles l’évitaient volontairement ! –, puis, lorsque, par hasard, il en dénichait enfin une, c’était un espace où il était interdit de stationner … Quelle malchance terrible ! … Mais, comme il ne s’en apercevait jamais, il y laissait tranquillement la voiture et partait. Hélas, comme il était évident, il s’était aussi fait arrêter à plusieurs reprises … ni toutes dans un moment opportun. Au moins, ces véhicules-là lui éviteraient de commettre ce genre de fautes.

De son côté, et en cet aspect, Sharkey n’avait pas beaucoup changé depuis l’Égypte : il était toujours aussi doué et, hélas, toujours aussi impatient. Il s’énervait toujours aussi facilement au volant mais s’efforçait sincèrement de maintenir son sang-froid, personne ne le voyait plus brûler les feux rouges – peine à présent inutile puisqu’il n’y avait plus ni de «boss» qui attendait son retour ni de police à semer – et il respectait presque religieusement les piétons, comportement que seul Razul savait dater de l’accident qu’ils avaient eu au Caire, le renversement d’Abdul Ben Zaim …

Bien qu’encore frais de leur débarquement dans cette ville, ils n’avaient pas eu de mal à se relationner avec leurs collègues puisque les sympathies éveillées étaient correspondues et avaient vite fini par prendre l’habitude de finir la journée dans un café tout proche de la Saône, une petite place accueillante où un groupe de leurs camarades se retrouvait dans la soirée pour arroser un bavardage ouvert avec quelques verres de bière et jouer une partie d’échecs, de domino, de dames, de fléchettes ou de billard, selon l’envie.

Ce n’avait pas été, pour Razul, un problème de se présenter tel qu’il s’appelait : après tout, il était passé presque inaperçu dans l’affaire de la Grande Pyramide, son nom, ainsi que celui des autres, pratiquement ignoré, sans la moindre importance à côté de celui du colonel, qui avait longtemps été le centre des attentions à cause de sa fuite de la villa et de sa mystérieuse disparition le jour suivant – tant et si bien qu’avait été mise en marche une considérable opération pour l’empêcher de quitter le pays –, qui avaient déconcerté la police et plongé les journaux dans une vive euphorie pendant plus d’une semaine. À cette époque-là, les documents d’identification que Jack, Sharkey et lui possèdaient étaient stratégiquement minés de fausses informations et, puisqu’ils étaient tous les trois enfermés, en prison au Caire, et que les efforts des autorités étaient concentrés sur Olrik, la préoccupation de trouver sur eux des informations vrais était secondaire – ils avaient ainsi eu la chance de s’évader sans que les informations que la police détenait à leur sujet ne soient que partiellement exactes et relativement incomplètes ; grâce à cela, le Razul qui s’était fait arrêter était peu de plus qu’un nom sur lequel on ignorait pratiquement tout … contrairement à ses deux amis, qui ne venaient pas de sortir de l’anonymat, et sur qui il y avait donc un peu plus d’information, ce qui ne les avait, pourtant, pas empêché de parvenir à quitter le pays sans problèmes. Son seul moment sur le premier plan, partagé avec Jack et Sharkey dans une petite colonne, avait été lors de leur évasion, qui n’avait, heureusement, pas semblé enthousiasmer autant la presse et, puisque d’ailleurs, avec les années qui s’étaient effilées par-dessus, avec la quantité d’autres évènements qui s’y étaient superposés, cette affaire n’était plus qu’un passé lointain, le nom de Razul ne dirait plus rien à quiconque qui aurait lu les journaux à cette époque-là, encore qu’avec intérêt …

D’autre part, tandis que Razul, qui, par contraste à ses deux amis, n’avait, dorénavant, plus couru à nouveau le risque de se mêler à de sales affaires de ce genre, n’avait pas, par conséquent, sur son casier judiciaire la moindre trace d’avoir participé à quoi que ce fût de semblable, ceux-ci avaient le bulletin répertoriant leurs condamnations pénales bien remplis, particulièrement Sharkey, pour compenser légitime et justement les maintes occasions où il s’était retrouvé sous les ordres du colonel à participer activement dans des opérations malhonnêtes, notamment en France, ce qui avait fini par décorer son nom d’un beau monceau d’ordures, ainsi que d’une bonne raison de ne pas l’utiliser depuis que tous le croyaient d’abord disparu, puis mort lors de l’accident, selon le garantissaient les journaux, bien qu’aucun cadavre n’ait jamais pu confirmer ces hypothèses … C’était pourquoi il avait donc gardé l’identité et le nom d’un faux passeport, celui dont il s’était servi pour quitter le Japon : Stephen Ferguson. Évidemment, entre ses collègues et connaissances en France, «Stephen» avait bientôt cédé sa place à «Stéphane» …

Pour combien de temps encore, ni l’un ni l’autre ne le savait, mais cette routine avait acquis une certaine stabilité. Par surcroît, jamais plus le mot «passion» n’avait harcelé Razul – ni aucun des deux amis, d’ailleurs – du moins jusqu’à un soir …

Un soir qui semblait n’avoir, en soi, rien de particulier, qui n’était qu’un soir comme tant d’autres : agréablement banal …

Ils étaient, comme d’habitude, allés l’achever dans le café avec leurs collègues et la soirée s’était déroulée au rythme nonchalant et paisible que dictaient les interruptions distraites que le petit groupe faisait pour deviser, plaisanter, fumer et boire tranquillement au-dessus d’une partie de billard. Lorsque celle-ci était enfin terminée, Razul avait pris congé de la suite, sous les protestations de ses camarades, qui s’apprêtaient à entamer une nouvelle partie, et était parti s’installer au comptoir, d’où il pourrait, sans les perdre de vue, assister de loin à leurs manoeuvres et se tenir au courant du déroulement de la partie tout en causant allègrement avec l’employé. Celui-ci était un homme affable et avenant, mais aussi fort bavard, qui, tous les soirs, accueillait joyeusement le petit groupe et avait pris l’habitude de papoter avec Razul au comptoir depuis un soir où ce dernier, pour fuir les défis aléatoires de duels de bras de fer que ses camarades se lançaient les uns aux autres, s’était discrètement glissé jusqu’au comptoir et avait voulu se feindre trop occupé à causer avec l’employé pour accepter de participer. Or, une fois qu’ils s’y étaient lancés, rien ne les avait plus freiné et ils s’étaient tant absorbés dans leur conversation qu’ils n’avaient pas vu le temps passer, et n’en avaient été arrachés que quand il commençait à se faire tard et les camarades de Razul songeaient sérieusement à rentrer chez eux.

Depuis, tous les soirs ils s’y étaient remis, tant et si bien qu’avant qu’ils ne s’en eussent aperçu, ceci faisait déjà partie de leur routine.

«Tenez ! Le revoilà qui s’en va flirter avec Célestin !» - ce n’était évidemment qu’une plaisanterie sans la moindre ombre de méchanceté, mais, depuis que Razul revenait régulièrement au comptoir pour leurs longues conversations animées, ses camarades ne manquaient pas une seule occasion pour le narguer. Razul ne se souciait guère de ces insinuations facétieuses ni de leurs soupçons amusés – après tout, en vérité ce n’était pas un flirt, ce n’était qu’une bonne amitié qui débutait – et Célestin les recevait avec un rire détendu, secouant la tête comme pour dissiper ces accusations absurdes.

-Alors, cette partie ? – lui demanda-t-il en s’approchant pour s’accouder au comptoir tandis que Razul prenait place sur le banc inoccupé qui semblait l’attendre juste en face de son ami. Déjà fatigué ?

-Oh ! Il faudrait plus que ça pour m’épuiser, tu sais. – lui sourit Razul. J’oserai tout de même dire que nous nous en sommes plutôt bien sortis.

-Ne lui mens pas ! – s’écria dans le fond une voix étouffée qui peinait à maintenir sa gravité. C’était médiocre !!

Mais le duo s’était retourné avec diligence à cet appel, juste à temps d’en surprendre l’auteur s’esclaffer et se faire féliciter par un bref coup de coude amical de son voisin.

Puis, sans plus s’attarder, c’était au tour de la voix de Sharkey de s’élever, railleuse, pour censurer:

-Laissez-le donc tranquille, bande de mauvais perdants !

Reconnaissant à son ami, quoique sans blâmer la plaisanterie inoffensive de ses camarades – qu’il savait n’être que l’avertissement insolent et narquois qu’ils tâcheraient de le tenir bien à l’oeil tandis qu’il causerait avec Célestin, et non pas une marque de mauvais caractère –, Razul s’était retourné pour donner les explication que Célestin attendait : ils les avaient battu avec un «century», grâce à Stephen, bien sûr. Ç’avait été brillant ! – «Un fameux coup de chance !» lui avait lancé Sharkey, mais n’y croyait guère.

-Ils m’en veulent un peu parce que j’ai pris congé sans leur laisser le temps de prendre leur revanche sur notre équipe. – lui confia-t-il. Peut-être une autre fois …

-Héhé ! Je vois … – sourit à son tour son ami, avant d’ajouter, l’air complice – Avoue plutôt que c’était un repli stratégique ! …

Démasqué, Razul n’avait plus qu’à hausser les épaules tandis que se dessinait sur son visage un petit sourire innocent qui s’excusait «Oh ! Était-ce aussi évident ?»

Célestin lui en avait rendu un amusé.

En général, il avait plutôt une bonne relation avec ses clients. Or celle qu’il avait avec Razul était un cas un peu particulier : cette habitude de causer régulière et inlassablement sur les sujets les plus divers les avait rapproché et, quoiqu’il ne fût que ce qu’il y a de plus opposé à un quelqu’un de timide, il était plus ouvert avec le jeune homme. Il aimait beaucoup Razul, d’ailleurs – il le trouvait aussi poli et fort aimable. Puis, tandis que ses camarades n’avaient mis qu’une pincée de jours avant de commencer à le tutoyer gaiement – ce qui lui plaisait d’ailleurs beaucoup –, Razul n’avait renoncé à s’adresser à lui à la deuxième personne du pluriel que quand ils avaient fait de leurs conversations une routine stable, quoiqu’il le tutoyait très naturellement depuis, et ne s’était permis un registre plus familier que récemment. Aussi, il lui trouvait une façon très particulière de s’exprimer, qui était aussi curieusement captivante : il avait l’habitude de souligner ses mots avec des gestes expressifs, surtout lorsqu’il s’enthousiasmait, et ses expressions étaient d’une vivacité fervente et intense, involontairement dessinées d’un trait svelte et sûr de flamboyante franchise qui lui teignait le visage d’un éclat chaud et délicieux, quoique aucune ne fût plus agréable à la vue que son sourire, ne fût-ce que le plus discret, d’où émanait la fraîcheur limpide et radieuse, légèrement distraite, et resplendissait la clarté tendre et frémissante de l’aurore, d’où une bonne humeur ensoleillée, presque subtilement contagieuse, crépitait frénétiquement et s’échappait, furtive, pour assaillir le monde extérieur qui le cernait.

Arracher un sourire à Razul était extrèmement facile, mais rien au monde ne serait jamais capable d’en défraîchir l’éclat: c’était comme avoir en face de soi , dévisager, contempler, sans avoir à prendre la moindre précaution, un soleil incapable d’aveugler, une flamme, une toute petite lumière, docile et veloutée – qui semblait alors immense, monumentale, parce que les ombres qui étaient endormies ne s’étaient pas éveillées pour l’empêcher de les engloutir et le monde était trop las, engourdi, pour songer à précipiter sur lui quelque catastrophe qui aurait eu tant de plaisir à l’écraser impitoyablement –, et Célestin lui avait avoué, malgré les plaisanteries que cela encouragerait indubitablement de la part des incorrigibles camarades de Razul, que jamais il n’avait connu quelqu’un au sourire aussi merveilleux.

-Va-t-on essayer du nouveau, ce soir ? – offrit Célestin, qui avait pris l’habitude de lui demander s’il désirait quelque chose avant de se mettre à parler depuis un soir où il s’était lancé dans le bavardage avec tellement d’enthousiasme qu’il n’avait pas laissé à Razul le temps de commander un verre, et celui-ci n’avait pas voulu l’interrompre pour lui en demander, jusqu’à ce qu’il s’aperçoive qu’il en avait oublié l’hospitalité.

-Remettons cela à un autre jour. – suggéra Razul. Pourrais-je plutôt te demander de me servir un verre de liqueur d’abricot, s’il te plaît ?

-Tout ce que tu voudras. – puis, diligent, il s’était éloigné gaiement.

De son côté, Razul s’était retourné pour observer la partie de billard, satisfait de constater que Sharkey parvenait à donner suffisamment de fil à retordre à leurs collègues pour éviter qu’il s’amusent à épier Razul et Célestin pour le simple plaisir de les taquiner, sans quoi ils n’auraient pas manqué de commenter la phrase de ce dernier, qui était une de celles dont ils se plaisaient à explorer les sens secrets qu’ils inventaient pour s’imaginer des messages amoureux et ridicules jusqu’aux larmes que, d’après eux, le duo s’échangeait à leur insu, absurdités auxquelles l’employé ne s’abstenait pas de lever les yeux au ciel en souriant un murmure complice à Razul : «Quels garnements ! Diable, on ne peut plus rien dire ! ...»

Pendant longtemps, jamais Razul n’avait sérieusement songé à toucher à de l’alcool – les seules fois où il s’était imaginé le faire n’étaient que des fantaisies dont il se servait parce qu’il les savait inoffensives et inconséquentes, pour défier les règles strictes de leur religion, que son père voulait à toute force lui imposer, et lui montrer qu’il était capable de frustrer ses expectatives de faire de lui homme qu’il prétendait, parce que, en vérité, il était, à cette époque, incapable de le mécontenter … tout juste pour le voir trembler d’impuissance en écumant de rage –, et il lui avait fallu attendre de connaître Sharkey, en Égypte, pour s’aventurer à goûter. C’était son ami qui l’avait invité à aller finir la soirée avec lui dans un bar - les deux avaient commandé de la bière : Sharkey par goût et Razul pour essayer … hélas, la boisson ne lui avait pas beaucoup plu. Mais ces petites sorties en fin de journée avaient leur attrait – ils y avaient donc réservé les soirs où le colonel n’avait pas besoin d’eux ou les dispensait. Puis, bientôt, ils n’étaient plus que tous les deux : Jack avait décidé de les rejoindre – mais seulement après que Sharkey, qui l’avait trouvé légèrement désencadré dans leur équipe, d’une part parce qu’il s’isolait, fuyait autant que possible le contact et les conversations et, comme pour s’abstenir de mêler à un travail aussi abjecte une amitié qui risquerait de s’étendre plus loin dans le temps, semblait décidé à éviter de se relationner, voire même d’établir le moindre lien, avec les autres, et d’autre part parce que ceux-ci, qui ne pouvaient ainsi que ne lui trouver aucun intérêt, ne cherchaient pas à essayer de l’intégrer dans le groupe, ait réussi à fendre un peu la cuirasse sous laquelle se réfugiait l’homme introverti et réservé et le convaincre à les accompagner. Quelque fois, un tel ou un autre venait aussi se joindre à eux, mais ces soirs-là étaient rares étant donné que chacun avait alors déjà établi ses préférences et habitudes. Seul Abdul se refusait, un peu malgré lui et plutôt à cause de ses craintes, à les accompagner, préférant conserver la discrétion. Jack était, contrairement à ses deux compagnons, bien peu bavard – quoiqu’il finissait aussi quelquefois par s’enthousiasmer –, néanmoins, il était d’excellente compagnie et, malgré le temps qu’il avait mis à y parvenir, il avait, posément et peu à peu, réussi à s’ouvrir à ces deux hommes, qui étaient bientôt devenus ses amis. De son côté, il optait plus souvent pour du whisky, que Razul avait aussi été curieux de goûter, mais dont il n’avait, hélas, pas gardé une opinion plus favorable que pour la bière …

Or, après s’être séparé d’eux, Razul n’avait retouché à l’alcool qu’en allant fréquenter cet établissement-là, et, comme il continuait à voir le sujet sous les mêmes ternes lumières qui ne dissipaient pas son ignorance depuis qu’il avait quitté l’Égypte, il avait eu une idée tout à fait spontanée et un peu hardie : pourquoi ne pas tout essayer ? – Ah ! La tête que son père ferait s’il savait, si seulement il pouvait le voir … ! – En y songeant, Razul ne réprimait pas le petit sourire rêveur et délicié que l’idée lui arrachait. Certaines fois, il en arrivait même au point de souhaiter qu’il entre, furieux, pour venir le chercher et lui interdire de revenir, mais Razul ne souhaitait cela rien que pour pouvoir lui montrer qu’il n’avait plus peur de lui désobéir, qu’il ne le craignait plus, que sa colère lui était à présent indifférente, qu’il ne se souciait plus de risquer de lui déplaire, qu’il ne cherchait pas à ce qu’il soit fier de lui, qu’il avait enfin mûri, qu’il était, à présent, libre …

Depuis qu’il avait accepté le défi qu’il s’était lancé, un soir de temps en temps, il essayait une nouvelle boisson, tout juste pour goûter – ne prenant pour cela, et contrairement à ses collègues, jamais plus qu’un petit verre –, et Célestin, qui avait trouvé ce programme original assez curieux, était devenu son complice et, comme Razul n’y connaissait pas grand chose, remplissait le rôle de conseiller renseigné, couramment talonné par les suggestions que ses camarades ne s’abstenaient pas de donner. Ceux-ci, de leur côté, certains de grands appréciateurs de bière, d’autres penchant plutôt vers du cidre ou un verre de bordeaux, ne renonçaient que rarement à leurs habitudes.

Certes, cette habitude ne l’était que pour assouvir la curiosité de connaître la diversité de boissons alcooliques qui lui avaient été autrefois interdites, or la gourmandise s’était, elle aussi, intéressée à ce modèle et l’avait aussitôt saisi dans l’espoir d’en profiter – ceci parce que les pâtisseries qui se servaient là lui avaient attiré l’attention un soir où un de ses camarades en avait, par hasard, commandé une, et qu’elles avaient l’air si appétissantes qu’il lui avait semblé un crime de ne pas vérifier si elles l’étaient vraiment – ajoutant ainsi une deuxième phase à son idée : tandis que le verre du liquide à la saveur encore insoupçonnée attendait la fin de la soirée et avait l’honneur d’accompagner son joyeux bavardage avec Célestin, la dégustation des pâtisseries – qu’il connaissait à présent toutes, et dont il avait d’ailleurs déjà demandé la recette, sans songer à renoncer pour si peu à les essayer, une nouvelle fois, les unes après les autres, alors qu’il ne venait que de s’assurer qu’elles excédaient ses expectatives – était réservée au début de la soirée, qu’il passait avec Sharkey et leurs collègues. Malgré cela, et pour le désappointement de ses camarades – que, d’ordinaire, ces questions-là ne troublaient pourtant point – il était toujours et irrémédiablement aussi mince.

En dépit de la popularité de la bière, Razul ne l’avait pas plus apprécié que la première fois, contrairement au cidre et à quelques vins verts et portos, qui lui avaient plutôt plu, quoique aucun n’était encore parvenu à obtenir le succès qu’avait eu la liqueur d’abricot, qu’il avait essayé le soir précédent.

-Franchement, je ne croyait pas que ça te plairait autant. – avoua Célestin en revenant avec la bouteille pour servir un verre qu’il plaça sur le comptoir devant son ami. Mais je dois dire que tu as bon goût.

Puis il attendit un instant le remerciement de son ami avant de partir replacer la bouteille. Il n’allait pas jusqu’au point de dire que c’était rare, pourtant, ce n’étaient pas non plus tous les clients qui se donnaient la peine de le remercier quand il leur servait leur commande, or, la raison pour laquelle il avait pris l’habitude d’attendre que le jeune homme le remercie était le charme qu’avait cette façon singulière dont il le faisait, et qui rendait aussi agréable de le servir ; cela parce que Razul ne se limitait pas au paroles et au sourire qui les accompagnait quelquefois : non seulement il les satisfaisait aux deux sans faute, déployant sur ses lèvres son sourire gracieux et unique, comme il avait aussi l’habitude d’incliner légèrement la tête vers l’avant tandis que sa main gauche montait se placer respectueusement devant sa poitrine, la paume tournée vers l’intérieur, geste bref qui ne durait que l’espace d’un moment, – qui était une coutume à laquelle il n’avait pas renoncé et que la routine avait rendu spontané, presque automatique –, mais que la simplicité et l’amabilité naturelles que son ami y mettait rendaient très spécial.

Bientôt, alors que Razul attendait patiemment son retour, Célestin avait enfin entamé la conversation. Était-il au courant du grand concert qui aurait lieu lors de la saison suivante ?

-Mais certainement ! J’en ai même discuté avec Stephen ce matin. Nous nous sommes déjà engagés d’y aller. – annonça-t-il joyeusement avant de reprendre, avec un enthousiasme redoublé – Ah ! je ne te cache pas le combien je suis curieux ! – puis il hésita un moment, craignant que le lui demander pourrait faire son ami se sentir obligé de lui être agréable, mais finit par se hasarder. Nous accorderas-tu le bonheur de jouir de ta compagnie ?

-Oh, tu peux être sûr que oui ! Ce n’est pas moi qui louperait ça ! – s’écria Célestin.

Les deux aimaient beaucoup la musique, qui était, pour cette raison, un thème qui revenait couramment dans leurs conversations. La passion de Célestin venait de loin : elle datait de son enfance, depuis qu’il avait commencé à apprendre à jouer de la flûte, et, quoique déjà ancienne, ne s’était pas fanée avec le temps et demeurait aussi crépitante que dans sa jeunesse. De son côté, celle de Razul était encore toute fraîche : elle ne remontait qu’à quelques années auparavant, à l’époque où il habitait à Antibes, un jour d’été où il était, un peu par curiosité mais surtout par hasard, allé assister à un concert qu’avait organisé à l’air libre un orchestre d’amateurs de la ville, qui avaient interprété quelques pièces de Bach qui l’avaient émerveillé. Il avait, certes, aimé toutes les musiques qu’il avait écouté, toutefois, trois d’entre elles [3] l’avaient particulièrement enchanté, et s’il s’en était immédiatement épris c’est parce qu’elles lui avaient semblé composer, chacune à sa manière, un portrait de la mer : chacune d’elles avait été capable d’éveiller son imagination et l’avait plongé dans une profonde et délicieuse rêverie qui l’avait déposé au-dessus de la surface calme, délicatement coiffée par la brise fraîche d’une après-midi qui palissait, paisiblement assoupie et frémissant légèrement dans son sommeil ; chacune lui avait montré avec une vivacité merveilleuse et étourdissante, sous un nouvel angle, sous le teint d’une aquarelle aux couleurs absolument inouïes ce magnifique paysage qu’il ne se lasserait jamais de contempler, cette mer imprévisible qu’il lui semblait mieux connaître à présent qu’il avait reconnu son agitation sereine et patiente dans une mélodie, entrevu le bleu amène de sa surface soyeuse dans une note çà et là, entendu les soupirs d’épuisement satisfait de ses vagues dans le silence qu’animaient les accords …

Cet effet de la musique avait exercé sur lui une telle fascination qu’il avait, dès lors, cherché à pénétrer plus profondément dans ce monde nouveau et enivrant. Puis, bien vite, cet amour avait conquis son autonomie et, sans rompre tout à fait les liens qu’il partageait avec celui pour la mer, ne s’en trouvait plus dépendant, mais avait envers lui une forte affinité et une allègre complicité.

Et c’était justement alors que Célestin lui parlait de «Scheherazade», suite symphonique de Rimskij-Korsakov, que la porte d’entrée s’ouvrit et un homme salua d’un «Bonsoir» discret et courtois l’atmosphère ainsi que ceux qui voudraient bien se donner la peine de l’écouter, en entrant, plutôt par politesse que dans l’espoir de se faire remarquer.

Cependant, Razul et Célestin s’en étaient aperçus et, tandis que le premier, à qui la voix ainsi que l’homme étaient inconnus, avait pivoté sur son siège pour rendre poliment le salut au nouvel arrivant, le second l’avait, de son côté, accueilli avec bonhomie.

-Marcel ! Te voilà enfin ! – interpella-t-il tandis qu’il ouvrait vers lui les bras avec affection. Ton ami m’a prévenu quand il est passé que tu risquait de venir tard aujourd’hui … mais tout de même ! Tu devait être bien lancé pour faire des heures extraordinaires jusqu’à présent ! Comment vas-tu, vieille branche ? Tu doit être à bout !

-Ça va bien, merci. – lui sourit l’homme en s’approchant du comptoir à pas dynamiques, puis il s’excusa – C’était une procédure urgente, je n’avais pas vraiment le choix … Mais j’ignorais que tu m’attendais avec tant d’impatience.

Célestin lui avait déjà parlé de Marcel – d’un Marcel, en vérité, mais qu’il avait supposé s’agir de celui-là en remarquant la complicité qu’il y avait dans leurs manières … C’était un ami de sa jeunesse avec qui il avait fréquenté le lycée dans le Collège Ingres, à Montauban, qui s’était installé à Lyon il y avait quelques années seulement et travaillait dans la fonction publique, ce qui lui avait permis de le revoir régulièrement.

Néanmoins, ce n’était pas cela qui avait aussi vivement cloué le regard de Razul sur cet homme … À l’instant où Razul l’avait, à son tour, salué, leurs regards s’étaient croisés, puis avaient, pendant un seul bref moment, intimement plongé l’un dans l’autre … – ou, du moins, c’était ce qu’avait ressenti Razul lors des courts instants où ils s’étaient dévisagés, qui avaient suffi à l’abstraire complètement du monde extérieur. Mais, tandis que l’autre homme, Marcel, avait aussitôt détourné les yeux pour les attacher à son ami, Razul n’avait plus été capable de détacher les siens de l’homme depuis l’instant où ils avaient rencontré ce regard liquide sur lequel ils s’étaient distraitement tant attardés qu’ils en avaient percé la surface limpide et s’y étaient, sans s’en apercevoir, irrémédiablement enfoncés, tant et si bien que rebrousser chemin n’était plus une option réalisable. Désormais, son regard suivait ce visage où qu’il aille, comme irrésistiblement attiré par une force mystérieuse qu’il ne sentait pas le diriger tout en étant conscient que ce mouvement était indépendant de sa volonté. À présent, il n’avait plus le choix : l’homme avançait et les yeux de Razul l’accompagnaient, dociles et étincelants.

Quel regard, celui de Marcel ! … Razul en avait le souffle suspendu, sèchement coupé par le flux coulant des émotions qui l’assaillaient avec une fièvre assoiffée, une frénésie étourdissante. Jamais il n’avait vu un regard aussi vif, jamais il n’avait cru qu’il pût en exister un qui fût doué d’une telle force, d’une intensité aussi flamboyante, jamais aucun ne lui avait semblé aussi profond et pénétrant, capable de traverser une âme et l’ébranler violemment sans la plus vague ombre de rudesse, comme il avait subtilement secoué le coeur de Razul.

Ses yeux … ses yeux, soigneusement taillés en forme d’amandes, étaient d’une bleuté fraîche et crépitante – bleus seulement parce qu’il en avait imaginé la couleur sans la voir pour compléter la douceur de ce portrait en faisant rimer le bleu céruléen de son pardessus avec son regard –, parsemée de myriades de minuscules reflets qui tremblaient en brillant, frémissaient et disparaissaient incessamment pour se rallumer avec urgence, dansant avec précaution et clapotant joyeusement comme un écaillement hésitant mais permanent de la surface sereine et fluide qui n’avait nulle part où s’écouler et s’agitait, tranquille, pleine d’une vie modérée et gracieuse, avec des froissements sages qui l’entrainaient patiemment jusqu’à la perle de jais qui en émergeait, s’élevait comme un pic de basalte d’une éruption sous-marine au-dessus des flots, et où elle venait se déferler. Razul restait là, ébahi et distrait, asfixié par l’éblouissement de cette vue, qu’il aurait jusque là juré avec conviction d’être impossible à trouver dans les yeux d’une personne, et qu’il n’avait vu, et n’était certain de retrouver, que dans un unique endroit : la mer. La douceur qu’irradiait sa surface, sa grâce reluisante et liquide, le mystère imperturbable qui enveloppait son calme simulé et imprévisible, sa transparence captivante et austère qui veillait à ne dévoiler aucun de ses secrets, cet attrait inné, indéracinable, inimitable, surnaturel d’où germait l’inexplicable fascination qu’il avait pour la mer et la troublante influence qu’elle exerçait sur lui, les yeux de Marcel ne les copiaient pas : ils les lui offraient à apprécier, fidèles à ses souvenirs, inimitables comme il les savait, limpides et francs, aussi sincères qu’ils l’avaient toujours été en se promettant uniques, aussi ravissant qu’ils l’étaient toujours … C’était inconcevable, c’était fou, c’était insolite, mais – malgré cela, et ce pour quoi ça devait l’être justement – c’était vrai : cet homme avait la mer dans les yeux ! Et le contraste qu’il y avait entre la tranquilité bienveillante, presque divine, la paix éphémère et délicate, mais aussi ferme et inébranlable, qui émanait de cette mer et l’atmosphère bruyante et frénétique était une chute si abrupte que Razul avait l’impression de se trouver à des années-lumière de cette agitation, mais d’y avoir, par maladresse, oublié son corps.

Toutefois, au fur et à mesure que rétrécissait la distance qui s’interposait entre l’homme et lui, il avait dû se rendre à une réalité bouleversante : les yeux de Marcel n’étaient pas bleus ! Pourtant, ce détail insignifiant n’altérait en rien l’effet, et, à sa grande surprise, non seulement il n’était pas déçu de les trouver d’un sombre et magnifique brun châtaigne liquide comme il était aussi stupéfait de s’apercevoir que cette couleur torride en approfondissait tant la fluidité qu’il serait prêt à jurer que la mer s’était souvenue de troquer sa couleur à l’improviste.

Pourquoi donc Célestin ne lui avait-il rien dit à ce sujet ? … D’ailleurs, pourquoi personne hormis eux ne semblait lui faire attention ? Comment était-il possible que quelqu’un comme ça passe inaperçu ? Pourquoi ne l’avait-il encore jamais vu auparavant ? … – Il venait toujours plus tôt, et partait avant son arrivée … Non, il ne l’avait sans doute pas croisé, lui avait un jour dit Célestin … – Quelle chance ce retard avait été ! …

Un homme qui avait la mer dans le regard … Quelqu’un qui n’était pas seulement capable d’enfermer dans ses yeux l’immensité et la complexité de cet élément libre, imprévisible et insaisissable mais aussi d’en défier le teint original, d’en faire presque douter la mémoire … Comment est-ce possible ? … Et qu’est-ce donc si ça ne l’est point ? … – se demandait Razul, intrigué. De la sorcellerie ? M’a-t-on ensorcelé ? … Un effet de l’alcool ? Peut-être aide-t-il mon imagination à me jouer des tours ? Sans doute ai-je un peu abusé … cela m’aura faussé la perception … – pensait-il, puis, soudain, il se souvint brusquement – Ah ! Mais … je n’y ai pourtant pas encore touché !

Hélas – ou heureusement … tout dépend du juge et de la perspective ! –, les yeux de l’homme au pardessus bleu n’avaient pas longtemps été les seuls à lui attirer le regard pour le fasciner : son sourire, qui lui avait bientôt illuminé le visage, qui n’était pas pour lui mais pour Célestin, à qui Marcel s’était aussitôt dirigé, s’était, en germant, présenté à ses yeux paré d’un charme exquis et unique. C’est qu’il avait une façon de sourire très particulière – ses lèvres ne se pliaient qu’avec une dicrétion un peu timide sur les coins tandis que ses yeux souriaient à leur place. Et la maîtrise qu’il en avait était si prodigieuse qu’il était ainsi capable de transformer complètement un petit sourire subtile, presque pâle, en un sourire éblouissant, fier, impétueux, sans en défigurer l’individualité, qui le rendait immédiatement reconnaissable sous cet éclat nouveau, et faisait de cette métamorphose une oeuvre d’art sublime et inestimable.

C’était, d’ailleurs, la façon harmonieuse dont ses yeux s’étaient enflammés de scintillements diaprés qui lui avait coupé le souffle car, à présent, il y voyait frémir la mer sous les délassements d’un soleil haut et jovial, reconnaissait sa surface liquide qui se ridait de délectation quand le soleil laissait y jouer ses reflets dorés et tremblotants qui s’aventuraient un peu au hasard, ingénus, rayonnaient brièvement en riant puis se précipitaient avec une joie inconsciente à leur perte, broyés par les bouillonnements distraits mais implacables de l’eau, qui conjugaient leurs efforts à tenter en vain de décimer leur clarté éclatante pour permettre à leurs étincelles de chaleur de chatoyer plus librement … un sourire qui était le caillement de milliers d’inépuisables cristaux de lumière qui se brisaient, se noyaient puis renaissaient avec une grâce naturelle et inlassable de cette mer brune et fantastique, unique, mais impossible – ce paysage qu’il n’avait vu, et ne pourrait que revoir, que lorsque le soleil auréolait les flots pour distraire ses heures plus éblouissantes en parant la surface de l’eau d’une beauté et d’un éclat si vifs qu’ils en étaient presque insupportables, et que, malgré cela, il n’y reverrait plus parce que, en regagnant son rang d’où il subjugait l’ampleur des mers qui veillaient sur les côtes et cernaient méticuleusement les continents, il n’aurait plus le mérite de se trouver dans les yeux d’un homme …

Razul était prêt à explorer ce vaste horizon liquide et énigmatique, ce mystère merveilleux qui l’y avait involontairement défié en silence à l’instant même où il l’avait traversé avec une indifférence qui n’était pas majestueuse et terrible comme le sont certains hommes, pour cela comparés à la mer, et dont il ne faisait pas partie parce qu’une stabilité définitive de sa condition serait ainsi impliquée mais était incohérente avec la nature inconstante de la mer et l’éphémérité de son humeur – tout prend son temps et tout a son temps, il était à présent le calme sage, ensommeillé et languissant d’un après-midi tiède et agréable de bonace, mais qui savait quand la mer s’était-elle troublée, qui savait quand s’exalterait-elle à nouveau, qui pourrait prévoir avec précision le moment où une irritation soudaine en révolterait la surface, en bousculerait l’inertie apparente …

Le regard de Razul avait continué à escorter Marcel tandis que celui-ci avançait, hélas sans s’apercevoir de la direction qu’il prenait. En s’en rendant subitement compte, et avant de comprendre ce qui lui arrivait, Razul avait tressailli en proie d’une joie absurde qui avait germé à son insu. Vient-il dans ma direction ? … – avait-il vivement sursauté sans savoir d’où lui venait la gaieté que songer à cette idée comme une éventualité éveillait en lui.

Toutefois, il n’avait pas tardé à s’apercevoir de ce que cela signifiait … – il avait commencé à s’éprendre ! …

Dire que cela lui avait entièrement déplu serait faux, mais, en vérité, il était plutôt indécis quant à se laisser entraîner aussi facilement une fois de plus. Il avait beau ne plus être tout à fait le jeune homme d’autrefois – parce que celui-ci avait fini par s’adapter, changer, grandir au long des années –, or il n’en savait, à ce sujet, pas plus pour cela, mais ne voulait pas, dans son ignorance, risquer de répéter les erreurs qu’il avait commis dans le passé. Il craignait de s’éprendre trop profondément seulement parce qu’il craignait d’en souffrir ou que se le permettre puisse le rendre malheureux parce qu’il avait fini par les croire intimement enlacés, complices, l’effet l’un, l’autre la cause … Et, parce qu’il n’y en aurait jamais deux sans trois et que l’histoire a la curieuse mais terrible tendance de se reproduire, de récupérer les désastres d’une époque et les profiter, les adapter à de nouvelles circonstances avant de les lancer, comme une malédiction, pour déchirer une autre époque, il hésitait à donner à cette passion l’autorisation de fleurir, se déployer et le consumer tout entier – puisqu’il n’avait pas pu l’empêcher de naître –, encore qu’elle lui eût semblé innocente et inoffensive …

Malgré sa retenue, l’attrait de l’inconnu, l’anxiété d’en dévoiler les mystères, de l’explorer, de connaître ce qu’il n’offrait qu’à ceux que l’intrépidité avait poussé à avancer, l’ardeur de la découverte – qui avait peut-être jadis poussé les hommes vers la mer – étaient irrésistibles et n’avaient pas laissé vaciller plus longtemps son indécision. Peut-être bien qu’après tout la troisième fois serait la bonne …

Malheur ! … Marcel avait frustré ses espérances crépitantes en passant seulement à ses côtés, tout près, sans s’y attarder, pour aller s’asseoir un peu plus loin, s’installer, lui aussi, au comptoir, à la distance de quelques places – heureusement vacantes, ce qui avait permis à Razul de ne pas ôter de lui son regard persistant.

Peut-être n’était-il pas doué de cette beauté surnaturelle et enivrante que possédent certaines personnes, peut-être, aussi, n’avait-il ni le charisme d’Olrik, ou son charme diabolique, ni l’attrait étourdissant, mystérieux, redoutable de Nasir, qui l’avaient fasciné dans le passé, mais, malgré la discrétion de ses traits, qui s’étendait à toute sa personne, malgré tout ce qui, depuis son expression à son allure, faisait de lui quelqu’un que l’on pourrait facilement croiser dans la foule sans remarquer, quelqu’un banal, Razul lui avait trouvé un effet magnétique irrépressible et surpuissant.

Marcel devait avoir quelques généreuses années de plus que lui – probablement environ le même âge que Sharkey – et sa taille, à peu près. Sa silhouette droite et élégante s’ajustait parfaitement à son visage subtilement allongé, aux bords si méticuleusement émoussés qu’ils rendaient presque suave sa dureté, et dont les traits fins, exacts, minutieusement dessinés d’une main sûre et ferme à un emplacement choisi avec précaution, et le sobre relief, qui lui sculptait délicatement des joues maigres et décharnées dont les contours bien marqués dotaient sa tournure une froideur intransigeante, faisaient ressortir une fermeté déterminée et une exigence opiniâtre qui contrastaient singulièrement avec la délicieuse simplicité de son visage, qui le douait d’une beauté particulière et l’enveloppait d’un charme discret, presque imperceptible, comme s’il n’était qu’une insinuation. Ses yeux sombres et pénétrants, qui avaient si violemment fasciné Razul, étaient doués d’une force remarquable et d’une vivacité intense, fervente, qui incrustaient dans son regard une lueur franche et adroite, d’une profondeur intrigante, tandis que son charmant petit nez en trompette avait sur son profil sévère l’impact d’un coup de pinceau audacieux et rebelle qui le rajeunissait habile quoique involontairement et s’aventurait à l’égayer avec une naïveté absolument adorable qui l’attendrissait avec un succès troublant. Couronnant dignement sa face, une courte et sévère frondaison de fines épines d’ombre, sa brousse de cheveux d’ébène soigneusement domestiquée, s’était endormie avec une résignation abattue et découpait ainsi avec une simplicité fidèle le pourtour de sa tête.

Il n’y avait décidément pas de quoi ne pas dire qu’il était magnifique. À part cela, Razul lui reprochait tout juste sa mise impeccable et son port trop formel, parce que ceux-ci lui donnaient un air intangible qui déplaisait vaguement à ses espoirs – or le fait qu’il soit perfectible ne le rendait que plus ravissant …

Célestin n’avait pas manqué de s’apercevoir de l’effet que l’entrée de Marcel avait eu sur Razul puisque celui-ci n’avait pas même songé à le cacher et l’avait ainsi rendu clair aux yeux de tous, et, ne pouvant y rester indifférent, il avait décidé de lui venir en aide et s’était dirigé vers son ami, qui venait de prendre place.

-Eh ! Dis donc, Marcel … – l’appela-t-il. Tu n’y vas pas trop mal pour ton âge ! Tu as sûrement dû remarquer qu’il y en a un là-bas qui ne t’a pas lâché du regard depuis ton arrivée ! … – puis il s’arrêta un moment pour cligner indiscrètement un oeil complice à Razul, qui n’avait pas renoncé à contempler l’autre homme avec une insistance tenace, bien qu’inconsciente, tandis qu’ils causaient, et, comprenant le manège de Célestin, n’était pas parvenu à étouffer le tremblement de terre qui avait ébranlé et brusquement bousculé son être depuis l'hypocentre embrasé qui s’était formé dans son coeur : son ami cherchait à attirer sur lui l’attention de Marcel.

-Je t’ai parlé de lui plusieurs fois déjà. – continua-t-il, sans plus de succès, parce qu’il avait beau jeter vainement quelques brefs regards dans la direction de Razul tout en parlant pour tenter de convaincre l’autre à l’imiter, satisfaction que Marcel ne lui accordait pas. C’est un amour.

De son côté, Marcel, qui n’était pas dupe et avait immédiatement compris l’intention de son ami, n’avait pas cédé au défi de celui-ci, ne s’était pas retourné pour étudier Razul du regard, mais avait simplement tendu à son ami un sourire aimable et entendu qui lui assurait, un peu amusé par son obstination, «Tu perds ton temps, tu sais bien que tu ne m’auras pas… À quoi bon essayer ?»

Quant à Razul, loin de reculer pour si peu, il s’était extasié de découvrir dans cette indifférence une nouvelle similitude avec l’impassibilité de la mer calme qu’il lui avait trouvé dans le regard à son entrée, celle-là même qui ne réagissait pas aux provocations d’autrui, les laissait s’agiter sans consentir à leur offrir l’attention qu’elles réclamaient, puis perdre l’enthousiasme, l’ardeur, l’intérêt, pâlir et, enfin, s’évanouir pour disparaître.

-Je ne demande pas mieux que de te croire … – lui dit-il sans y lier le moindre intérêt, employant soigneuse et diplomatiquement un ton de voix neutre qui annonçait à Célestin qu’il laisserait ses remarques insolentes sans réponse. Ce sera l’habituel, s’il te plaît. – avait-il ensuite enchaîné pour montrer à son ami que la conversation s’arrêtait là pour lui, et ne risquait pas d’évoluer.

Évidemment, il connaissait Célestin depuis assez longtemps pour savoir qu’il pouvait être affreusement têtu quand il le voulait et que, lorsqu’il avait une idée en tête – quoiqu’il ignorait tout à fait d’où celle-là lui était-elle venue –, il arrivait à être assez persistant … C’était donc sans grande surprise qu’il l’avait entendu encourager l’homme qui était installé à quelques mètres de lui.

-Tu peux t’approcher de lui, si tu veux ! Il ne mord pas. – avait-il amicalement taquiné Razul en passant devant lui pour aller préparer le verre de Marcel, avant d’ajouter – Il peut avoir l’air un peu froid, mais c’est un brave garçon !

Puis, comme s’il avait lu dans les yeux de Razul l’hésitation y qui naissait – puisque celui-ci avait commencé à se dire qu’il le dérangerait peut-être, que sûrement, après une longue journée de travail, il ne demandait qu’à être laissé en paix, que sa compagnie lui déplairait probablement, qu’il devait avoir autre chose à faire plutôt que parler avec lui, un inconnu, et, la mort dans l’âme, avait songé à ne pas s’aventurer à l’interpeller et risquer de l’ennuyer … –, Célestin avait repris :

-T’inquiètes pas! tu ne le gèneras pas ! … Tu vois bien qu’il n’a pas de quoi s’occuper. – et il lui lançait gaiement un chaleureux sourire d’encouragement tandis qu’il passait en sens inverse pour servir Marcel, qui l’avait accueilli avec un regard contrarié et un soupir résigné. Ah ! mais je vois qu’on m’appelle au fond … – s’était-il empressé d’ajouter en s’en apercevant. Bon, je vous laisse … – puis, en plaisantant, il lança encore à Razul – Je compte sur toi pour l’ennuyer à ma place ! et je t’en remercie ! …

Tandis que Célestin contournait le comptoir, les yeux de Razul l’avaient quitté pour revenir contempler le visage de l’homme, qui ne s’était toujours pas, même brièvement, retourné vers lui, puis avaient fini par lui descendre lentement jusqu’aux mains pour parcourir attentivement ses doigts, les escalader l’un après l’autre, s’enrouler tendrement autour de leurs silhouettes fines, longues, élégantes sans savoir si ce qu’il pouvait constater était suffisant pour qu’il s’en réjouisse.

-Il est célibataire ! …

C’était Célestin qui était passé derrière lui et n’avait pas manqué l’opportunité de lui glisser à l’oreille ce chuchotement complice qui confirmait ses suppositions et l’encourageait à avancer.

Sans doute, si ses mots n’avaient pu être perçus que et uniquement par Célestin, Marcel n’aurait pas hésité à lâcher une pointe acide d’ironie à son ami : «Surtout merci, Célestin … !» … Hélas, il lui semblait que se mêler à la conversation – ne fût-ce que pour lancer une brève censure –, et abandonner ainsi le masque d’indifférence, de neutralité, d’impassibilité inébranlable que son silence avait sculpté, serait – à moins qu’il ne décidât de la pousser brutalement à s’achever, ce dont il ne voyait pas la nécessité puisqu’il n’y avait pas de méchanceté dans cette petite plaisanterie inoffensive –, d’une certaine manière, encourager lui-même l’autre homme à l’aborder en lui garantissant qu’il avait continué à accompagner le sujet et n’y voyait pas de quoi mal réagir.

De son côté, l’incertitude s’était emparée de Razul, malgré les encouragements de Célestin, toutefois, s’abstenir d’aller parler à Marcel et perdre ainsi stupidement, et peut-être à jamais, cette occasion lui avait semblé une si folle abdication devant la vie, un renoncement si lâche, une fuite si barbare que jamais il ne s’en serait contenté.

Il avait donc fermement pris la décision d’aller parler à l’autre homme – ou, au moins, d’essayer, puisque les possibilités d’être rejeté ou prié de le priver de sa compagnie, sinon froidement ignoré, étaient toujours présentes et valables … À elle seule, l’idée de franchir la pincée de mètres – qui surgissait comme un abîme terrifiant devant lui et se dressait sur son chemin comme un obstacle périlleux qu’il n’avait qu’une chance seulement de surmonter, sans même pouvoir se douter de ce qui l’attendrait de l’autre côté s’il parvenait à traverser l’épreuve avec succès – qui le séparait de l’homme qui avait suscité en lui, avec une simplicité si déroutante qu’elle était presque irréelle, cette passion romanesque faisait bondir et rebondir violemment, avec tant de ferveur que c’en était presque douloureux et sous un fracas frénétique et assourdissant, son coeur crépitant et fougueux dans la poitrine. Mais il lui avait encore fallu quitter son siège et faire les premiers pas pour qu’une chaleur intense vienne lui dévorer le visage jusqu’à la pointe des oreilles, ainsi que le cerveau et le coeur, et l’incendier par-dedans.

En arrivant tout près de lui, Razul l’interpella délicatement.

-Excusez-moi, vous ennuyerai-je en occupant cette place ? – demanda-t-il précautionneusement tandis qu’il indiquait à l’homme le siège voisin au sien.

À présent qu’il était inutile de persister à éviter de le dévisager – ce qu’il ne s’était promis de faire que si l’autre homme n’osait pas l’interpeller ou si, en le faisant, celui-ci se montrait arrogant ou prétentieux, ce qui n’avait pas été le cas puisque, quoique l’autre homme ne semblait pas l’être, cette première approche avait été presque timide, – Marcel s’était finalement retourné vers lui et lui avait attaché un regard profond qui ne cherchait qu’à se faire une petite idée de la personne qui s’était adressée à lui, mais avait semblé à Razul percer son silence et ses secrets et traverser son coeur et son âme, s’y enfoncer sans rencontrer de résistance – qui n’aurait, de toute façon, été que vaine.

-«Faites comme chez vous» , comme dit ce cher Célestin. – lui répondit-il avec une indifférence qui s’efforçait presque de lui garantir qu’il ne l’invitait pas mais se résignait seulement à sa présence.

Après tout, que pouvait-il faire ? … Il n’avait pas le pouvoir de lui interdire d’occuper telle place ou une autre, or le fait qu’il le lui ait, malgré cela, demandé, et paru sincère dans son intention, avait éveillé la sympathie de Marcel. Si cet homme était, en réalité, celui dont Célestin lui avait quelquefois parlé avec tant d’affection, il ne lui avait pas menti en disant que c’était un charmant jeune homme, attentionné et sympathique … quant à son sourire, qui éblouissait vivement son ami, qui ne manquait pas de le louanger avec effusion, Marcel était vaguement curieux de voir à quoi donc ressemblait-il.

Razul, qui avait joyeusement saisi l’occasion, n’avait pas hésité à prendre place, cependant, à présent que l’autre homme semblait, quoique sans en avoir vraiment l’air, attendre patiemment qu’il s’aventure à lancer la conversation, il s’était senti légèrement indécis et, vacillant, n’avait initialement pas osé plus que hasarder timidement comme s’il craignait de le fâcher d’un moment à l’autre. Mais, au fur et à mesure que les mots se formaient et étaient libérés à l’extérieur, il avait, sans tarder, récupéré son assurance habituelle et, bientôt, avait repris son rythme détendu, spontané et jovial de bavardage, qui avait, à son tour, retrouvé sa fluidité naturelle et captivante.

Tandis qu’ils causaient, et alors que la conversation éveillée s’animait peu à peu, Razul avait éprouvé la délicieuse sensation de plonger à une vitesse étourdissante, presque dangereuse, dans le plus enivrant des romans d’amour. Marcel était un homme qui ne se contentait pas seulement de briller – quoique involontairement – par sa perspicacité, mais aussi parce qu’il était intéressant, et d’ailleurs, sur le moment, – bien que, contrairement à son interlocuteur, il prenait soin de ne pas s’engouer – il était, aux yeux de Razul, l’homme le plus fascinant qui existait à la surface de la Terre. Et plus la conversation avançait, plus longtemps et irrésistiblement son regard venait se figer dans les yeux de Marcel jusqu’à ce qu’il soit si grisé, jusqu’à ce qu’il y soit si profondément enfoncé que reculer était aussi inconcevable qu’était impossible résister au sort inéluctable qui l’empêchait d’assouvir son besoin de les contempler et ne lui donnait que l’envie insensée de ne jamais en détacher le regard …

À présent, tout jusqu’au moindre détail de cet homme le faisait penser à la mer, et le seul qui le désorientait – quoique positivement – était qu’il ne l’était pas, qu’il était un homme, en chair et en os, un homme comme il l’était lui aussi, assujetti aux règles et aux conventions, à sa condition, à sa finitude, à la fugacité du temps et à la brièveté de la vie … un homme, et non pas un esprit de la mer, un spectre, une sirène, quelqu’une de ces créatures mystérieuses et chimériques, parce qu’il n’en était pas seulement une part, parce qu’il n’était pas uniquement qu’une brisure de la mer, minuscule et solitaire, il l’était, à lui seul, toute entière, rayonnante et absolue dans sa plénitude, son imprévisibilité et sa splendeur, un homme qu’il peinait à croire qui ne pouvait être éternel, un homme dont la finitude enfermait un horizon indomptable et infiniment vaste … Ah ! il n’y avait plus de doute … Cette fois, il était bel et bien, décidément, définitivement, complètement, absolument et éperdument amoureux ! …

Une fois de plus, et pour la troisième fois de sa vie, il s’était épris – et, comme cela semblait être devenu une habitude, presque un rituel, pour lui, il s’était fatalement épris d’un homme ! … Cette fois aussi, il ne faisait pas la moindre idée de la réaction que l’autre aurait s’il finissait par s’en apercevoir ; il était, pourtant, au courant que l’homosexualité était, hélas, envisagée comme une propension immonde et criminelle par les catholiques, dégradante et contraire à la nature, par la société, les convenances et une grande partie des personnes, où il osait vivement espérer que Marcel ne compte pas son nom. En dépit de cela, parce qu’il n’avait jamais cessé d’être imprudent, malgré les longues années qu’il avait eu pour mûrir et qu’il n’avait pas pleinement profité, parce que la vie humaine est éphémère, que l’on regrette plus facilement les gestes que l’on a pas osé faire, les mots que l’on a tu que ceux que l’on a concrétisés, et que l’on a entretemps eu la possibilité de corriger et qu’il ne prétendait pas en ajouter un autre aux regrets qu’il avait déjà accumulé, parce que ne rien tenter serait se confiner à la certitude de ne rien réussir et parce que la fortune favorise quelquefois les audacieux, il n’avait pas pris la peine d’avancer avec précaution.

L’amour était décidément quelque chose qui l’intrigait : il n’avait pas pensé qu’il pouvait avoir un certain enclin de cette nature, néanmoins, il ne s’était effectivement épris que d’hommes – quoique, en vérité, ces cas-là avaient été des évènements ponctuels, uniques, sans rénovation possible, et qu’il ne se sentait pas particulièrement attiré de cette manière-là ni par des hommes ni par des femmes. Il se demandait sans cesse, défiant avec curiosité les hasards de la vie, pourquoi Nasir, pourquoi le colonel Olrik ?... et, à présent, pourquoi Marcel ?... – qu’est-ce qui les rendait à ce point différents des autres ?, parce qu’il était certain qu’il y avait quelque chose, bien qu’il soit incapable de l’accuser … Il avait connu tant de gens au long des années qu’il avait vécu en France, hommes et femmes, mais jamais il n’avait éprouvé à l’égard d’aucun quelque sentiment qui eût pu ressembler, ne fût-ce qu’avec une insipidité un peu attristante, à ce qu’il avait ressenti autrefois, et qu’il ressentait à nouveau si inespérément … Il se demandait surtout pourquoi ne s’était-il pas épris de Sharkey, puisqu’ils étaient si proches et se connaissaient et s’entendaient si bien, pour quelle raison avait-il la pénible manie de s’éprendre follement d’inconnus … Cela le torturait un peu, le perturbait affreusement de se rendre compte qu’une personne avait quelque chose qui l’attirait, qu’il ne savait ni quoi, ni pourquoi, ni comment, et que plus il cherchait à y résister, plus violemment il se faisait entraîner …

La curieuse petite passion presque absurde qui était d’abord née avait vite évolué jusqu’à une forme plus consistante, plus déterminée, plus durable, avant de cristalliser sur un état définitif et inébranlable … Il connaissait à peine Marcel, mais éprouvait l’étrange impression, l’inexplicable et insolite sensation de l’avoir attendu toute sa vie jusque là, sans le connaître ni même se douter de son existence jusqu’à ce soir. Ce n’était pas qu’une simple passion comme une autre, ni même comme les précédentes, mais quelque chose d’une puissance dévastatrice : au cours des longues minutes que leur conversation dévorait – longues seulement parce que Razul prenait tout son temps à les apprécier et les savourer lentement, craignant de n’en avoir pas assez profité tant qu’elles ne s’étaient pas fanées, ce qu’il avait peur de regretter plus tard –, sans qu’il fût capable de dénoncer la source de cette idée soudaine, Razul avait été brusquement frappé de l’étourdissante certitude qu’il venait de rencontrer son âme soeur, qu’il venait d’avoir la chance impossible de trouver par hasard, sans la chercher et sans s’y attendre, dans ce monde si vaste et si peuplé, la personne, cet être unique, à qui il était profondément lié par une union mystérieuse et infrangible, par des lois suprêmes que nul ne pouvait défier et auxquelles nul ne pouvait fuir, la seule personne, l’homme, une âme parmi des millions, qui était le seul capable d’éveiller un amour éthéré, en était l’objet prédestiné, celui que même un univers entier ne pourrait le forcer à oublier, un amour que même l’éternité n’aurait la force d’effacer, qu’aucune séparation, qu’aucune barrière ne serait jamais capable de anéantir …

«Plutôt bavard, ce jeune homme …», se disait Marcel, mais ceci ne le dérangeait pas parce qu’il était une compagnie plutôt agréable pour converser. Il avait quelques amis comme ça, aussi … non seulement ils trouvaient toujours un sujet à discuter et s’y perdaient joyeusement sans ne parvenir jamais à lui sembler assomants, comme le devenaient facilement d’autres, mais étaient aussi capables de l’intéresser et le captiver tant et si bien que, au bout de quelque temps, ils n’avaient plus besoin de chercher à l’inviter à intervenir pour qu’il se mette à parler presque autant qu’eux, lui qui était plutôt du genre à rester en silence et écouter les autres causer.

Ce n’était pas vraiment le genre de choses auxquelles il faisait attention d’habitude, mais il devait tout de même avouer que Célestin – qu’il avait écouté sans vraiment croire, persuadé qu’il exagérait – avait raison : cet homme avait un sourire charmant, un sourire qui n’avait rien d’ordinaire, qui illuminait son visage avec une clarté surnaturelle et émanait une chaleur plaisante et douce. C’était, en effet, un cas curieux …

D’ailleurs, comment s’appelait-il ? … Il avait oublié de se présenter. Par mégarde, peut-être … ou peut-être avait-il simplement supposé qu’il connaissait déjà son nom étant donné que Célestin lui avait parlé de lui. C’était vrai, pourtant – et bien malgré lui, parce qu’il était certain d’avoir déjà entendu ce nom-là quelque part auparavant, ou lu peut-être … il ne se souvenait malheureusement pas des circonstances, encore que ce fût parce que le nom était particulier et lui avait pourtant semblé familier qu’il avait attiré son attention –, quoique son ami avait dû le lui répéter quelques fois déjà, il n’était pas parvenu à s’en souvenir, et, tant qu’il n’en avait pas besoin, il ne pensait pas interrompre la conversation pour le lui demander.

Le jeune homme avait un air sympathique avec son visage ovale, basané et torride, ses yeux bruns et étincelants, constellés de myriades de perles de rosée lumineuses et frémissantes, son expression sincère et béate, ses cheveux sombres, tempétueux et crêpelés, égayés par un élan rebelle comme une dense forêt d’herbes folles qu’une bourrasque aurait brusquement décoiffée en traversant, sa fine petite moustache, sévèrement lisse, qui ne lui donnait pas une allure plus sérieuse, son éclat de rire effervescent et joyeux, d’une fraîcheur adorable … Cependant, après son sourire radieux, étrangement limpide, cristallin presque, resplendissant comme les premières lueurs d’une aurore en feu, c’était sa voix qui l’avait intrigué : celle-ci, radicalement différente de toutes celles qu’il avait jusque là écouté – tant et si bien qu’il se demandait si elle ne l’était pas seulement parce qu’il y avait par hasard concentré son attention –, était curieusement agréable à entendre, semblait flotter docilement dans l’atmosphère, la bercer avec sa sonorité délicieuse et candide … c’était une voix joviale et un peu chantante, d’où débordait avec entrain une musicalité spontanée et passionnante qui choyait ses mots comme la danse fluctuante d’un gazouillement heureux et distrait. C’était une voix qui puisait dans la grâce tendre, claire, palpitante dont elle était imprégnée sa force et sa puissance uniques, une voix frappante, et que Marcel était désormais certain de reconnaître immédiatement n’importe où, n’importe quand. Cela ne pouvait être que quelque chose comme un don exceptionnel …

Ce n’était pas que cela fût un élément pertinent, mais quel âge avait-il, d’ailleurs? … Il semblait presque dix ans plus jeune que lui ; Marcel estimait qu’il ait moins de quarante ans.

Peut-être le jeune homme ne s’en apercevait-il pas, mais le coup de foudre qui venait de le fouetter était bien trop évident pour passer inaperçu à Marcel. Qu’avait donc bien pu lui raconter Célestin à son sujet pour le laisser si déraisonnable et rapidement dans cet état ? … Marcel n’en voulait pas à son ami, et il savait que celui-ci n’était pas du genre de chercher à former des couples, mais il ne parvenait pas à cesser de se demander d’où sortait cette réaction absurde et inespérée.

Quel infortuné ! … Une vague de pitié était venue se déferler sur lui tandis qu’il observait son interlocuteur le contempler, émerveillé, et il ne parvenait pas à décider qu’est-ce qui l’attristait le plus : si le mauvais goût du jeune homme, si sa terrible malchance …

Il était plutôt sceptique en ce qui concernait l’amour … Jamais il ne s’était épris, jamais il ne s’était senti attiré par quelqu’un, jamais il n’avait eu de flirts, jamais il n’avait voulu en avoir, jamais il n’avait voulu tomber amoureux, et jamais il ne le ferait ! … il n’y croyait tout simplement pas ! … L’amour était pour lui quelque chose d’incompréhensible, de profondément absurde, de presque ridicule. Il ne le voyait que comme une illusion éphémère, une ivresse provisoire où les gens cherchaient – et pensaient parfois trouver – un réfuge au vide de leur vie terne et insipide, un plaisir capable de réchauffer les courtes années de vie qui leur restaient encore, un remède qui dissiperait l’incertitude, atténuerait la douleur et rendrait les difficultés plus supportables, un espoir vain où concentrer leurs efforts et leur attention pour oublier la fugacité du temps … Qu’était donc l’amour ? … une distraction avec laquelle se divertissait l’esprit épuisé pour s’occuper et éviter ainsi de céder à l’inertie ? une mode ? un instinct primitif qui poussait les corps vers la recherche d’un plaisir frivole ? un dérèglement hormonal ? – il n’en savait rien, mais n’était pas non plus curieux de le savoir … Tout semblait un peu forcé, artificiel, médiocre, de la folie, presque controuvé, et l’amour avait fini par se présenter à ses yeux comme une idée qu’il ne savait pas s’il devait dévisager en riant, ou s’il devait répugner …

Il lui semblait évident que l’on ne puisse pas tomber amoureux de ce qu’on voit, parce qu’il y a partout illusion et dissimulation, et s’éprendre de ce qu’on écoute lui semblait absurde, parce qu’il y a partout mensonge, et parce qu’on ne voit et écoute que, d’une part, ce que l’on veut et, d’autre, ce que l’on nous permet d’écouter et voir, qui n’est jamais un récit complet et ouvert mais des lambeaux précautionneusement choisis et retouchés à l’aide de quelques omissions et certaines réserves … – il était comme ça, lui aussi, il ne pouvait pas, hélas, le nier … ni Célestin, ni même son frère, ne le connaîtraient désormais plus sans ces subtiles artifices, aucun des deux, qui avaient autrefois été ses plus proches amis, ne le connaissaient plus entièrement, et le seul qui était assez près de vraiment le connaître était un ami qui avait été forcé d’en faire autant, un homme avec qui il habitait à présent … – Le reste, ce que l’on ne peut ni voir, ni écouter, on ne peut que le déduire, le souhaiter, l’imaginer, mais rien n’est sûr, rien n’est stable, solide, rien n’est définitif, tout peut s’écrouler d’un moment à l’autre – le plus probable est même que rien ne soit vrai … Bref, ce n’était pour lui qu’un mirage fugace, une méprise mourante … Même en supposant qu’il existât un amour qui fût aussi fort et sincère qu’il pourrait être vrai, jamais il ne parviendrait à tisser des liens réels capables d’amoindrir la distance qui se dressait entre les deux êtres aimants, jamais il ne serait capable de les arracher à la solitude qui était inhérente à leur individualité, jamais la proximité d’un couple ne serait plus qu’illusion.

Il ne croyait pas à l’amour … ou si, peut-être dans des conditions très particulières, en des circonstances spéciales, toutefois, là aussi, il hésitait, doutait, et finissait par ne pas donner une réponse définitive …

Et, comme il n’avait jusque là vu les passions germer, passer, pâlir peu à peu, se dégrader, s’évanouir, ou quelquefois persévérer, que sur l’horizon lointain, s’y était habitué et pouvait alors hausser les épaules avec un demi sourire sceptique et insoucieux, cela lui faisait de la peine de constater que le jeune homme n’avait pas su garder cette prudente distance et avait choisi la mauvaise personne pour s’éprendre …

Pour la première fois – parce que si déjà quelqu’un d’autre s’était auparavant épris de lui, il ne s’en était pas aperçu –, l’amour avait alors pris l’allure d’une cruelle malédiction qui n’épargnait personne et attaquait imprévisiblement … absurde peut-être, et peut-être illusoire, et temporaire, et fragile, mais, en dépit de cela, une malédiction … une malédiction à laquelle se rendaient naïvement les gens confus, peut-être même désespérés – parce qu’il faudrait l’être, ne fût-ce que vaguement, pour croire en l’espoir merveilleux qu’elle semble tendre généreusement et, en vérité, ne fait que simuler …

Il s’était aussi retrouvé à se demander si le jeune homme n’était pas désespéré pour se laisser engouer aussi facile et vivement par un coup de foudre soudain, mais il avait aussitôt abandonné la question parce que cette idée rendait son sort encore plus pitoyable …

Puis, en le voyant causer si joyeusement avec lui, en le voyant si heureux de partager avec lui ces moments, alors qu’il le connaissait à peine, Marcel n’osait pas songer à lui briser le coeur brusquement, à déraciner cette passion alors qu’elle ne venait que de germer, à étrangler insensiblement cette petite flamme, même si ce n’était que pour lui garantir cordialement qu’ils pourraient oublier cela et rester amis … Hélas, l’évident se dessinait si clairement sur le visage de l’autre homme, le feu qui lui tremblait allègrement dans les yeux s’y lisait si nettement que feindre de ne pas le remarquer serait comme un acte de complicité.

Pourtant, malgré la pitié qu’il ressentait, rien ne serait plus raisonnable que le repousser, lui expliquer que ce n’était pas possible, qu’il rêvait, seul et en vain, une fantaisie absurde …

Cependant, Marcel n’en faisait rien et feignait d’ignorer, de n’être pas au courant de la passion qu’il avait éveillé. Mais pourquoi ne le faisait-il donc pas ? lui qui était convaincu qu’il serait pire d’alimenter ces vains espoirs, que la vérité était le remède le plus sain et le plus convenable pour ce cas … Et ce n’était pas parce qu’il était un homme – ce qui, à vrai dire, était, dans son opinion, un détail bien insignifiant, mais il devait pourtant reconnaître l'intrépidité du jeune homme, qui n’ignorait certainement pas que, indépendamment de sa position, l’homosexualité était encore censurée par la société : une femme aurait infailliblement subi ce sort-là ! … C’était une décision fermement prise, qui impliquait tous les individus de manière indiscernable, qui était une règle sans exceptions, une loi : l’amour était une fable, un rêve, un idéal, une supposition impossible de corroborer, une théorie sans application effective … : il était pure et simplement sceptique ! … Mais, dans ce cas, pourquoi laissait-il durer la douceur de l’espérance, pourtant condamnée à un échec déplorable, de l’autre homme ? pourquoi attendait-il plus longtemps s’il savait qu’il existait des manières délicates, presque subtiles, de lui dire, sans le bousculer ou sembler rude ou brutal, qu’il nétait nullement intéressé ? … pourquoi gardait-il son silence s’il savait qu’il laissait ainsi son interlocuteur croire à un bonheur qui n’était pas possible ? … Il n’en avait pas la moindre idée … Il souhaitait simplement que l’autre homme n’aborde pas ce sujet et que leur conversation en reste, autant que possible, distante.

Tandis qu’ils devisaient, Célestin, qui avait entretemps déjà fait quelques allers-retours et, ravi de les voir sympathiser, avait pris bien soin de passer discrètement lorsqu’il s’agissait d’aller de leur côté, pour ne pas se faire remarquer, craignant de briser la belle harmonie qui animait ce coin en les interrompant par inadvertance, était allé apporter leurs boissons à quelques camarades de Razul, et c’était ainsi qu’ils avaient, à leur grande surprise, aperçu celui-ci en train de bavarder avec un inconnu au pardessus bleu.

-Tiens, on dirait que Célestin a de la concurrence ! – avait plaisanté quelqu’un pour appeler ses camarades, dont une poignée de curieux avait hâtivement accouru.

-Eh ! … dis donc, il n’a pas mauvais goût pour un débutant ! – s’était exclamé un autre lorsque Marcel, qui s’était tourné vers Razul pour causer et qu’ils n’avaient, jusqu’à présent, vu que sous une perspective inintéressante qui ne leur avait permis de l’observer que de l’arrière, dont ils n’avaient réussi à tirer aucun élément qui pourrait éventuellement les aider à l’identifier, avait fait un léger mouvement qui lui avait dévoilé le profil. Le type est plutôt beau gosse …

-Avec les tonneaux de bière que tu as enfourné, même moi je pourrai être beau gosse si tu ne me connaissais pas ! – riposta un de ses compagnons en riant tandis qu’il lui assénait sur le dos une claque amicale et leurs camarades pouffaient.

Puis les commentaires taquins, tout comme les encouragements, ne manquaient pas et détonnaient allègrement les uns après les autres, se suivaient comme une procession de pétards qui attendaient l’explosion du précédent pour éclater à leur tour, tombant et s’écrasant, moqueurs et énergiques, comme les gouttes espiègles d’une averse effervescente, mais avec un enthousiasme qu’ils ne partageaient pas avec celui qui était concerné, dont, par complicité, et bien malgré l’envie, ils préféraient ne pas interrompre maladroitement, au risque d’y mettre fin, le bonheur et ne le nargaient qu’entre eux, avec des remarques qu’ils se lançaient spontanément les uns aux autres et ne pensaient garder privées que jusqu’à ce qu’ils puissent le rejoindre sans le déranger pour amorcer le bombardement.

Bientôt, la curiosité et la conversation avaient attiré l’attention d’autres joueurs sur leur camarade, puis s’étaient vite disséminées aux quatre coins de la table de billard, détournant les regards de la partie qui s’achevait.

-Stéphane ! – l’appela un de ses camarades en venant le rejoindre lorsque celui-ci venait de se débarrasser de deux billes d’un coup adroit. Oublie un peu la partie et viens plutôt voir ça ! … De toute façon, ça se voit bien que c’est fichu, non ? – ajouta-t-il en dévisageant les dernières billes avec un sourire de résignation découragé. Encore une fois …

Puis un autre les avait aussitôt rejoint et volait à son secours.

-Oui, tu ferais mieux de venir sauver un type que Razul est en train de draguer ! …

-Tu plaisantes ! – rétorqua Sharkey en déposant la queue pour contourner la table. Ça ne fait pas du tout son genre d’ennuyer les gens ! … Et puis, même si c’en était le cas, – ajouta-t-il avec un sourire qui témoignait à son camarade qu’il en doutait fort – laisse-les donc se débrouiller, ils sont grands !

-Pas sûr … Si tu voyais comme ses yeux brillent … soit il a trop bu, soit il est follement épris ! …

-Elle est bien bonne, celle-là ! … – repris, peu convaincu, l’américain, qui n’avait jamais vu son ami boire plus qu’un petit verre qui le faisait rire depuis qu’ils s’étaient retrouvés, ni chercher à tomber amoureux, d’ailleurs.

-Je t’assure !

Il ne doutait pas parce qu’il croyait Razul incapable de s’éprendre d’un homme : en vérité, quoique celui-ci n’ait jamais osé lui parler de la petite passion qu’il avait eu pour le colonel avant leur rencontre, il lui avait avoué celle qu’il avait eu pour Nasir, lorsqu’ils étaient en prison au Caire, confidence qui lui avait pourtant presque arraché, par mégarde, un brusque accès de rire incrédule et hilare, avant qu’il ne s’aperçoive que ce n’avait rien d’une plaisanterie, c’était tout ce qui pouvait être plus éloigné d’une petite blague pour dérider la monotonie de leur journée, c’était la folie pure et crue de la cruauté où s’emporte bien souvent la vérité que venait de lui dévoiler son ami, un malheur absurde et pitoyable où il avait plongé à l’égard de sa raison et qui ne pouvait, hélas, avoir d’autre achèvement possible à moins que lui eût fait signe la main céleste d’un miracle ; il doutait parce qu’il avait compris que le cas avait été sérieux pour Razul, l’avait irréparablement affecté, et, après le tragique dénouement dont avait été victime cet amour-là, il avait craint que la déflagration n’eût été trop brutale pour qu’il s’en remette un jour. Il avait un coeur, après tout : il se rendait, évidemment, compte du combien cela avait dû être infernal pour son ami d’être désigné pour assassiner l’homme qu’il aimait, quoiqu’il n’était pas entièrement capable de se figurer la puissance du désarroi où avait assurément sombré Razul … Il ne parvenait pas à imaginer ce que celui-ci avait dû ressentir, se mettre à sa place, aussi parce que, quoique son cerveau feignait quelquefois de l’oublier pour l’épargner à une douleur éternelle, il n’avait plus qui aimer ainsi – celui à qui reviendrait toujours ce sentiment n’était plus qu’une mémoire, presque aussi douce qu’elle était déchirante.

Ça lui faisait peine à voir que son jeune ami avait, lui aussi, souffert aux mains de l’amour, que, contrairement à lui, il n’avait pas assisté, impuissant, aux derniers instants d’une vie qui lui était si chère, mais avait été certain que celui à qui celle-ci appartenait mourrait par ses propres mains, paralisé dans l’horreur d’être le seul à pouvoir l’éviter avec une simple décision, avec un refus laisser la tâche à un autre ou être fidèle aux ordres qu’il avait reçu et, en condamnant à une vastitude déserte et sans fin de solitude cette âme dont il s’était épris, forcer la sienne à une démence désespérée et son coeur brisé à ternir, se recroqueviller et durcir lentement jusqu’à cesser de battre.

C’était donc pour l’exempter de souffrir encore, qu’il lui avait, à cette époque-là – bien qu’il n’était pas prêt de le lui annoncer même tant d’années plus tard – caché qu’Olrik l’avait, lors du siège de la villa du docteur Grossgrabenstein, chargé de tuer le professeur Mortimer et Nasir … Et c’est pour cela que cette seconde chance l’égayait un peu, parce qu’il voyait en elle un renouvèlement, la promesse d’atténuer les remords qui l’enchaînaient aux tristes fantômes d’autrefois afin de, sans pourtant les laisser tomber dans l’oubli, les franchir et amorcer les premiers pas d’une nouvelle phase.

-Haha ! Je veux plutôt voir comment l’autre va l’envoyer sur les roses ! … – leur lança un curieux depuis l’assistance tandis que les trois hommes s’en approchaient.

-Ça me semble un commentaire dépité … Es-tu sûr que tu n’es pas un peu jaloux ?

De leur côté, Razul et Marcel avaient poursuivi leur bavardage insoucieux et détendu sans se douter qu’ils étaient observés avec beaucoup d’intérêt et n’avaient eu aucun moyen de prévoir la soudaine intervention de Sharkey, que ses camarades étaient parvenus à convaincre de profiter d’une brève pause dans leur conversation pour interpeller son ami.

-Hé, Razul ! Laisse-le souffler tout de même … – lui conseilla-t-il tout haut pour se faire entendre, quoique son air amusé ne donnait pas à ses mots le moindre éclat de crédibilité. Tu rends tes collègues un peu nerveux !

Au retentissement de la voix de son ami, Razul s’était immédiatement redressé puis, en l’apercevant, avait posé sur lui un regard légèrement confus qui l’interrogeait, intrigué : pourquoi l’appelait-il ? d’ailleurs de quoi parlait-il ? … Son esprit distrait – jusque là profondément étranger à tout évènement extérieur et dispensable à la conversation, ou qui n’était pas en rapport avec elle, absorbé par l’intense intérêt qu’il y avait accroché et que son amour métamorphosait en une délicieuse , mais aussi dangereuse sensation d’immunité totale à la course du temps et à l’inconstance de son entourage – avait pris quelques vagues secondes à trouver un sens à ces mots tout en émergeant avec une maladresse un peu contrariée du si beau rêve où il lui semblé avoir flotté quelques instants auparavant, qui paraissaient déjà à la distance d’une éternité, et auquel on l’avait arraché inexorablement.

Or, l’effet de ce commentaire qui s’était manifesté sur Marcel avait été d’une essence radicalement différente … Comme s’il avait été subitement foudroyé lorsque l’onde sonore l’avait atteint, un sursaut violent et inespéré l’avait renversé tandis qu’il murmurait sans vouloir ni oser croire à ses oreilles une hésitation suffoquée «Cette voix …»

Mais, comme il s’était vivement retourné afin de dissiper ses doutes, ceux-ci n’avaient pas tardé à être brutale et impitoyablement pulvérisés lorsqu’il avait, contre toute attente rationnelle, croisé le regard d’un homme qu’il ne voyait pas depuis de nombreuses années et qu’il avait d’ailleurs été persuadé de ne jamais revoir puisqu’il ne le croyait plus de ce monde, un revenant, le fantôme d’un souvenir qui semblait s’être, sans raison précise, matérialisé pour venir le hanter, un imbécile de grand blond costaud qui lui avait beaucoup cassé les pieds quelques années auparavant et qu’il avait été franchement ravi de connaître, malgré les circonstances – quoique celui qu’il retrouvait arborait désormais une inquiétante cicatrice, qui lui déchirait irrévocablement le visage et rendait les descriptions faites lors de son signalement ainsi que les souvenirs qu’il avait gardé de lui désactualisés.

-Bon sang ! – s’était-il écrié. Non mais … dis-moi que je rêve !! …

-Goddam ! Freddy ?! – fit Sharkey pour toute réponse en étouffant un cri de surprise après l’avoir aussitôt reconnu, absolument stupéfait et presque aussi incrédule que l’autre homme.

Mais, l’instant suivant, déjà il se dirigeait vers lui, ravi, en ouvrant, en même temps que les bras pour l’y accueillir, un large et chaleureux sourire plein d’affection pendant que, à son tour, Freddy s’était levé d’un bond vif pour s’élancer vers ce spectre imprévu en extase.

-Toi ?! Ici !?! – et, comme, malgré la joie qui s’y mêlait, l’amplitude de sa surprise vaguement étourdie ne parvenait pas à étrangler quelques étincelles aiguës de perplexité, Razul et Sharkey n’avaient eu aucun mal à comprendre qu’il avait cru ce dernier mort, comme l’avaient d’ailleurs annoncé les journaux, et grâce auxquels il avait été induit en erreur en acceptant sa mort comme un fait, tant et si bien que ce brusque renversement de la situation, dont il se réjouissait avec tant d’ardeur et félicitait la sublime exécution avec un sourire hilare, avait profondément enfermé dans ses exclamations stupéfaites un unique mot, sombre et effaré, figé dans le silence dérouté qui l’avait avalé avant que n’ait le temps de s’éveiller l’idée de se précipiter à l’extérieur : «Vivant ?!», cette observation pantoise d’un fait qui ne devrait pourtant pas avoir les moyens d’être possible, cette exclamation poussée, presque rudement bousculée, dans la confidentialité d’un silence qui avait tenté de la suffoquer soigneusemente– malheureusement en vain parce que l’inflexion troublée de sa voix l’accusait avec une fougue et une véhémence si expressives que non seulement, quoique précipitamment dissimulée derrière d’autre mots, elle était claire comme aussi elle n’avait pas échappé à ceux qui en connaissaient ou étaient en mesure d’en déduire la raison.

-… Ça alors ! … Je n’en reviens pas ! – enchaîna-t-il, parfaitement éberlué, avant de, sans plus se tenir de joie, se jeter dans les bras qui attendaient avec impatience de le cerner.

Et c’était sous le regard aussi désorienté que muet de stupéfaction de Razul que son ami avait reçu cet homme – qui n’était plus seulement Marcel parce qu’il était aussi, à présent, Freddy – avec une robuste et fervente étreinte, comme s’il retrouvait après longtemps une vieille connaissance ou un ami cher, ce qui en était, d’ailleurs, justement le cas. [4]

L’étreinte ne s’était pas attardée autant que l’auraient souhaité les deux hommes, surtout pour préserver au-dessus de leur relation une fragile coupole de formalité, qui n’était qu’illusoire, et ne parvenait, hélas, à tromper personne, sous la duplicité de laquelle ils espéraient pouvoir s’abriter si nécessaire, au cas où quelqu’un à qui, plus qu’inutile, il serait impropre de le révéler, leur demanderait des détails concernant leur relation ou les circonstances dans lesquelles ils s’étaient connus, thème que, pour tout individu au courant de leur teneur, il est évident qu’ils ne s’aventureraient pas à éplucher ouvertement, comme qui n’a rien à cacher, avec n’importe qui qui se trouverait en dehors du sujet – raison aussi pour laquelle Freddy n’avait jamais avoué à Célestin qu’il avait eu droit à un séjour en prison et lui avait menti en prétextant avoir quitté Paris par lassitude lorsqu’il l’avait interrogé –, et, après l’avoir serré ferme et solidement avec une gaité débordante comme pour les rapprocher une dernière fois avant de se résigner à lui permettre de s’éloigner, Sharkey l’avait ponctuellement relâché, déçu, presque à contrecoeur, sans renoncer pour autant à afficher un sourire satisfait.

Pourtant, son ami, qui n’avait pas aussi rapidement cédé à la hâte capricieuse que ces moments avaient de s’envoler, avait freiné son repli en appuyant une main ferme et décidée sur son épaule puis, en profitant de ce dernier instant de proximité, l’embrassa briève mais chaleureusement avec entrain, une fois sur chaque joue, geste auquel Sharkey lui répondit presque immédiatement avec une précipitation légèrement maladroite après s’être remis de la surprise, touché.

-Tu me raconteras ce qui s’est passé. – lui glissa Freddy à l’oreille avant de s’éloigner définitivement et Sharkey n’avait compris la subite inquiétude de sa voix qu’en retrouvant ses yeux pour y lire une brève mais manifeste expression où rivalisaient en intensité une sérieuse préoccupation et une gravité inespérée qui lui avaient rappelé que son ami l’avait connu dans le temps où il n’était pas défiguré et que celle-ci était la première fois qu’il le rencontrait depuis qu’il avait le visage fendu par la cicatrice – que le regard de son ami, qui n’avait pas pu prévoir un tel spectacle, lui assurait, malgré sa tendresse, être d’un aspect pitoyable –, tout comme le fait que, si ses suppositions étaient justes, son ami l’avait cru mort depuis qu’il en avait lu la nouvelle et jusqu’à ce soir-là, sans que rien ne lui ait jamais suggéré que ces informations étaient erronées, sans que rien ne l’ait jamais fait douter de cette conviction lorsqu’il l’avait cru perdu …

-Quelle bonne surprise ! – se réjoui Sharkey, ému, tandis que, secoué par une nouvelle vague d’émotion, il avait passé son bras autour des épaules de Freddy et le serrait une fois de plus avec entrain tout en lui offrant un sourire légèrement résigné qui lui promettait de répondre à ses question lorsqu’ils mettraient à jour la conversation.

-À qui tu le dis ! – acquiesça Freddy avec un petit rire frais d’enthousiasme. Tu peux surtout te vanter de m’avoir fichu la frousse ! – ajouta-t-il avec un sourire détendu qui entrelaçait aisément jubilation et soulagement, mais ne parvenait, pourtant, pas à en noyer totalement un autre plus sombre qui dévisageait avec une méfiance inquiète ce passé encore inconnu qui demeurait dans l’ombre et lui disait gravement : «Tu as beaucoup de choses à m’expliquer …»

De son côté, Sharkey lui tendit innocemment un petit sourire désolé que le bonheur du moment animait avec quelques étincelles d’amusement.

-Sorry ! … C’était sans intention. – puis, après une courte pause et tandis qu’il commençait à s’acheminer vers un Razul encore foncièrement étonné, en direction duquel il guidait Freddy, il reprit – Viens donc plutôt par ici que je te présente Razul ! … – cependant, il prit encore le soin de le taquiner amicalement un peu avant de rejoindre celui-ci – Mais j’imagine que vous avez pris le temps de commencer à vous connaître …

-Oh, nous n’avons pas parlé de grand chose … – riposta son ami sans accorder la moindre importance à la provocation afin d’éviter d’en encourager d’autres.

Razul … c’était donc cela. Tout à coup, et à présent qu’il savait qu’il ne l’oublierait désormais plus, ce nom lui semblait étrangement beau et plein de vie, le déferlement d’une pincée sympathique de notes de musique qui s’enroulaient sur elles-même en deux syllabes qui s’ouvraient immédiatement sous l’élan d’un crescendo volcanique qui se compressait vivement par la suite, comme tourmenté par un soudain scrupule de modération qui l’aurait rendu timide, puis plongeait suavement dans le silence, où il se dispersait sans prendre le temps de suspendre sa fuite qui finissait en un murmure effilé, évasif et arrondi, hélas sans qu’il ne parvienne à comprendre si le phénomène s’était produit parce que c’était son ami qui l’avait prononcé, parce qu’il l’avait finalement lié à la personne et venait ainsi de perdre son ton neutre et impersonnel ou bien simplement parce qu’il y faisait enfin attention.

D’autre part, entendre ce nom dans la voix de Sharkey avait éveillé la certitude que c’était son ami qui le lui avait révélé quelques années auparavant, comme si elle n’avait jamais quitté son esprit mais y était simplement restée, inerte et endormie, un souvenir oublié à un coin de la mémoire, prêt à saisir l’occasion propice pour émerger fièrement de sa torpeur.

Ils avaient parlé de tant de choses lorsqu’ils s’étaient connus, il y avait quelques années de là, pourtant, quoiqu’il ne lui fût pas possible de situer les circonstances précises de son emploi, il était prêt à jurer que ce nom avait surgi à propos d’un ami que Sharkey avait connu en travaillant pour Olrik … Qui l’eût cru ! … Si, quelques instants plus tôt, quelqu’un était venu lui dire que cet aimable jeune homme avec qui il causait avait été un homme de main du colonel Olrik – comme il l’avait d’ailleurs été lui-même –, il ne l’aurait forcément pas pris au sérieux sans de solides preuves ! … Et penser qu’il l’avait, jusque là, présumé incapable de faire du mal à une mouche ! …

Ce point inattendu qu’ils avaient de commun avait beau être bien lointain de ce qu’il avait été dans l’expectative de découvrir, de tout ce qu’il se serait aventuré à attendre de l’autre homme, ce n’était pourtant pas nécessairement ce qui en faisait une surprise désagréable – c’était même, d’ailleurs, comme une façon, peut-être un peu particulière et qui n’était certainement pas la meilleure, de les rapprocher –, et, tandis qu’il le rejoignait en compagnie de Sharkey, il salua avec un sourire cordial et sans réticences le jeune homme à l’expression abasourdie qui sourcillait et dont les yeux écarquillés de stupeur muette, quoique débordant d’une envie impatiente de détoner, sautaient frénétiquement de Sharkey à lui sans pouvoir décider sur lequel des deux ils se poseraient définitivement.

Lorsqu’ils l’avaient finalement rejoint, Razul n’avait pas osé résister plus longuement à son ébahissement et l’avait laissé tomber lourdement, s’écraser sans pourtant se briser immédiatement, puis éclater vivement comme pour déployer enfin la surprise qu’il avait retenu prisionnière jusqu’à présent et à laquelle il n’avait cédé que lorsque la pression s’était fait si asfixiante qu’elle en était devenue intenable.

-Vous vous connaissez ?! … – avait-il lâché avec une précipitation presque soulagée qui les dévisageait l’un après l’autre, absolument déroutée, sans parvenir à se réserver un moment de quiétude pour réfléchir si c’était une raison de réjouissance.

-Et comment ! – annonça Freddy en souriant, amusé, à la stupéfaction franche de Razul. Nous avons fait équipe ensemble à l’époque où nous travaillions pour la police !

Razul n’en revenait pas. Bouche bée, les yeux dilatés de surprise, l’étonnement à son comble, il n’en croyait pas ses oreilles, il ne savait plus même quoi penser.

Son regard éberlué et troublé s’était élancé vers Sharkey comme pour s’accrocher à une certitude au milieu des raz-de-marée de pensées confuses qui ravageaient à présent son esprit, au bord du désespoir … La police ! Marcel … – Freddy ? – était de la police ?! … Tout était donc perdu … le cas était désespéré, les espérances folles et condamnées à sombrer et périr … jamais il ne pourrait s’ouvrir entière et parfaitement à lui, il y aurait toujours des choses qu’il devrait lui cacher au sujet de son passé, de son histoire, de lui … jamais l’autre homme ne pourrait le connaître tout à fait s’il ne souhaitait pas de l’éloigner, condamner à jamais leur relation, peut-être même retourner en prison puisque jamais il n’avait rempli sa peine … Mais … qu’est-ce que cela voulait donc dire ?! … Sharkey avait donc travaillé pour la police ?? … En voilà une surprise pourtant bien inespérée ! … Il n’aurait pas su le prévoir, il ne parvenait pas même à se construire dans l’esprit une séquence d’images cohérentes … Mais pourquoi ne lui avoir rien dit ? … Malgré tout ce qu’ils avaient partagé l’un avec l’autre depuis qu’ils s’étaient rencontrés à Antibes, jamais Sharkey n’avait lâché un seul mot au sujet de la police … Ne lui faisait-il donc pas assez confiance ? … Il ne lui avait pas non plus parlé de Freddy …

Tandis que Razul pâlissait, effaré, pendant que son regard s’assombrissait rapidement avec une inquiétude mélancolique, sans hélas parvenir à déterminer lequel des faits était le plus incroyable – si le fait qu’il ait eu le malheur de s’éprendre d’un agent de police (quoiqu’en plaisantant avec une ironie amère sur son sort que n’ayant jamais été heureux en matière d’amour, et puisque après le mauvais vient le pire, il aurait dû s’y attendre et s’y apprêter), si celui que son ami ne lui ait jamais dit qu’il en avait fait partie, ou bien si le fait que jamais il n’ait fait référence à Freddy … policier ou non, comment était-ce possible qu’il ait omis le fait d’avoir connu quelqu’un d’aussi extraordinaire, d’aussi exceptionnel … ? –, Sharkey, qui avait, de son côté, clairement compris la plaisanterie – une allusion facétieuse à un épisode datant de l’époque où ils étaient tous deux sous les ordres du colonel Olrik et s’étaient lancés à la poursuite du capitaine Blake, de l’M.I.5, et à une décision prise précipitamment, qui avait prouvé son efficacité, que, malgré la gravité de la situation qui en était à l’origine, ils avaient transformé en objet de plaisanterie une fois l’affaire achevée –, avait amicalement choyé Freddy avec une tape complice dans le dos, qui avait arraché à celui-ci un petit rire discret mais ravi qui avait soigneusement feint de se dissimuler derrière le sourire amène et détendu qui s’ouvrait avec la tendresse d’un rayon tiède de soleil sur son visage.

-Cesse donc de dire des bêtises ! – rétorqua Sharkey en rendant le sourire à son ami, surpris par l’effet qu’une phrase si simple, qui n’était, en vérité, qu’une plaisanterie, avait exercé sur Razul, dont le visage s’était soudain fané pour s’effeuiller fadement, desséché par une tristesse déconcertée jusqu’à une expression désemparée qu’il peinait à voir déteindre aussi lugubrement, priver de sa chaleur joviale et printanière, et que savoir que cela n’avait aucune raison d’être, parce que ça n’était fruit que d’un malentendu, rendait plus dur à observer en silence, et presque cruel à laisser se prolonger. Tu vois bien qu’il croit à tout ce que tu lui dis ! … – puis, tout en dirigeant à Razul un sourire paternel, tandis qu’il laissait doucement tomber sur son épaule le poids réconfortant de sa main chaude, il le rassura gentiment, comme pour chercher à chasser sa démoralisation – Ne t’en fais pas, sonny ! Ce n’est qu’une blague, rien de sérieux … Quand nous te raconterons l’histoire, tu vas en rire ! …

Razul resta un instant interloqué. La nouvelle avait vite déridé sa mine défraîchie et en avait un peu ravivé la joie, pourtant, il continuait aussi confus qu’auparavant … Ce n’était qu’une plaisanterie, Freddy n’était pas de la police – les espoirs s’étaient alors sauvagement précipités pour revenir le narguer … Mais à quand remontait donc leur rencontre ? … Avait-il connu Freddy avant leur aventure au Caire ? … ou plus tard ? … Après qu’ils se soient quittés, Sharkey avait été mêlé à des affaires un peu tordues sous les ordres du colonel Olrik en France … plus d’une fois d’ailleurs, selon il l’avait d’abord appris par les journaux, puis, plus tard, par son ami … Serait-il possible qu’il ait rencontré Freddy lors d’une de ces missions ? … Se pourrait-il qu’ils aient travaillé ensemble ? … Se pourrait-il que … – mais non, voyons ! c’était tout ce qu’il pouvait y avoir de plus impeccablement absurde ! – Se pourrait-il que Freddy ait été un acolyte du colonel, comme Sharkey l’avait autrefois été, comme il l’avait été lui aussi? …

Cette hypothèse avait subitement surgi, un peu comme une pensée aléatoire et inespérée, mais n’avait pris qu’un instant à germer pour lui assiéger immédiatement l’esprit. Son trouble était alors sincère quand il l’avait dévisagé comme une possibilité plausible : après tout, cela faisait presque du sens … – ça lui était pourtant si difficile à concevoir, l’idée lui paraissait quelque chose d’hilarant, d’intangible, qui rasait une absurdité déraisonnable, quelque chose de pure et simplement invraisemblable … Mais c’était aussi une perspective curieuse, et Razul s’y était penché en cédant à la curiosité d’un instant furtif pour se demander, intrigué, qu’est-ce qui l’aurait donc conduit à rejoindre le colonel. Il y avait encore tant de choses qu’il ignorait au sujet de cet homme qu’il ne savait plus comment appeler, si Marcel, parce que c’était ainsi qu’il l’avait d’abord connu, si Freddy, parce que c’est ainsi que Sharkey s’était adressé à lui par la suite … Indépendamment du degré de vérité qu’elle enfermait, cette hypothèse ne décevait pas la moindre expectative de Razul, n’ébranlait pas même légèrement sa passion puisque – quoiqu’il n’était pas fier de ce qu’il avait fait à l’époque où il travaillait sous les ordres du colonel, de laquelle il gardait, malgré tout, quelques bons souvenirs – cela n’assombrissait pas son image et n’y soustrayait pas la plus infime et insignifiante poussière d’attrait à ses yeux, comme d’ailleurs il ne songerait jamais à censurer Sharkey d’avoir rejoint le colonel et ses affaires louches une fois après l’autre, encore et encore …

-Ah ! Je regrette ! – glissa Freddy à Sharkey en un murmure souriant qui voulait prudemment s’assurer que le commentaire ne resterait qu’entre les trois. Nous ne nous sommes pas trop mal débrouillés quand même ! … – puis, nargant son ami avec l’éclat d’un petit sourire taquin, il ajouta encore – On ne ferait pas de mauvais flics, avec un peu d’entraînement …

-Sans doute ! … – s’esclaffa Sharkey.

Enfin, Freddy tourna vers Razul un sourire d’intérêt, amusé. Il y avait quelques instants à peine, le jeune homme lui avait semblé perturbé, indéniable et extrêmement agité, par moments, puis il avait bientôt repris son regard incandescent, son petit air pétillant, fervent et désinvolte, qui irradiait de la joie … Il trouvait difficile à croire que le colonel Olrik ait pris le risque d’engager quelqu’un qui cachait aussi mal ses émotions ! – peut-être était-il vrai qu’il n’avait, pour le moment, probablement aucune raison de les dissimuler, mais il l’était pourtant aussi qu’elles étaient ainsi si évidentes qu’il suffirait presque de jeter en biais un coup d’oeil hâtif à son visage pour les lire avec une netteté trop exacte. Et, cependant, cette ouverture franche, dépourvue de retenue et de la moindre particule de fausseté, cette pétulance volontaire mais béate et innocente, le transfiguraient à ses yeux en une petite bouffée d’air frais.

-Frédéric Florent Eugène Marcel Aveyron. – se présenta-t-il en lui tendant chaleureusement une main amicale que Razul saisit tendrement puis garda, pendant quelques instants qui lui semblèrent parés d’un grâce irrépressible et merveilleuse, précieusement serrée dans les siennes, soigneusement enveloppée par la même douceur passionnée qui reluisait comme une fontaine de velours liquide, désormais impossible de contraindre, qui grouillait anxieusement dans le regard éperdu qui s’était figé sur lui et lui permettait de deviner l’intensité avec laquelle s’était embrasé le coeur de Razul.

-Enchanté. – avoua Razul, ému, comme si dans ce mot reposerait dès lors la promesse solennelle d’un amour éternel, inconditionnel, irréductible, tout en regrettant que l’autre homme ne puisse se douter du combien il l’était vraiment, avant de se présenter à son tour, simple et brièvement. Razul.

Freddy le savait déjà, mais entendre le jeune homme le lui confier ainsi, son visage ouvert et allègre copieusement illuminé, était, certes, une présentation aussi cordiale qu’indispensable, et il lui avait adressé, complice, un délicieux demi sourire lunaire qu’embellissait comme une imperfection du surnaturel, parce qu’elle avait pris pour s’exprimer l’apparence d’un trait parfaitement humain, la nuance agréable d’un goût salin ténu mais persistant lorsqu’il commenta :

-C’est un joli nom. – et, à ces mots, Razul se sentit rougir vivement tandis que son visage empourpré semblait soudain brûlant.

Or, à présent, un autre problème s’imposait : dorénavant comment s’adresserait-il à l’autre homme ? … Il n’osait pas lui demander lequel de ses prénoms lui plaisait le plus, craignant que la question, ainsi que son auteur, puisse lui sembler ridicule; cependant, il ne parvenait pas non plus à choisir lequel adopter définitivement … Heureusement, comme s’il avait lu sur son expression cette hésitation, Freddy vînt la dissiper insoucieusement :

-Appelle-moi comme tu voudras. – puis, comme une suggestion, il ajouta – Mes amis m’appellent tout juste «Freddy» d’habitude … hormis Célestin, qui m’appelle «Marcel» depuis le lycée. Il trouve ce nom plus poétique … – expliqua-t-il en haussant les épaules.

Hélas, cela n’avait pas suffi à convaincre immédiatement Razul à quitter son indécision, pourtant, à peine celui-ci avait accepté comme solution à ce choix impossible une réponse vague et découragée qui ne parvenait pas à décider qu’est-ce qui lui convenait, à peine s’était-il résigné à attendre dans l’espoir de voir le temps lui éclairer les idées et la décision germer d’elle-même, il avait subitement su ce qu’il voulait, laquelle était la bonne : certes, Marcel semblait une composition assez poétique, cependant, Frédéric lui allait plutôt à ravir, et ce n’était pas parce qu’il liait la personne au nom, mais le nom à la personne, que celle-ci l’avait cristallisé dans l’équilibre d’une personnalité indépendante, l’avait doué d’un éclat subtile, tempéré mais sublime et lui avait donné une sonorité charmante et tout à fait nouvelle, comme si, à présent qu’il lui appartenait, le nom semblait l’avoir longtemps attendu, avoir été spécialement composé pour lui.

Évidemment, Razul ne lui avait pas révélé tout ce qu’il avait pensé, mais lui avait avoué l’idée générale de ce qu’il en avait trouvé, et, tandis que Freddy le remerciait, quoiqu’il n’aimait pas qu’on le louange, quelque fût le prétexte – ce qui amenait Célestin à le narguer de reproches tout en lui disant que sa modestie était son pire défaut, principalement parce que, comme s’il était encouragé par quelque sorte de méchanisme de rétroaction negative, ou comme par quelque mystérieux besoin, plutôt que par plaisir, d’embrasser l’opinion contaire à celle des autres, à chaque compliment il répondait avec une critique, non pas parce qu’il était perfectionniste, mais parce qu’il y avait dans les éloges qu’on lui adressait quelque chose qui le mettait mal à l’aise –, et pouvait heureusement se vanter que cela n’arrivait pas souvent, il lui avait sourit avec bienveillance, bien qu’un peu embarrassé, sans savoir avec certitude quoi penser de cette déclaration discrète, presque furtive malgré sa maladresse.

-Quant à toi, – reprit vivement Freddy en se retournant vers Sharkey, – il faut impérativement que tu finisses la soirée chez moi ! – ordonna-t-il d’un ton joyeux mais péremptoire. Je ne veux pas de discussion, vous êtes tous les deux les bienvenus ! … J’en connais deux qui vont être ravis de te revoir ! – lança-t-il encore avec une effusion enthousiaste, avant de le défier en souriant – Tu ne devineras jamais avec qui j’habite maintenant … !

-Puisque tu le dis … – se rendit son ami sans prendre la peine d’offrir de la résistance avec un sourire désarmé qui encourageait Freddy à lui annoncer la suite.

-Tu donnes donc si vite ta langue au chat ?! Je t’ai connu plus téméraire … – sermonna celui-ci, moqueur, avant de céder avec impétuosité – Sadi, évidemment !

Sharkey était figé de stupeur, perplexe comme si une bourrasque d’étourdissement l’avait fortuite et hâtivement renversé.

-Non ! Ce n’est pas possible !! – s’exclama-t-il en un sursaut ravi mais parfaitement incrédule. Tu plaisantes ! …

-C’est ça que tu aurais préféré ? – plaisanta son ami. Allons, viens donc ! – insista-t-il. Je suis sûr qu’il aura un sacré plaisir à te revoir après toutes ces années !

Et comme ce plaisir serait réciproque, à peine la conversation s’était-elle suspendue que Sharkey s’était empressé de prendre congé de ses camarades, imité par Razul, puis, après avoir fait leurs adieux à Célestin, les trois hommes sortirent en bavardant.

À l’extérieur, un souffle de brise qui s’effilait dans les ténèbres les accueillit jovialement tandis que leurs silhouettes s’enveloppaient dans la fraîcheur revigorante de l’atmosphère limpide du soir, si sereine dans son silence inexpressif, si légère dans la vaste solitude de son sommeil profond qui semblait avoir anéanti toute trace du remuement frénétique, presque asfixiant, vague, superflu et impersonnel de l’atmosphère à la lourdeur viciée qui grouillait dans les rues de la ville jusqu’à l’évanouissement de leur vie diurne. Lorsqu’ils avaient fait les premiers pas à l’air libre, qui les avaient plongé dans l’obscurité complice dont l’étreinte amène, presque imperceptible, donnait au vide et à l’absence un arôme soulageant et imprégnait d’une patience perméable et rêveuse l’attente expectante où tardait toute la dynamique de la vie qui s’était suspendue dans ce royaume poreux et errant d’ombre, les trois hommes s’arrêtèrent pour apprécier la tranquillité paisible de la nuit et sa tendresse éteinte qui veillait avec une candeur distraite, somnolente, presque austère, sur la mélancolie craintive du chagrin morne, languissant des auréoles de pâleur stagnante qui baignaient de leur lueur évasive et peu rassurée les rues désertes que les ténèbres parvenaient à dévorer avidement, malgré elles, s’emparant peu à peu de l’espace pour y condenser l’indifférence amorphe de leur essence versatile où se fondaient et se perdaient machinalement les contours vagues du paysage qui se métamorphosait avec la fluidité des images fantasmagoriques d’un rêve et rendait plus large et hostile le désert plat et urbain qui semblait soudain animé d’une personnalité particulière et mystérieuse.

Bientôt, la conversation s’était estompée sans laisser qu’un écho hésitant vaciller quelques instants avant de s’égarer prudemment et de se perdre dans le silence où il se laissait tomber comme pour se rendre, et le trio s’était attardé à contempler le ciel, jonché de myriades de minuscules diamants de nacre qui resplendissaient et constellaient de leur éclat impartial et énigmatique la solitude de la vastitude sombre du néant qui s’étendait à perte de vue comme le spectacle fascinant et vertigineux d’un abîme lointain dont l’infinitude déconcertante emprisonnait inévitablement tout observateur et où, nonchalamment profilée, abandonnée dans sa froide grandeur, régnait la lune comme la courbe efflanquée d’un sourire de connivence que la clarté argentée et liquide qu’elle dégageait attendrissait.

Puis ce fut Sharkey qui le premier trancha le silence contemplatif de l’atmosphère.

-Ça fait combien de temps, déjà ? … – lança-t-il vaguement comme si les mots n’avaient été qu’une feuille morte qu’il aurait déposé tendrement sur la surface chatoyante et pleine de vie d’une rivière pour qu’elle soit entraînée par la course effrénée du courant afin de s’évanouir dans la distance.

-Quatre ans … – lui rappela Freddy en lui tendant un petit sourire qui n’était pas pour ce passé évoqué, mais s’ouvrait sans réserves et tout entier aux curieuses coïncidences du présent.

-Quatre ans ? … – répéta le ton vague, un peu rêveur, de Sharkey, sans s’étonner. Comme le temps passe …
-Eh oui …

Freddy remonta d’un geste sec les rebords de son pardessus puis se retourna vers son ami pour lui proposer une cigarette, toutefois, celui-ci s’était anticipé et lui remercia donc en souriant tandis qu’il allumait la sienne. Comme il s’aperçut que ce n’était pourtant pas le cas de Razul, Freddy lui tendit la boîte ouverte, répétant la suggestion, que l’autre homme déclina délicatement.

-Merci, je ne fume pas. – s’excusa-t-il.

Quoiqu’il n’ait jamais eu l’habitude de fumer régulièrement, il avait autrefois fumé le narguilé, mais c’était un usage qu’il avait vite perdu en quittant l’Orient, et il n’avait jamais été intéressé à essayer la cigarette ou la pipe.

-En voilà un au moins qui a un peu de bon sens. – commenta Freddy tout en jetant sur Sharkey un regard complice, comme un aveu solidaire qui lui assurait sans scrupules qu’il n’était pas le seul à en manquer.

-Des fois, des fois … – ricana le blond.

-Et Sadi ? – l’interrogea-t-il tandis qu’il tendait à la cigarette de Freddy la petite flamme trémulante d’un briquet. Comment va-t-il, celui-là ?

-Oh, tu sais … – lui sourit son ami avec un air de connivence. Toujours le même chameau ! … – censura-t-il d’un ton bref dont le sourire tendrement affectueux chassait la neutralité, avant d’ajouter, en un coup ultime, un achèvement définitif – Mais j’ai l’impression qu’il est en train de devenir plus grognon avec l’âge …

Sharkey riait. Le lui avait-il déjà dit ? Et Freddy avait répondu, indigné, à sa curiosité. Évidemment ! … Il le lui répétait un peu trop souvent d’ailleurs.

-Je veux voir la tête qu’il fera lorsqu’il te verra ! … – lança-t-il encore à son ami sans cacher le sourire qu’avait éveillé l’idée du déroulement de cette scène. Au fait, – remarqua-t-il – tu risques sérieusement de te faire mitrailler de questions donc je te conseille de te préparer … – prit-il le soin de l’avertir, sans résister à le taquiner un peu par la suite – ou renoncer sur-le-champ ! …

-Allons donc, – le rassura l’autre homme – j’en ai vu d’autres …

-Si tu le dis … – accorda son ami. Mais après ne viens pas te plaindre ! – prévint-il, puis il passa en avant pour conduire le duo le long des rues.

Profitant de cette pause dans la conversation de ses compagnons et du fait que Freddy soit parti en avant, Razul, attisé par la curiosité, avait rejoint Sharkey et l’avait retenu légèrement en arrière pour le prendre à part le temps d’échanger avec lui quelques mots.

-Qui est Sadi ? – demanda-t-il à son ami, qui s’était arrêté, prêt à répondre à ses questions, qu’il avait d’ailleurs prévu et s’était presque inquiété de voir tant tarder.

Razul hésita un peu, juste l’instant qui suffisait pour tenter en vain de combattre l’envie de poser la question qui lui brûlait aux lèvres, puis, comme si c’eût été depuis le début son objectif, se rendit sans plus traîner dans l’attente paralisante de la réflexion, puisqu’il savait que, tôt ou tard, il cèderait à l’impatience de sa curiosité et que toute résistance finirait par n’être qu’une perte de temps oiseuse, et ajouta presque timidement, feignant de ne pas s’y intéresser trop particulièrement :

-Sont-ils ensemble ?

-Ensemble ? … – Sharkey éclata de rire ; ça se voyait bien que Razul ne les connaissait pas encore. Tu en as de ces idées !

Ensemble ? Freddy et Sadi ? … Il imaginerait difficilement quelque chose de plus hilarant que cela ! Cependant, la question de son jeune ami l’intrigait …

-Pourquoi ?

-Et bien … Euh … – chancela Razul, embarrassé, sans vraiment savoir quelle justification crédible inventer et craignant que son magnifique talent pour improviser des excuses le trahisse. Pour rien. Je me demandais tout juste … – s’empressa-t-il de répondre. Simple curiosité …

Le ton faussement assuré de sa voix avait hélas été tout ce qui suffisait pour priver ses mots de la conviction qu’il aurait voulu y arborer.

-Ma parole ! … – s’exclama Sharkey après avoir dévisagé diligemment le regard évasif et le sourire maladroit de son ami. Mais tu as eu là un fameux coup de foudre !

À ces mots, et avant qu’il ne s’en aperçoive afin de prendre les précautions nécessaires et appropriées pour la taire, ou au moins la camoufler, une vive rougeur s’était inopinément emparée des faces de Razul et ce n’avait été que lorsqu’il était indéniablement trop tard que celui-ci avait cherché à dissimuler son visage cramoisi. Comme il savait, hélas, tout effort inutile et toute tentative vaine puisque Sharkey l’avait déjà surpris, il y avait aussitôt renoncé, puis, tendant à son ami un regard réticent et embarrassé, il avait hasardé à demi voix, son ton presque implorant, comme craignant que le monde l’entende et vienne en toute hâte, incité par l’angoisse qu’il pourrait ainsi lui infliger, lui condamner cruellement cette passion comme il l’avait fait aux précédentes :

-Est-ce que tu crois que j’ai une chance ? …

-Ah, ça je ne sais pas ! – reconnu-t-il malgré lui, navré de décevoir le petit air désarmant de son ami. Comme je le connais, il n’a jamais été intéressé à flirter … mais s’il avait voulu te repousser il l’aurait déjà fait ! – le rassura-t-il, puis, avec un clin d’oeil complice, il acheva – M’est plutôt d’avis que tu ne lui as pas déplu …

Comme pour le réconforter, Sharkey lui offrit un sourire large et affectueux qui irradiait une chaleur encourageante tandis qu’il passait un bras autour des épaules de Razul et l’étreignait amicalement.

-Allons, il n’y a pas de quoi décourager ! Tu viens tout juste de le connaître ... – l’interpella-t-il une dernière fois lorsqu’ils se remettaient en route pour reprendre là où ils l’avaient quitté la poursuite de la silhouette svelte et impassible de leur compagnon.

Son ami s’empressa de récupérer un peu du retard que leur avait imposé cette courte conversation avec quelques pas hâtifs et énergique alors que, de son côté, Razul l’accompagnait docile et passivement, se laissait guider sans résister tandis que commençait à poindre discrètement dans ses yeux une petite lumière pleine d’espoir. Sharkey avait raison : leur relation, indépendamment de ce qu’elle deviendrait, venait tout juste de débuter …

Cela n’apaisait pourtant guère l’anxiété qu’avait fait naître en lui l’intensité de cette passion véhémente. Miné d’un mixte d’espoir et d’amertume, il osait à peine espérer, quoiqu’en y mettant toutes ses forces et sa foi, se demandait, traversé par le frisson acide d’un trouble fébrile et inquiet, si cela durerait, si, cette fois qui devait être la bonne – à moins que celle-ci ne soit qu’un idéal condamné à être déçu –, qui semblait enfin la parfaite cristallisation du feu doux et enivrant dont il n’avait auparavant goûté que l’ombre d’un bien trop ténu reflet, ses sentiments aboutiraient quelque part, ou s’ils étaient destinés à s’effeuiller, à être impityoablement broyés, déchirés sans la moindre compassion une fois de plus, et pour la dernière fois de sa vie – il en était fermement persuadé ! – puisqu’il ne pourrait y avoir aucune autre passion après celle-là, et que si, par malheur, une tentait de se déployer à son insu, elle n’en semblerait qu’une copie terne et vulgaire, privée de tout éclat, dénuée de tout attrait, de toute chaleur, vide de tout, bercée seulement par une vague, et presque écoeurante, lueur éphémère et artificielle, absurde, ridicule …

 

En effet, peut-être parfois faut-il d’abord échouer avant de réussir, mais – et Razul tremblait d’incertitude à cette idée, que pimentaient de vives espérances – réussirait-il cette fois ? …

 

 

[1] – voir «Les 3 formules du professeur Sato»

[2] – je suis conscient que l’explication la plus crédible, la plus probable et, d’ailleurs, la bien trop évidente pour penser à en chercher une autre est celle que la mort d’Abdul ait été un meurtre prémédité, et non pas un accident … Malgré cela, et quoiqu’on m’ait bien embêté pour tenter que je sois un peu plus réaliste, j’ai décidé de considérer l’évènement comme un malheureux imprévu …

[3] – les trois musiques auxquelles j’avais pensé, quoiqu’il n’y ait que la dernière qui me fasse légèrement penser à la mer, sont : «Largo ma non tanto», «Air sur la corde G» et «Prélude nº 1 en C major».

[4] – voir «S.O.S. Météores»