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Shit Or Sugar

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Allen s'entraînait dur, ce jour-là.

Il avait chaud. La sueur dégoulinait désagréablement dans son dos, il pouvait le sentir au travers de son débardeur qui lui collait tout aussi horriblement à la peau. La fin de matinée approchait. N'ayant pas de mission, il s'était levé tôt pour s'entraîner, après un copieux petit déjeuner préparé avec amour par Jerry. Ceci s'expliquait facilement : la Congrégation des exorcistes traversait une période creuse. Aucune manifestation d'innocence, aucun attroupement d'Akumas. Les autres exorcistes et la plupart des traqueurs du Quartier Général faisaient donc la même chose que lui. Une période creuse ne signifiait en aucun cas que la guerre était finie. Il leur fallait être prêt, en ces temps plus noirs que jamais. L'oisiveté se trouvait en effet à bannir. Ce n'était pas le moment de se laisser aller, sachant que les Akumas et les Noah pouvaient frapper d'un grand coup à n'importe quel instant, et qu'ils le feraient, très sûrement.

D'où l'importance de s'exercer.

En compagnie de Lavi, Allen travaillait justement sur ses capacités au corps-à-corps. Ils ne formaient pas leur habituel trio avec Lenalee, cette dernière étant en binôme avec Miranda. Lenalee aurait été tout à fait capable de se battre contre un homme, mais comme Miranda avait décidé d'entrainer elle aussi son endurance physique à travers un combat et qu'elle était plus fragile, elle se tournait vers sa paire féminine, sachant qu'elle serait plus douce. Oh, Allen pensait que Miranda aussi aurait pu, même si elle aurait eu du mal. Connaissant sa faible estime d'elle-même, la jeune femme maladroite recherchait surtout un partenaire sécurisant pour progresser à son rythme.

Avec sa gentillesse, Lenalee correspondait trait pour trait à cette description.

Le symbiotique essuya la sueur qui perlait le long de ses tempes. Lavi avait un plutôt bon jeu de jambe, l'œil vif, le poing précis et savait décrypter ses stratégies. Tout cela faisait en effet de Lavi un farouche adversaire. À force d'observer, il lisait dans les gestes avec une facilité déconcertante, attitude tout à fait digne d'un Bookman, et ses contres étaient conséquents. Allen pouvait à peine se risquer qu'il se faisait directement bloquer. Cela devenait plus que difficile de prendre l'ascendant sur le combat. Allen, bien que tout à fait prompt, leste, possédant de bon réflexes, se retrouvait ici désavantagé.

Le blandin restait quand même satisfait : bien qu'il soit un oméga, le bêta roux ne baissait jamais sa garde devant lui. Il l'attaquait avec la même ardeur que s'il avait été un alpha. Le blanc n'était clairement pas en position de force parce que Lavi déchiffrait ses attaques, mais il n'était pas en reste pour autant, il se battait en étant tout à fait à même de résister. Mains remontées devant son visage, il laissa ses yeux vagabonder l'espace d'un instant autour de lui –l'œil humain s'armait tendancieusement de sympathie pour les détails à remarquer, sans qu'ils ne soient en rien remarquables, ce en dépit de son propriétaire. Au fond de la grande salle, un mannequin de bois était installé, et Kanda, un sabre en bambou en main, exécutait des mouvements de kendo offensifs, pour revenir en garde immédiatement.

Il y avait une force sauvage qui vibrait des mouvements du sabre, à l'image du jeune homme irascible indomptable qui le maniait, mais aussi une grâce et un savoir-faire certain. Allen s'aperçut d'y attarder son attention, une seconde de trop. Avant qu'il n'ait pu comprendre, sa main ayant préalablement empoigné son épaule pour le faire basculer, Lavi lui faucha la jambe gauche de sa jambe droite, l'envoyant rejoindre le plancher des vaches et il l'immobilisa aussitôt. Un sourire rieur se forma sur les lèvres fines du borgne alors que son œil vert se fixait moqueusement dans les perles grises d'Allen.

« Tu devrais être plus concentré, Moyashi ~ ! »

Allen grogna, repoussant violemment le torse de Lavi.

« Je t'ai déjà dit de ne pas m'appeler comme le Bakanda, Lavi ! Arrête ça ! »

C'était d'autant plus irritant car c'était justement parce qu'Allen avait été absorbé par l'entraînement de l'Asiatique au lieu du sien qu'il en était arrivé là. Tout à l'heure, il s'était tout aussi stupidement perdu du côté de Lenalee et Miranda. Il était sérieux dans son entraînement, mais curieusement distrait, une certaine absence le maintenait hors de la concentration totalement propice à la rigueur qu'il affichait malgré tout. L'adolescent en était frustré et énervé, même s'il se gardait bien de l'exprimer. Il ne savait pas pourquoi ça le prenait, aujourd'hui. Peut-être était-ce l'heure de sommeil dont il s'était privé à trop penser. Il avait de quoi se faire du mouron, ce n'était pas la première fois que ça arrivait. Allen s'arrêta cependant vite de réfléchir.

Le roux ne le laissait pas partir. Il s'amusa au contraire à abandonner son poids, son corps entravant totalement celui d'Allen. Il croisa les bras sur le torse de l'exorciste maudit dont le visage semblait clairement agacé, à ses sourcils froncés. Le toisant insolemment, Lavi émit un ricanement.

« Non, parce que je sais que ça t'énerve, et j'aime vraiment trop ça. »

Le blanc laissa cette fois-ci échapper un soupir. Il eut finalement un petit sourire, s'avouant vaincu.

« Bon, tu m'as eu, laisse-moi me lever, Lavi, s'il te plaît. »

Lâchant un 'oui, oui !' exclamatif toujours aussi amusé, Lavi s'exécuta, tendant une main à Allen, que celui agrippa en se relevant, s'aidant d'un appui au sol. Il en profita pour jeter un poing à l'encontre du borgne. Sa main qui avait pris appui avait en fait puisé de l'élan. Lavi reçut le coup dans l'épaule sur une grimace de douleur. Allen se félicita intérieurement pour sa victoire, puis aperçut la riposte de Lavi, qui l'avait lâché, en chemin dans sa vision périphérique. Lavi avait eu le réflexe d'attraper son bras qui venait de le frapper tout en ripostant, mais Allen réussit à bloquer son ami de sa main restée libre.

Ils luttèrent alors, chacun tenant une main de l'autre, se mettant à jouer des pieds. Durant ce duel acharné, Allen fut ravi de se sentir enfin sérieusement motivé par l'idée de gagner le combat. Il en allait de sa fierté. Il voulait mettre le rouquin au tapis.

Comme ils restaient coincés dans cette position, ce serait à qui lâcherait le premier. Allen sentit alors ses narines être titillées. Une odeur particulièrement bonne et plaisante venait de prendre place dans la pièce. C'était comme une odeur de fleur, une fraîcheur suave, à la ténacité certaine, qui lui recommandait d'inspirer jusqu'à la dernière quantité infime de sa présence dans l'oxygène. En réalité, elle était déjà un peu là avant, mais là, elle s'intensifiait considérablement. Allen en perdit paradoxalement le souffle. L'odeur était tellement enivrante qu'elle réveillait des sensations pour le moins embarrassantes en lui. Il déglutit difficilement, sa prise ne s'était néanmoins pas radoucie sur le bras de Lavi. Bouche sèche, il demanda à son ami :

« Tu sens ça ?

—De quoi ? »

Leurs voix étaient hachées, preuve de leur entêtement réciproque. Allen déglutit avec peine.

« Cette odeur…C'est vraiment prenant… »

Lavi eut un éclair de surprise dans l'œil, bloquant sévèrement leur position.

« Je sens rien. T'essaies de me déconcentrer ? C'est déloyal, Allen, on est pas au Poker, là ! »

Allen déglutit.

« Bien sûr que non, je suis sérieux ! C'est vraiment fort… ! »

Il ne put s'empêcher de rougir. La sensation était si violente qu'elle dansait dans son bas-ventre. Il eut un frisson qui le désorienta momentanément. Allen en cligna des yeux. Incroyable…. Lavi parut remarquer son trouble et pencha la tête sur le côté.

« Eh ben, je sais pas ce que tu sens, mais ça a l'air pas mal vu ta tête ! Tes yeux ont fait un tour sur eux-mêmes, limite ! »

Il appuya sa remarque d'un clin d'œil. Allen devint clairement cramoisi à cause de la moquerie.

« L-Lavi ! Ça va, laisse tomber !

—Non, t'es vraiment injuste de garder une odeur qui fait cet effet-là pour toi tout seul, Allen. »

Le sourire du roux était plus grand. Le blanc le repoussa en arrière.

« Te moque pas, t'es lourd !

—T'es pas drôle, aujourd'hui, Moyashi ! »

Lavi éclata de rire. De bon cœur, Allen consentit à rire en retour. Cette odeur le perturbait. Lavi ne sentait vraiment rien ? C'était juste impossible. Une telle senteur, c'était impossible à occulter ! Elle emplissait la pièce, mais ça n'empestait pas. Allen se voyait l'adorer. Il se demandait vraiment ce qui sentait comme ça, ou peut-être qui. Allen décida de se reconcentrer. À part celle de la nourriture, sa précieuse pitance, il ne se laissait jamais déconcerté aussi stupidement par ce genre de choses. Bien sûr, pour qu'elle le remue si intimement, il y avait quelque chose de spécial. Allen s'en doutait… d'instinct. Il ne comprenait toutefois pas ce qui lui arrivait. Son intuition n'était pas si douée que ça. Soupirant, Allen réagit tardivement au petit surnom de son ami :

« Je serais plus drôle si tu ne m'appelais pas Moyashi ! »

Et, cette fois-là, Allen réussit à faucher une jambe de Lavi, comme lui précédemment, profitant de la surprise du borgne pour le mettre à terre. Fier de lui une fois au-dessus du torse du rouquin, Allen eut un sourire moqueur, mais sincèrement heureux.

« J'ai gagné ! »

Contrairement à Lavi, il ne s'éternisa pas des heures sur le corps du perdant, et se releva, aidant son ami. Lavi lui concéda la victoire, mais pas sans pousser une exclamation faussement plaintive.

« Tu m'as piqué ma technique !

—J'apprends juste de toi. »

Allen le taquinait, plus détendu, et Lavi lui fit un clin d'œil avant de redevenir sérieux.

« J'crois que l'entraînement, c'est bon pour moi. J'aurai du travail avec Jiji cette aprèm, tu veux qu'on aille bouffer ? »

Les lèvres d'Allen restèrent écartées en un sourire alors qu'il hochait la tête. Comme s'il allait refuser ce qui impliquait le contentement de son estomac ! Il eut cependant un léger mouvement d'arrêt, essuyant la sueur sur son front.

« Faudrait qu'on prenne une douche avant, on va empester dans tout le réfectoire, sinon.

—J'y pensais aussi, oui, on ira manger juste après. »

Les deux amis étant d'accord, ils commencèrent à quitter la salle et se diriger vers les douches tout en plaisantant. Avant de partir, Allen embrassa la pièce du regard. Il s'était forcé à ne plus y faire attention, mais l'odeur de fleur si envoûtante était toujours là, omniprésente, comme si elle courrait du sol au plafond, de la porte jusqu'au dernier mur. C'était presque flippant… Une telle odeur en permanence, ça avait de quoi faire sombrer un esprit dans la folie. Allen se sentait déjà proche de succomber à ce qu'il ne comprenait qu'à peine alors qu'il venait à peine d'y être exposé.

Son regard tomba sur Kanda sans qu'il n'y fit attention, juste au centre de la pièce, toujours à exécuter ses mouvements d'épée. Lui aussi transpirait, sa sueur se secrétant volontiers dans l'atmosphère. Allen n'eut évidemment pas le réflexe de faire le lien. Cela s'opéra seul en dépit de sa méconnaissance.

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Le repas terminé, Allen marchait dans les couloirs en compagnie de Lenalee, qui n'allait pas tarder à faire un tour par la section scientifique pour s'entretenir avec son frère. Il allait donc se retrouver seul et hésitait sur comment s'occuper. Aller s'allonger dans sa chambre pour faire une sieste ne paraissait pas être une mauvaise idée, et le tentait curieusement. Il oublierait peut-être son tourment, comme ça. Bien qu'il ne soit plus dans la salle d'entraînement, l'odeur l'avait bien vite rattrapé tout le long du repas, et elle le suivait encore jusque dans les couloirs. Ses interrogations restaient les mêmes, à part qu'elles tournaient plus violemment dans sa tête. La jeune Chinoise, qui avait réalisé son trouble lorsqu'ils mangeaient et n'avait pas compris les piques que Lavi adressait à son ami en réponse à son air dubitatif, se tourna alors vers lui.

« Tu m'as l'air anxieux, Allen-kun. Quelque chose ne va pas ? »

L'Anglais fut pris par surprise et balbutia un 'oui' gauchement prononcé. Il déglutit et osa finalement interroger son amie, sachant qu'elle serait sans doute plus sérieuse que Lavi :

« Tu n'as pas l'impression qu'il y a une odeur dans l'air, depuis ce matin ? »

La jeune femme pencha la tête sur le côté, l'index au coin des lèvres, en réflexion.

« Quelle sorte d'odeur ?

—Comme une fleur, particulièrement forte. »

Lenalee secoua la tête, souriant gentiment.

« Je n'ai rien senti. Ça ne doit pas être si fort que ça.

—Je te jure pourtant que si, je la sens encore à l'instant. Ça n'arrête pas ! »

En voyant Lenalee écarquiller les yeux, Allen se rendit compte qu'il avait un peu élevé la voix. Il se gratta l'arrière du crâne en marmonnant une excuse. Pourquoi était-il le seul à sentir ça ? En plus du fait que cette odeur le harcelait et lui faisait des effets si étranges, ça, ce n'était définitivement pas normal. Est-ce qu'il devenait fou ? Ç'aurait bien été sa veine. Dans sa situation, il ne lui manquait même plus que ça. Lenalee parut réfléchir.

« Peut-être que ton odorat est sensible à ces choses-là. »

Le blanc fixa son amie. Peut-être, oui, mais Lavi avait un plutôt bon odorat d'habitude et il lui avait dit n'avoir senti aucune odeur. Ses moqueries pour ce qu'il qualifiait d'obsession devant son nez froncé le montraient bien. Il sentit ses épaules se voûter sous la déception.

« J'aimerais bien savoir d'où ça vient, cette odeur est vraiment bizarre.

—Tu peux demander à Kanda. »

Allen faillit s'étranger avec sa salive sous l'incompréhension. En substance, le contenu de sa pensée put être résumé ainsi : qu'est-ce qu'il venait faire là-dedans, celui-là ?

« Pourquoi Kanda ?

—C'est lui qui s'occupe de jardiner. Les plantes et les fleurs, c'est son domaine. Peut-être qu'il pourrait t'éclairer. »

Le maudit resta abasourdi. Kanda, jardiner ? Ça ressemblait suffisamment à une blague pour qu'en plus il ne se ramène comme un abruti devant lui pour lui parler d'une senteur florale qui refusait de lui ficher la paix. Ils n'interagissaient pas énormément, à part quand ils se criaient dessus dû à leur vision diamétralement opposée de la vie. Décidément, Allen ne se voyait certainement pas engager la conversation avec lui pour ça. Sa mine déconfite dut apparaître sur son visage, puisque Lenalee renchérit :

« Même si vous ne vous entendez pas très bien, ça ne te coûte rien de lui demander, Allen-kun. »

Dans le fond, Allen était d'accord avec ça. Seulement, il pouvait tolérer les taquineries de Lavi, encore qu'il avait un peu de mal, mais si Kanda se foutait de lui ou l'envoyait bouler – ce qui, soyons réaliste, se disait-il, serait le cas –, il sentait que ses nerfs mis à rudes épreuves le ferait craquer complètement. Quelque part, il se trouvait ridicule d'être autant affecté pour une simple odeur. Mais c'était comme s'il ne pouvait pas passer outre. Elle l'appelait, lui demandait quelque chose, lui en signalait une autre. Elle avait un sens et voulait obliger Allen à le découvrir.

Et comme Allen ne pouvait pas mettre le doigt sur cette signification, il restait comme un idiot, entortillé dans son trouble. Il fit un sourire poli à son amie.

« J'y penserais. »

Lenalee comprit son 'n'y compte pas trop' sous-entendu puisqu'elle clôt les paupières un bref instant tout en expirant.

« Fais ce que tu veux, mais vois si tu veux vraiment savoir ou pas. » La bêta reprit, agitant la main alors qu'elle partait. « A plus tard ! »

Pour encore une fois de trop, Allen fut laissé bête. Il commençait à rebrousser chemin vers sa chambre, quand il aperçut Kanda. L'épéiste devait vraisemblablement revenir de l'entraînement, il avait les cheveux humides, montrant qu'il avait lui aussi fait un détour par les douches après son exercice intensif. Le symbiotique eut un sursaut imperceptible, sauf pour lui-même, l'espérait-il du moins, car il était hésitant. Au moment où il allait mentalement secouer la tête et faire demi-tour, quitte à changer de direction pour ne pas être tenté, ses pieds refusèrent de bouger, car vraiment, s'il avait un moyen d'avoir le fin mot de cette histoire, même en passant par le Bakanda, il se récriait qu'il ne devait pas faire machine arrière et l'affronter comme un homme. Kanda l'observa de son éternel regard noir, un sourcil froncé, se demandant sûrement pourquoi il restait planté comme un piquet à le suivre des yeux, mais alors que l'épéiste le dépassait pour trouver le chemin de sa propre chambre, Allen put le sentir.

Encore plus au moment où le japonais leva les bras pour resserrer sa queue-de-cheval. Il ne transpirait pas, vu qu'il venait de se laver, c'était simplement son odeur naturelle qui se libérait, mêlée à celle du savon, et qui envahissait ses narines, laquelle restait aussi douce et fraîche, peut-être même plus pure que tout ce qu'il avait pu sentir auparavant. Car, Allen le réalisait avec des yeux plus ronds et plus écarquillés que jamais, cette délicatesse délicieuse qui mettait ses sens en émois, c'était le Japonais. Ça venait de lui, du moins.

Allen ne put retenir le nom du brun irascible, il glissa de ses lèvres :

« Kanda ! »

Le brun s'arrêta presque aussitôt, visage interrogateur.

« Qu'est-ce que tu me veux, Moyashi ? »

Bon, ça partait mal. Le ton aimable de son interlocuteur et le surnom mettaient Allen hors de lui. D'autant qu'il ne savait absolument pas comment le lui dire. Se demandait encore si c'était utile. Ça semblait presque irréel. Kanda ne pouvait pas, n'aurait pas dû être cette source… Pourtant, c'était bien le cas. Face à lui, l'asiatique dégueulait ce parfum qui rendait Allen fou. Les sensations embarrassantes étaient encore là, et elles le faisaient presque hurler intérieurement à l'idée que ce soit Kanda qui les suscite.

« C'est Allen ! » Bien sûr, il réagit d'abord au quart de tour, avant d'ajouter plus doucement, faisant fi du tact poli usuel, comme souvent avec le Bakanda : « Et… il y a une odeur de fleur qui te suit depuis ce matin. »

Il déglutit en le prononçant. Oh, c'était tout un euphémisme pour dire qu'il était l'odeur. Elle exhalait de chaque pore de sa peau. Allen se sentit dérouté à l'idée que de cette façon, il trouvait l'alpha… attirant. Alors très bien, Kanda était agréable à regarder, il n'y avait rien de honteux à l'admettre. Seulement, cette attirance-là le prenait aux tripes, prenait un chemin intime. Dire que ça le dérangeait lui semblait bien léger en comparaison de son trouble. Il ne voyait pas ce qui pouvait expliquer ça.

Kanda était un alpha, ce qui était rare. À vrai dire, les omégas aussi étaient rares, même encore plus, Allen n'en connaissait pas d'autres parmi les exorcistes, alors que les alphas étaient plus courants. Le blandin n'était pas ignare. Il connaissait bien la différence entre les alphas et les omégas, sur le plan considération sociale. Les alphas étaient vus comme la classe supérieure, les omégas les plus faibles. Allen savait que de prime abord, il pouvait être perçu comme l'équivalent d'une fille fragile, pour le fait pur et simple qu'il soit un oméga, bien que son physique ne renvoie pas cette information. Honnêtement, il avait d'abord pensé que la froideur du Japonais à son égard venait de là. En plus de la répulsion usuelle à laquelle Allen avait le droit pour sa malédiction. Qu'il le prenait pour un oméga inutile, et avait décidé de sa valeur sur cette base.

Il avait vite appris que Kanda était ainsi avec tout le monde, mais continuait de penser que le brun était enorgueilli d'être un alpha. Que ce soit faux ou pas, Allen n'en avait aucune preuve, mais la façon qu'avait le Bakanda de regarder chacun avec cette supériorité et ce dédain manifeste… C'était typique des alphas qui se croyaient mieux que tout le monde. C'était bien une raison pour laquelle Allen avait dû mal avec lui. Pas qu'il n'ait pas vraiment essayé d'être gentil, mais l'autre paraissait refuser toute interaction amicale.

Plus encore, Allen savait que les omégas et les alphas pouvaient être ensemble. Du temps où il était avec Mana, le jeune homme lui avait expliqué qu'un oméga était aimé par un alpha, et réciproquement, grâce à un lien qui se formait entre eux. Mana était un alpha. Lorsqu'il avait reçu cette explication, Allen avait innocemment rétorqué à son père qu'il voulait être lié à lui, pour qu'ils restent ensemble pour toujours, comme le font ces jeunes enfants qui déclarent vouloir épouser l'un de leurs parents sans comprendre la réelle implication. En y repensant plus tard, Allen s'était senti stupide, et c'était toujours le cas. Bien sûr, il avait appris l'autre aspect avec Cross, qui était aussi un alpha, dès que son maître avait tenu à lui faire son éducation sexuelle. Allen avait entendu beaucoup de choses qu'il aurait souhaité ne pas entendre, mais dans toutes ces informations, il avait enregistré que les omégas devaient soumission aux alphas.

Chose qui lui avait déplu. Son maître avait néanmoins tenu à le rassurer d'un 't'inquiète pas, tu tomberas peut-être sur un alpha qui comprendra que t'es un mec et qui te laissera faire ce que tu veux'. Ce qui n'avait pas tellement emballé Allen pour autant, il fallait le dire. Surtout que le roux avait rajouté 'Mais bon, pour ce qui concerne le passage au pieu, compte pas trop te servir de ta virilité. Ton alpha voudra des gosses, ou simplement être en toi.' Allen se souvenait encore de cette année, celle de ses treize ans, où toutes ses illusions innocentes sur les choses de la vie et de l'amour lui avaient été arrachées par son cher maître. En comptant les fois où il avait entendu des échos des entrevues de Cross avec ses innombrables maitresses à travers les cloisons, et les deux où il avait déboulé par mégarde à un moment inopportun, le blandin pouvait se targuer d'être au courant. Surmonter la gêne n'avait pas été une mince affaire, surtout avec un maître qui se gaussait allégrement.

Un homme averti en vaut deux, n'est-ce pas ?

Allen savait parfaitement que beaucoup d'alphas considéraient les omégas comme des utérus sur pattes, ou des véritables catins, bons à écarter les cuisses. Malgré ça, les omégas eux-mêmes avaient tendance à rechercher un alpha pour s'occuper d'eux et les entretenir, quitte à endurer la soumission.

Toujours est-il qu'Allen n'était pas le genre d'oméga à accorder de l'attention aux alphas. Ce qui lui arrivait avec Kanda, c'était un événement quasi surnaturel à ses yeux. L'Asiatique grogna.

« J'te demande pardon, Moyashi ? T'as picolé ? »

Dubitatif et agressif, comme on pouvait s'y attendre. Allen déglutit, trouvant la force d'expliquer.

« C'est Allen et je suis sérieux ! Je savais pas d'où ça venait, mais ça sentait depuis ce matin, pendant l'entraînement, au repas, dans les couloirs et là tu passes à côté de moi… Je sens que c'est toi. »

Toujours aussi circonspect, Kanda parut proche de dégainer son sabre, pendu à sa ceinture.

« Je sais pas où tu veux en venir, Moyashi, mais j'ai pas l'impression de sentir la rose. Alors fous-moi la paix. »

Kanda se mit à avancer, mais Allen agrippa son bras en serrant les dents. Grossière erreur, il le comprit à son air meurtrier. Allen ne le lâcha pas pourtant pas, et Kanda commença à se débattre.

« Tu sens pas la rose, Bakanda, tu sens une autre fleur, et l'odeur est vraiment partout.

—Putain, mais qu'est-ce que ça peut me foutre ?! Tu vas me lâcher, ou tu veux que je t'en foute une ?! »

Allen le libéra alors, gonflant quand même les joues. Il fallait qu'il fasse en sorte que ça s'arrête, parce qu'il était convaincu qu'il ne tiendrait pas une journée de plus.

« L'odeur est vraiment bizarre et forte, j'aimerais que tu la fasses disparaître. Sérieusement, tu jardines en te roulant dans tes plantes, Bakanda ?! »

Kanda s'avança vers lui, menaçant. Allen faillit avoir un mouvement de recul. C'était instinctif. Parce que Kanda était flippant. Parce que Kanda était un alpha qui se fâchait, et lui, il était un oméga. Les omégas reculaient devant un alpha en colère. C'est bien pour cette raison qu'il raffermit sa position, durcit son regard, et ne recula pas d'un millimètre. Lui n'était pas ce genre d'oméga. L'épéiste parut indifférent à sa position de défiance.

« Bon, maintenant, la ferme, Moyashi. J'déconne pas. Je sors de la douche, je me suis pas roulé dans mes fleurs, tu commences à me les casser. Fous-moi. La paix. »

Allen frémit. Kanda se rapprochait encore, sa voix sèche avait articulé les derniers mots, et il voyait sa chance d'arrêter tout ça amoindrie.

« Justement, tenta-t-il, même avec une douche, tu sens encore, c'est même pire ! »

Il n'aimait pas s'abaisser à s'excuser devant Kanda, mais là, ne pas le faire aurait été son tort, alors Allen se mordit le bout de la langue avant de parler :

« Je ne veux pas te déranger et je ne l'aurais pas fait si ça ne me posait pas vraiment problème. Je sais qu'on est pas amis, mais si tu pouvais, je ne sais pas, aller à l'infirmerie pour arrêter de l'émettre ou en parler à Komui, je t'en serais vraiment reconnaissant. » Il se sentit au summum de l'humiliation, jeté plus bas que terre, mais il voulait faire comprendre à l'autre son besoin urgent. Pour ça, il était prêt à mettre les formes : « S'il te plaît, Kanda. »

Il baissa la tête, mais sans s'incliner. Il entendit la langue du kendoka claquer contre son palais.

« T'es sérieux ? C'est toi qui sens une odeur, c'est toi qui viens me faire chier, et c'est moi qui dois aller à l'infirmerie ? Putain, je crois que j'ai compris. »

Largué, Allen recula cette fois-ci. Il attendit que Kanda s'explique, parce que lui ne comprenait rien.

« T'es un oméga, Moyashi, alors je sais pas si c'est tes chaleurs ou quoi, mais si tu cherches un alpha, je ne suis pas candidat.

—Pardon ?! »

Ne relevant pas le surnom, Allen avait hurlé, le rouge aux joues –mais de colère. Il était furieux. Ce que Kanda osait sous-entendre… ! Il lui manquait clairement de respect, là !

« Évite de sous-entendre ce genre de choses, Bakanda, c'est très déplacé, et en plus c'est faux ! »

Kanda eut un rictus, devenant clairement moqueur.

« Tu verrais ta tronche et tes réactions quand tu parles de l'odeur, tu te dirais la même chose que moi. Et maintenant, tu rougis. C'est la première fois que tu sens l'odeur d'un alpha, Moyashi ? »

Là, c'était clairement à cause de la gêne qu'Allen rougissait. Il n'y fit pas attention et articula un faible :

« Quoi ? »

Un soupir rageur s'échappa de la bouche du kendoka.

« Oh putain, mais t'y connais que dalle ! Ce que tu sens, ça doit certainement être mes phéromones. Et tu es sûrement affecté si ça te dérange à ce point. Quoiqu'il en soit, c'est pas mon problème. »

Kanda avait insisté sur sa dernière phrase. Allen fut perdu, comprenant qu'il venait de se rendre complètement ridicule, voire carrément de s'humilier devant Kanda. Les questions terrifiantes commençaient à déferler. Si Kanda avait raison ? Si c'était un signe de l'arrivée de ses chaleurs ? Il eut du mal à déglutir et répondit au moment où l'autre avançait :

« Est-ce que tu sens les miennes ? »

Kanda soupira encore.

« Non. »

Allen eut alors un espoir.

« Donc c'est toi qui émets, ce n'est pas moi le problème, je me sens tout à fait normal et je ne suis certainement pas en chaleur ! »

Il le déclarait en outre fermement. Kanda fut forcé de se remettre à sa hauteur.

« Les alphas n'émettent pas de phéromones. Seuls les omégas le font, lorsqu'ils sont en chaleurs. Si tu captes les miennes, j'te laisse comprendre tout seul. »

C'était vrai, mise à part l'information olfactive de leur second sexe, les alphas n'étaient pas connus pour envoyer leurs phéromones, tout comme les bêtas. Les omégas en libéraient, et s'ils pouvaient être attirés par les senteurs d'alphas, Allen ne savait pas si les alphas pouvaient vraiment faire de même, mais ça n'aurait pas été si illogique, après tout.

« Si je n'émets rien, comment tu veux que je sois en chaleur, Bakanda ?!

—Peut-être que tu sens les alphas avant, j'en sais rien, j'suis pas expert, même si je m'y connais mieux que toi. »

Vicieusement, Allen rétorqua :

« Peut-être qu'en fait tu vas rentrer en période de rut et que tu ne le sais pas. »

Il faillit sourire de sa répartie. Parce que d'accord, les histoires de phéromones, il n'y comprenait rien, mais au niveau du reste, il s'y connaissait, merci bien. Cette fois, c'est la rage qui exhalait de Kanda.

« Qu'est-ce que tu viens de me dire, Moyashi ?! »

En réponse à son aboiement, Allen haussa les épaules.

« Tu m'as sorti la même chose, tu réalises que c'est irrespectueux uniquement parce que je te l'ai dit, ça montre à quel point tu es idiot. »

Concrètement, Allen n'avait pas prévu de commencer à l'insulter, il avait essayé d'être poli et courtois, mais Kanda avait tout fait pour le mettre hors de lui ! Mauvaise foi ou non, Allen pensait qu'il n'avait pas à se laisser marcher sur les pieds. Le méchant rictus de Kanda refit surface.

« Crois-moi que si je cherchais à attirer un oméga, j'irais trouver mieux que toi. »

Touché, coulé. Le blandin savait qu'avec ses cheveux blancs, sa cicatrice et son bras difforme, il n'avait pas forcément un physique idéal. Il fit semblant de ne pas avoir été heurté par la remarque de Kanda, alors qu'une idée lui vint soudainement.

« Aux dernières nouvelles, je suis le seul oméga de la citadelle, alors que tu n'es pas le seul alpha, et je ne sens que toi ! Si j'étais en chaleur, je ressentirais les auras des alphas, et puis les odeurs des bêtas s'amplifieraient aussi. Ce n'est pas le cas. Il n'y a que ton odeur, et ce n'est pas ton odeur d'alpha. C'est autre chose ! Alors ça vient forcément de toi ! »

Le symbiotique sentit son visage se tordre sous l'exaspération, car cette conversation qui tournait autour du pot où ils se rejetaient la faute lui tapait sur le système. Il voulait juste que Kanda fasse quelque chose pour arrêter ça, parce qu'évidemment, Allen n'avait aucun contrôle. La face du kendoka réagit en mimétisme, montrant que lui aussi en avait assez.

« J'peux rien y faire, Moyashi, tu piges ?

—Tu pourrais être sympa et chercher si tu peux y faire quelque chose ! Je te l'ai demandé poliment !

—Ça te fait de l'effet à ce point si tu viens me harceler pour que je la fasse disparaître ? »

Il cherchait à l'intimider, mais Allen ne se laissa pas démonter.

« Honnêtement, oui. Je sais pas pourquoi je réagis comme ça, ça doit être un truc d'oméga, mais je ne vais pas le supporter longtemps. Je te dis la vérité. T'es content ? »

Kanda grogna, se pinçant l'arête du nez.

« Putain. Que j'aille voir qui tu veux, ça fera rien, les phéromones sont un truc naturels, je peux pas les enlever. Normalement, t'es pas censé les sentir à moins que… »

L'épéiste s'arrêta, le regarda comme si trois têtes venaient de lui pousser, et retroussa ses lèvres à la manière d'un chien prêt à mordre.

« Non, laisse tomber. J'me casse, Moyashi. »

Le blandin n'allait certainement pas le laisser partir. Il l'empoigna encore une fois par le bras, se mettant en colère. Il sentit la chaleur de la fureur glisser hors de son corps en même temps qu'il hurla :

« C'est Allen, Bakanda ! Et à moins que quoi ?! »

Le brun fit un demi-tour violent, son autre bras se levant, ses cinq doigts s'étirant. Allen crut sincèrement qu'il allait s'en manger une bonne. Il l'avait, peut-être, cherché. Après avoir donné de la voix, il regagnait un peu son calme – un peu, ce qui le gênait étant toujours là – et se disait que son comportement avec Kanda n'était pas très correct, loin de là. Insister lourdement de cette manière, ce n'était pas son genre. Il s'était laissé dominer par ses pulsions tant cette odeur le désespérait, voilà où ça le menait. Cependant, au lieu d'abattre sa main sur son visage à lui, Kanda la fit retomber contre son nez. Il déglutit et eut l'air perdu. Allen l'observa, laissant partir son bras, que l'Asiatique utilisa pour se couvrir en renfort de l'autre.

« Cette odeur… »

Le maudit déculpabilisa soudainement. Si Kanda devenait capable de sentir ses propres phéromones, quelque chose déconnait peut-être réellement chez lui, et il avait bien fait de lui en parler. Allen eut vaguement pitié pour lui, de le voir ainsi perdu. C'était rare que Kanda n'affiche pas sa superbe. Il s'abstint de moquerie en demandant :

« Tu sens aussi ? »

Kanda secoua la tête. Son regard devenait plus brumeux alors qu'il fermait les yeux, sans doute pour chasser cette impression. Allen le comprenait. Cela dit, il trouvait ça un peu bizarre. Kanda ne pouvait pas être affecté par ses propres phéromones, n'est-ce pas ? Le brun répondit à sa question, voix haletante :

« Sucrée… Et… » Kanda fronça les sourcils, l'air de se poser la question. « Du blé…»

Le symbiotique déchanta. Ce qu'il captait, lui, ne se rapportait pas au sucré et au blé du tout.

« De quoi tu parles? » interrogea Allen inintelligiblement.

Kanda grogna dans ses mains, qu'il ôta de son visage avec précaution.

« Laisse-toi faire, Moyashi. »

Hein ?

Avant que l'Anglais ne puisse réagir, le Japonais le poussa contre lui et enfouit son visage dans son cou, inspirant son odeur. Allen poussa une exclamation surprise, alors qu'il sentait l'énervement de ce contact non-désiré se rajouter à l'étonnement :

« MAIS QU'EST-CE QUE TU FOUS, KANDA ?! »

L'Asiatique se dégagea, grondant :

« Je vérifiais juste, Moyashi.

—Tu avais besoin de faire ça pour vérifier quoi, au juste ?! »

Kanda le saisit par le col, violemment.

« Putain, mais tu comprends pas ?! Ce que j'ai senti, c'est toi ! Je sens ton odeur et toi la mienne !

—Et alors ?! »

Le brun le relâcha. Il avait l'air de vouloir se taper la tête contre le mur.

« J'avais pas besoin de ça, bordel ! »

Il pointait un doigt accusateur sur Allen, toujours aussi perdu, mais avant que ce dernier n'exige une explication, Kanda le tira en avant.

« On va aller à l'infirmerie, tous les deux, bouge ton cul.

—Quoi ?! Tu me soutenais qu'on pouvait rien y faire ! Tu veux pas me dire ce qui se passe ?! »

Kanda serra les dents, lui lançant un regard haineux, empli de reproche, qui désarçonna tellement le maudit qu'il sentit qu'il aurait pu tomber sans l'emprise qui le maintenait.

« Ce qui se passe, c'est qu'on est lié en tant qu'alpha et oméga. Et je veux me débarrasser de ça. »

Une fois ces paroles prononcées, Allen tomba pour de vrai. Oh, toujours pas extérieurement, il savait tenir sur ses jambes. Mais intérieurement, c'était un peu comparable à un château de cartes qui s'effondre, aussi clichée que soit cette image. Une chute restait une chute, l'atterrissage était rarement plaisant. Allen n'avait pas compris pourquoi ce lien s'était déclenché entre lui et Kanda. Ce qu'il comprit, en revanche, fut que le sort n'avait pas fini de lui mettre des bâtons dans les roues.

Chapter Text

Son bras rudement tiré par Kanda, Allen avançait sans trébucher, son esprit était devenu un immense espace blanc. Ce n'était pas qu'il n'y comprenait rien, non, il n'était pas idiot, l'information avait fait son chemin jusqu'au cerveau, seulement… C'étaient les réactions qui manquaient. Le jeune oméga ne s'imaginait certainement pas être lié à un alpha. Bien sûr, ça existait, ça se déclenchait entre un alpha et un oméga, il en était un, il y avait des alphas, donc des possibilités, mais Allen ne recherchant pas le contact avec les alphas, il se disait qu'il n'y avait pas de raison pour que ça lui arrive. Sa vie d'exorciste ne se prêtait pas à ça. Pas avec la bataille contre les Akumas, les Noah, le Comte, et ce qu'il avait appris récemment, qui en assurait une nouvelle, contre lui-même. Être l'hôte du Quatorzième… Bien entendu, ce n'était pas prévu dans son programme. Allen n'avait pas le temps de penser à des histoires de lien, pas maintenant.

Au fond, il s'était dit, toujours sans grand espérance, que si le lien se déclenchait entre lui et un alpha, ça serait peut-être l'occasion pour qu'il retrouve une proximité émotionnelle avec une personne comme celle qu'il avait avec Mana, une fois qu'ils auraient appris à se connaître. Il ne voulait en aucun cas d'un second père, mais au moins quelqu'un sur lequel s'appuyer, qui aurait été là pour lui aussi fort qu'Allen serait prêt à l'être pour l'autre, ce n'était pas énorme et c'était à peu près sa seule exigence. Il aurait bien voulu aussi être aimé, respecté en tant qu'individu et en tant qu'homme. Il aurait bien sûr gratifié son partenaire du même respect, et du même amour, sans aucune niaiserie de sa part. Il avait cependant fini par se dire qu'avec sa vie, il ne trouverait peut-être pas son partenaire. À nouveau, être exorciste n'était pas réellement propice à l'épanouissement d'une vie personnelle.

Pourtant… Le lien s'était déclenché avec Kanda. Oh, Allen avait déjà imaginé qu'avec sa malchance, il pourrait être lié à quelqu'un d'obtus… Mais Kanda ?! L'Asiatique le méprisait, ils passaient leur temps à se chercher querelle, il était absolument hors de question, voire aberrant, qu'ils puissent construire une relation ! Le maudit n'était pas un expert à propos du lien, d'autant qu'il rendait tout le monde confus. Ça se déclenchait d'abord sur un apriori de compatibilité, parfois des sentiments inconscient entre les deux personnes concernées, d'autres une attirance cachée. Pour Kanda et lui, ce n'était de toute évidence ni l'un ni l'autre. Enfin, Allen jugeait Kanda assez beau, cependant, ce dernier lui avait méchamment sous-entendu qu'il le trouvait laid. Allen se demandait donc sur quelle base leurs deux corps avaient décidé qu'ils étaient compatibles. En dehors de ça, un lien se renforçait au fur et à mesure de l'aboutissement d'une relation, et il se brisait si les concernés se repoussaient, mais ça pouvait être très long, et il fallait souvent une forte cause de rupture, pour justement en venir à bout. Kanda et lui ne se supportaient pas, ils tenaient leur porte de sortie.

Cela dit, et venait là le grand flou qui poussait les gens à se mettre en couple avec leurs premiers-lié –sauf cas vraiment particulier– rien ne garantissait qu'un lien se déclenche à nouveau. Ça arrivait, mais c'était plus rare. Des sentiments amoureux pouvaient naître sans, mais honnêtement, c'était ce qui les concrétisait, et une relation sans lien ne gageait d'aucun crédit. Tout le monde savait ça. Allen était prêt à courir le risque de perdre son unique lien, même si l'idée de perdre aussi sa chance de ne plus être seul lui faisait mal. Il ne pouvait résolument pas rester lié à Kanda, de toute manière.

Puis, il espéra. Peut-être que l'infirmière pourrait leur arranger ça. Peut-être que ce n'était pas vraiment le lien, mais autre chose, une histoire de phéromones déréglées, quelque chose ? Il y avait forcément une solution.

Naïvement, Allen se raccrocha à cette illusion.

Il arracha bien vite son bras de la prise de Kanda, sur un regard aussi noir que celui de son homologue. Il n'allait certainement pas se laisser intimider ici. Kanda ne lui faisait pas peur.

Arrivés à l'infirmerie, ils prirent place sur les deux chaises devant le bureau de l'infirmière après qu'elle leur en eut fait signe. Allen expliqua la situation à la femme alors que Kanda, qui détestait l'endroit, faisait étrangement profil bas, tout en jetant des regards exaspérés au blandin. Allen n'était pas plus content que lui d'être là, surtout pour cette raison. L'infirmière l'écouta patiemment, et leur sourit finalement.

« Vous semblez effectivement être liés.

—Quoi ?! »

Kanda avait élevé la voix. La femme haussa les sourcils, mais conserva son expression aimable.

« Vous êtes désormais capable de sentir vos phéromones, et ce de façon permanente. » Elle regarda plus spécifiquement Allen. « Votre alpha sera capable de sentir vos émotions, alors il risque d'être perturbé. » Puis Kanda. « Les vôtres seront aussi perceptibles par votre oméga, si vous le laissez les sentir. Les alphas se rendent accessible de façon consciente, alors que les omégas n'ont pas de retenue sur leur senteur émotive. »

Allen et Kanda hurlèrent en même temps :

« Nous ne sommes pas ensemble ! »

Le blanc fut pétrifié à l'idée que Kanda puisse ressentir ses émotions, et qu'il n'ait aucun contrôle là-dessus. Personne ne lui avait jamais parlé de ça ! L'idée qu'il n'y ait pas de réciprocité, du moins si Kanda ne l'autorisait pas, l'horrifiait encore plus. Les injustices étaient-elles mêmes présentes dans la nature ?! Allen lança un regard à Kanda, se demandant s'il sentait l'ampleur de son trouble. À part son irritation perceptible et l'odeur à laquelle il s'efforçait de s'habituer peu à peu, lui ne sentait rien de spécial. C'était… rageant d'imaginer que Kanda avait un accès à son être avec l'état déplorable de leur relation, et que ce n'était pas son cas. Allen grinça des dents.

« On aimerait enlever ça.

—Ouais. »

Pour une rare fois, ils étaient d'accord. L'infirmière haussa les épaules, cette fois.

« Je suis désolée mais je ne peux rien y faire. Si vous ne souhaitez pas de relation, ça finira peut-être par passer, mais sinon, félicitation. »

Kanda se releva d'un bond, yeux mauvais.

« Félicitation, mon cul !

—Sois poli, Bakanda, elle n'y est pour rien ! »

Ignorant sa réprimande, Kanda se dirigeait déjà vers la sortie sur un 'Tch'. Allen prit le temps de s'incliner devant l'infirmière en la remerciant avant de partir à son tour. La porte se referma derrière eux. Dans le couloir, au moment où le blandin voulut demander à Kanda ce qu'il comptait faire, parce qu'il apparaissait qu'ils avaient besoin d'en discuter, ce dernier le toisa de toute sa hauteur :

« Je déteste les sucreries, Moyashi. »

Ça avait au moins le mérite d'être clair.

Kanda partit.

Allen ne tenta pas de le retenir. Il se sentit curieusement blessé, parce que lui adorait, bien que ça vienne du brun, ce que Kanda dégageait. Cela étant, il comprenait l'Asiatique. Lui non plus n'était définitivement pas enchanté à l'idée que Kanda soit son partenaire, et il espérait sincèrement que le lien se briserait vite, même si ce n'était pas aussi simple. Allen se mordit la lèvre. Il ne savait pas s'il ne péterait pas un plomb avec l'odeur de Kanda sur le long terme, et maintenant, il n'avait aucune idée de comment se comporter avec lui. Oh, il imaginait bien que Kanda essaierait encore moins d'interagir avec lui, Allen non plus ne le voulait pas, mais si la discussion avait été avortée par le brun, il pensait qu'il était nécessaire qu'ils en aient une à un autre moment.

Pas d'envie particulière chez lui, évidemment, mais il le fallait bien, non ?

Le lien amenait beaucoup de changements chez les deux partenaires. S'il ne savait pas exactement lesquels, ils devaient se préparer. Avec Kanda, ça n'allait pas être aisé. S'il faisait fi de l'hypocrisie, Allen avouait qu'il était loin d'être plein de bonne volonté de son côté.

Le maudit se dépêcha de se rendre dans sa chambre, traversant les couloirs sans les voir.

Le fait d'être lié à Kanda, sans mentir, c'était une déception. Allen n'avait pas de grand espoir au sujet du lien, mais que ça se passe avec Kanda, le simple fait que le kendoka soit son alpha… Allen claqua la porte et s'effondra contre la façade, se laissant glisser jusqu'au sol. Posté à l'entrée de sa chambre, il regardait le maigre mobilier dont elle était pourvue, la pièce dans son ensemble, avec des yeux hagards. Pourquoi la vie semblait-elle déterminée à ce que tout se passe mal pour lui, sur chaque plan ? L'adolescent entoura ses genoux de ses bras, glissa sa tête à l'intérieur. Emporté par une profonde fatigue, il s'endormit comme ça.

Il n'avait même pas eu la force d'aller jusqu'à son lit.


Des coups sur sa porte le réveillèrent. Allen ouvrit les yeux, un peu sonné. Il s'aperçut de sa position pathétique, assoupi tel le dernier des idiots contre la porte alors que son lit se trouvait à moins d'un mètre de là. Le maudit se frotta les yeux et se releva mollement. Il grimaça, ses flancs étaient endoloris à cause de sa mauvaise position. Se retournant, le blandin ouvrit la porte, découvrant Lavi et Lenalee tout sourire devant lui :

« On t'a cherché ! »

Allen se gratta l'arrière du crâne, tentant au mieux de rendre le sourire alors qu'il n'en avait nulle envie. Il ne produisit qu'un rictus gêné.

« Je faisais une petite sieste. »

Son regard s'assombrit quand il pensa à la fatigue émotionnelle qui avait motivé son besoin de sommeil pour décrocher. Lavi et Lenalee échangèrent un coup d'œil, et Allen réalisa instantanément qu'il avait foiré à leurs visages inquiets. Lenalee parla la première :

« Tu sais, Allen-kun, on s'est fait la réflexion que tu n'étais pas très bien depuis ce matin, avec Lavi. »

Le borgne poursuivit, une main venant frotter son crâne :

« Oui, je t'ai un peu taquiné, mais je m'inquiète ! »

Allen cligna des yeux.

« Lavi… Lenalee… »

Son cœur se réchauffait par les paroles de ses deux amis. Savoir qu'ils s'inquiétaient, ça lui faisait plaisir, mais est-ce qu'il pouvait leur en parler ? Allen n'était pas du genre à parler de ses problèmes, lorsqu'ils le touchaient vraiment, ou lorsqu'ils étaient superficiels. Il était de ceux qui n'aimaient pas se montrer en position de faiblesse, inquiéter leur entourage pour des broutilles, ou risquer d'être un fardeau si le problème était plus sérieux. Avec tout ce qui lui arrivait en ce moment, tous ses doutes et toutes ses réflexions… Allen ressentait le besoin de se décharger. Au moins pour ça. Toutefois, Kanda n'aimerait sûrement pas que d'autres sachent. Allen ne tenait pas à le crier sur les toits. Mais Lavi et Lenalee… C'étaient ses amis, ça ne servait à rien de leur cacher ça, non ?

Allen hésitait, tête basse, ce qui finit par inquiéter ses camarades. Lenalee posa sa main sur son épaule. L'éclat dans ses yeux décida Allen.

« Entrez. »

Ils seraient plus à l'aise pour parler ainsi. Le jeune homme et la jeune fille s'assirent sur son lit, tandis qu'Allen s'assit sur la chaise de son bureau, juste en face d'eux. Sur un petit rire nerveux, il croisa ses mains entre ses jambes.

« Je ne sais pas vraiment par où commencer… »

Allen se sentit ridicule. Ce n'était pas compliqué, dans le fond, mais encore fallait-il arriver à le dire. Lavi répondit par un son amusé.

« Le début, ça serait bien. »

Lenalee approuva gentiment et Allen s'autorisa à rire. Pas pour très longtemps cependant. Il se mordit la langue et se lança finalement :

« En fait, je… Depuis ce matin, je vous ai dit que je sentais quelque chose et j'ai trouvé ce que c'était. »

Nouvel échange de regards entre les deux autres, qui se demandaient bien de quoi il était question pour qu'Allen en soit perturbé à ce point. Le symbiotique déglutit :

« Ça provient de Kanda. Il… » Allen sentit ses mains trembler et ferma les yeux. « Kanda est mon alpha. »

Allen rouvrit les yeux pour voir les visages médusés de ses amis. Même Lavi, que rien ne mouchait habituellement, avait été choqué par la révélation. Lenalee cligna des yeux deux fois de suite et Lavi s'exclama finalement, ses mains agrippant le rebord du lit alors qu'il se penchait en avant, bouche ouverte tel une carpe.

« T'es lié avec ? »

Allen effondra son visage dans ses mains en répondant « oui ». Lenalee poussa un soupir alors qu'il se redressait. Comme il était regardé et que personne ne parlait, Allen se sentit affreusement gêné. Il ne savait vraiment plus quoi faire. Bien sûr, les deux autres s'aperçurent de son trouble. Lavi ouvrit la bouche.

« J'imagine que… Enfin, je sais que tu dois avoir les boules d'être lié à lui. Mais…

—Peut-être que c'est une bonne chose. »

Lenalee l'avait interrompu. Allen la fixa, estomaqué. Lenalee ne se rétracta pas.

« Kanda a toujours été quelqu'un de seul. Lavi et moi, on le connait depuis plus longtemps que toi, et ça a toujours été comme ça. Je pense que ça lui ferait du bien de s'ouvrir à une personne. » Allen méditait ses paroles, alors elle ajouta : « Et toi… On sait que tu ne nous dit pas tout. » Devant la mine coupable/étonnée du symbiotique, elle agita les mains : « On ne t'en veut pas, on est même heureux que tu nous parles de ça, hein, Lavi ? » Le roux acquiesça. « Ça pourrait t'être bénéfique aussi. Peut-être que tu te sentirais plus à l'aise pour te confier avec un partenaire amoureux ? »

Elle le lui suggérait gentiment, avec un visage si tendre qu'Allen ne put que rougir. Il avait parfois l'impression que Lenalee le traitait comme son fils, ce qui pouvait le toucher et l'amuser de temps à autre, parfois le gêner, voire l'agacer légèrement, quand bien même Allen adorait la jeune Chinoise. Le blandin secoua la tête.

« On parle de Kanda. On ne s'entend pas, il ne voudrait jamais qu'on soit ensemble. Il m'a même dit qu'il détestait mon odeur. »

Lavi croisa les jambes, ses mains retenant ses coudes opposés.

« Faut que vous essayiez de vous comprendre, communiquer.

C'est Kanda, Lavi ! Il te met Mugen sous la gorge dès que tu l'appelles par son prénom, comment tu veux communiquer avec lui ? »

Lavi pencha son corps d'un côté, tête dodelinant, en signe d'assentiment alors qu'il serrait un peu les dents.

« Yû est difficile, mais il n'est pas foncièrement méchant, il est juste sauvage. Faut l'apprivoiser. »

Allen soupira, bien obligé de le concéder.

« Je ne pense pas non plus qu'il soit méchant. » Il repensa à leur altercation. « Bon, il peut l'être, mais il doit aussi avoir des qualités, je le sais – et je ne l'admettrai pas deux fois. » Le dire lui écorchait littéralement la bouche. « Mais… On ne s'entend simplement pas. Je ne veux pas non plus. Ça ne peut pas fonctionner. Je ne comprends pas pourquoi le lien s'est fait entre lui et moi. »

Lenalee étala une main sur son genou.

« Chaque chose arrive pour une raison. Je comprends tes sentiments, Allen-kun, mais tu pourrais essayer. Tu es trop orgueilleux, toi aussi. Vous avez en commun d'être têtu comme des mules, c'est déjà un début. »

Allen hocha négativement le menton, ignorant sa plaisanterie.

« Lenalee, ça ne marchera jamais.

—Je pense aussi que tu devrais essayer. Au moins d'en parler avec Yû.»

Le maudit se tourna vers Lavi. Là, il agréait.

« Je comptais en discuter avec lui, mais pas maintenant, il n'a pas bien réagi en apprenant qu'on était liés, alors… »

Ses amis acquiescèrent.

« C'est mieux d'attendre qu'il le digère, oui. Ensuite, rien ne t'empêche de tenter. »

Allen fut muet. Ils lui répétaient d'essayer mais… C'était bien plus compliqué que ça. Lavi adopta une expression plus joueuse, ce qui inquiéta un peu le symbiotique.

« Il ne te plaît pas, Yû ? »

Ses inquiétudes étaient fondées. Le visage sanguin, Allen s'écria :

« Non, bien sûr que non ! »

Lenalee formula l'interrogation différemment :

« Tu ne le trouves pas du tout beau ? »

Piégé, Allen était obligé de l'admettre.

« Peut-être un peu… Mais ça ne veut rien dire ! »

Lavi ricana.

« Si Yû te plaît physiquement, en plus de vos orgueils, c'est un bon début !

—Ne vous moquez pas de moi ! »

Allen grogna, se sentant trahi. Honteux, il se retint d'ajouter que de toute manière, son visage à lui ne revenait apparemment pas à Kanda. Le physique ne faisait pas tout, mais bon, ce n'était pas la première fois qu'il lui sortait plus ou moins implicitement qu'il avait 'une sale tronche', selon ses propres dires. Ignorant ses pensées, les deux autres rigolèrent, le blandin demeurant gêné et renfrogné. Lavi se leva finalement, et vint lui coller une claque dans le dos :

« Bon, on bouge pour te changer les idées ? »

Instantanément, le visage du blanc s'illumina. Il le réalisa. Lenalee et Lavi étaient si attentionnés envers lui… Il avait réellement de la chance de les avoir. Il opina. Remerciant ses amis, Allen fut content de leur invitation à leur parler de l'évolution de la situation, touché par leur réprimande face à son remerciement. Il les prendrait en compte. En tant qu'exorciste sans missions, ils n'avaient pas grand-chose à faire dans la citadelle pour s'occuper, à part aller à la bibliothèque, s'entraîner et dormir, mais ils pouvaient aussi marcher tranquillement au gré de leurs envies tout en discutant, pour finir par se trouver un coin calme où passer le temps jusqu'au repas. L'idée de se repaître donna une joie supplémentaire à Allen, qui, comme les trois-quarts du temps, avait faim. Finalement, sa journée n'était pas complètement pourrie.

Toujours, Allen n'arrêtait pas de sentir l'odeur de Kanda. Il n'eut pas une seconde de répit. Allen se demandait si lui aussi la humait, omniprésente dans l'air. Il l'imaginait s'en étouffer. Cela lui procurait un certain amusement, mais un amusement amer.

Il repensait à ce qu'avaient dit Lenalee et Lavi. Parler à Kanda… Il comptait le faire. Mais après tout, qu'allait-il dire ? C'était difficile de parler avec quelqu'un comme Kanda. Surtout quand il savait qu'il serait reçu avec des insultes ou des sarcasmes mauvais s'il déplaisait à l'autre. Ce qui serait le cas, quoiqu'il fasse. Allen se sentait découragé, parce que comme l'avait si gentiment signalé Kanda, lui non plus n'avait pas besoin de ça.

…Essayer d'avoir une relation avec Kanda. Cela lui paraissait tellement bizarre, tellement irréaliste, qu'il aurait ri rien qu'à l'idée. Encore plus s'il n'y avait aucune véritable attraction entre eux. Cependant, est-ce que c'était si étrange ? Allen repensait aux paroles de Lenalee.

Kanda était un être seul. Pour ressentir souvent le poids de sa propre solitude, Allen compatissait. Bien sûr, le blanc ne voulait pas combler la sienne auprès de Kanda au vu de leur relation, il n'était pas désespéré à ce point, mais si effectivement une présence aurait pu faire du bien à l'autre, Allen n'aurait pas été contre le fait de lui venir en aide. Encore fallait-il que Kanda l'accepte, ou reconnaisse ce besoin en lui-même, s'il existait. Car, si Allen croyait sincèrement que chaque être humain avait besoin d'affection ou en désirait, Kanda paraissait se complaire dans l'excès inverse et hostile à tout ce qui enfreignait son isolement. Encore une raison qui faisait qu'Allen le trouvait stupide. Sa tendance à s'isoler lui-même. Allen était déjà passé par là lorsqu'il était enfant. Il trouvait triste qu'en tant que jeune homme de dix-neuf ans, Kanda n'ait pas dépassé cette phase, peu importe ce qu'il ait vécu.

Allen avait aussi une tendance à s'isoler en restant secret et évasif sur sa personne, mais c'était différent, comme il était loin d'être aussi réfractaire au contact social que Kanda.

Se comprendre, apprendre à se connaître… Peut-être qu'ils auraient pu en être capable. Ça ne dépendait pas que de lui.

Le regard d'Allen se perdit, tout comme il avait perdu le fil de la conversation que Lavi et Lenalee menaient à deux, peut-être trois avec son sourire de mise qui n'était qu'une fraction infime de lui-même. Il allait continuer d'avancer, même s'il ignorait vers où. Quant à Kanda… Il suivrait peut-être les conseils de ses amis.

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Allen avait réfléchi durant une bonne moitié de la nuit, se tournant et se retournant comme une crêpe dans une poêle. Comparaison culinaire oblige, sa faim perdurant. Il avait déjà décidé qu'il se laisserait la journée du lendemain pour réfléchir davantage, même s'il ne s'accordait en réalité qu'un sursis pour appliquer la décision qu'il prendrait entre ses draps. Il jugeait que Kanda et lui avaient besoin d'un peu plus de temps pour méditer. Allen irait donc voir Kanda après le jour suivant. Ce qu'il lui dirait, et bien... Il réitérerait la proposition d'amitié faite après leur rencontre chaotique. Une amitié n'engageait à rien, et ça pourrait effectivement leur faire du bien d'avoir de bons rapports en étant liés, le temps que le lien disparaisse. Il ne voulait absolument pas se mettre en couple avec Kanda. Pas tant qu'ils ne se connaitraient pas mieux, du moins, encore qu'il n'avait réellement aucun espoir. Cette hypothèse était de l'ordre d'un 'peut-être si' indifférent. Rien de plus, peut-être du moins. En revanche, bien s'entendre avec Kanda lui paraissait important.

Au fond, il savait bien qu'il se ferait rejeter, et pas qu'au fond, mais il le proposerait. Kanda ferait ce qu'il voudrait de sa proposition, une fois celle-ci prononcée. Allen aurait essayé. Fin de l'histoire.

Intérieurement, Allen espérait un peu que Kanda accepterait, ça serait plus facile pour eux. Pour autant, être rejeté ne le dérangeait pas plus que ça. Un certain vent de découragement lui soufflait donc que tout ça ne servait à rien, mais l'Anglais le ferait. Il avait perdu suffisamment d'heures de sommeil pour chercher à obtenir un résultat. En plus de celles sur lesquelles il s'interrogeait sur son Noah interne, s'il représentait un danger pour les autres ou non. C'était tellement plus existentiel que de se prendre la tête pour son lien avec le Bakanda… Pourtant, c'était la seule chose sur laquelle il pourrait avoir une moindre emprise.

Il valait mieux qu'il règle ce qu'il pouvait régler et qu'il laisse ce qui ne pouvait pas l'être au placard, tant qu'il le pouvait encore.

Allen avait finalement réussi à trouver le sommeil, à une heure impie, mais il eut quand même du repos. Pas assez, au vu de sa tête de déterré au lever du jour. Il s'était vu dans le miroir avec une grimace, et Lavi l'avait taquiné, se recevant un coup de coude d'une Lenalee inquiète. Il leur fit part de sa décision, que ses amis approuvèrent. En se rendant à la cafétéria prendre leur repas, ils avaient croisé Kanda qui s'était levé à peine étaient-ils arrivés, ignorant la salutation de Lavi et le petit sourire de Lenalee, alors qu'Allen avançait en s'appliquant à l'ignorer. Il avait tout de même senti le regard noir de l'Asiatique lui brûler le dos, entendu Lavi murmurer un 'c'est pas gagné' et gémir suite à un deuxième coup, mais visiblement plus violent, de Lenalee. Allen était du même avis que Lavi, et présumait que Kanda avait fui à cause de son odeur.

Trop de sucre dans l'air, sans doute, d'autant qu'Allen en rajoutait en demandant à Jerry des brochettes de Dango-Mitarashi. Il n'allait pas priver son estomac sous prétexte de déranger les narines du kendoka.

La journée se passa sans grand incident, Allen s'entraîna, grilla du temps en compagnie de Lavi et Lenalee. L'odeur de Kanda restait omniprésente, elle ne le laissait pas l'oublier, mais il pourrait finir par s'y faire, et par connaître ses élans taquins au point de les ignorer. Il n'appréhendait pas pour sa confrontation avec l'épéiste, à peine, peut-être, mais il était surtout curieux de savoir comment ça allait se passer. Il n'avait pas croisé Kanda de la journée, et ne l'avait même pas aperçu aux repas suivant. Le blandin l'imaginait se terrer dans son coin à le maudire, comme s'il ne l'était pas déjà suffisamment.

Le jour J, Allen avait eu du mal à trouver le moment pour parler à Kanda. Finalement, après le déjeuner, poussé par Lenalee qui le harcelait pour qu'il aille régler ça avec l'Asiatique, Allen avait été voir dans la salle d'entraînement si le kendoka s'y trouvait. Il avait vu juste. Torse nu, Kanda mimait des mouvements de kendo avec un sabre en bambou, attaquant sans merci le mannequin de bois, tout comme lorsqu'Allen avait commencé à sentir son odeur. Son entraînement devait être rude, il était tout en sueur et ses cheveux détachés cascadaient dans son dos. À défaut de le trouver irrésistiblement attirant dans l'effort, Allen fut surtout frappé par son visage déjà peu avenant de profil et ses mouvements exécutés violemment, comme s'il était particulièrement en colère. Son odeur était bien entendu plus forte, mais Allen fit de son mieux pour ne pas y faire attention. Kanda tourna brusquement son regard sur lui. Allen fit un pas en avant.

« Je pourrais te parler, Kanda ?

—Non. »

Ferme, sec, cassant. Allen serra les dents.

« Il faut que je te parle. »

Le brun s'essuya le front et grogna, affichant son hostilité.

« Qu'est-ce que tu veux, Moyashi ? »

Allen prit une profonde inspiration, s'efforçant de garder son calme.

« Je m'appelle Allen. »

Il avait répondu posément, et Kanda se remit en position avec indifférence. Il l'ignorait carrément, maintenant. Allen ferma les yeux et sa mâchoire se contracta. Déterminé à ce que ça ne se passe pas comme ça, le blandin lança distinctement :

« Je veux qu'on parle au sujet du lien. »

Kanda lâcha son sabre et consentit à le regarder, une veine battante sur son front. La conversation ne lui plaisait pas, pour sûr, mais Allen s'en fichait, il fallait qu'ils l'aient. Kanda haussa les épaules.

« Qu'est-ce qu'il y a d'autre à dire, Moyashi ? Me dis pas que tu veux que je sois ton alpha ? »

A ces mots, Allen laissa échapper un rire narquois et secoua la tête.

« Tu me prends pour qui, Bakanda ?! Non, je ne veux pas que tu sois mon alpha. »

Ils ne bougeaient plus ni l'un ni l'autre, se fixaient comme deux adversaires dans cette grande salle vide de monde, à part eux. Ils gardaient une distance d'un bon mètre. Allen continua, balayant ses hésitations :

« J'avais juste pensé qu'on pourrait essayer d'être amis. Pour bien s'entendre le temps que ça s'en aille. Ça va nous changer, et tu t'y connais mieux que moi, alors peut-être que ça serait mieux.

—J't'ai déjà dit que je voulais pas être ami avec toi. »

Que la conversation continue sur une note polie et sympathique ne serait pas possible bien longtemps, le maudit le sentait, mais il tenta tout de même.

« Kanda, je sais que tu ne m'apprécies pas, mais on pourrait apprendre à se connaître. Réfléchis, on est liés, même si on n'a pas de relation comme un couple, on peut être amis, je vois pas pourquoi tu refuses.

—Parce que j't'aime pas. »

Allen fronça les sourcils.

« Tu ne me connais même pas ! »

Kanda ne sourcilla pas.

« Je sais. Et je m'en fous, de te connaître. Ça ne m'intéresse pas. »

Allen observa Kanda. Son visage fermé, ses yeux menaçants, ses lèvres pincées et sèches. Il secoua la tête. Il ne comprenait pas l'autre jeune homme.

« Pourquoi est-ce que tu fuis tout le monde, Kanda ? Pourquoi tu restes tout le temps seul et pourquoi tu ne veux avoir de rapports avec personne ? Ça te plait tant que ça ? »

Ce fut au tour de Kanda de froncer les sourcils. Il se rapprocha de lui, son aura s'assombrissant à cause de sa colère.

« D'où je fuis ? Putain, de quoi tu te mêles, Moyashi ? »

Allen se sentait énervé par son attitude, alors il énuméra lentement :

« Tu ne parles jamais à personne, tu passes ton temps à repousser tout le monde, tu menaces, tu insultes, et même si Lavi est amical avec toi, tu t'en fiches. Tu ne supportes que Marie et Lenalee, et encore. Ça ne me plait pas du tout mais je suis supposé être ton oméga et tu ne veux même pas me connaître. Je pense que tu as vraiment un sérieux problème avec les autres, Kanda ! »

Même s'il était plus petit, même s'il était un oméga, Allen réussissait à avoir un ascendant sur le brun, qu'il poussait dans ses retranchements. Ça se voyait à son visage. Il ne savait pas comment répondre. Allen ne prenait pas de plaisir dans le fait d'être méchant, de pointer ses faiblesses – bon, il était un peu sadique avec Kanda, mais pas à ce point – il voulait simplement le secouer, lui faire prendre conscience que son isolement n'était pas bon. Tant pis s'il devait employer la manière brutale. Kanda le fusillait de ses iris bleus sombres.

« Je n'ai aucun problème avec les autres, Moyashi. Je me fous des autres, tout simplement.

—Ton attitude est ridicule, Bakanda, tu te conduis comme un enfant. »

Allen vit le rictus mauvais de Kanda sur son visage, et il comprit que ça sentait mauvais pour lui.

« Moi, j'suis ridicule ? Tu veux savoir pourquoi j't'aime pas, Moyashi ? T'es un menteur. Tu fais semblant d'aller bien, d'être fort, et même si je l'ai toujours su, maintenant que je sens tes émotions, je me rends compte d'à quel point tu es faible et pathétique à l'intérieur. Ça me dégoûte et me fait tellement pitié que j'en gerberais. Je suis certain que tu passes ton temps à chialer dès qu'on a le dos tourné. Je trouvais que Lenalee était une chouinarde, mais tu vaux pas mieux qu'elle. Alors, qui est ridicule, Moyashi ? »

Le blandin essaya de garder un air neutre, mais ce qu'avait dit Kanda l'avait profondément atteint. Il lui aurait dit la même chose sans avoir accès à ses émotions, Allen aurait rétorqué avec virulence, n'aurait pas cillé. Mais là, Kanda parlait en sachant ce qu'il disait. Il avait senti ce qu'Allen ressentait, ce qu'Allen s'efforçait de cacher. Vrai qu'il avait du mal à gérer les perturbations en ce moment, et il essayait de faire de son mieux pour ne pas s'apitoyer sur son sort. Il ne craquait pas souvent, faisait de son mieux pour avancer, pour être fort, mais ça lui arrivait. Il était un être humain. Que Kanda le critique sur ça, sur son affaiblissement, qu'il le connaisse en détail précis, pas seulement de l'abstrait… Allen avait du mal à le supporter. Il sentit un voile s'installer sous son regard et eut du mal à dominer ses réactions.

Kanda s'en aperçut. Il ne sourit pas, ne fit aucun geste, blasé. Allen ne sut s'il en était satisfait même sans le montrer, mais il sauta à l'évidente conclusion que oui. Ça faisait mal, et ça le mettait extrêmement en colère.

Nerfs cuisant, il se passa la langue sur la lèvre inférieure, et cracha :

« Tu crois que je sentirais quelque chose de très différent, si j'avais accès aux tiennes ? Imagine si je les sentais, Kanda ? »

Le brun eut un sursaut. Il n'avait pas vu venir cette réplique, et Allen sut qu'il avait touché juste. Kanda se crispa, voulut garder la face, paraître supérieur, mais cet infime moment d'égarement était de très loin plus révélateur que tout mots.

« Bluffe pas, tu sens que dalle.

—Je sais, mais imagine si je pouvais le faire ? Tu crois que je sentirais que tu es aussi fort que tu veux sembler l'être ? »

Kanda eut une absence dans le regard, et ses mains formèrent des poings. Allen avait l'impression qu'il pourrait les abattre sur lui à tout moment, et si Kanda le faisait, il se défendrait, qu'il soit un alpha – techniquement, son alpha, à cause du lien– ou non. Allen n'allait pas se laisser faire, ne se soumettrait jamais devant qui que ce soit. En aucun cas Kanda. Il reprit :

« Tu sais pourquoi tu me méprises tellement, Kanda ? Parce que t'es pareil. Je ne peux pas sentir tes émotions, mais si j'y arrivais, je verrais que toi aussi, tu es pathétique et faible. » Il marqua une emphase sur les mots. « Peut-être que tu es pire que moi. » Allen ricana, méchamment. « Tu parles d'un alpha ! Moi, j'ai le cran d'aller de l'avant et de vivre ma vie, malgré tout. Toi, tu n'as même pas le cran d'essayer. »

Kanda avait les yeux ronds, une expression fermée. Il débordait de fureur, lui aussi. Allen acheva, froidement :

« Je ne sais pas ce que tu as vécu pour être comme ça, mais si tu n'apprends pas à avancer, tu n'évolueras jamais. Si c'est ce que tu veux, c'est toi que ça regarde. Complais-toi dans ta solitude familière, tu ne vaux pas mieux, de toute façon. »

Le maudit défiait l'épéiste par ses paroles et sa posture ferme dans la confrontation. Alors qu'il aurait dû être son oméga, si les choses avaient été autre… Allen trouvait purement jouissif de faire tout le contraire de ce que la convention attendait de lui, de ne pas obéir et se taire face à Kanda quand il aurait logiquement dû le faire. Kanda ne disait rien, ne réagissait pas. Son silence était inquiétant, en d'autres circonstances, moins de mots auraient suffi pour que Kanda se jette sur lui, mais Allen ne stagnerait pas indéfiniment en attendant qu'il agisse, surtout pour s'en prendre une. Pas qu'il fuyait le combat, mais si Kanda ne l'initiait pas, lui n'était pas venu pour ça.

Sur un coup d'œil dédaigneux, il fit demi-tour, et clôt la porte derrière lui. À peine fut-elle refermée qu'il ressentit l'onde d'un coup violent, et entendit Kanda s'écrier :

« Putain de Moyashi de merde, sale enfoiré ! JE FAIS CE QUE JE VEUX ET JE T'EMMERDE ! T'ENTENDS, CONNARD, AVEC TES ODEURS À LA CON ?! »

Le Japonais hurlait. Visiblement, il avait du mal à supporter ses phéromones d'oméga, et, plus important, ses paroles avaient fait mal, elles aussi. Allen aurait dû en être satisfait, et si une part de lui l'était, il se retrouva quand même à essuyer une larme qui coula de l'un de ses yeux. Il ne pleurait pas à cause du rejet de Kanda. En revanche, qu'un type misérable comme lui ait accès à ses sentiments alors qu'il traversait une période sombre de sa vie, et ses mots blessant, bien sûr, ça le travaillait. Jusqu'à lors, Allen ne haïssait pas Kanda. L'autre pouvait le détester, le blandin ne l'appréciait pas à cause de son comportement envers lui, mais ça s'arrêtait là.

Or, avec ce qu'il avait eu l'audace de lui alléguer… Allen tremblait de rage, alors que ses larmes déferlèrent, déchaînées. Il avait du mal à se retenir de débarquer dans la salle à nouveau pour en découdre. Pathétique, faible ? Certes, peut-être qu'il l'était. Ce que Kanda avait à en dire, il s'en moquait. Le symbiotique n'était pas vulgaire mais il fallait qu'il soit bien clair que lui aussi l'emmerdait.

Oh, définitivement, la vie ne se passait pas toujours comme on le voulait.


Le maudit préféra retourner s'assoupir – hormis son impression de s'être transformé en chat à force de passer son temps à dormir depuis l'avant-veille, il fallait dire que Kanda avait le don de le claquer émotionnellement dans tous les sens du terme, et il lui en fallait peu avec tout ce qui l'éreintait intérieurement. Cette fois-ci, il s'était glissé dans son lit, bordé jusqu'aux oreilles, Timcanpy posé sur un bout de son oreiller, et avait laissé libre des sanglots rageurs, pour finir par succomber sans s'en apercevoir. Les choses se répétant encore, il fut réveillé par ses amis, sauf que là, il ouvrit les yeux en voyant Lenalee penchée à son chevet en train de lui passer une main sur le front et Lavi qui les observait silencieusement. Allen blêmit et se dressa en sursautant violemment sous la surprise, faisant reculer aussi Lenalee.

Ils lui avaient fait peur.

Le blandin eut le réflexe de faire un sourire gêné, croyant qu'ils allaient rire de sa frayeur, mais personne ne rit, et il sut pourquoi. Il n'avait bien évidemment pas enlevé les traces de larmes sur ses joues, et il devait sûrement avoir les yeux gonflés, voire rougis. Allen tourna alors la tête, affolé.

Qu'ils l'aient vu ainsi… Il ne put qu'articuler, en voulant prendre un ton neutre :

« Qu'est-ce que vous faites là ?

—On est désolé d'être rentré sans ton autorisation, on a cogné mais tu répondais pas, puis on a essayé d'ouvrir et on t'a vu couché. Lenalee voulait te réveiller mais… »

Lavi se tut. Une des mains d'Allen se serra sur les draps tandis que l'autre frottait ses yeux.

« Non, c'est moi, je suis désolé que vous m'ayez vu comme ça, je me montre décidément bien stupide devant vous en ce moment. »

Son ton anodin cachait sa peur profonde. Si eux aussi, se mettaient à penser qu'il était faible ? Car, objectivement, Allen réalisait qu'il donnait l'impression de l'être. Kanda avait totalement raison. Cela lui broyait le cœur. Il leur fit face et sourit, néanmoins. Lenalee mit sa main sur la sienne.

« Ça s'est mal passé, avec Kanda ? »

C'était une question rhétorique. Allen sentit ses pupilles s'agiter. La colère transparut dans sa voix :

« Je ne tiens plus à entendre parler de lui. »

Ses camarades se concertèrent muettement.

« Tu veux nous expliquer pourquoi ? »

Allen se mordit l'intérieur de la joue. Il hocha la tête en poussant un soupir teinté d'un rire amer.

« Il m'a insulté et rabaissé, comme on pouvait s'y attendre. Il ne veut pas de mon amitié, et je ne veux pas de la sienne. C'est tout. »

Lenalee et Lavi restèrent tendus. Le borgne s'enquit :

« Allen, il t'a dit quoi pour que tu sois dans cet état-là ? »

Le maudit ne répondit pas, sentant la honte et la gêne le saisir. La Chinoise gronda :

« Je vais aller lui parler, il va comprendre de quel bois je me chauffe ! »

Allen paniqua, attrapant la jeune fille par le bras.

« Lenalee, s'il te plaît, non. Je ne veux plus rien de lui. J'ai juste hâte que le lien entre nous disparaisse. »

Lavi posa sa main sur son épaule.

« Il a été méchant à ce point ? Tu ne veux pas nous en parler ? »

Comme il ne répondait toujours pas, Lenalee renchérit :

« Tu sais, Kanda est froid, mais il n'est pas cruel. S'il a dit quelque chose qui t'a blessé, c'est sans doute parce qu'il s'est senti perdu et qu'il ne savait pas comment réagir autrement. Tu pourrais lui laisser une autre chance, plus tard. »

Son cœur se pinçant, Allen rétorqua :

« Tu ne sais pas ce qu'il m'a dit. Je ne veux pas lui laisser de chance.

—Explique-nous, alors. »

C'était Lavi qui avait répondu. Lenalee opina de concert. Ils affichaient une expression bienveillante, souhaitaient le mettre en confiance. Allen ne comptait pas leur mentir, ni rapporter dans les moindres détails la conversation qu'il avait eue avec Kanda. À la place, il trouva comment leur faire comprendre sans trop en révéler :

« Kanda est… mon alpha, il peut donc sentir mes émotions. Il m'a attaqué par rapport à ce qu'il sentait. » Aux visages offusqués des deux autres, il sut qu'il avait réussi. « Je déteste ceux qui se moquent des sentiments d'autrui, alors je ne veux plus avoir affaire à Kanda. »

Les sourcils froncés, la bouche figée en posture agressive, Lenalee était furieuse.

« Cet imbécile, je ne le comprends vraiment pas… ! Je vais lui parler.

—Lenalee, non. Je me fiche de ce qu'il pense. »

Lavi plongea son regard dans le sien.

« Allen, ça se voit bien que tu ne t'en fiches pas. Je suis ton ami et ça m'inquiète de te voir comme ça.

—On sait que ce n'est pas facile pour toi, alors appuie-toi sur nous, n'aie pas honte. »

Allen secoua la tête.

« Franchement, je n'ai pas honte, et je suis content que vous fassiez ça pour moi. Mais ne parlez pas à Kanda. C'est inutile. »

Lenalee argua :

« Kanda réagit parfois comme un petit garçon qui ne connait pas les limites, je suis sûre qu'il n'a pas réfléchi d'à quel point ce qu'il pouvait dire pouvait t'atteindre. Il a besoin d'être sermonné, et je suis persuadée qu'à un autre moment, même s'il est têtu, il finira par en prendre conscience. »

Irrité, Allen répondit, perdant sa fausse neutralité :

« Pourquoi est-ce que tu insistes, Lenalee ? S'il est assez idiot pour dire ce genre de chose sans réfléchir, c'est son problème ! Il a vraiment heurté mes sentiments, je ne peux pas le lui pardonner et faire comme si ce n'était rien ! »

La jeune femme déglutit, prise de court par son ton haut, et bredouilla, confuse :

« Ce n'est pas ce que je voulais dire, Allen-kun… Je suis désolée, je n'ai jamais voulu dire que… »

Allen comprit qu'il avait été trop loin et serra sa main dans la sienne, son autre main venant lui caresser le crâne. Lui aussi se mit à bredouiller, largement aussi penaud que la jeune Chinoise :

« Pardon de m'emporter. Je… Je crois que j'ai besoin d'être seul pour me calmer, d'accord ? Je vous rejoindrais tout à l'heure. Je suis sincèrement désolé, Lenalee.

—Non, j'ai été idiote de te dire ça alors que tu n'es pas bien. »

Le maudit sentit les larmes lui monter aux yeux, en même temps que la culpabilité.

« Ne dis pas ça, c'est ma faute, c'est moi l'idiot. »

Comme sentant que ça allait s'éterniser, et avant de retrouver ses deux amis en larmes, Lavi intervint :

« Vous n'êtes fautifs ni l'un ni l'autre. Viens, Lena, laisse Allen se reposer. Al, on se voit plus tard ! »

Allen fut soulagé qu'ils comprennent, et eut la sensation d'être le roi des imbéciles lorsqu'ils le laissèrent seul.


Marchant en fixant les dalles du sol avec des yeux brumeux, Lenalee avait patiemment attendu qu'ils aient dépassé la chambre d'Allen pour se jeter au cou de Lavi en sanglotant doucement. Déconcerté, le roux se contenta de poser ses mains réconfortantes dans le bas de son dos, la maintenant contre lui alors qu'elle se laissait aller.

« Je ne voulais pas pleurer devant lui pour ne pas qu'il se sente encore plus coupable, alors que c'est ma faute… » Elle passa ses deux index sous ses petits yeux de biches en amande que le jeune rouquin adorait, les agitant pour chasser les gouttes d'eau salée qui les trempèrent. « Je sais que j'ai été stupide, je n'ai pas assez réfléchi à ses sentiments, mais je cherchais à ne pas prendre parti. Kanda est un ami, comme Allen, il compte pour moi et je veux son bonheur à lui aussi. Seulement… Il me déçoit énormément. »

Lavi ne put que se ranger à son opinion. Le maudit l'ignorait, mais ils avaient bien relevé sa détresse depuis qu'ils avaient appris qu'il était l'hôte du Quatorzième, et ils se doutaient que ce n'était pas l'unique problème qui tourmentait leur ami, sachant que le premier était bien assez à lui seul. Ils savaient qu'Allen était quelqu'un de fier, qui cachait ses faiblesses. Ils faisaient du mieux qu'ils le pouvaient pour montrer à Allen qu'il pouvait être honnête avec eux, ça demeurait pourtant un chemin long et difficile. D'autant qu'en tant que Bookman, Lavi n'était pas très bien placé pour dire à une autre personne d'étaler son jeu cartes sur table. Lenalee était sentimentalement sincère et purement émotionnelle, ce qui faisait qu'elle initiait plus facilement des réponses du même type chez les autres, même lui.

Toujours est-il que le lien devait être la cerise sur le gâteau pour Allen, ou plutôt la goutte d'eau qui faisait déborder le vase. Lavi savait que la plupart des omégas attendaient beaucoup du lien, ou du moins espéraient trouver l'amour grâce à ça. Il n'avait aucune idée de comment Allen percevait la chose, comme il était loin d'être comme n'importe quel oméga, mais forcément, il devait avoir des attentes minimes. Au moins le fait d'avoir un partenaire potable avec qui nouer une relation simple, teintée de sentiments, ce qui étaient les exigences les plus basiques. Là-dessus, Yû ne remplissait pas tellement les conditions... Il n'était pas difficile d'imaginer qu'il devait forcément être déçu.

Lavi pensait que Lenalee suivait totalement ses pensées et que c'était pour ça qu'elle voulait tant qu'ils se tournent l'un vers l'autre, pour qu'ils aient droit à un peu de bonheur.

Le rouquin caressa doucement le dos de Lenalee en se faisant apaisant :

« Te bile pas, Lenalee. On devrait les laisser gérer ça entre eux. À part si Allen nous demande des conseils.

—Tu sais bien qu'il ne le fera pas si on ne le pousse pas. »

Lavi soupira.

« Ouais… Mais on peut pas forcer Yû à être intelligent et Allen à oublier toutes ses conneries.

—Je sais, ce n'est pas ce que je voulais faire. »

Elle se colla davantage contre son ami.

« Je pense juste que ça leur ferait du bien d'être ensemble et qu'ils passent à côté de quelque chose.

—Je pense aussi, mais si ça doit se faire, ils y arriveront bien. »

Lenalee releva la tête, doutant.

« Tu crois ? »

Lavi sourit, sur un 'hmhm' gai et confiant. Lenalee se contenta de ça pour être rassurée, et ils furent plus détendus jusqu'au repas, où Allen les rejoignit, s'excusant platement, incliné aussi bas que possible devant eux. Lavi le fit se relever d'une pichenette et Lenalee embrassa sa joue lorsque son visage atteignit sa hauteur. Allen devint instantanément rouge comme une tomate bien mûre, lui murmurant de ne pas faire ça avec un 's'il te plaît' légèrement ridicule. Lavi entoura son épaule de son bras tout en blaguant sur le fait qu'il pourrait lui faire la même chose, causant à l'oméga de rougir encore plus, si c'était seulement possible.

Ils mangèrent tranquillement, Lavi s'extasiant comme à son habitude devant l'appétit d'Allen, qui noyait son chagrin dans les bons plats de Jerry, alors que Lenalee les regardait se taquiner joyeusement. Ils crurent tous les trois avoir l'opportunité de passer une bonne soirée, lorsque l'un des Golem de l'Ordre prévint Allen que Komui le convoquait. Ils se rendirent tous les trois au bureau de l'intendant, et ce qu'ils virent les laissa médusés.

Surtout Lenalee, qui reconnaissait trop bien l'un des hommes, deux alphas, présents dans la pièce.

Son parfait carré de moustache blond et son visage intimidant.

La Chinoise le détestait tant.

« Allen, fit Komui, voici l'inspecteur Luberrier… »

L'inspecteur leva une main pour le faire taire et reprit à sa place.

« Allen Walker, vous êtes l'hôte du Quatorzième, vous êtes donc suspecté de trahison. À partir de maintenant, vous serez sous la surveillance d'Howard Link. »

Le jeune homme à côté de lui, visiblement ce dénommé Howard Link, s'avança. Il ressemblait à un jeune bureaucrate des plus coincés, avec sa frange courte et sa natte droite qui tressait ses longs cheveux blonds, dans son uniforme bien mis. Lenalee grimaça, protestant :

« Nii-san !

—Je ne peux rien faire. »

Le visage désolé de Komui reflétait bel et bien son impuissance. Allen serra les poings mais ne laissa aucune émotion transparaître.

« Très bien, mais vous verrez que je ne suis pas un traître. »

Luberrier eut un sourire sournois.

« Nous verrons bien. »

Et il s'en fut.

Chapter Text

Allen devait l'admettre, être surveillé comme un repris de justice ne lui plaisait pas du tout. Le sort n'aurait pas pu mieux lui prouver qu'il le maudissait, avec l'amas de malheur qui lui déferlait soudainement sur le crâne. Mais, au lieu de se laisser sombrer, le jeune homme décida de se reprendre en main et de se montrer fort. La vie le testait, comme toujours. Il ferait en sorte d'être plus malin qu'elle, quitte à se surpasser in extremis, comme toujours. Il avait fait sa proposition à Kanda, qui avait été refusée, tant mieux, à bien réfléchir, leur lien s'en irait peut-être plus vite ainsi. Ils aviseraient pour toute complication de façon autonome, Allen allait s'y préparer, du moins. Quant au fait que Kanda puisse sentir ce qui se passait à l'intérieur de lui malgré leur animosité mutuelle, il ferait avec. Il n'avait plus le temps de s'en insurger. Il avait beaucoup plus important à s'occuper, désormais.

Allen avait été raccompagné jusqu'à sa chambre par l'inspecteur Link, qui lui réexpliquait que son rôle était de surveiller ses actions et de faire des rapports sur ces dernières. Sans mot dire, le blanc écoutait, hochant poliment la tête, ne faisant pas de commentaire négatif à l'encontre de l'autre homme. Ce n'était pas de la faute du blond si le bureau d'investigation décidait d'enquêter sur lui, il n'avait pas demandé à être mis sur son cas. Néanmoins, pendant que le lit pour l'inspecteur, qui partagerait donc sa chambre, était en train d'être installé, Allen déclara sur un ton anodin qu'il allait prendre une douche, soulignant que ce serait déjà un premier élément que l'Allemand pourrait ajouter dans son rapport. Son ton poli et plat ne trompait personne. La pique avait été perceptible par Link, qui avait haussé un sourcil en regardant l'oméga entrer dans la salle de bain, une serviette et un petit tas de vêtements propres en main.

Les premiers temps qui suivirent sa nouvelle situation, Lenalee et Lavi avaient été inquiets pour lui, comme il s'était effondré deux fois devant eux en l'espace de trois jours, ce qui ne lui arrivait jamais. Allen les avait rassuré – il se fichait du refus de Kanda, ses mots étaient oubliés car il n'en valait pas le coup, et il leur avait juré qu'il était apaisé. Ses amis avaient compris sa volonté de ne pas s'éterniser sur cet échec et l'avaient encouragé à faire attention, tout en lui promettant du soutien en cas de problème, ce que le symbiotique avait accueilli avec un sourire heureux, faisant le serment à son tour qu'il n'en abuserait pas, sous le regard gentiment exaspéré de Lenalee.

Allen faisait effectivement attention à être sur ses gardes, parce que Link était un alpha. Le maudit se trouvait tout à fait à même de se défendre, mais ça ne voulait pas dire que le fait que l'autre puisse tenter quelque chose ne le dérangeait pas. Cependant, au fur et à mesure du temps, il avait réalisé que Link ne l'avait jamais regardé différemment des autres hommes, étonnamment d'ailleurs comme il était un alpha chargé de sa surveillance, disposant donc d'une autorité certaine sur lui, et rien que pour ça, il avait su qu'il ne risquait rien. Il avait aussi un peu plus accepté Link. Ça ne voulait pas dire qu'il avait confiance en lui… Il se faisait juste à sa présence.

Un jour, alors qu'Allen lisait un livre, couché sur son lit pendant que Link grattait du papier pour une quelconque affaire, comme il était le secrétaire de Luberrier en plus de le surveiller, l'Allemand l'interpela, un peu hésitant :

« Ma question risque d'être abrupte, Walker, mais j'aimerais savoir quand seront vos prochaines chaleurs ? »

Allen s'était étranglé dans son jus, s'écriant un 'Link !' choqué, sentant ses joues devenir cramoisies. Il en avait lâché son livre pour le moins captivant. Avant son arrivée à l'Ordre, Allen ne savait pratiquement pas lire, pas plus qu'écrire. Grâce aux leçons que lui donnait gentiment Krory, Allen s'était énormément amélioré, et il avait découvert que la lecture lui plaisait. De plus, la période creuse s'était étendue sur tout un mois, une petite mission avait fini par être attribuée à Lavi et son grand-père, mais ils s'étaient déplacés surtout pour des raisons administratives et dans le but de se documenter plutôt que pour faire leur devoir d'exorcistes. Autant dire que le jeune oméga avait eu le temps de s'entraîner.

Le blond eut la décence de rougir aussi en répondant :

« Je suis un alpha, je ne pourrais donc pas vous surveiller durant cette période, au risque d'être affecté par vos phéromones. Il faudrait donc que je sache quand ce sera. »

Allen comprit et se calma, répliquant posément :

« Je t'ai déjà dit que tu pouvais me tutoyer. »

Link était respectueux. Allen voyait bien qu'il marquait une distance professionnelle, mais se disait que quitte à ce qu'ils passent leur temps ensemble, autant qu'ils oublient les formalités basiques. Replongeant le nez dans son livre, l'adolescent déclara simplement :

« Je n'ai jamais été en chaleur. Je ne sais donc pas. »

Link hocha la tête, sourcils froncés, traduisant sa pensée, laquelle devait probablement être que c'était problématique. Pour sa part, Allen était évidemment un peu curieux du déclenchement de ses chaleurs, mais il le craignait, et espérait fort que ça n'arriverait pas avant que son lien avec Kanda ait disparu. Il était joyeux de n'avoir aucun signe les annonçant. Parlant du loup, le blond le ramena sur le tapis :

« Tu es déjà lié, pourtant, non ? »

Le maudit esquissa un sourire. Link avait suivi son conseil. Son sourire s'évanouit dès lors qu'il répondit :

« Oui, avec l'exorciste Kanda Yû. Mais, » Allen se tourna vers lui, le plus calme du monde, « ça ne va pas durer, on ne s'apprécie pas. »

Les sourcils de Link ne se défroncèrent pas mais il ne poussa pas la conversation plus loin, semblant comprendre qu'Allen ne le voulait pas.


Il ne fallait pas se méprendre. Si le blandin avait été si abattu précédemment, c'était parce que ça faisait simplement trop pour lui. Il n'avait pas supporté les critiques de Kanda sur son état interne, n'avait pas supporté d'être lié à lui, ça l'avait rapidement accablé. Cela étant, il demeurait toujours ce garçon prêt à avancer, qui avait juré de ne jamais s'arrêter jusqu'à son dernier souffle. Allen s'habituait à la situation, il s'était repris, et étant donné qu'il n'avait d'interaction avec Kanda qu'un échange de regards noirs, malgré ceux réprobateurs de Lenalee, son humeur se portait bien mieux. De plus, Lavi, Lenalee et lui avaient entendu de Komui que des Akumas en activité avaient peut-être été détectés, ce qui voulait dire de nouvelles missions, et après un peu plus d'un mois de 'vacances' forcées lamentables, Allen était pressé de reprendre du service. Ça l'aurait fait voyager et il aurait eu l'impression de faire quelque chose de ses journées. Car, beaucoup s'en plaignaient, en ce moment, à la Congrégation de l'Ombre, on s'ennuyait ferme.

C'était tel que des travaux avaient été commencé dans une aile du QG auxquels exorcistes et traqueurs participaient en plus d'ouvriers. Officiellement, c'était parce que l'aile en question devait être retapée et que l'effectif employé n'était finalement pas suffisant, mais officieusement, c'était un peu le moyen d'occuper tout le monde. Si à cause des potentielles activités, les traqueurs bougeaient plus régulièrement, les exorcistes étaient coincés. Allen avait entendu des échos disant que Kanda aurait été jusqu'à débarquer dans le bureau de Komui en réclamant une mission à grands cris. En entendant ça, Allen avait eu un rictus moqueur, il reconnaissait bien l'Asiatique dans cette action. Cependant, ils n'étaient tous pas très loin d'avoir la même réaction, encore qu'ils soient assez maîtres de leurs colères pour ne pas lui céder, contrairement au kendoka.

Son rituel matinal se composant de son petit-déjeuner, son entraînement et sa douche, et la remise du rapport journalier de Link à Luberrier achevé, Allen comptait prendre, cette fois, son déjeuner avec ses amis et Link en paix, avant de faire un détour par l'aile en travaux (en tant que sœur de l'intendant, Lenalee supervisait les membres de l'Ordre à la tâche, et Lavi et Allen aidaient volontiers, comme ils n'avaient, bien malheureusement, pas mieux à faire). Ses deux amis étant parti devant, Link et lui s'apprêtèrent à passer la porte du réfectoire, Allen se tourna pour dire un mot au jeune homme qui l'accompagnait, manquant de justesse de se cogner à quelqu'un qu'il aperçut du coin de l'œil, à temps. Marmonnant une excuse, Allen sourit, avant de voir Kanda. Ce dernier s'était bien aperçu qu'il avait failli lui rentrer dedans. Son visage s'assombrit instantanément, Allen cessant de sourire.

« Moyashi, » articula lentement le brun, le susnommé sentant son expression se froisser, « le chien de Luberrier… Hors de mon chemin. »

Allen grogna entre ses dents. Si Kanda et lui semblaient marquer un point d'honneur à s'éviter l'un l'autre, au point qu'on ne les voyait plus se chercher querelle comme deux enfants rivaux en contrario avec leurs agissements usuels, il ne pouvait tout bonnement pas laisser passer ça. Le maudit toisa le Bakanda de toute sa hauteur et leva le nez dans sa direction, irrité :

« On a des noms, tu pourrais te le rentrer dans le crâne. Et l'amabilité ne tue pas. »

Allen insistait volontairement sur ce nom, causant à Kanda d'hausser un sourcil, mécontent, alors que le dédain prenait forme sur lui, ce que ses mots reflétèrent autant que sa personne :

« Dégage aimablement de mon chemin, Moyashi. »

Le blandin fit un pas en avant, son corps faisant barrière devant Kanda, sans qu'il ne soit trop proche. De ce fait, si Kanda voulait passer, il devrait se décaler. Le brun n'était manifestement pas prêt à le faire. Allen durcit son regard.

« Je te l'ai dit, j'ai un nom, et Link aussi. C'est pour toi que je recommande l'amabilité.

—Laisse, Walker, ce n'est pas grave…, » intervint le blond.

Allen ne bougea pas d'un iota, continuant de provoquer Kanda. L'épéiste eut un rictus.

« Je vois que tu t'es trouvé un nouvel alpha, Moyashi. »

Si le blandin fut dérouté et outré de la remarque, il le contint sans mal et se contenta de persiffler :

« Je pense juste qu'il mérite le respect et moi aussi. Ça n'a rien à voir avec le fait qu'il soit un alpha et moi un oméga. Puis pourquoi tu me dis ça, hein ? T'es jaloux ? »

Il se moquait, c'était évident dans sa voix, et ironisait, sachant très bien que ce n'était pas le cas. Toutefois, il était plaisant de déstabiliser Kanda en l'attaquant de façon stupide, puisque lui se réjouissait de le faire à la moindre occasion. Allen était bien gentil cinq minutes, mais avec Kanda, il en avait toujours été ainsi : si l'autre voulait jouer au plus con, Allen voulait bien tenter de gagner. Même si, lui soufflait sournoisement une part de lui, ce serait difficile, comme le Japonais semblait déterminé à détenir la palme. Kanda resta stoïque, mais le blandin sut qu'il l'avait irrité.

« Absolument pas. Maintenant tirez-vous.

—Je ne bougerai pas tant que tu ne te seras pas excusé.

—Walker, tu devrais le laisser passer.

—Non. »

Link tenta de le pousser en arrière mais le blandin se dégagea. Il voulait rester ferme, aussi l'inspecteur abandonna. Kanda était toujours aussi méprisant.

« Ça peut durer longtemps.

—Soit. »

Comme ils se fusillaient du regard, des éclairs naissant pratiquement entre leurs deux yeux si l'on cherchait à métaphoriser cette tension palpable, Lenalee accourut vers eux, suivie par Lavi.

« Qu'est-ce qui se passe ? »

Kanda et Allen gardèrent le silence, une bulle hostile s'étant formée entre eux. Lenalee insista. Avant qu'Allen ne puisse répondre, Kanda clôt les paupières, comme lassé, et soupira :

« Moyashi trouve que j'ai manqué de respect à son nouvel alpha. »

Tandis que Lenalee et Lavi échangeaient un regard, Allen gronda, finissant par s'énerver réellement :

« Si tu me fais encore une remarque de ce genre, je te jure que je vais te frapper, Kanda. »

Les sous-entendus de Kanda le mettaient progressivement hors de lui. Qu'était-il, un gosse ? Il n'avait rien de mieux à lui dire que des remarques à deux balles en rapport avec son statut d'oméga ? Même si Allen l'avait toujours catégorisé comme un alpha fier, jusqu'à ce qu'il apprenne qu'ils étaient liés, Kanda ne l'avait jamais attaqué sur son second sexe. Il l'avait attaqué sur sa malédiction, sur sa maladresse, sur ses décisions précipitées et menées par son cœur plutôt que sa jugeote –encore qu'Allen était d'avis que Kanda étant un gros bourrin, il pouvait difficilement parler – jamais sur ça. Le maudit comprenait que c'était leur lien qui motivait l'alpha à lui faire prendre conscience de son infériorité, c'était comme ça que le Japonais devait le considérer, sur lui. Tout simplement pour l'attaquer sur une nouvelle zone de son être dont il n'avait sans doute pas eu pleinement conscience. Et ça ne lui plaisait pas. Ces attaques puériles… Il ne les supportait pas. Sa voix avait été calme mais dangereuse, preuve qu'il ne plaisantait aucunement en disant cela.

Car, à son avis, Kanda en méritait une bonne. Lenalee avait dit qu'il ne 'connaissait pas les limites'. Allen pensait qu'une gifle bien envoyée les lui imprimerait sur le visage.

Link cherchait encore à le raisonner, mais il l'ignorait royalement.

Kanda ne fut nullement ébranlé.

« T'auras le retour si tu l'fais, Moyashi.

C'est Allen, Bakanda ! »

Une voix tonna :

« Arrêtez ça, tout de suite ! »

Lenalee, bien sûr. Lavi croisait les bras, les observant. La jeune fille les fusillait du regard, et Allen blêmit d'une telle colère à son égard provenant de son amie.

« Kanda, ce que tu dis à Allen est très irrespectueux et très immature, et je sais que ce n'est pas la première fois que tu dis ce genre de choses, ça me déçoit énormément. » Du coin de l'œil, Kanda se tournait vers sa voix, sans réaction. La Chinoise déplaça ses perles furieuses en direction du blanc. « Allen…Tu as le droit d'être énervé mais provoquer Kanda et le menacer ne l'amènera pas à s'excuser. » Elle soupira, ses mains fines se serrant en poings. « Pourquoi vous ne pouvez pas vous comporter plus intelligemment ?! Vous n'êtes plus des enfants ! Vous partagez un lien, vous pourriez faire un effort de courtoisie, au moins ! »

Allen déglutit, se sentant, effectivement, comme un gamin prit en faute à cause du sermon de son amie, qui n'était plus âgée de lui que d'un an. Il afficha un air contrit :

« Lenalee… »

Mais, se bornant à fixer ailleurs, la jeune fille le dépassa et sortit, signe qu'elle était vraiment fâchée contre eux. Lavi lui fit un sourire hésitant, semblant vouloir dire qu'elle se calmerait d'elle-même. Le borgne voulut ouvrir la bouche et essayer de détendre l'atmosphère, quitte à embêter son Yû préféré, quand ce dernier le devança :

« Laisse tomber ce que j'ai dit, Moyashi. »

Allen eut un mouvement de stupeur, si palpable qu'il se déplaça, libérant le chemin pour Kanda. Toujours énervé, il balança :

« C'est censé être des excuses, Bakanda ?!

—Ce n'en est pas. »

Kanda partit alors, le fourreau de Mugen battant sa hanche au rythme de sa démarche. Allen ne se détachait pas de sa silhouette disparaissant dans le couloir tandis que Lavi le tira par l'épaule gentiment :

« Yû t'a fait comprendre qu'il était désolé, on va manger, je suis sûr que tu meurs de faim ! »

Son enthousiasme contamina Allen, bien qu'il ne fût pas d'avis que Kanda était si désolé que ça, après tout, il avait bien dit qu'il ne s'excusait pas. Tout en grommelant contre Kanda, il se vengea sur la nourriture comme il le faisait après leurs altercations avant que le lien entre eux ne soit découvert. Le blandin écouta Lavi le lui souligner en ricanant alors qu'il s'extasiait sur sa hargne contre la malheureuse dizaine de plats devant son nez, ce sous le regard blasé de Link. Cela dit, Allen voulait bien reconnaître que si c'était une manière typiquement kandesque de proférer une excuse… Soit, c'était mieux que rien.


La rage au ventre et les pensées en fureur, Kanda marchait pourtant calmement, du moins en apparence. Il ne pouvait plus supporter l'odeur entêtante du Moyashi. S'il n'avait su que rien n'était à faire pour l'ôter, lui aussi aurait été à deux doigts de le supplier de faire quelque chose, tout comme l'avait fait le blandin. Sauf que dans son cas, ça se serait soldé avec Mugen pointant sa carotide, une morgue transfigurée, et un ordre extrême « Va à l'infirmerie, ou crève. ». Seulement, il ne le pouvait pas, ça n'aurait servi à rien. Oh, comme il aurait aimé que ça ne soit pas le cas. Cette odeur… Kanda détestait les sucreries, c'était vrai. Les bonbons, le chocolat… Ce genre de nourriture n'était pas à son goût. Cependant… Ce qui se dégageait d'Allen l'attirait irrémédiablement. C'était doux, léger, tout en restant présent et paradoxalement assez fort. D'autant que ce relent de blé adoucissait le tout… Le Moyashi sentait bon. Et c'était insoutenable, qu'il sente si bon.

C'était comme si l'odeur lui insufflait d'être à ses côtés, de s'occuper de lui, et de le protéger. Le lien était quelque chose de fort, et Kanda se rendait compte qu'il avait franchement sous-estimé l'attraction qui s'établissait entre les partenaires. Il se demandait, parfois, en une pensée éclair avant de se dire qu'il n'en avait rien à foutre et de se mettre en colère, si le Moyashi ressentait ce genre de choses, lui aussi. Vouloir être à ses côtés malgré lui, protégé par lui, ou le protéger aussi, peut-être. Kanda n'en savait rien, de comment ça se manifestait pour les omégas. S'en foutait, encore. Mais… Il ne parvenait pas à s'en défaire. C'était bien ce qui l'irritait. Car si l'odeur était quelque chose qui voulait lui donner des sentiments précis, Kanda lui-même ne les possédait pas et les repoussait. Ils finissaient par revenir à la charge…

Le Japonais savait qu'il avait été méchant, voire cruel, lorsque le Moyashi avait voulu lui faire sa proposition d'amitié. Tout comme lorsqu'il était venu le gonfler à cause de ses phéromones. Tout comme aujourd'hui. Kanda avait ressenti le besoin de le repousser, se fichant d'être immature, perfide, de faire des remarques que lui-même jugeait stupide… Puis, le Moyashi avait le don de l'énerver, et de lui faire péter un plomb. Ils n'avaient jamais eu besoin d'être liés pour que ce soit comme ça. Vaguement, Kanda se demandait si c'était un truc d'omégas, d'être chiants. Alma, nom dont la pensée lui faisait tellement mal à cause des regrets, et qui ne sortait que rarement de ses tempes, était exactement pareil que le Moyashi. L'odeur en moins. Comme avec Alma, Kanda s'acharnait à refuser son amitié, sauf qu'avec Allen, il usait de tout ce qui lui passait par la tête, car il ne voulait justement pas que ça se passe comme avec Alma. Tant pour le négatif que pour ce que leur relation avait eu de positif.

Il n'avait pas le temps de s'occuper d'omégas. Pas avec cette personne qu'il devait retrouver… C'était, bien que ça le bouffait, la raison pour laquelle il avait dû sacrifier Alma. Et c'était la raison pour laquelle il ne pouvait pas avoir de liens avec Allen. Son but était que le Moyashi n'y revienne pas.

Kanda avait bien senti que ses mots avaient atteints le Moyashi. Contrairement à ce qu'Allen avait dû penser, lui faire du mal, au vu de l'odeur insupportable de sa tristesse, ce n'était pas plaisant. Seulement, s'il le fallait, Kanda était prêt à le faire. Avec ce qu'avait dit Lenalee, il réalisait qu'il avait peut-être été trop idiot. Et surtout, que cette idiotie montrait qu'il accordait trop d'importance à leur lien, vu l'énergie qu'il dépensait à l'annihiler. Lui qui réussissait à être parfaitement neutre, presque transparent, en dépit de sa mauvaise humeur. Kanda savait qu'il devait se forcer à la mettre en sourdine, et à faire taire ces pulsions.

Ç'aurait été tellement plus facile si l'odeur n'était pas encore là à le pousser… Même l'odeur de colère pure du Moyashi, celle qu'il avait eue aujourd'hui, sans tristesse, signe qu'il s'était ressaisit – cela satisfaisait Kanda malgré lui, à cause de l'odeur émotive disparue – ne le laissait pas de marbre. C'était à devenir fou. Comme s'il n'avait pas déjà suffisamment de raison pour sombrer dans la folie, ou bien au contraire qu'il ne lui en restait que trop peu.

Kanda ressentait doucement, mais sûrement, l'envie de péter un câble. Il ne savait pas s'il pourrait se faire à cette odeur un jour… A défaut d'attendre que leur lien se brise, il voulait tellement se tirer d'ici quelques jours au moins, pour avoir la paix. L'odeur du Moyashi ne le suivrait pas s'il était en mission. C'était pour ça qu'il avait été gueulé chez Komui, sans résultat.

L'Asiatique ne priait pas, mais vraiment, il aurait été à la limite de se foutre à genoux et d'ouvrir ses bras vers le ciel en échange d'une mission.

Alors qu'il se mordait furieusement la joue, une voix l'interpela et Kanda écarquilla momentanément les yeux. La chance lui souriait enfin…

« Kanda, passe au bureau de Komui, il te cherche. »

Reever.

Kanda n'était pas le genre à sourire, alors ses lèvres tressautèrent à peine. En répondant un 'très bien' concis, Kanda reprit sa route jusqu'au bureau de Komui, dans un état d'esprit plutôt rare chez lui. Il était content. Car, pour quelle autre raison l'intendant le convoquerait-il, si ce n'était pour une mission ?

Quand il arriva, découvrant des feuilles, des lettres, et des livres étalés partout au sol, comme à l'habitude du Chinois, ce dernier buvait un café en se faisant allégrement sermonner par Brigitte. Elle se départageait le rôle de garder ce grand enfant qu'était Komui avec Reever. L'intendant se tourna bien vite vers lui, tout sourire. Kanda savait que c'était plus car il constituait son sursis que parce qu'il était réellement content de le voir. Avalant une gorgée du liquide dans sa tasse, le brun commença :

« Tu voulais une mission ? » souriait-il.

Question rhétorique. Kanda n'opina pas, attendant qu'il poursuive. Farfouillant sur son bureau, Komui sortit une pochette noire contenant le détail d'une future mission et déclara simplement :

« Irlande. Dublin. Tu pars demain. Tout est là-dedans, mais si tu as des questions, n'hésite pas à revenir. »

Acquiesçant cette fois-ci, Kanda empoigna fermement la pochette et eut un bref rictus ravi qui parut décontenancer le Chinois. Le bêta but une nouvelle gorgée tout en le détaillant comme s'il voyait un fantôme, et le Japonais partit aussi rapidement qu'il était venu, cette humeur de contentement consentant à s'établir en lui. Elle fut telle qu'il se démena lors de son rigoureux entraînement de l'après-midi, et que ses deux heures de méditations le ravirent comme elles ne l'avaient pas fait depuis un long moment. Kanda n'aimait pas l'Ordre, n'aimait pas spécialement être exorciste, mais dans une telle situation, avoir quelque chose à faire, ça le rendait heureux.

Le soir, lorsqu'il eut l'intention de parfaire sa journée en dégustant une bonne portion de Soba, il croisa le Moyashi, le chien de Luberrier, ainsi que Lavi et Lenalee qui sortaient de la cafétéria alors que lui entrait. Allen et Kanda furent face à face, comme plus tôt dans la journée, et si les trois autres parurent craindre leur réaction à leurs visages froncés, ils eurent le réflexe de commun de bouger d'un côté opposé pour laisser l'autre passer. Si Kanda ne réagit pas à l'initiative du Moyashi, que Lavi ricana un peu, Lenalee ayant une expression satisfaite, Allen écarquilla les yeux. Kanda devinait qu'il était surpris qu'il se soit écarté pour lui, mais avec son aubaine, le brun n'était, étrangement, pas d'humeur à chercher le combat. Pas avec les autres exorcistes, du moins. Les Akumas, par contre, avaient intérêt à se planquer, parce que toute sa frustration leur tomberait dessus.

Cela faillit presque le faire sourire.

Ses camarades d'infortune passèrent, et Kanda alla passer sa commande auprès de Jerry.

L'odeur lui avait encore jaillit à la gueule quand Allen était passé à côté de lui. Il risqua un sourire en songeant que ça ne le ferait plus chier pendant un petit moment.

Chapter Text

Kanda était parti en mission.

Allen avait accueilli la nouvelle comme un immense soulagement, tout en espérant en avoir une à son tour. C'était injuste qu'un tel privilège soit accordé au Bakanda, comme lui aussi avait sacrément besoin de bouger. Il était amusant de noter que sans le savoir, les deux jeunes hommes partageaient le même raisonnement, sur ce point du moins. Mais ce qui préoccupait Allen, il fallait l'avouer, c'était la réaction qu'avait eu le kendoka, qui le laissait toujours profondément dubitatif. Kanda, un alpha, l'alpha avec qui il était lié malgré lui, s'était poussé pour lui dégager le chemin, à lui, le maudit, le moyashi, le nabot, et, pour couronner le tout, un oméga. Juste après qu'ils se soient engueulés et que l'Asiatique l'ait rabaissé sur son statut. Alors, oui, ça signifiait peut-être que Kanda n'était pas si con, mais ce brusque changement d'attitude larguait le blandin.

Comprendre Kanda semblait tellement abscons et impossible qu'il abandonnait l'idée, au risque de perdre des neurones dans la difficulté de l'opération. Tout de même, il aurait bien aimé savoir ce qui pouvait bien lui traverser le crâne, à part le vide que sa bêtise remplissait malaisément, ou au contraire trop. L'attaque était basse, mais Allen en ricanait dans sa barbe. Les petites joies se valaient bien.

Autre chose qui l'avait ravi, plus de Kanda, donc plus d'odeur. La senteur florale disparue, Allen respirait plus sereinement, se sentait plus serein – à force, il n'avait pas réalisé d'à quel point il était sous tension. Link le lui avait fait remarquer, et lui avait aussi expliqué, le faisant rougir, que lui et Kanda supportaient mal leurs odeurs comme ils refusaient d'agir en conséquence de leur lien. Allen n'était pas un idiot et savait très bien ce que Link suggérait par 'agir en conséquence' dans leur cas. Il lui avait rétorqué, en refoulant l'embarras, qu'il préférait être tendu éternellement plutôt que d'en arriver .

Link et lui commençaient à faire plus ample connaissance, aussi, le blond lui avait demandé pourquoi sa relation avec Kanda était ainsi. Allen lui avait raconté leur rencontre chaotique, leur première mission et les incidents qui avaient suivi, le blond devenant de fait plus renseigné. Il ne lui avait pas tenu les mêmes discours que Lavi et Lenalee, avec leurs conseils de faire évoluer leurs rapports. Link posait des questions, s'intéressait, mais ne se mêlait pas outre mesure de ce qui ne le regardait pas. Une chose qu'Allen appréciait chez lui et qui faisait, paradoxalement, que lui parler de ses perceptions ou son passé le rendait moins mal à l'aise, comme il savait que Link ne franchirait pas sa zone de confort. Lavi et Lenalee ne le rendaient pas mal à l'aise, il les adorait, mais il y avait le risque de les inquiéter, ou d'être confronté à leur jugement. Ce risque paraissait peu présent chez Link, à cause de la distance qu'il marquait et de sa retenue.

Puis, Link en révélait peu sur lui-même, mais Allen savait qu'il avait dû en baver, lui aussi. Ironiquement, ils avaient tous un passé chargé, comme si l'Ordre des exorcistes était une immense congrégation de malchanceux que la vie lésait.

Les jours s'était passés. Allen s'ennuyait toujours autant, mais appréciait d'être relâché de sa prison olfactive. Link étant parti rendre un rapport à Luberrier, il discutait tranquillement avec Lavi dans la cour, profitant du soleil. Lenalee avait été accaparée par Miranda, qui était venue la trouver toute bafouillante et rougissante. En y repensant, ça se produisait de plus en plus régulièrement. Elle finissait par inquiéter les deux garçons, qui se demandaient bien ce qui se cachait derrière tout ça. Les deux jeunes femmes s'étaient éloignées. Si Allen et Lavi avaient exprimé leur trouble, la conversation avait bien vite déviée. Lavi était parti sur tout un monologue à propos d'une fille rencontrée lors de sa dernière mission, une certaine Tara. Allen s'en amusait volontiers, car écouter les amourettes de Lavi était bien plus distrayant que se tourner les pouces.

« J'te jure, elle était vraiment géniale, je suis tellement dégoûté de me dire que je la reverrai sûrement jamais.

—Tu rencontres des filles à chaque mission et tu dis ça à chaque fois, Lavi, » crut bon de souligner Allen.

Le borgne soupira, tripotant la ficelle de son cache-œil distraitement pour la remettre en place.

« Je sais, mais c'est pas de ma faute si y a des filles partout ! »

Allen rit. Non, vraiment, Lavi était un incorrigible coureur de jupons. Le blandin avait du mal à l'imaginer établir sérieusement une relation un jour. Mais avec leur métier d'exorcistes, autant qu'il trouve un moyen de profiter de sa jeunesse, après tout, personne ne pouvait savoir ce qu'il adviendrait d'eux. Ces pensées étaient sinistres, néanmoins, les coins de sa bouche ne s'abaissèrent pas tandis qu'il répondit :

« Justement, pour l'instant c'est celle-là, mais à ta prochaine mission ça en sera une autre. Tu ne changeras jamais. »

Lavi grommela, ne pouvant raisonnablement contrer :

« On croirait entendre mon grand-père !

—Je suis juste sensé.

—Sensé ou pas, tu es un rabat-joie, Allen ! »

Haussant un sourcil, le symbiotique répliqua :

« Tu te plains, je ne vois pas quelle joie je rabats.

—Touché. »

Les deux amis rirent de bon cœur. Lavi ajouta quand même :

« Tu devrais me comprendre, t'es un homme, toi aussi tu réagis quand quelqu'un te plait, non ?! »

Allen pencha la tête sur le côté, pensif. Oui, il était un homme, un homme-oméga, mais étant donné qu'il ne cherchait pas à nouer de relation avec des alphas ou des hommes-bêtas et que les femmes ne l'intéressaient pas spécialement, il était loin d'être comme Lavi. Bien sûr, une femme bien faite pouvait lui plaire, d'un certain côté. La première fois qu'il avait rencontré Lenalee, il avait été frappé par le fait qu'elle était très belle, mais ça s'arrêtait là. Quant aux alphas… S'il prenait l'exemple du Bakanda, auquel il se référait malgré lui, pareil, il était plaisant à regarder, mais ça n'allait pas plus loin pour autant. Il eut un petit soupir, se frottant la nuque :

« On va dire que je conçois ton point de vue, mais tu sais, je ne pense pas trop à ces choses-là.

—Rooh, les omégas ! Trop posés ! »

Le blandin fronça les sourcils, vexé.

« Ça n'a rien à voir, c'est juste moi. Plein d'omégas s'extasient devant les alphas, je ne suis pas comme ça. »

Lavi lui ébouriffa les cheveux.

« J'sais, je te taquine. »

Allen se détendit. Il ressentit une nouvelle montée de rire, et déclara, tranquillement :

« Faut quand même avouer que tu réagis particulièrement quand on te plait, toi. Si je suis trop posé, tu ne l'es pas assez. »

Les épaules de Lavi se voutèrent alors qu'il s'affaissa sur lui-même, vaincu.

« Ouais, bon, j'fais beaucoup d'essai, mais je compte trouver l'amour un jour ! Et toi, t'en penses quoi ? »

Allen murmura, à nouveau pensif : « L'amour ? »

Lavi hocha la tête. C'était une question qu'il ne lui avait jamais posé. Allen eut peur d'être idiot, mais décida de lui dire la vérité.

« Je dirai pas que j'y ai jamais pensé, c'est faux… Mais je pensais qu'en tant qu'exorciste, je n'aurai pas trop l'occasion de me consacrer à ça, puis avec tout ce qui m'arrive… » Allen eut un rire amer. « J'ai été surpris d'être lié à quelqu'un, encore plus que ce soit Kanda. Tu vas me trouver idiot, mais je n'attendais vraiment pas qu'un lien se déclenche pour moi. Je ne me représentais pas trop ce que ce serait d'être lié avant, même si j'espérais tomber sur quelqu'un de sympa, si ça arrivait, sur qui je pourrais un peu compter. » Il soupira, une grimace irritée déformant son visage alors qu'il pensait au caractère de Kanda. « Quand on voit ce que j'ai eu… »

Lavi émit un petit rire mais ne le contredit pas sur ce point. Kanda n'était pas le gars le plus facile du monde et n'agissait pas de manière sympathique envers lui, c'était clair et net. Le jeune Bookman fixa le ciel, dépité.

« C'est pas idiot. Merde, je me sens naïf par rapport à toi, alors qu'on dirait que c'est l'inverse ! »

Nouvelle grimace irritée déformant le visage d'Allen.

« Ça veut dire quoi, ça, Lavi ?!

—Ce que ça veut dire. »

Le rouquin lui tira la joue en rigolant, définitivement d'humeur à l'enquiquiner. Agacé, Allen chassa sa main d'une tape. Sans lui laisser le temps de recommencer, il se précipita sur les joues du borgne qu'il s'amusa à pincer puis étirer de la même façon, l'abreuvant de 'répète un peu ce que tu viens de me dire, je n'ai pas l'air naïf !' rageurs. Lavi protestait en pouffant et Allen finissait par rire aussi. Il lâcha Lavi sur un faux regard noir, qui les fit repartir dans un éclat de rire synchronisé. Puis ils se reprirent, Lavi enroulant son bras autour des épaules d'Allen, en lui disant gentiment :

« Je te souhaite de trouver quelqu'un une fois que t'auras brisé ton lien avec Yû, si jamais vous arrivez vraiment pas à vous entendre. »

Allen fut touché par ces mots.

« C'est gentil, Lavi, mais les liens ont peu de chance de se déclencher une deuxième fois, et je ne serai jamais avec Kanda. »

Lavi s'exclama, sans le libérer :

« Faut pousser la chance ! Fais comme moi, trouve des occasions, tu verras, ça finira par venir ! »

Le blandin faillit lui rétorquer qu'il ne pouvait pas 'pousser la chance' étant donné qu'il n'en avait pas, mais à la place, il réciproqua le souhait de son ami. Sincèrement, Allen espérait que Lavi parviendrait à être heureux, peu importe avec qui il se lierait. Il ne pourrait résolument pas tomber plus mal que lui avec Kanda, quoiqu'il en soit.

Lavi riait. Allen fut interloqué, le roux toussant dans son poing.

« Tu sais, je viens de me rappeler que quand j'ai rencontré Kanda la première fois, j'ai cru que c'était une fille, à cause de ses cheveux longs. Avant de sentir son odeur d'alpha. »

Il n'en fallut pas plus pour qu'Allen rie aussi, s'imaginant parfaitement la rencontre.

« Sérieusement, Lavi ?! Et t'as fait 'Strike' en le voyant ?

—J'ai failli. »

Le maudit rit à gorge déployée, tant il se sentait mourir d'amusement rien qu'à imaginer Lavi draguant Kanda et se faisant sévèrement rembarrer à cause de son fichu caractère. Il taquina son ami à ce propos et ils continuèrent de plaisanter jusqu'à ce que Lenalee revienne, donnant l'impression de cogiter, suivie par Link. D'accord, même s'il n'avait pas de mission, qu'il était surveillé par l'Allemand et toujours lié au Japonais, ce dernier n'était pas là pour lui gâcher la journée avec son odeur et il y avait toujours de bons moments dont il pouvait se satisfaire. Allen ne s'inquiétait pas et se sentait, pour la première fois depuis longtemps, rasséréné. Il décidait de s'accrocher définitivement à ses petites joies, ce qui n'était pas plus mal.


Au bout d'une semaine entière, Allen revenait sur son affirmation, ne plus sentir l'odeur de Kanda lui manquait peut-être un peu, tout compte fait. Il ne s'en formalisait pas, ce n'était qu'à cause du lien et car, après tout, son odeur était loin d'être désagréable. Il finit par être convoqué au bureau de Komui pour une mission avec Lavi, ce qui lui fait vite oublier cette pensée stupide. Les deux exorcistes étaient réellement excités par cette mission, même si Komui les avait prévenus qu'elle risquait fort d'être bateau. Il préférait les y envoyer pour enquêter, comme l'intendant savait très bien que ses subordonnés s'ennuyaient au QG. Ils partaient pour l'Écosse, c'était tout à côté. Bien sûr, ils furent accompagnés par Link. Le blanc le réalisait c'était sa première mission en compagnie de l'Allemand.

Le bureaucrate ne les avait pas gênés, il les observait juste sagement. Il avait quand même sermonné Lavi en le voyant s'égarer pour draguer au lieu de faire son devoir, arguant qu'il portait la Croix de l'Ordre et devait montrer le bon exemple. Cela même lorsqu'il s'avéra qu'il n'y avait pas d'innocence et très peu d'Akumas, dont ils s'étaient débarrassés en moins de deux. Ils durent bien vite repartir, mais ça avait été une vraie bouffée d'air frais pour eux, d'autant qu'ils s'étaient assez bien amusés dans le petit village où ils s'étaient établis, surtout le rouquin qui avait fait une nouvelle conquête. Allen était effaré par le fait que Lavi ne pense vraiment qu'à draguer, sauf que cette fois-ci, cet abruti semblait déterminé à l'embarquer dans ses sottises. Allen appréciait que Lavi ne fasse pas trop de différence avec lui en raison de leur statut, mais vu qu'il était un oméga, il savait qu'il aurait été très mal vu s'il s'était mis à aborder des alphas ou des filles avec autant d'audace.

Allen ne faisait pas grand cas de ce qu'on attendait de lui avec sa condition. Le blandin avouait ne pas être un saint, mais se donner mauvais genre n'était pas son but, déjà qu'il se faisait toujours reluquer avec méfiance à première vue à cause de sa cicatrice et son bras.

De plus, ayant vu ce comportement de coureur chez Cross, ça ne lui avait pas tellement donné l'idée de faire pareil. Au risque d'être, comme le disait Lavi, trop posé, le blandin était sage, c'était tout simplement son tempérament. Il n'évitait pas de l'être parce qu'il était un oméga, mais parce qu'il n'en avait pas envie. Il avait essayé de le faire comprendre au jeune Bookman, qui avait insisté, comme de bien entendu. Allen se demandait si Lavi s'inquiétait qu'il se morfonde pour Kanda, ou s'il s'était juste senti investi de la mission céleste de lui trouver une autre personne. Ou de le 'décoincer', comme il le lui répétait.

Ils avaient bien vite dû partir, le fait de revenir au QG au bout de trois jours et demi d'enquête les décevant.

À leur arrivée, ils croisèrent un autre exorciste. Kanda. Allen ne savait pas s'il venait de rentrer ou non, toujours est-il que s'il était parti plus d'une semaine, sa mission avait dû être fructueuse. Plus que la leur, en tout cas. Ils étaient dans le couloir à ce moment-là, Lavi, Allen et Link partant faire le compte rendu de la mission à Komui. Le brun passait dans le sens inverse, signe qu'il devait revenir du bureau du Chinois. Peut-être qu'il venait de rentrer, ou peut-être qu'il venait d'aller gueuler une deuxième fois pour repartir.

Le maudit ne s'attarda pas en hypothèses.

Le revoir lui fit une sensation étrange. Et ce ne fut pas la seule chose le désarçonna.

Comme attendu, l'odeur. Mais hormis le fait qu'Allen se retenait avec peine de fermer les yeux pour la respirer avec un quelque chose de jouissif dans le bas-ventre, il fut interdit devant cette complétude envahissant son cœur. Depuis quand voir Kanda lui faisait cet effet, lui procurait tant de joie et pratiquement du bonheur ?

Depuis leur lien, la réponse s'imposait d'elle-même.

Les deux autres les scrutaient, curieux, silencieux.

Kanda marquait le même temps d'arrêt que lui, et avec ses yeux exorbités, Allen devina qu'il était à la portée de sentiments similaires. Ça l'amusa, car Kanda devait assurément détester ça, et le rassura, car il n'était pas le seul des deux à réagir ainsi. Ils continuèrent de se toiser, sans parler, comme si leurs corps se reconnaissaient, comme si ce lien qui les unissait malgré eux s'occupait de les réunir, se fichant qu'ils ne fussent consentants. Plongé dans une fascination répulsive qu'il imaginait réciproque, le blandin eut la pensée que ça pouvait durer longtemps. Il n'avait pas envie de rompre ce contact visuel, et n'avait pas peur d'aller trop loin en affirmant que Kanda non plus. Comme s'ils attendaient quelque chose. Ou que quelque chose attendait pour eux.

Lavi et Link échangèrent des regards, semblant hésiter à intervenir, et Allen déglutit.

Il ne sut pourquoi il parla. Ce fut comme si les mots débordaient hors de ses lèvres d'eux-mêmes, alors qu'il s'était contraint à ne rien prononcer. Ils n'auraient pas eu besoin de mot. Leurs corps se saluaient seuls, eux s'observaient avec réserve, et Allen n'avait pas vraiment envie d'être sympathique avec Kanda – il lui en voulait encore. Seulement… Le fait était qu'il parla.

« Salut, Kanda. »

Un petit sourire gêné se forma, tout aussi malgré lui. Kanda parut se réveiller, détourna son regard de lui comme d'un spectacle particulièrement déplaisant, et s'en alla, bougon. Allen comprenait le message. Essayer d'établir le contact avec l'autre, en dépit de ses presque 'excuses', c'était peine perdue. Pourtant… Il était heureux – comme à chaque fois, pas besoin de leur lien pour ça, que l'autre soit rentré, en vie. Même si Kanda le haïssait, même si Allen savait qu'il ne pourrait pas se faire apprécier par lui… Kanda faisait partie de son paysage, et il ne voulait pas qu'il en disparaisse. Autant que chacun de ses camarades.

De plus…

Le sentir, ça pouvait n'être qu'un truc d'oméga, à cause de leur lien…

Allen devait l'admettre, ça lui faisait du bien.

Cela ne voulait cependant rien dire de plus. Bien sûr, Allen imaginait qu'il avait une certaine affection pour Kanda, comme il était un camarade. Ce fichu lien s'arrangeait juste pour l'accentuer.

Rassemblant suffisamment de maitrise pour ne pas rougir comme un idiot en recentrant son attention sur le rouquin et le blond qui étaient littéralement médusés, il reprit son chemin comme si de rien était. Ce n'était pas plus mal d'être revenu à la maison.


En compagnie de Marie, Kanda s'entraînait. Il était revenu de mission depuis trois jours, pile après que le Moyashi soit parti, et voilà qu'il revenait sitôt lui pourrir les narines ! Il ne dirait qu'il avait espéré naïvement que ça parte avec sa mission, Kanda n'était pas si stupide et savait très bien que ça ne s'évaporerait pas comme ça. Ça n'empêchait pas qu'il avait préféré cet état qu'il qualifiait de 'libre', oppression disparue. D'autant qu'il ne se remettait toujours pas de sa réaction lorsqu'il avait vu le Moyashi. Être resté comme ça à le contempler, comme fasciné… Le Japonais avait envie de se coller une énorme claque en y repensant. Parce que c'était bien ce qu'il avait ressenti. Les suggestions que faisait le lien le reprenaient de force. Mais Kanda était assez têtu pour ne pas succomber. Ce qu'il n'avait pas prévu, c'était que l'aveugle tenterait de le convaincre de reconsidérer sa position.

Certes, Kanda avait du respect pour Marie. Il le connaissait depuis longtemps, ils avaient traversé beaucoup de choses ensemble et Kanda s'était toujours senti apaisé par lui, même s'il ne l'avouerait jamais. En revanche, que l'autre essaie de lui dicter quoi faire, il ne le supportait que très mal. Le plus vieux le savait. Et pourtant, il allongeait les arguments, ne s'arrêtant pas alors que Kanda s'acharnait à l'ignorer, à répondre par monosyllabe. Marie le connaissait bien, et bien évidemment, il ne se faisait pas avoir. L'épéiste avait du mal à repousser son envie d'étriper la principale cause de ses soucis, et l'un des rares qu'il considérait peut-être comme son ami dans la foulée. Marie prenait en exemple son propre cas. Un lien s'était récemment déclenché entre lui et Miranda. Marie était un alpha, tout comme Kanda. La jeune femme était une bêta. Si leurs deux statuts ne posaient aucun problème, la timidité de cette dernière et son manque de confiance en elle la faisait hésiter, de sorte que Marie ne savait pas comment agir pour ne pas la presser, même s'il espérait qu'elle prendrait vite une décision.

Kanda imaginait bien que c'était pour ça que Miranda parlait énormément à Lenalee depuis quelques semaines, devant chercher du soutien chez l'autre femme. Tout à l'heure, il avait suffi que Marie tourne la tête dans sa direction pour qu'elle rougisse et bégaie, ce que le chauve avait entendu, à défaut de le voir.

À nouveau, Kanda grogna. Chargeant avec son sabre en bambou, Marie bloqua son attaque, dissertant toujours:

« Kanda, Allen est un bon petit gars. Il a juste mauvais caractère, comme toi. Tu devrais faire un effort. »

S'acharnant à repousser l'autre en arrière pour le faire lâcher prise, Kanda ne ploya pas.

« Ce n'est pas parce que ton lien avec Miranda t'arrange que c'est mon cas avec Moyashi. »

Les mains de Marie ne fléchissaient pas non plus.

« Tu es son alpha, il y aura forcément un moment où il aura besoin de toi, qu'est-ce que tu feras ?

—Moyashi est assez grand pour se démerder seul, il a pas besoin que je sois sa mère. »

Si Kanda désirait se concentrer exclusivement sur le combat, Marie l'empêchait tout bonnement de faire un mouvement.

« Allen est fort, oui, mais tu as des responsabilités envers lui, avec votre lien. Pense à ses chaleurs. C'est un moment dur pour un oméga, et il a tout juste seize ans. »

La prise du brun se ramollit sur le sabre et dans un mouvement brusque, il le lâcha en même temps que Marie, en profitant pour reprendre son souffle, l'objet s'écrasant au sol.

« Qu'est-ce que tu me suggères, à la fin ?!

—Rien de bien sorcier. De t'entendre avec lui, pour l'aider un minimum. »

Kanda enragea.

« Lenalee m'a dit les mêmes conneries hier matin. J'ai déjà dit que je voulais pas et qu'il m'avait déjà demandé. Qu'est-ce que vous avez tous ?! »

Marie lui souriait alors que Kanda se sentait perplexe. Il tolérait la Chinoise à ses côtés pendant sa méditation, mais il détestait qu'elle lui fasse la morale, sachant que s'il la contrariait – ce qui arrivait dans quatre-vingt-dix-neuf pourcent des cas – elle allait se mettre à chialer ou lui en vouloir et s'énerver sur lui, boudant comme une vraie gamine. Cela avait pour résultat de lui attirer les foudres de Komui qui n'aimait pas voir sa sœur déprimée ou irritée. Il appréciait Lenalee, qu'il voyait comme une sorte de sœur irritante, mais à certains moments, il lui aurait arraché la tête si la menace Komui ne planait pas au-dessus de la sienne. Kanda dévisageait son interlocuteur, dans l'attente qu'il réponde.

« Vous pourriez vous entendre, Lenalee pense comme moi et on en a parlé tous les deux. Je te l'ai dit, Allen est gentil, je suis persuadé que si tu faisais un effort le premier, il se comporterait mieux avec toi. »

Kanda répliqua immédiatement :

« Mais putain, j'm'en fous ! Je veux pas qu'on soit amis ! »

Marie ne baissa pas les bras.

« Ça te ferait du bien, ça pourrait faire comme avec…

—Ne me parle pas de lui. Je veux m'entraîner, maintenant. Si tu préfères bavarder, je travaillerai seul. »

Sur ces mots qui rendaient les choses très clairs et un ton impartial, le brun ramassa le sabre déchu. Il laissait encore une chance à Marie, mais alors qu'il se remettait en garde, l'odeur d'Allen, présent à l'autre bout de la pièce, s'entraînant avec ce crétin de Lavi – ils faisaient un beau duo d'idiots aux yeux du Japonais –, s'amplifia soudainement. En plus de l'accroissement brutal, les sens du Japonais ne lui répondirent plus. Il eut l'impression que son estomac, et, plus largement, tous ses organes étaient violement tractés en bas de ses pieds. Son souffle se coupa. Sous le choc, il ne put rien faire d'autre que s'effondrer en avant alors qu'un vertige lui faisait tourner la tête. Marie se précipita sur lui, arborant une expression de totale incompréhension. Avant qu'il ne puisse lui demander ce qui se passait ou que Kanda ne puisse se reprendre, un cri retentit.

Moyashi.

La voix de Lavi retentit dans toute la salle :

« Allen ! »

Allen était étendu au sol, une étrange sensation lui retournant l'estomac et ses perceptions dispersées en tous sens. Il ne comprenait pas. Il y a encore quelques secondes, il était avec Lavi, ils s'entraînaient cette fois-ci avec leurs innocences, et… Il avait voulu attaquer, quelque chose avait éclot en lui, il avait crié et s'était retrouvé par terre. Les odeurs dans l'air se mêlaient, en faisaient un flot qui l'étourdissait. Dominait celle de Kanda qui… Allen eut le visage écarlate en mettant des mots sur les sensations que ce qu'il humait lui apportait, alors que, très paradoxalement, une envie de vomir surgissait.

C'était si embarrassant.

Horriblement embarrassant.

Toutes sensations, très différentes, mais toutes très intimes, le faisaient se tortiller au sol alors qu'il retenait avec peine des gémissements dont il ignorait la provenance. Son regard croisa celui de Kanda, plus loin, retenu par Marie alors qu'il s'était affaissé par terre. Allen commença à avoir peur. Il avait déjà une trouille bleue, en vérité. Qu'est-ce que c'était que ça ?! Il était perdu au milieu des sensations déchainées en lui et paniqua encore plus en rencontrant, cette fois-ci, le regard alarmé de Link.

Il fut le premier à réagir, se couvrant le bas du visage avec son bras, puis déclarant ensuite à l'attention de toute la salle, sachant que chacun regardait la scène :

« Walker a ses chaleurs. Tout le monde doit sortir, mais il faut des bêtas pour le transporter à l'infirmerie d'urgence. »

Allen déplaça à nouveau son regard sur Kanda sans savoir pourquoi il se tournait vers lui… Peut-être parce qu'il sentait si bon, et peut-être à cause du lien… Peut-être avec la peur. Il sentait qu'en plus du fouillis de ses émotions, il tremblait comme une feuille. Physiquement. Ce n'était en rien une exagération. Il était terrifié. Le blandin avait tellement honte d'être exhibé dans cet état si indécent. Lenalee et Miranda se précipitèrent sur lui. Prenant parti de le porter, Lavi s'agenouilla, et le souleva très délicatement. Le blandin était si perdu qu'il s'accrocha au cou de son ami en s'effondrant contre lui. Un contact, même platonique, le réconfortait. Il eut du mal à refouler des larmes d'humiliation et souhaita disparaître, ne se remettant pas d'être exposé ainsi.

Son propre corps se mettait à le trahir, maintenant ! Il n'avait pas eu la moindre idée d'à quoi s'attendre, parce qu'il n'aurait jamais pensé que ses chaleurs se déclencheraient si tôt, et il ne savait pas comment ça se passait dans ces moments-là… Certes, il était un oméga… mais il était encore jeune, il n'était pas prêt pour ça !

Il ne voulait pas

Allen trembla davantage, croyant bien qu'il allait s'évanouir.

Une main passa dans ses cheveux, accompagnée d'un doux murmure 'ça va aller'.

Lenalee.

Le blandin aurait aimé dire qu'il croyait que ce soit possible.

Chapter Text

Les douleurs abdominales le trucidant à petit feu, Allen ne réussissait pas à se relaxer depuis qu'il avait été placé dans un des lits de garde de l'infirmerie. Lenalee et Lavi ne le quittaient pas. Il aurait dû en être heureux, mais ça ne faisait que contribuer à son malaise. Il leur avait demandé de partir plusieurs fois. Il ne voulait pas que ses amis assistent à… ça. Néanmoins, eux s'obstinaient dans leur refus. Ils savaient qu'un oméga avait besoin de contact, le rassurait en lui expliquant en quoi consistaient les chaleurs – ils étaient des bêtas mais étaient plus au courant que lui, Allen en avait franchement un peu honte, même s'il fallait s'y attendre –, ce par quoi il allait passer. Leurs voix étaient douces et Allen essayait de se raccrocher à cette douceur. Il n'y parvenait pas. Il n'aurait jamais cru qu'être en chaleur lui ferait ça… De ce qu'il se représentait de la chose, il s'imaginait certes ressentir une grande excitation ainsi qu'une envie d'avoir des rapports sexuels, mais il n'aurait jamais cru que tant de douleur et de sensations contradictoires s'élèveraient en lui.

Lavi lui avait dit que c'était parce que c'était ses premières. Son corps était en train de changer de manière interne, de s'adapter à sa condition d'oméga, ce qui expliquait les sensations désagréables, et ce n'était que le début. Les douleurs devraient néanmoins finir par diminuer puis s'arrêter, ce que l'infirmière lui avait soutenu. Elle lui avait donné des calmants prévus à cet effet, de toute façon. Allen ne pouvait pas dire qu'il était rassuré. Pas quand il l'avait entendu chuchoter à ses amis qu'il était rare qu'un déclenchement soit si vif et si violent. Encore une démonstration de sa veine typique ! Quant à la torpeur d'excitation qui dormait en lui, Allen arrivait à la dompter, puisqu'elle ne dominait pas sur son intérieur en mutation. Le terme était peut-être un peu fort, mais vu ce qu'il ressentait, il se demandait si ses organes internes ne cherchaient pas à prendre vie. Puis, avec la présence de ses amis, ses bas instincts étaient nettement refroidis… C'était, d'une part, frustrant, mais de l'autre apaisant, car en étant seul, si l'envie de faire quelque chose pour se soulager aurait été là, certainement, dans cet état… Allen savait très bien qu'il n'aurait pas réussi.

Il était un adolescent qui avait les hormones en éveil, bien sûr, ça lui arrivait d'avoir des séances de plaisir en solitaire, cependant, il avait un tout autre état d'esprit lors de ces moments !

En outre, Allen se demandait bien comment, avec de telles douleurs, les chaleurs pouvaient être le moment le plus propice à la copulation et la reproduction. À part se tordre en tous sens entre les draps et se laisser envahir par un mal-être qui le brouillait entièrement, il ne se voyait faire aucune activité. L'excitation revenait bel et bien le taquiner lorsqu'il sentait les relents de l'odeur de Kanda. Le blandin se surprenait à regretter qu'il ne soit pas avec lui. L'odeur le perturbait et lui faisait plus d'effet qu'avant, cela étant, elle le faisait se sentir bien.

Il en aurait eu justement bien besoin.

L'admettre était en revanche hors de question, bien pour ça qu'il ne disait mot.

Lenalee et Lavi se relayaient pour lui caresser gentiment le crâne ou l'épaule. Lui était couché sur le ventre, tête dans l'oreiller qu'il mordillait dans son impuissance. Ils ne lésinaient pas sur les phrases réconfortantes. Le maudit s'en voulait de ne pas être apaisé alors qu'ils se donnaient tout ce mal pour lui, hormis l'horrible inconfort que son état lui provoquait. En vain, il essayait d'apprécier la main douce de Lenalee, les blagues plus ou moins débiles de Lavi, mais sa douleur le clouait vif. Et le pire, c'est que ce n'était pas comme s'il pouvait dormir…

Allen se retourna en gémissant malgré lui, de manière à se coucher sur le dos et faire face aux deux autres. Lenalee avait brièvement enlevé sa main de son épaule, et si le contact manqua un peu à Allen, il n'en dit rien. Lavi la remplaça bien vite avec un sourire bienveillant. Allen voulut sourire, sachant qu'il allait réitérer sa supplication.

« Vous n'êtes pas obligés de vous occuper de moi, vous savez… »

Lenalee fronça les sourcils, contrariée.

« C'est la cinquième fois que tu nous le dis, on a compris, Allen-kun.

—Mais…

—On le fait parce qu'on en a envie. »

Lavi avait répondu et Lenalee hocha vivement la tête. Ses yeux perçants semblaient le mettre au défi d'oser seulement insinuer le contraire de ce qu'ils affirmaient tous les deux. Allen insista tout de même :

« Je sais, et ça me fait plaisir, vraiment, mais ce que je veux dire…, » il s'arrêta en sifflant entre ses dents, foutue douleur, «…c'est que je ne veux pas que vous vous empêchiez de faire ce que vous avez à faire pour moi.

—On t'a déjà dit de ne pas t'en faire pour ça ! » grimaça la jeune fille.

Lavi renchérit :

« Lenalee partira tout à l'heure et moi je resterai, puis quand elle reviendra c'est moi qui partirai. »

Allen sentit son cœur se gonfler.

« Oui, mais… »

Il ne voulait pas dire qu'il était embarrassé. Il était trop fier pour ça. L'œil vif de Lavi sut lire en lui.

« Sois pas gêné, Allen. Tu es un oméga en chaleur, tu as besoin de personnes autour de toi vu que… t'as pas d'alpha, on est tes amis. »

Le rouquin avait marqué une petite pause, soulignant involontairement le fait que si, Allen avait un alpha, mais un alpha qui ne voulait même pas entendre parler de lui. Le blandin abandonna les protestations. Ils avaient raison, et, quelque part, il était heureux de ne pas être livré à lui-même. Seulement, c'était nouveau pour lui, si difficile…

« Laisse-toi aller, lui dit Lenalee, s'il y a quelque chose qu'on peut faire, on le fera. »

Allen n'eut plus envie de les repousser. Si c'était toujours difficile d'accepter de se montrer fragile, d'oublier l'embarras, en d'autres circonstances, il aurait pu être le premier à dire que refuser une main tendue était stupide. Surtout venant de Lavi et Lenalee. Le maudit se rendait compte que sa difficulté à se livrer devait petit à petit être dépassée. Il avait eu l'air fin, quand il y repensait, à critiquer Kanda la dernière fois, en lui disant qu'il n'évoluait pas, alors que lui non plus… Il ferma les yeux. Malgré l'onde de douleur qui le traversa, le fit agripper le drap d'une main, il se sentit rassuré.

« Merci beaucoup. »

Les deux bêtas écarquillèrent les yeux, étonnés de son revirement, car sa voix montrait à elle seule qu'il consentait à leur sollicitude. Allen leur fit un sourire sincère et doux, cette fois. Ils quittèrent alors la stupéfaction, et adoptèrent son expression. Un nouvel éclat de douleur en lui brisa cet accord de leurs visages tandis qu'il grinçait durement des dents. Lenalee posa une main au bord du lit qu'elle finit par glisser dans la sienne, lui permettant de l'enserrer. Lavi fit de même. Avec les mains chaudes auxquelles il s'accrochait, Allen s'abandonna à cet heureux sentiment de ne pas être seul là-dedans.

Ils restèrent ainsi quelques minutes. Même si c'était minime, Allen se sentait effectivement revigoré par les marques affectives. Le blandin ne pouvait pourtant s'empêcher de prêter attention à ses tempes lourdes. Être un oméga était si éreintant… Et dire qu'ils avaient la réputation d'être les plus faibles ! Pour supporter ça, il était d'avis qu'il fallait être plutôt fort ! Quand il pensait, tristement, qu'il en avait encore pour une semaine, voire un peu plus, tous les trois-quatre mois… Autant dire que ça ne l'enchantait guère. Au moins, il espérait que les prochaines fois ne seraient pas si dures…

Lenalee prit alors la parole, avec une expression contrite, typique de la compassion :

« Tu sais, je comprends un peu ce que tu éprouves. Moi aussi, quand j'ai mes périodes menstruelles, ça m'arrive d'avoir très mal. »

Allen et Lavi se raidirent un peu, choqués en tant que jeunes hommes de l'entendre parler de cette fameuse 'période' typiquement féminine. Mais la comparaison s'imposait, après tout, comme une femme, le blandin était capable de donner la vie et les chaleurs ressemblaient par certains aspects aux cycles menstruels. Encore une raison qui faisait qu'on féminisait énormément les omégas. Mais, fort, heureusement, ils ne saignaient pas, durant leurs chaleurs… Quoique, Allen n'en savait rien, juste qu'il n'en avait jamais entendu parler. Cette pensée le fit blêmir, tant elle était effrayante. Lenalee cligna des yeux. Le borgne l'interpela :

« Tu vas bien ? T'es encore plus pâle, d'un coup.

—Oui, oui… »

Allen secoua la tête. Il oublia cette idée, comme si ça pouvait sérieusement arriver ! Il en aurait forcément entendu parler, ce genre de détails se colportait, n'est-ce pas ? À peine rassuré, il déglutit. Lenalee se leva.

« Je reviens dans deux heures. Occupe-toi bien de lui, Lavi. »

Le rouquin effectua un salut militaire, doigts de la main alignés qu'il étendait devant son front, lui assurant de le laisser faire. Allen se redressa difficilement. Lavi lui tendit un verre d'eau qui se trouvait à son chevet. Il refusa en le remerciant néanmoins. Le rouquin se racla la gorge.

« Je voulais pas dire ça devant Lenalee, mais est-ce que t'aimerais que je te laisse dix minutes pour que tu puisses, tu vois… ? »

Le blandin leva un sourcil. Lavi singea alors un geste suggestif, va-et-vient du poignet devant son torse, ce qui eut pour effet de le rendre écarlate. Allen était pudique, et évoquer ce genre de choses de vive-voix ou par des gestes si obscènes le gênait horriblement.

« Merde, Lavi ! » ne put-il s'empêcher de s'écrier, le teint rougeoyant. « Te fous pas de moi !

—Je me fous pas de toi, » se défendit son ami, « puis c'est bon, moi aussi je suis un mec ! Et t'es en chaleurs ! »

Allen soupira, croisant les bras contre son torse en détournant le regard, se faisant faussement blasé.

« Je ne vois même pas comment je pourrais faire ça dans ces conditions, si tu veux tout savoir. »

Lavi croisa aussi les bras.

« Ah. T'as les inconvénients sans les avantages, alors… »

Le blandin ne put s'empêcher de rigoler, à la fois à cause de la formulation de Lavi, et parce qu'au fond, il avait bien raison. Il pressentait déjà que ses chaleurs ne seraient pas une partie de plaisir. Puis, hormis ça, le bureau de l'infirmière n'était qu'à une porte des lits de gardes. Certes, il pouvait la fermer, mais l'idée qu'il puisse faire ça lui semblait déroutante, si ce n'est dégoûtante. Il aurait de loin préféré l'intimité de sa chambre. Et il pouvait se retenir, il n'était pas un animal ! L'apprenti Bookman le toisa.

« T'es sûr que tu veux pas un verre d'eau ? Tu dois t'hydrater. »

Allen secoua la tête.

« Je te dis non. J'aimerais juste dormir, en fait, pour que la douleur s'arrête un peu. »

Lavi acquiesça.

« Je vais demander à l'infirmière qu'elle te file quelque chose, ça devrait être bon comme ça. Puis, » ajouta-t-il, entêté, « tu vas être obligé de boire pour les prendre. »

Allen pencha la tête sur le côté avec un sourire en coin. Lavi avait beau être un idiot, il lui remontait sérieusement le moral. Sagement, il attendit qu'il revienne, soulagé à l'idée de son futur répit. La femme arriva, suivie par son ami, et lui donna deux cachets blancs. Allen les prit sans même une hésitation, grimaçant en bougeant pour attraper son verre. Il but jusqu'à la dernière goutte. Marrant qu'avant de porter l'eau à ses lèvres, il n'ait pas eu conscience de sa soif. Enfin, Lavi se rassit sur la chaise à côté de son lit. Le blanc ignorait si c'était psychologique, mais se sentit déjà un petit peu mieux. Il fit descendre son corps dans le lit, se couchant à son aise.

« Tu veux que je reste ?

—Jusqu'à ce que je m'endorme, peut-être. S'il te plait. »

Allen s'enfouit sous le drap jusqu'au menton, retenant une envie de gémir de bien-être sous le confort ultime qui voulut le saisir.

« Peut-être,» répéta Lavi, le taquinant sur sa crainte de paraître demandeur.

Alors qu'Allen grommelait quelque chose dans sa barbe, Lavi s'amusa à lui flatter le crâne. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, il s'endormit, paisiblement.


Allen avait perdu conscience dans la torpeur bénie de l'endormissement, quand il fut brutalement rappelé à la réalité, avec une violente envie de renvoyer tous ses repas sur le plancher. Ses yeux collés eurent un mal fou à s'ouvrir, la tête était lourde, la bouche pâteuse. Désagréables sensations. Il dressa son torse pitoyablement en prenant appui d'une main sur le matelas, contemplant la pièce avec un regard à moitié éclairé. Par automatisme, il chercha Lavi. La chaise était vide. Il était parti, comme convenu. S'il en eut honte, le maudit paniqua. Il avait une impression étrange, un sentiment d'oppression qui envahissait ses sens et l'encerclait violemment, il aurait voulu quelqu'un à ses côtés pour le rassurer. Quand il réfléchissait, ça devait faire à peine quelques heures que ses chaleurs s'étaient déclenchées… On le lui avait bien dit, ce n'était que le début. Il souffrait déjà horriblement.

Il sentit ses membres trembler en même temps qu'une douleur le ressaisit en bas du ventre. Il gémit, portant sa main à l'endroit affecté, se retrouvant cambré sur les genoux, le haut du corps ramené sur le matelas, fesses en l'air, alors que ses traits se tordaient, la douleur le défigurant entièrement. La couverture glissa le long de ses hanches, découvrant son corps à moitié nu. Il ne portait plus qu'un caleçon, étant donné qu'un oméga en chaleurs était mieux dans une telle tenue, à cause de la température de leur corps en augmentation. Il eut froid, mais il avait si mal qu'il ne pouvait pas bouger pour rattraper le drap. Il se mordit violemment la lèvre, ses deux mains dorénavant agrippés à son ventre. Il ne cessait de s'interroger. C'était vraiment normal, que ça fasse ça ? Qu'est-ce qui se passait donc en lui ? Une larme coula de son œil droit. Ses dents marquaient davantage la peau fragile de ses lèvres.

Il serrait les dents, figé dans sa position chancelante. Avec peine, il les desserra et eut l'idée d'expirer puis inspirer pour se calmer. Ça n'eut aucun effet. Il continua quand même, se roulant petit à petit en boule, espérant que quoiqu'il se passe finisse par s'achever et arrêter de le martyriser.

Il ferma la bouche et se concentra sur sa respiration nasale. Malgré lui, il se voyait rechercher désespérément les parcelles de l'odeur de Kanda qu'il sentait dans l'air. S'il y prêtait attention auparavant, ça ne devenait que plus compulsif. L'odeur semblait si apaisante, si agréable. Tout le contraire de celui qui l'émettait. Mais… Allen espérait presque que Kanda vienne le voir. Il ne se contentait plus de regretter son absence. Il désirait sa présence. Il n'y avait aucune raison, Kanda se foutait complètement de lui, mais il devait forcément sentir son odeur, sentir son trouble, à cause du lien ? Allen était bien trop fier et il avait bien trop de dignité pour espérer qu'il ait pitié de lui, mais il aurait voulu simplement qu'il soit dans la pièce. Ce qui n'arriverait pas. Ses pensées s'embrouillaient, il perdait sa cohérence. Une certaine tristesse qu'il ne comprenait pas se mêlait à tout ça.

Une deuxième larme coula. Puis une troisième. La douleur, dans tout ça, n'avait pas cessé.

Il se sentait plus fiévreux que jamais, il souffrait, et il était seul. Allen savait, ce fait s'était vu confirmé par Lavi, qu'un oméga en chaleur devenait extrêmement sensible, et désorienté en cas de solitude, c'était pour ça qu'ils ne l'avaient pas laissé jusqu'à présent. Les effets se faisaient visiblement ressentir, alors qu'il avait si mal. Les larmes ne s'arrêtaient plus, de même que l'impression de la chaîne étriquant ses organes internes. Puis, une nouvelle sensation apparue.

Un éclair le décima sans merci du bas ventre jusqu'au bas du dos. Comme si quelque chose l'étripait, s'agitait en lui, tentait de l'ouvrir en deux. Il ne put se retenir. Il cria. Ses mains quittèrent son ventre et s'enfoncèrent entre ses cuisses, ses ongles griffant la peau. Il se faisait mal, mais il ne réfléchissait plus et voulait se raccrocher à quelque chose – ça faisait tellement mal ! Il en était réduit à se réciter ce refrain : « faites que ça s'arrête ! faites que ça s'arrête ! », les yeux exorbités, la bouche entrouverte, comme le dernier des demeurés. Son cri jaillit de nouveau lorsque le même phénomène se reproduisit. L'angoisse le dominait entièrement. Ses ongles pénétrèrent davantage dans la peau. Il sanglotait, maintenant. Des sanglots qui remontaient douloureusement dans tout son corps.

Il n'arrivait plus à respirer, la peur l'étouffait. À ce rythme, il terminerait six-pieds sous terre, il ne tiendrait pas !

Le symbiotique ne contrôlait plus ses gémissements endoloris et n'empêchait pas ses mains de le marquer. Ça faisait comme une impression de perdre l'esprit… Il ne contrôlait plus rien…

Au moment où il cria encore une fois, il entendit des pas accourir et son prénom. Lavi, Lenalee et l'infirmière se précipitaient tous les trois. L'humiliation était si forte qu'il crut souhaiter mourir, bien que, paradoxalement, l'arrivée de monde l'apaisa. À peine, toutefois, seulement parce qu'il espérait que l'infirmière puisse stopper la douleur. Tout arriva vite, alors qu'Allen, ayant la sensation de tourner de l'œil, ressentait soudain une mollesse de l'âme mélangée à sa violente panique. L'infirmière s'écria, apparemment ahurie, qu'elle allait prendre des calmants, Lavi et Lenalee lui attrapèrent les mains en lui hurlant d'arrêter.

Il ne se débattit pas, n'eut pas la force d'expliquer que son corps avait agi seul. Au milieu de ses larmes d'autant plus violentes, il se jeta au cou de Lavi, celui qui le retenait le plus fermement. Allen trouvait qu'une odeur étonnamment rassurante naissait de lui, une douceur presque maternelle, au moins autant que Lenalee. Quand on y pensait, c'était un peu étrange pour un bêta-homme, mais il n'était pas en état de s'attarder là-dessus. Les deux bêtas furent déstabilisés, en particulier le rouquin qui le réceptionna tant bien que mal. Lavi tenta de l'apaiser, de lui murmurer de se calmer, Lenalee, venue se placer juste à côté de lui, en renfort. Finalement, Allen libéra Lavi d'un bras et l'enroula autour de Lenalee, enfermant ses amis dans une étreinte à trois. Il expira. Voulait faire tarir ses larmes. Ce n'était pas chose aisée, d'autant qu'il ne se comprenait pas lui-même.

Ce n'était pas son genre d'être si dépendant, si instable. Peut-être qu'il l'était, d'un côté, au fond, il était un gosse abandonné par ses parents et qui avait vu son père adoptif mourir trop tôt. Bien sûr que ce genre de choses foutaient le bordel dans les conceptions affectives, plus largement dans les sentiments s'y rapportant. Cependant, il s'arrangeait pour ne pas le montrer. S'il se laissait de plus en plus aller, avec le consentement de ses amis, ça n'excédait jamais un tel point. Il était tellement perdu qu'il se pendait aux deux autres en oubliant tout sentiment d'embarras, toute retenue.

L'infirmière revint avec les cachets et un verre d'eau. À regret, Allen dut les libérer et se recoucher pour prendre les antidouleurs. Il pensa que le plus dur était passé, mais les larmes roulaient encore, silencieuses, sur ses joues pâles. Lenalee l'embrassa sur le front, Lavi lui tendit un mouchoir. Ils paraissaient perdus. Le blandin accueillit les attentions avec surprise, mêlée à un certain plaisir coupable, et il essuya ses larmes. Lenalee se tourna alors vers l'infirmière, anxieuse :

« Qu'est-ce qui se passe ? »

Sa voix tremblait. Lavi s'écria lui aussi :

« Il y a vraiment un problème ! On ne l'a jamais vu comme ça ! Ce n'est pas normal, si ?! »

Allen voulut s'excuser de les inquiéter, mais il ne le fit pas, ayant conscience qu'à ce stade, ça aurait été ridicule. Puis, pour l'heure, la réponse de l'infirmière importait plus que son comportement. La femme se massa les tempes.

« Je commence à me demander s'il n'est simplement pas prêt pour ses chaleurs. »

Allen écarquilla les yeux, tout comme Lenalee et Lavi.

« Mais, elles se déclenchent habituellement entre treize et dix-huit ans ? »

Les bêtas avaient parlé d'une même voix. L'infirmière soupira.

« La nature n'est pas toujours très bien faite. Les chaleurs peuvent rendre certains omégas malades, j'ai déjà vu ce genre de cas. Son corps pourrait ne pas être parfaitement à même de le supporter. Je ne vois que ça pour expliquer ses douleurs et ses réactions si violentes. Un oméga est certes sujet à des changements lors des chaleurs, mais ça ne doit pas être si brutal en temps normal. »

Ce n'était pas de sa faute, mais Allen en fut honteux. Il avait, au moins, arrêté de pleurer, même si la douleur n'était pas complètement évanouie. La femme remarqua sa mine sombre, de même que celle de Lavi et Lenalee qui se demandaient ce que ça signifiait. Elle voulut le rassurer en s'adressant directement à lui :

« Néanmoins, vous n'êtes pas le seul à qui c'est arrivé. Vous aurez sûrement plus de moments difficiles, mais vous allez vous en sortir. Je reviendrai régulièrement vous donner des calmants. »

Le symbiotique acquiesça. Comme l'infirmière ne partait pas et croisait les bras, il comprit qu'il y avait autre chose.

« J'ai une autre hypothèse pour cette réaction violente. »

Allen leva des yeux effrayés, sa bouche voulut s'ouvrir, mais il n'en avait pas l'énergie, alors Lenalee demanda à sa place.

« Qu'est-ce que c'est ?

—Il est lié, n'est-ce pas ? »

Il suffit de cette phrase pour qu'Allen sente son cœur le piqueter et que les larmes ne se pointent à nouveau sous ses yeux. C'était tellement stupide, mais l'évocation de Kanda le retournait complètement. Il aurait tellement aimé que le lien se soit déclenché avec quelqu'un d'autre, pour ne pas ressentir l'odeur si proche mais si éloignée à la fois, pour avoir la présence d'un partenaire avec lui. Car, Allen le comprenait avec horreur, il avait besoin de l'alpha. Ils ne s'appréciaient même pas, ils ne se parlaient même plus pour s'engueuler depuis quelques temps, mais en cet instant, Allen le voulait à ses côtés. Il détestait ses chaleurs, détestait le lien qui forçait ses sentiments dans une direction qu'ils n'auraient jamais empruntée autrement. Ces pensées lui suffirent pour pleurer à nouveau. Lenalee et Lavi le regardèrent avec confusion, et l'infirmière parut éclairée.

« Beaucoup d'omégas liés ne supportent pas leurs chaleurs sans leurs alphas. Leur corps est faible, leur mental aussi, ils ont besoin de stabilité et du contact affectif que le lien est censé apporter. S'ils en sont privés, ils sont énormément fragilisés. » Elle s'arrêta, et l'interpela encore, prudente au vu de ses larmes : « Je crois avoir compris que vous ne vous en entendiez pas bien avec votre alpha, mais compte tenu des circonstances, vous pourriez lui demander de venir. »

C'était donc bien ce qu'il pensait, et définitivement ce qu'il ressentait. Allen se mordit la lèvre.

« Je vais le chercher, alors. »

Lenalee avait parlé. Allen ressentit une nouvelle panique le saisir :

« Non, Lenalee, non ! »

C'était tout ce qu'il avait la force de dire. Autant, d'une certaine manière, l'idée de Kanda, de son odeur, lui plaisait. Autant, de l'autre, avec leur relation et le caractère de ce dernier, le fait que ce soit Kanda, il ne pouvait décidément pas en arriver là. La Chinoise martela ses mots, se voulant implacable :

« J'irai lui parler et lui faire comprendre que tu as besoin de lui. »

Secouant la tête, le blandin se résigna à faire quelque chose qu'il ne s'abaissait jamais à faire. Supplier. Il était tellement perdu qu'il ne voyait plus que cette solution.

« Je t'en prie, je suis vraiment désolé ! Je dormirai et je me calmerai, je promets que je ne recommencerai plus ! Ne va pas chercher Kanda ! Je ne veux pas qu'il me voit comme ça ! »

Les surprenant Lavi et lui, la jeune fille lui asséna, furax :

« Bon sang, Allen-kun, arrête de t'excuser dès que tu montres tes états d'âmes, tu exagères et ça commence à m'énerver sérieusement ! Tu as recommencé à pleurer dès que l'infirmière a évoqué le lien, arrête de toujours renier ce que tu veux ! »

Lavi se mit entre eux, cherchant à tempérer :

« Lena, je crois pas que ce soit sage de lui dire ça dans son état, sois indulgente… »

La brunette réfuta.

« J'ai été indulgente assez longtemps, je dis ça pour son bien ! »

Elle s'approcha d'Allen, et le prit littéralement entre quatre yeux, retenant ses joues mouillées, mettant son visage face au sien. Elle ne lui laisserait pas d'échappatoire. « Qu'est-ce que tu veux, Allen-kun ? »

Allen déglutit. Ses yeux se remplirent à nouveau, et s'il voulut être assez fort pour ne pas les laisser se déverser, il respira plus fort. Lenalee répéta.

« Qu'est-ce que tu veux ?

—Je… »

Il avait mal au ventre, mais à cause de l'angoisse de ce qu'il allait dire. La Chinoise ne le laisserait pas donner de réponse évasive, encore moins mentir. Oh, il n'avait même plus envie de se battre contre ça.

« Je veux… »

Il entendit sa voix comme s'il s'agissait de celle d'un autre.

« Je veux Kanda… »

Lenalee lui sourit alors, et dégagea quelques mèches trempées de sueur sur son front pour y coller un baiser.

« Bien. Je vais te ramener Kanda. »

Le souffle court comme s'il avait couru ou hurlé, le cœur battant comme un tambour, Allen s'angoissa immédiatement de la réaction du concerné. Logiquement, il s'inquiéta qu'il refuse, parce qu'il se demandait bien pourquoi il accepterait. Après tout, il le détestait. Alors c'était sûr, qu'il allait refuser. Et, si, par chance, il acceptait, avec quelles intentions ? Allen n'avait pas peur de lui, mais dans cette situation… Les questions tournaient dans sa tête, avec une seule certitude : il venait de dire la plus grosse connerie de sa vie. Cela lui fit peur. Il s'embarquait dans quelque chose qui le dépassait de très loin, il venait de faire un mauvais choix, c'était certain. En contraste avec son propre ressenti, Lavi lui souriait, apparemment aussi optimiste que Lenalee, le noyant de paroles réconfortantes. L'infirmière donna aussi de son avis sur le fait que 'son alpha' l'aiderait certainement. Elle lui expliqua qu'il serait sans doute encore sujet à quelques crampes et éventuellement des nausées, et lui dit qu'il ferait mieux de dormir avant que ça ne le reprenne.

Lenalee, elle, était partie comme une flèche, décidée à ce que les choses se passent comme elle le voulait.


Plus que déterminée à ne pas laisser son ami souffrir, la jeune Chinoise parcourut la citadelle de long en large pour trouver Kanda. En passant par les salles de méditations, les salles de repos, celles d'entraînements, et même les bureaux des scientifiques. Pour finir par aller au seul endroit évident auquel elle n'avait pas encore pensé dans sa précipitation, sa chambre. Tout simplement car, à cette heure-ci, comme il était plus de dix-sept heures, Kanda s'entraînait ou méditait, lorsqu'il n'était pas en mission. Cela dit, comme les chaleurs perturbaient habituellement l'alpha en plus de l'oméga, ça ne l'étonnait pas qu'il soit parti se coucher. Toquant, elle patienta, et enfin, la silhouette sombre de Kanda apparut dans l'embrasure nullement plus lumineuse. Ses traits tirés, il avait un aspect très peu avenant.

« Il faut que je te parle. »

Kanda grogna en réponse, comprenant qu'il n'avait absolument aucun choix devant l'absolutisme de sa voix.

« Qu'est-ce que tu me veux ? »

Lenalee alla droit au but. Dans une telle situation, inutile de prendre des gants.

« C'est à propos d'Allen. Il y a quelque chose qui ne va pas. »

Comme Kanda levait un sourcil sans répondre, relativement indifférent, Lenalee inspira profondément. Les sourcils piquant sur la racine de son nez, immédiatement rendue mécontente, la jeune femme n'allait pas le laisser s'évader, lui non plus. Elle n'écouta pas ses protestations et l'obligea à ouvrir davantage la porte pour qu'elle puisse entrer, ce qu'elle fit. La chambre de Kanda était relativement sombre, avec cette fleur de lotus enfermée dans un dôme semblable à un sablier posé sur sa table de chevet et les rideaux tirés. Tout semblait fait pour renforcer le caractère grisâtre des dalles qui composaient les sols et les murs de la citadelle, en accord avec la journée désastreuse qu'ils étaient en train de vivre.

« Kanda, il ne supporte pas ses chaleurs. Il a besoin de toi. »

Le brun renversa sa tête en arrière, au summum de l'irritation. Il durcit le regard.

« Je t'ai déjà dit que je me foutais du Moyashi. »

La colère s'empara de Lenalee. D'accord, elle connaissait Kanda depuis qu'il était arrivé à l'Ordre. Elle était encore jeune et lui également à ce moment-là, et elle savait que lui aussi en avait vu de dures avec la Congrégation, même si elle ne connaissait pas les détails. C'était assez pour deviner que Kanda cachait des souffrances, comme eux tous. Seulement, comment pouvait-il être si égoïste ? Elle le voyait comme un ami, elle était toujours prête à le défendre devant les autres. À trouver des excuses à sa mauvaise humeur, tel que 'sa mission s'est mal passée, il est fatigué', mais il y avait des limites ! Elle s'était énervée contre Allen car sa tendance maladive à se cacher derrière des excuses dès qu'il se dévoilait commençait à tourner au ridicule et la sidérait entièrement, mais l'attitude de Kanda valait largement celle de l'oméga. Elle aurait bien voulu les prendre et les fracasser l'un contre l'autre en espérant que le choc aiderait leurs neurones à se connecter d'une quelconque façon.

Aussi, il n'y eut rien de surprenant à ce que Lenalee laisse éclater ce ressenti.

« Il ne s'agit pas que de toi, Kanda ! Je te dis qu'il va mal ! L'infirmière nous a expliqué que les omégas liés supportent mal leurs chaleurs sans alphas, car ils ont besoin de leur affection. Franchement, tu n'as jamais traité Allen avec gentillesse depuis que vous avez découvert votre lien ! » Kanda ne l'aurait pas regardé autrement si trois têtes lui avaient poussé d'un coup, tandis qu'il assimilait ses paroles. Elle continuait. « Tu ne t'es jamais comporté de manière très aimable avec lui, mais tu t'es réellement surpassé pour agir comme un connard depuis quelques temps ! »

Le Japonais eut un mouvement de recul presque imperceptible, choqué de l'entendre jurer à son encontre. Également de l'entendre jurer tout court. Si bien partie, Lenalee ne se retint aucunement sur tout ce qui la dérangeait. Elle était émotive, émotionnelle, n'aimait pas se disputer avec ses camarades, mais s'il le fallait, elle allait le faire. Nez froncé, elle lui jeta :

« Tu sais qu'on l'a retrouvé deux fois complètement abattu, l'une en train de pleurer, après vos confrontations ? Tu as une idée de ce qu'il peut ressentir ? » Elle laissa échapper un souffle amer à ce moment-là. « Bien sûr, puisque tu peux le sentir. Tu l'as même attaqué là-dessus. »

Kanda fut interdit, mais ne chercha pas à nier.

« Il te l'a dit ? »

Lenalee se demanda si du mépris ou un quelconque dédain était dans sa voix. Elle ne sut si elle en trouvait, mais l'étonnement était là, lui. Ce fut elle qui renifla, autant de colère envers Allen qu'envers son interlocuteur.

« Tu penses bien qu'on a dû lui tirer les vers du nez avec Lavi. Je voulais te parler depuis un moment, mais il refusait. Ça arrive à un point où je ne peux plus rester les bras croisés. On a tous eu une vie difficile, Kanda, lui aussi, tu pourrais comprendre ce qu'il peut ressentir. Il a été découvert comme étant l'hôte d'un Noah, il est suspecté de trahison, sachant qu'il avait appris à considérer le QG comme sa maison ! Tu aurais dû mesurer l'impact que tes paroles peuvent avoir sur lui. »

Cela eut pour effet de faire grogner l'épéiste. Lenalee voyait bien qu'il contractait sa mâchoire.

« S'il n'est pas assez fort pour considérer les conneries qu'on lui dit comme du vent, c'est pas mon problème. »

Elle passa sur la remarque puérile, c'était un débat dans lequel elle n'avait pas envie d'entrer, bien qu'elle ne jugeait pas qu'être perturbé par une attaque basse sur ses sentiments pouvait être considéré comme une faiblesse. Surtout dans ce contexte. Lenalee hurla :

« Il est TON OMÉGA, c'est TON problème ! Arrête de faire l'enfant, sérieusement, Kanda !

—MOYASHI N'EST PAS MON OMÉGA ! »

Kanda répliquait sur le même ton. Les deux Asiatiques se fusillaient du regard, le Japonais et la Chinoise n'étant pas prêts d'en démordre.

« Certes, le lien ne t'oblige pas à faire réellement de lui ton oméga ni à l'aimer. Je suis d'accord. Mais tu pourrais au moins être auprès de lui pour l'aider, comme un camarade. Dans cette situation, il n'a que toi. J'essaie de m'occuper de lui, Lavi aussi, mais on voit bien qu'on n'est pas ce qu'il lui faut. »

Kanda marqua un silence. Lenalee reprit.

« Tout à l'heure, il avait si mal qu'il se griffait l'intérieur des cuisses à sang dans sa panique ! » Un éclat troublé traversa les yeux du brun, la jeune fille commença à croire qu'il comprenait la gravité de la situation. « Apparemment, son corps a du mal à supporter les changements qu'amènent ses chaleurs. C'est pour ça qu'il a aussi besoin de toi ! Tu ne peux pas ne rien faire, Kanda ! »

Le silence du brun se faisait pesant. Hagard, bouche entre ouverte, visiblement paumé, Kanda peinait avec ses mots, lui qui n'était pas un as dans le domaine de l'expression. Il clôt les paupières un instant et les rouvrit, sa façade recomposée.

« Je ne peux pas l'aider. »

Lenalee protesta :

« Bien sûr que tu peux ! Reste avec lui, parle-lui, donne-lui un peu d'attention, et ça le détendra sûrement !

—Tu crois vraiment que je vais faire ça, moi ?! »

La brune se pinça l'arête du nez, se retenant de s'égosiller.

« Pour une semaine, ça ne te tuerait pas.

—Moyashi n'est pas mon ami, j'ai pas de raison de faire ça. »

Kanda s'obstinait. En conséquence, Lenalee enrageait de nouveau.

« Comment tu peux t'en moquer avec tout ce que je t'ai expliqué ? Ça ne te fait rien ? »

Le regard droit, Kanda restait froid.

« Y a plein de choses tristes et mauvaises qu'arrivent dans la vie. On ne peut pas pleurer ni se sentir concerné pour tout.

—Mais toi tu ne te sens concerné par rien ! Vous êtes liés, tous les deux ! Tu as le pouvoir de faire en sorte d'alléger sa peine, et tu ne veux pas le faire parce que tu as décidé qu'il devait souffrir ? »

Face à l'accusation, Kanda fronça les sourcils.

« Bordel, dis pas que j'ai décidé qu'il devait souffrir ! Putain, ça va quand même pas être de ma faute s'il a ses chaleurs de merde, non plus !?

—Si tu ne fais rien, si, c'est ta décision. Enfin, Kanda, personne ne te demande de passer ta vie avec lui, juste de prendre soin de lui comme un ami pendant une semaine, et ça ne t'engage à rien pour la suite ! »

Kanda, debout au milieu de sa chambre, se laissa tomber sur son lit, ses mains serrant ses genoux. À présent seule debout, Lenalee le surplombait. Elle connaissait Kanda, voyait très bien quand il était repoussé dans ses retranchements et déboussolé. Tant pis si elle le vexait. Si elle devait l'ébranler totalement pour lui faire comprendre les choses, elle le ferait.

« Kanda, s'il te plaît. »

Le Japonais secoua la tête, sans répondre. Lenalee se mordit la lèvre.

« Il t'a réclamé. »

Les yeux bleus de Kanda se braquèrent sur elle. Il paraissait estomaqué.

« Moyashi veut que je m'occupe de lui ? »

Lenalee hocha la tête, inexpressive.

« Il est complètement perdu et il a peur. Ton odeur lui est agréable, il a besoin de confort, alors oui, il te veut. »

Comme elle il y a quelques instants, Kanda se pinça l'arête du nez, fermement.

« Merde, j'ai aucune putain d'envie d'être mêlé à ça ! »

Lenalee ne fléchit pas.

« Mais tu l'es. Assume-le. »

Il y eut un échange de regard qui s'installa en durée, où chacun ne baissait devant l'autre, puis Kanda rompit la fermeté.

« Tch. Dégage.

—Je te demande pardon, Kanda ?! »

Alerte, Lenalee campa sur ses appuis, déterminée à ne pas se faire mettre dehors si facilement. Pourtant, le Japonais réussit à se débarrasser de la Chinoise aussi rapidement qu'elle s'était imposée à lui. Il fut sur le point de fermer la porte, quand Lenalee la bloqua avec son pied. Oh, quitte à la défoncer, elle n'abandonnerait pas, pour Allen. Bien consciente qu'elle ne pouvait pas forcer le brun, le raisonner était sa seule option. Elle était prête à faire durer la confrontation pour cela. Lenalee le fusilla du regard, se montrant invaincue.

Mais Kanda était déjà résigné.

« Je vais y réfléchir. J'ai besoin d'un peu de temps. Maintenant dégage. »

Lenalee enleva son pied. Elle sourit, pleine d'espoir.

« Je comprends, alors réfléchis bien. Pense à lui. »

La mine sombre du Japonais l'examinait. Elle espérait que Kanda ne serait pas trop long, car elle pressentait que vu son état catastrophique, Allen risquait une crise prochainement. Elle avait sérieusement peur que le temps ne la rende plus violente. La brunette avait tellement détesté le voir si démuni... Si la prochaine fois, il lui fallait traîner Kanda par la peau des fesses jusqu'à Allen, elle en aurait été capable. Seulement, en mettant de côté son indignation et le sentiment d'injustice, il ne fallait pas non plus qu'elle se trompe : tout dépendait du kendoka, non d'elle. Elle faisait néanmoins confiance à Kanda pour prendre la bonne décision malgré son entêtement.

Lenalee respira profondément et tenta de regagner son calme. Les tours de ses yeux la brûlaient furieusement. Le stress l'avait envahi lors de la dispute, et il allait lui falloir s'en défaire.

Tout comme elle s'y attendait, Kanda ne lui accorda pas le moindre mot supplémentaire. Et la porte claqua.

Chapter Text

Kanda était en train d'essayer de dormir quand Lenalee était arrivée comme une furie. Depuis que les chaleurs du Moyashi s'étaient déclenchées en plein entraînement, qu'il avait croisé son regard alarmé, il avait été perturbé. Son corps plus que son esprit, même si le regard d'Allen lui revenait régulièrement en tête. Pour dire vrai, il tournait en boucle. Il n'avait jamais entraperçu le Moyashi sans le masque de force qu'il affichait habituellement, sans son aspect faussé, surfait. La peur, l'angoisse, profondes qui vibraient en lui avaient semblées sincères et pétrifiantes aux yeux du kendoka. Kanda ignorait pourquoi il y prêtait tant d'attention. Qu'importe qu'ils soient liés, qu'importe sa détresse, ça ne restait qu'un oméga terrifié par ses chaleurs, alors que ça faisait pourtant partie de la vie. Il y avait du ridicule là-dedans. Cela étant dit… Kanda ne se moquait pas de lui. À cause du lien, il avait toujours cette foutue envie de le protéger qui faisait des siennes. Voir le Moyashi si physiquement perdu avait renforcé ce sentiment contre-nature pour Kanda, mais s'il n'y avait eu que ça !

Son essence émotive, qui en disait bien plus que tout mots ou regards ne sauraient le faire, avait creusé un passage des narines aux poumons, l'avait empli. Il avait cru tomber en même temps qu'Allen. Dans ces conditions, il faisait ce qui lui apparaissait comme la meilleure option en attendant que ça passe : se terrer dans son coin. Mais pas avec un grand succès, il fallait le dire. Ça ne passait pas. Quoi qu'il fasse, les odeurs restaient. Les souvenirs se ressassaient. Il se sentait poursuivi, hanté, harcelé. Chez Kanda, ça se traduisait inévitablement par une envie d'exploser sa colère sur tout ce qui l'entourait, objets inanimés ou être vivants. Il était, en réalité, à deux doigts de cogner son mur et de se fracasser contre le mur au moment où la Chinoise avait débarqué.

S'en était suivi leur engueulade. C'était rare que Lenalee soit si furieuse. Kanda avait beau la connaître, il ne s'attendait pas vraiment à ce que Lenalee se pointe pour le convaincre et le persuader de s'occuper du Moyashi en chaleurs. Certes, elle lui avait déjà gracieusement brassé les couilles sur le fait de nouer une amitié avec lui, arguant que ça pourrait lui être profitable. Kanda n'avait pas réagi des masses, à part pour lui jeter un regard d'ennui profond, dire « non », hausser dédaigneusement les sourcils, ou avoir un petit sourire sarcastique en coin. Bien sûr, c'que ce serait agréable d'essayer d'être ami avec un type qu'il ne pouvait pas blairer, tout ça parce qu'un foutu lien s'était créé entre eux ! Tout le monde en rêvait ! Kanda n'avait jamais compris ce pataquès que tous faisaient à propos du lien. En quoi devait-il changer quoi que ce soit à sa vie parce que son corps et celui du Moyashi avaient décidés qu'ils étaient compatibles ? Il avait déjà une existence gâchée à cause de sa compatibilité avec l'Innocence, qui le foutait dans la merde jusqu'au cou, il était d'avis qu'il ne fallait pas pousser le bouchon trop loin non plus !

Maintenant, est-ce que le discours de Lenalee l'avait laissé totalement de marbre ? Non. Il n'avait pas apprécié qu'elle l'accuse de la souffrance du Moyashi, s'en était même senti réellement offusqué, mais il avait réalisé que quelque part, elle n'avait pas tout à fait tort. Il avait beau avoir du mal avec tout ça, il n'était pas con non plus et connaissait la vie. Il savait que la plupart des omégas avaient besoin d'être soutenus par leurs alphas dans les moments difficiles. C'était ce qu'on lui avait expliqué lorsqu'il était petit, à la branche asiatique. Ironiquement, le couple de scientifiques Edgar Martin et Twi Chang croyaient dur comme fer qu'il serait lié à Alma, et, voulant lui expliquer pourquoi l'oméga s'acharnait à le coller, ils lui avaient également enseigné ses 'devoirs' en tant qu'alpha. La chose avait été loin d'être aisée, sachant que comprendre comment naissaient les humains avait été difficile pour Kanda. Lui, le produit du projet exorciste seconde génération, qui était venu à la vie dans un trou cryogénisé avait cru sincèrement que tous naissaient ainsi. Quand il y repensait, Kanda se sentait ridicule et irrité par sa sottise. Il était ironique de penser qu'après tout ce qui lui était arrivé, il lui soit resté une part d'innocence, même si depuis, il ne l'avait plus tellement.

Si chronologiquement, il n'avait pas plus de neuf ans, son corps était celui d'un homme. Il ne savait pas tellement combien de temps il avait été conservé en plus. Mais en considérant qu'il avait derrière lui une vie de jeune homme, il n'était pas un gosse. Il avait surpris Marie et Tiedoll en plein débat à propos de son évolution, croyant qu'il ne les entendait pas. Son maître et son ami étaient convaincus que son âge chronologique se ressentait sur sa personne, qu'il avait un comportement enfantin en étant râleur, en ayant ce tic de langage de rétorquer 'tch' à qui voulait l'entendre, cette manie de surnommer les personnes qu'il rencontrait, même avec mesquinerie, en sa langue natale, et celle de ne manger presque que des Soba. Pour eux, c'était la preuve qu'il cherchait à se rassurer, à se raccrocher à quelque chose, comme un enfant le ferait. Kanda n'avait bien entendu pas aimé ces réflexions. Mais, contrairement à son habitude avec son caractère irascible, il n'avait rien dit, était resté caché dans l'ombre, quelque chose en lui endormant sa colère. Peut-être qu'au fond, ils n'avaient pas tout à fait tort. Cela étant, il avait copieusement envoyé chier son maître le jour où ce vieux cinglé lui avait offert un ours en peluche pour son anniversaire, lorsqu'il atteignit l'âge physique d'onze ans soit deux chronologiquement, même ours qu'il avait gentiment éventré, en souriant méchamment à celui qui le lui avait offert.

Son corps avait bel et bien évolué comme celui d'un adolescent, de même que son esprit, si bien qu'à l'âge physique de treize ans, il avait eu sa première période de rut, comme tout alpha normalement constitué. Comme un oméga, un alpha n'avait pas nécessairement besoin d'être stimulé par un partenaire pour être en rut. Cela se produisait une fois pendant une semaine à la puberté, et, là où la différence se constatait avec les omégas, ça ne se poursuivait pas par cycle, mais de manière aléatoire, soit en même temps que les chaleurs du partenaire une fois lié, soit à un moment imprécis en l'espace d'un an ou deux, selon les hormones de l'alpha, tout simplement. Kanda ne gardait pas un très mauvais souvenir des fois où cela s'était produit, au nombre de trois en six ans. Il avait passé son temps à s'astiquer rageusement le poireau en pestant contre son corps en effusion, mais il n'avait eu aucun souci majeur.

Naïvement, Kanda s'était imaginé qu'il en était de même pour les omégas, même si son maître s'était un devoir de continuer son éducation sexuelle là où les scientifiques de la branche asiatique s'étaient arrêté, résultant qu'il était au courant que les omégas, en tant qu'hommes pourvus d'utérus, subissaient des transformations internes pour s'adapter à leur condition. Kanda savait ces choses-là, maintenant. Il comprenait ce qu'Allen traversait, en théorie, du moins. Il ne fallait pas se fourvoyer, Kanda jouait les connards insensibles avec une délectation malsaine, qu'il jugeait de mise en guise de vengeance pour cette vie qu'il ne voulait pas dans un monde qu'il haïssait. Il manquait de tact, de compassion, et ne tentait pas d'en acquérir. Bien que la plupart du temps il ne soit qu'indifférent, parfois, il lui arrivait en effet d'être heureux de blesser autrui, avec une espèce de joie mauvaise. Seulement, il était humain. Il avait beau se sentir comme tel et extérioriser cette image de lui-même en automatisme, il n'était pas un monstre. Le brun voulait se donner l'air d'en être un, nuance. Entendre qu'Allen souffrait et qu'il pouvait y faire quelque chose, se voir reprocher de le blesser, en plus de l'offusquer, ça le travaillait aussi.

Kanda hésitait. Pour une des rares fois dans sa vie où cela s'était produit, il ne savait pas ce qu'il allait faire, ni comment il allait réagir.

Merde, rien ne l'obligeait à s'occuper du Moyashi, au fond, Lenalee avait eu beau jouer sur la notion de responsabilité, de 'devoir', ça restait subjectif. Kanda n'était pas le genre à faire les choses parce qu'il le fallait et surtout pas parce que c'était bien. Les acquis de conscience, il les baisait royalement. Seulement… En sachant qu'Allen désirait sa présence, il lui était plus difficile de tourner le dos au sermon de Lenalee. Kanda lui-même pensait que c'était con de sa part et presque incohérent… N'était-il pas celui qui avait rejeté Allen avec pertes et fracas, doublé d'une méchanceté cruelle, lorsqu'il avait voulu devenir son ami à cause du lien ? Si, il l'avait fait. Avec le temps, ses motivations n'avaient pas changées, toujours cette envie qu'il n'y revienne pas, mais le fait était que ça se compliquait plus que prévu. Kanda comprenait que la situation était importante pour que Lenalee s'énerve à ce point. Si elle était venue contre l'avis du concerné, Kanda n'aurait pas considéré l'idée de s'en mêler, ou peut-être avec moins d'ardeur, le choix aurait été moins compliqué. Il ne savait pas trop, en fait, vu que ce n'était pas comme ça que ça s'était passé et qu'après tout, les mots de Lenalee le soulevaient par eux-mêmes.

Mais qu'Allen le veuille… Bordel, c'était exactement comme cette fois-là où Alma lui avait demandé en souriant comme un débile s'il voulait être son alpha. C'était durant la période de six mois où ils avaient sympathisé, avant que Kanda ne soit contraint de le tuer suite à sa folie meurtrière. Le premier réflexe de Kanda avait été de répondre « plutôt crever », suite à quoi, pour une raison qui lui échappait encore, un voile de tristesse infini était passé dans le regard d'Alma et il s'était mis à chialer.

De grosses larmes dégoulinaient sur ses joues alors qu'il sanglotait « Yû, Yû, pourquoi t'es méchant comme ça avec moi ?! » Le Japonais était resté con, interdit devant la tristesse de l'autre, qui répondait habituellement en s'énervant ou en cherchant la bagarre lorsqu'il était vexé. Il avait réussi à se figurer que sa demande lui importait si Alma réagissait ainsi face à sa réponse. Perdu, ne désirant pas promettre quelque chose qu'il ne se voyait pas faire ou ne pourrait peut-être pas tenir, à cause de la femme de ses hallucinations à qui il s'imaginait être probablement déjà lié, Kanda avait reconsidéré sa position. « Si on est liés, oui ». A ces mots, Alma lui avait sauté au cou et avait poussé un cri de joie. Grinçant des dents alors que le son lui avait vrillé les tympans, Kanda s'était laissé faire. Il avait vite déchanté lorsque la bouche de l'autre garçon avait voulu rencontrer sa joue, et ils s'étaient de nouveau battus quand il l'avait repoussé, alors qu'Alma l'engueulait parce que « allez, quoi, c'est juste un petit bisou ! Yûuuu ! » le brun irascible n'arrêtait pas de gueuler qu'il ne voulait pas, mais son ami n'abandonnait pas. D'où le fait qu'ils en soient venus aux mains. Kanda se rappelait qu'il avait été heureux que le baiser n'ait pas été important pour Alma au point qu'il ne pleurniche à nouveau, car là, à part l'engueuler de pleurer comme un gros bébé, ce qui aurait fait redoubler ses larmes connaissant l'énergumène, il n'aurait rien pu faire de plus.

Ces pensées faisaient naître des sentiments confus chez Kanda, car il n'avait pas l'habitude de les ressentir. Une sorte de tendresse, et une sensation de manque. Évidemment, Alma lui manquait, qu'importe combien il avait pu lui casser les couilles. Quelque part en lui. Il s'était endurci, s'efforçait de ne pas y penser et de vivre en pénitence, mais pas avec le succès escompté.

Ça lui rappelait sa situation avec Moyashi parce que sa présence devenait une question importante, bien que ce soit très différent. L'épéiste ressentait un certain malaise à l'idée de se détourner de lui et de l'abandonner à son sort, tout comme une certaine partie de lui, la plus froide et la plus sévère, lui chuchotait que pour une semaine, Moyashi n'allait pas mourir, qu'il se sentirait mieux après avoir fait chier son monde puis s'être vidé les couilles. Il n'avait rien promis au Moyashi, ne lui devait rien, s'était fait clair. Allen paraissait avoir compris son désir qu'ils se débrouillent par eux-mêmes. Kanda n'avait pas tellement envie d'aller le voir. Avec ses chaleurs, comme ils étaient liés, ce con risquait de le mettre en état de rut, même s'il n'y avait pas plus de raison que ça : Kanda ne l'aimait pas, et ne l'avait jamais considéré autrement que comme un emmerdeur. Oméga ou pas, il ne le reluquait pas. Certes, le gamin n'avait pas choisi délibérément d'être dans cet état, ce n'était pas de sa faute et il était peut-être méchant de l'en insulter, mais Kanda, qui était déjà rudement titillé par son odeur, ne voulait pas que ça parte en vrille.

Il ne manquerait plus qu'il ne perde contrôle et ne le saute dans une pulsion bestiale. Comme si, quand le Moyashi et lui reviendraient à leurs états normaux, ça améliorerait leur rapport d'une quelconque façon. Bien au contraire. Le blandin lui en voudrait sûrement, qui sait même s'il se laisserait réellement faire durant l'acte, et Kanda n'était pas prêt à assumer les conséquences d'une telle connerie. Vu qu'Allen avait voulu son amitié rien avec qu'un lien, s'il le baisait, il était bien parti pour l'avoir sur le dos, ainsi que Lavi et Lenalee s'ils le découvraient, comme il aurait, ce coup-ci, encore plus de responsabilités à assumer. Puis, s'ils ne pensaient pas à se protéger, ils pourraient avoir un gosse. Ce serait vraiment la pire alternative qui puisse arriver, le Japonais n'avait même pas envie de penser à ce qui découlerait de ça…

Malgré tous ces arguments, d'autre part, Kanda se sermonnait aussi. Il était un grand garçon, capable de contrôler sa queue, il avait déjà été en rut trois fois et s'il était certes très excité, et ce sans oméga aux alentours, ça restait gérable. Un oméga décuplerait peut-être son sentiment d'excitation, mais ça ne serait sans doute pas impossible à contrôler. Ce n'était pas dit non plus qu'il entre en rut, vu qu'Allen était moins enclin à se laisser aller à sa libido s'il avait compris, ça devait forcément se sentir dans ses phéromones. Un oméga en souffrance n'était pas très excitant, Kanda pensait être davantage aux prises d'un sentiment paternaliste qu'autre chose. Bon dieu, ce serait bien assez ! Qu'est-ce que ça serait, après tout, une semaine ? Rien. Ils n'auraient pas le temps de faire connaissance, pas le temps de devenir amis, Kanda ne le voudrait pas et il pressentait qu'Allen, qui possédait lui aussi une fierté bien imbibée, ne se livrerait pas sous prétexte qu'il était affaibli. Ils auraient bien sûr du mal à se supporter, qui sait s'ils ne se battraient pas et s'il n'y aurait pas un mort au bout de l'opération ? Qui sait ? Moyashi ne serait pas en état de se battre, mais s'il le gonflait trop, Kanda ne se retiendrait pas de lui asséner la gifle qu'il mériterait. Ça pouvait sembler rude et horrible de sa part, mais Kanda n'était pas un tendron. S'il faisait l'effort de l'aider, l'autre aurait intérêt à faire profil bas, et, pour parler crument, s'écraser, fermer gentiment sa gueule devant lui.

Toutefois, cela jouait aussi en défaveur d'une telle initiative. Kanda ne se voyait pas être gentil avec lui. Lenalee l'avait clairement dit : les omégas avaient besoin d'affection. Oh, Kanda savait bien qu'une gifle ne serait pas tellement appréciée par le Moyashi dans son état. Pas qu'elle y serait en temps normal, mais là encore moins, la violence allant à l'encontre de son besoin. Certes, si le Japonais y allait, ce n'était certainement pas dans l'idée de lui faire un portait tout neuf, cette alternative n'était là qu'en réponse à l'idée qu'Allen puisse les lui péter – mais vu leur relation, ce n'était pas dit qu'il ne les lui piétine pas au moindre mot, donc il y pensait en premier, logiquement.

Kanda comprenait qu'il devrait être un peu patient, ce qui n'était pas inné chez lui. Mais affectueux ?! Kanda ne se voyait absolument pas lui tenir la main, le cajoler d'une quelconque façon. À vrai dire, il partait limite en fou-rire amer et flippant rien qu'à imaginer de quoi il aurait l'air à faire ça. Kanda n'était donc pas capable de lui prodiguer ce qu'il voulait. Et ça, il l'avait déjà constaté avec Alma. L'épisode anecdotique dont il s'était souvenu n'était pas le seul exemple des tentatives tactiles de l'oméga. L'autre brun avait même réussi à lui plaquer ses lèvres sur le front par surprise, une fois. Kanda avait méchamment gueulé, mais Alma et son sourire satisfait, on ne peut plus niais, s'en moquaient.

Quelque part, Kanda ne pouvait pas s'empêcher de comparer la situation présente avec celle qu'il avait connu avec Alma. Car Alma était un oméga, comme Allen, et car ils se ressemblaient, par bien des côtés. Kanda n'était pas idiot, il ne pensait pas que les omégas avaient tous le même type de personnalité, ils étaient des gens, non une espèce à part. Seulement… Ces deux-là avaient des points communs, que l'Asiatique avait remarqué. Dans sa vie, il avait rencontré d'autres omégas, croisés lors de missions. Ils étaient souvent sages, dociles, baissaient les yeux avec soumission. Il en avait bien vu qui avaient plus de caractère que ça, semblaient même avoir un tempérament bien trempé. Pour autant, jamais personne ne lui avait rappelé Alma comme Allen le faisait. Cet acharnement à se dévouer pour les autres, ces grands sourires lumineux… Kanda se disait bien, peu après leur rencontre, qu'il avait déjà vu ça quelque part et qu'il n'aimait pas. Il lui avait fallu quelques temps pour faire le lien. Et puis, comme Alma, Moyashi pouvait être bruyant, et largement aussi chiant. Oh, il savait bien que Moyashi et Alma étaient deux personnes différentes, qu'ils n'avaient pas exactement la même personnalité – même s'il ne connaissait pas Allen plus que ça, après tout. Cela ne le rendait pas vraiment curieux à l'idée de voir ce qui différenciait les deux omégas. En outre, il l'avait déjà déclaré, il n'avait pas envie de connaître Allen, se fichait de lui comme de son premier mot. Il n'avait pas peur de s'attacher à cause de ses côtés qui lui rappelaient Alma, pas plus qu'il ne craignait de se ressentir de l'intérêt ou, encore plus risible, de la sympathie pour lui à force de le côtoyer. Ça ne marchait pas aussi bêtement. Surtout pour une putain de semaine, il l'avait déjà statué.

Le fait qu'il soit réfractaire et sceptique interdisait-il totalement la possibilité ? Kanda eut cette pensée, mais la repoussa, la jugeant déplaisante.

Tout s'emmêlait dans la tête du Japonais, lui qui détestait se compliquer la vie plus que nécessaire et se perdre en élucubrations mentales. Il y était bien obligé, pourtant. Les mots de Lenalee résonnaient encore. « Réfléchis bien, Kanda. Pense à lui. », « Tout n'est pas qu'à propos de toi. » Certes, il n'était pas le seul enjeu. Pourtant, la décision devait venir de lui. Personne ne pouvait faire ce choix à sa place. Et, après toutes ces pensées décousues, où il oscillait dans un sens puis dans l'autre, il ne savait toujours pas. Les réponses étaient simples. Il pouvait, soit, refuser, rester dans sa chambre le temps qu'il s'habitue à l'accroissement des phéromones d'Allen dans l'atmosphère, ignorer les effluves de tristesse et d'abattement, s'efforcer de garder son calme, laisser l'oméga se débrouiller, qu'il souffre ou non. C'était l'option la plus égoïste, la plus sécurisante, mais aussi la plus cruelle. Kanda aurait souhaité s'y réfugier. N'était-il pas un égoïste de première, l'enfoiré type ? Bon sang, il avait tué son meilleur et seul ami pour retrouver une femme qui lui apparaissait en songes, par laquelle il était obsédé. C'étaient dans ces moments que la culpabilité revenait, et que si le brun n'avait pas été rendu insensible par la force des choses, il aurait pu tout à fait en pleurer comme le misérable salopard qu'il était. Il y a quelques années, ça lui arrivait encore, mais Kanda n'avait plus pleuré depuis ses quinze années d'âge physique. Quatre ans plus tard, même avec son lien à un oméga en détresse émotionnelle qui le fragilisait également, il n'allait pas craquer lamentablement.

Mais, plutôt que de rester indéfiniment dans son entêtement, il pouvait aussi, et c'était la porte ouverte à l'inconnu, à quelque chose qu'il voulait s'efforcer de contrôler, de prévoir dans sa tête, qui ne souffrait néanmoins d'aucun caractère prévisible, s'occuper d'Allen. C'était la bonne chose à faire, et si Kanda se foutait de faire le bien, dans cette situation, il avait du mal à céder à sa part sombre.

Juste pour une semaine, se répétait-il, tu fais un effort pour ne pas péter la gueule à Moyashi, tu t'occupes de lui, et comme ça ni lui, ni Lenalee, ni cet imbécile de Baka Usagi ne te feront chier. T'auras fait ta bonne action de l'année, ça pèse pour le karma. Pis vous serez pas amis pour autant, bordel.

Il s'insurgeait tout aussi fort.

Qu'est-ce que j'en ai à foutre, de faire des efforts ?! S'il avait eu ses chaleurs mais qu'on était pas lié, comment il aurait fait, hein ? Lenalee a l'air de dire que c'est le lien qui lui cause des emmerdes, mais s'il est malade, avec ou sans lien, ça change pas grand-chose. Puis je suis sûr qu'il m'a réclamé juste parce qu'il croit que ça va passer. Quand il va se rendre compte qu'il continue à se tordre de douleur, il va vouloir que je dégage et va pas supporter d'être faible devant moi. Ça sert à rien que j'y aille.

Dans ce dialogue interne un brin schizophrénique, le caractère chancelant de Kanda était palpable. Droit comme un i, assis dos au mur en travers de son lit, Kanda serrait si fort le drap entre ses poings qu'il aurait pu le déchirer. Quant à sa mâchoire, elle était tellement crispée que son collier dentaire semblait lui aussi proche de péter. Allen le faisait décidément bien chier. Le Japonais ignorait s'il devait le laisser souffrir, mettre un terme à sa souffrance… N'était-ce pas, effectivement, extrêmement malveillant, de ne rien faire s'il pouvait améliorer la situation ? D'accord, il n'aimait pas le Moyashi, et s'il aimait moucher les gens avec des paroles amères, se complaire dans l'indifférence, il y avait un chemin entre ça et faire le mal purement et sciemment. Il avait fait souffrir Alma, fallait-il qu'il fasse aussi souffrir Allen ? Pourquoi devait-il être si égoïste ? Si son lien s'était déclenché avec le Moyashi, c'était qu'il n'était pas lié à cette femme, dans cette vie, du moins. Certes, il n'abandonnerait jamais de la chercher, tant pis s'il devait parcourir le monde et s'il ne la trouvait jamais, lui courir après, c'était tout ce qu'il savait.

Néanmoins, il avait promis à Alma que s'ils étaient liés, il prendrait soin de lui. Il l'avait tué. Ils n'étaient pas liés. Mais ne pouvait-il pas faire ce qu'il n'avait pas pu accomplir avec Alma pour Allen ? Ces mots avaient été comme promettre qu'il s'occuperait de la personne à qui il serait uni.

Lui qui détestait les menteurs ou ceux qui proféraient des paroles en l'air avait pourtant commis cette action.

Quelque chose se serrait dans son cœur alors que sa volonté faiblissait. Cette phrase le frappait. Faire avec Allen ce qu'il n'avait pas pu faire avec Alma.

Kanda déglutit.

Il n'arrivait pas à prendre une décision, et ce dilemme devenait petit à petit oppressant. Alors il arrêta de penser. Il voulait se laisser la nuit.

Comme un automate, il se leva. Il alla jusqu'à la cafétéria, commanda ses Soba, mais fut incapable de manger. L'odeur sucrée du Moyashi était partout, et elle était faible, signe de la faiblesse de son propriétaire. Les relents de blés avaient disparu, mais Kanda ne s'en inquiéta pas. En dépit de sa mâchoire vissée, il parvint à grogner. Avec sa foutue odeur, Moyashi semblait faire exprès de lui rappeler qu'il le laissait souffrir comme un enculé. Quelque chose en lui s'agitait, l'empêchait de faire comme si de rien était. Il ne le pouvait plus. Il aurait pu réfléchir encore, mais à quoi bon ? Il avait déjà trop réfléchi. Kanda gronda encore. À chaque seconde, le Japonais se sentait sortir un peu plus de son personnage. Il n'arrivait pas à ignorer le Moyashi. Il eut la pensée avisée qu'il ne tiendrait pas la nuit. Quant à savoir si la phrase précédente le désignait lui ou Allen, ça…

Autant à contrecœur que déterminé, après avoir déposé son plateau à peine touché, le kendoka marcha en direction de l'infirmerie. Au fur et à mesure qu'il avançait, son être reculait. Dieu savait qu'il détestait y aller. Devant le sigle à l'entrée et la porte fermée, il pouvait encore faire demi-tour. Poings serrés, dos droit et regard éternellement assassin, il allait le faire.

Son pied tressauta dans sa chaussure, les orteils bougèrent, un nerf reçut l'ordre, en haut de la cuisse, son buste pivota à peine. Son corps voulait partir.

Mais il ne remua plus.

Ce qu'il faisait, c'était sa décision, c'était son choix. C'était bien ce qui lui portait sur les nerfs plus que tout autre chose. Le lien ne le commandait pas, rien ne le commandait. Il était celui qui se commandait. Si avoir le contrôle était crucial pour Kanda, il ne pouvait pas jouer la carte de la mauvaise foi dans de telles conditions.

Yû Kanda, du nom maudit qui n'était en fin de compte même pas le sien, allait venir en aide à Allen Walker, l'exorciste maudit, le Moyashi.

Le Japonais s'entendit prendre une inspiration, et ouvrit la porte.

L'infirmière écarquilla les yeux en le voyant entrer, elle qui peinait à le garder ici lorsqu'il avait besoin d'être soigné.

Assise à son bureau, elle le regardait passer comme on regarde une apparition. Effarée, les pupilles dilatées, une espèce d'expression sotte et indescriptible, mélangeant plusieurs émotions à la fois, dominant le doute. Le Japonais ne comptait pas crécher ici jusqu'à ce que Moyashi aille mieux. Aussi, il savait très bien qu'on n'entrait pas à l'infirmerie comme dans un moulin. Le registre des malades comportait le nom d'Allen, et, en tant que son alpha, il savait qu'il était habilité à signer pour son départ. Ce qu'il fit, pesant sur lui l'incompréhension de la femme. Lui aussi, ne comprenait pas. Il agissait, pour le mieux, ou pas, mais il avait, après tout, décidé. Kanda avança en direction des lits, dans l'autre pièce à sa droite. Les sons de la conversation faussement enjouée qu'avaient les trois compères se stoppèrent net au moment où il entra. Kanda se sentit toisé de la même manière que l'infirmière l'avait toisé par Lavi, Lenalee, et plus particulièrement Allen. Le symbiotique paraissait peiner à en croire ses yeux. Kanda, quant à lui, hésitait une nouvelle fois à faire demi-tour aussi promptement qu'il était venu, fort ramolli, mais il avait conscience qu'à ce stade, ç'aurait été ridicule.

Il ne parla pas, et les autres non plus.

Finalement, alors que le regard désemparé du Moyashi croisa le sien, Lenalee se leva de sa chaise, indécise.

« Kanda, tu… »

Le brun affronta leur regard.

« Je suis venu prendre Moyashi. »

Ledit Moyashi n'eut pas son réflexe spontané d'hurler « C'est Allen ! », mais s'étrangla avec sa salive.

« Bakanda, qu'est-ce que tu dis ?! »

Ah, pour l'insulter, il était tout de suite plus en forme, cet abruti. Vrai, toutefois, qu'il était pâle et que ses yeux étaient rougis, comme s'il avait beaucoup pleuré. Kanda durcit le regard. Il s'avança.

« Tu supportes pas tes chaleurs sans alpha, soit, je m'occuperai de toi. Mais pas ici. Je ne supporte pas l'infirmerie. Tu vas venir dans ma piaule, avec moi. »

Instantanément, Allen rougit, sa peau s'accordant à la couleur de sa cicatrice. Il se mit à bégayer des paroles inintelligibles. Échangeant un regard porteur d'anxiété, Lavi et Lenalee questionnèrent :

« Euh, ouais, Yû, tu vas vite en besogne, là, t'es sûr de ce que tu fais ?

—Oui, » renchérit Lenalee, « le prendre avec toi, c'est… »

Mais Kanda regarda directement Allen, comme provocateur, attendant qu'il se remette de sa proposition.

« Ça te va, ou pas ? »

Le silence qui suivit dura. Le blandin était toujours écarlate, et indécis. Pour le réveiller, Kanda insista, à sa manière :

« Moyashi. »

Le visage d'Allen se crispa un peu plus, sans que les couleurs ne le quittent, et il rétorqua, hésitant :

« Je m'appelle Allen ! M-Mais… oui. Laisse-moi juste m'habiller, Bakanda. »

Il insistait sur son 'surnom' comme Kanda avait accentué le sien. Lavi lui tendit un pyjama bleu pâle plié sur la table de chevet, mais au moment de lever la couverture pour s'habiller, Allen jeta un regard anxieux aux deux Asiatiques de la pièce, visiblement mal à l'aise de se montrer en caleçon devant une fille, et devant un alpha. S'il pouvait comprendre son attitude avec Lenalee, Kanda fut irrité par cette pudeur exagérée à son égard, ils étaient quand même deux mecs. Même s'il était en chaleur, le kendoka avouait qu'il sentait bon, mais avec tous les sentiments négatifs qui émanaient de lui, il n'avait absolument pas envie de lui faire quoique ce soit d'ordre sexuel. Surtout que Kanda se rappelait qu'Allen n'était pas excessivement pudique devant lui auparavant, ils s'étaient déjà entraperçus en sortant des douches communes, s'habillant dans les vestiaires avant les entraînements. Si Allen semblait en effet n'être pas le genre à s'exhiber sans problème, il ne regardait jamais le corps d'autrui avec insistance et se changeait avec rapidité, être en caleçon devant un autre homme, alpha ou non, ne lui posait pas de problème jusqu'à présent. Puis Kanda devina qu'il bandait peut-être, ce qui rendait sa réaction plus compréhensible.

Tout de même agacé par cela, puis se faisant la réflexion qu'il s'en foutait de toute façon, il fixa son regard sur Lenalee, qui se rapprocha de lui, tournant le dos à Allen. La surprise de son revirement n'était pas cachée sur son visage. Elle lui souriait pourtant.

« Je vois que tu as été raisonnable.

—Tch. »

Lenalee clôt les paupières et les rouvrit. Elle s'inquiétait.

« Kanda, s'il te plaît, occupe-toi bien de lui. Il en a besoin. »

Sec, le Japonais répondit :

« Je sais. »

Enfin, n'ayant pas la patience d'attendre gentiment qu'on lui dise qu'il pouvait se tourner, il le fit au moment où Allen terminait de boutonner son haut de pyjama. Le blandin ne parut nullement perturbé et voulut se pencher, en vacillant, signe qu'il n'était toujours pas au top de sa forme, pour attraper ses chaussures, mais Kanda s'avança sur lui et le saisit par la taille, surprenant les deux autres quand il le bascula sur son dos comme un sac à patates. Allen beugla immédiatement :

« Je compte marcher, Bakanda ! Pose-moi !

—Non, tu vas galérer et on va mettre des plombes si je dois te tirer. »

Détestant l'infirmerie, Kanda ne voulait pas perdre du temps. Si porter le Moyashi n'était vraiment pas son plaisir, il était prêt à le faire du moment qu'il pouvait se tirer de là. Allen cessa de se débattre, non sans râler, Lavi et Lenalee étant médusés. Lavi le regarda :

« Faudra que tu lui prennes des affaires dans sa chambre. Mais Yû, t'es sûr…

—Je sais, et oui, me faites pas chier. »

Au milieu de ses injures, telles que « Sale Bakanda, tu te crois tout permis ou quoi ?! », Allen s'arrêta. Il reprit, voix faible, hésitant :

« Pourquoi est-ce que tu fais ça ? »

Kanda eut un pincement au cœur. Marqua une pause. Répondit sans émotion, la voix forte, en opposition à celle de l'oméga, l'agacement transparaissant :

« Je suis ton alpha, non ? »

Donner une réponse qu'il n'avait pas, c'est-à-dire plus intelligente que celle-ci, c'était difficile.

À cet instant, Kanda sentit le corps du Moyashi trembler contre le sien. Le Japonais ne sut comment l'interpréter, mais était d'avis qu'il ne devait ni s'emballer ni se mettre à flipper. Il ne comptait pas le baiser gentiment ni le violer. Plus qu'exaspéré, il l'emporta alors. Lavi et Lenalee se concertaient en se demandant s'il allait bien prendre soin d'Allen. Il entendit Lavi déclarer que « si Yû l'a pris, c'est qu'il sait ce qu'il fait. Faut lui faire confiance. » Lenalee avait donné son assentiment d'un ton enjoué, rassurée par le rouquin. Ignorant son envie d'engueuler Lavi pour l'avoir appelé une énième fois par son foutu prénom, Kanda aurait aimé être aussi certain qu'eux. L'infirmière lui lança juste de revenir en cas de complication. Même si Allen était tendu, signe qu'il rageait d'être transporté par Kanda comme un objet, il se laissait faire. L'alpha, quant à lui, nageait en eaux troubles. Il n'avait plus aucun contrôle sur rien et ses pensées valdinguaient continuellement alors qu'il se demandait ce qu'il foutait avec Moyashi.

Cependant, en dehors de ce que ça donnerait, il allait devoir l'assumer.

C'était son choix.

Chapter Text

Transporté par Kanda, Allen avait l'impression d'être en plein délire. Ça ne pouvait pas être vrai. Il hallucinait, pas moyen. Ça n'avait rien à voir avec une impression d'être dans un rêve, au sens où l'expérience qu'il vivait n'était pas idyllique, ce n'était pas non plus un cauchemar, mais merde ! Il se demandait qui était cette personne et ce qu'elle avait fait à Kanda pour posséder son corps. C'était à peine s'il ne cherchait pas à le percer de son œil gauche pour déceler s'il était un Akuma. D'accord, c'était ridicule, mais Allen ne comprenait définitivement pas Kanda. Ce n'était pas une nouveauté, toutefois, là, ça n'avait aucun précédent ! Quand Lenalee était partie, puis qu'elle était revenue toute optimiste, Allen, lui, s'était dit que Kanda ne ferait rien pour l'aider. Parce qu'il ne l'aimait pas et le lui avait bien fait comprendre. Mais cet enfoiré – parce que certes, Allen était poli, mais sa politesse avait des limites dans ces conditions – le portait sur son dos comme un vulgaire objet et l'emmenait dans sa chambre. Au moment où il avait débarqué, Allen n'en était pas revenu, et c'était à prendre au sens littéral, puisque c'était toujours le cas : il était coincé dans un état d'hébétement duquel il ne parvenait pas à revenir à la normale.

Le kendoka le laissait envahir son espace personnel, une chambre étant un lieu intime pour son propriétaire. Encore une fois, il avait déclaré ne pas le supporter, le détester. Sachant que rester à l'infirmerie avec lui aurait suffi… Certes, Allen savait bien que Kanda détestait aussi bien cet endroit mais au point de le laisser être si proche de lui ?!

L'oméga ne savait pas quoi penser.

D'un côté, il était heureux d'avoir l'alpha à ses côtés, et, il fallait le dire, son odeur l'avait apaisé. Ça s'était fait instantanément. Il en avait été surpris, mais ravi. Cependant, ne pas comprendre le gênait. Puis son excuse « Je suis ton alpha, non ? »… Il l'avouait avec gêne, ça lui avait littéralement électrifié le bas-ventre, mais ça ne suffisait pas. Allen voulait des réponses, et il s'inquiétait sérieusement de ce que Kanda comptait faire de lui. En chaleurs, il ne pouvait pas se battre, souffrait, et il était faible. Il imaginait que Kanda n'était pas un salopard –pas à ce point, même s'il était loin d'être la gentillesse incarnée. Seulement, Allen ne pouvait s'empêcher d'être apeuré à l'idée que l'alpha pourrait lui faire n'importe quoi et qu'il ne serait pas capable de riposter dans ces conditions. Malgré leur relation chaotique, il avait une certaine confiance en Kanda, d'où le fait qu'il n'ait pas refusé qu'il l'emmène, et il ne le pensait pas capable de lui faire quelque chose qu'il ne désirait pas, cependant… Il restait effrayé. Il était inquiet, incertain, et se demandait inlassablement ce qui se passait dans la tête de Kanda.

Bon sang, que pensait-il ? Que ressentait-il ? Pourquoi avoir décidé de le prendre ?

Ces questions tournaient dans sa tête, et il pressentait qu'avec le concerné, il n'aurait pas facilement les réponses qu'il requérait. Oh, Allen tenterait, il ne se laisserait pas bêtement entraîné par Kanda, du moins pas éternellement, mais dans cette situation, il savait bien qu'il n'était pas tellement en position de la ramener. Bien pour ça qu'il s'était tu, avait arrêté d'insulter Kanda, malgré le fait qu'être porté en pyjama dans les couloirs, là où tout le monde passait, et pied-nus par l'alpha… c'était humiliant. En plus d'être traité comme tel, il se sentait en effet comme un bagage ou un gosse. Or, il n'était ni l'un ni l'autre. Silencieusement, Allen rongeait son frein, quoique ce fût plutôt le frein qui le rongeait. Une certaine appréhension montait en lui. Ils ne mirent pas longtemps jusqu'à la chambre de l'Asiatique, où Allen pénétra en étant envahi par le bien-être. Comme un complément à la présence du Japonais, tout ce lieu sentait Kanda. Et dans son état, avoir l'odeur de l'alpha omniprésente, qui l'enveloppait comme dans un cocon… Il en fut, honteusement, heureux.

Le tirant de sa réjouissance, après avoir fermé la porte d'une main habile, Kanda l'installa sur au-dessus des couvertures proprement bordées, assez délicatement, ce qui le surprit. Ils échangèrent alors un regard sans équivoque, où chacun s'avisait du coin de l'œil, incertain sur la manière d'agir. Ça rassurait Allen, d'un côté, de se dire que Kanda était aussi paumé que lui, même si ça l'irritait aussi. Quoi, l'imbécile le traînait ici, mais n'avait pas réfléchi à plus loin que ça ? C'était typique de ce Bakanda, il aurait dû s'y attendre. Aussi, comme un enfant récalcitrant, Allen durcit son expression, tout en maintenant le contact visuel. Le Japonais le scruta de bas en haut.

« Dessape-toi. »

Perdant totalement de sa superbe, Allen rougit intensément et émit le son pathétique d'un canard s'étranglant, ses mains tremblant sur les draps auxquels elles s'agrippèrent. Une pudeur instinctive l'avait gagné avec l'arrivée de Kanda, et elle faisait des siennes à nouveau. D'autant que ses mots l'inquiétaient. Si, finalement, le Japonais l'avait fait venir dans le but d'avoir des relations sexuelles avec lui ? La pensée lui fit peur, bien que connaissant le concerné, il trouvait ça encore plus difficilement envisageable et ridicule. Kanda s'aperçut de son trouble, chose peu difficile vu qu'Allen sentait que son visage imitait une carpe aux traits étirés, ce bien malgré lui, et effondra le sien dans sa main, irrité.

« Putain, Moyashi, tu me prends pour qui ?! Je compte pas te violer ! Je me disais juste que t'avais peut-être chaud ! »

Saisi par un soulagement net, Allen répliqua aussi sec, du même ton, voulant se défendre :

« Je… Je sais, mais mets-toi à ma place deux minutes, Bakanda ! Tu me sors ça comme ça… ! »

Particulièrement meurtrier, Kanda le brûlait du regard :

« Ouais ben t'imagine rien ! »

Exaspéré et définitivement largué, Allen contrattaqua :

« Je m'imagine rien ! Je comprends juste pas ce que tu fais ! Tu disais que tu ne voulais pas être mon alpha, que tu ne voulais pas qu'on soit amis, et maintenant tu m'amènes dans ta chambre alors que je suis en chaleurs… Pourquoi ? »

L'épéiste se tut. Allen plongea ses yeux au fond des siens, en quête de… il ne savait pas trop quoi. Quelque chose, un élément de réponse qui lui semblerait logique avec ce qu'il connaissait de Kanda. N'importe quoi. Son silence se prolongeait et Allen allait le relancer quand la réponse lui parvint, apathique :

« Lenalee a dit que tu m'avais réclamé et que t'avais besoin de moi. »

Allen se sentit surpris, pour cause, il écarquilla encore les yeux. Puis, avec un reniflement tout ce qu'il y a d'amer, il toisa son vis-à-vis :

« C'est ça qui t'a décidé, Kanda ? C'est tellement pas ton genre… »

Que le susnommé soit contrarié de son jugement ou pas, Allen ne sut le dire. Toujours est-il qu'il rugit en retour, le visage crispé :

« Quoi ? Ça te suffit pas ? Je suis pas complètement un salaud, Moyashi. »

Le blandin observa une pause. Il n'avait pas voulu dire ça même si… Kanda se comportait effectivement comme tel avec lui, alors son revirement lui apparaissait comme exceptionnellement incohérent.

« C'est pas ce que je dis, mais vu comment tu me repoussais, j'ai du mal à croire que tu aies changé d'avis comme ça, même pour aider, et j'ai pas besoin de ta pitié. »

Les derniers mots avaient été crachés avec une rage contenue. Kanda et lui n'étaient pas des amis, et même s'ils l'avaient été, Allen n'aimait pas être pris en pitié. C'était le comble des sentiments hypocrites, et si le brun l'accusait d'en être un, que le blandin avouait qu'il faisait preuve d'une certaine hypocrisie, il n'allait pas jusque-là. Et il avait une fierté. Il ne voulait pas être traité avec condescendance. Le Japonais ne se démonta pas.

« C'est pas de la pitié. C'est que je comprends, alors j'ai décidé de t'aider. »

'Je comprends', cette phrase avait suffi pour qu'Allen éclate de rire, mauvais.

« T'es un oméga, Kanda ? » Un éclair d'incompréhension passa dans le regard de l'alpha. « Non, alors tu comprends pas. »

A nouveau le silence, et les figures encolérées. Oh, ce genre de choses était usuel entre eux et Allen savait qu'ils ne faisaient que commencer. Être seuls ensemble pendant une semaine, vingt-quatre-heure sur vingt-quatre… Tel que ça commençait, l'un d'eux finirait en charpie. Allen continuait de dévisager l'Asiatique, lequel lui rendait la considération.

« Si tu refuses mon aide, j'peux te ramener à l'infirmerie, y a pas de souci. T'as qu'à le dire.

—J'ai pas dit ça non plus, mais tu ne peux pas m'en vouloir de ne pas comprendre ! »

Un soupçon d'appréhension avait éclot en Allen. Il s'était entendu prendre un ton paniqué, ne voulant pas que Kanda le ramène là-bas. Il avait du mal à admettre son changement d'avis, mais il ne voulait pas encore en subir les affres, d'une façon négative pour lui du moins. Il déglutit, sans faiblir cependant. Il voulait pousser l'alpha à s'expliquer sans le fâcher. Ce qui n'était pas aisé avec Kanda. Comme il l'avait escompté, à la lueur furieuse dans les yeux bleus sombres, il avait échoué. Kanda se rapprocha de lui et le saisit par les épaules, sans monter sur le lit, mais penché dangereusement sur lui. Il encrait son regard dans le sien, et Allen se sentit transpercé. Il ne put articuler un mot.

« Y a rien à comprendre, » asséna Kanda, froidement, signe qu'il se mettait en colère, « Arrête de te méfier. Je suis peut-être un enfoiré, mais j'ai simplement décidé de pas te laisser souffrir tout seul, alors tu pourrais être reconnaissant, au lieu de me chercher.

—Je… Je suis reconnaissant, Kanda. » Le maudit avala sa salive, il l'était en effet. Ça ne changeait rien à ce qui lui posait problème. « Je te cherche pas, je cherche des réponses. »

—Je te les ai données, bordel, Moyashi ! »

Pour une fois, la voix du brun qui s'élevait ne lui donna pas envie de tonner à son tour. Il hocha simplement la tête, acceptant ce qui lui apparaissait comme étant totalement incompréhensible, mais il ne pouvait pas faire autrement, après tout. Il se rendait compte qu'il était peut-être ridicule, à contester autant la décision du brun, et un poil masochiste en considération du fait que l'autre pouvait décider de le virer à tout moment. Mais, avec tout ce que le Japonais avait pu lui sortir de méchant, qu'il soit en colère et si surpris se justifiait amplement. Sûrement qu'en plus de choquer, venant de Kanda, un tel effort pouvait être considéré comme un beau geste. Au lieu de faire le gamin réfractaire, il devrait l'apprécier à sa juste valeur, peu importe que ce soit littéralement incroyable à ses yeux. L'Asiatique était sûrement celui que la situation irritait le plus. Une pointe de culpabilité apaisait son esprit.

« D'accord… Merci, Bakanda. »

Kanda le lâcha alors. Allen devina qu'il était étonné d'être remercié, même s'il n'en fit pas grand cas. La tension montée s'évaporait dans la pièce, remplacée par un embarras manifeste pour eux deux, le même que tout à l'heure, cet 'et maintenant, quoi ?' qui les entourait. En dehors de leurs querelles, avoir une conversation normale et ainsi se tenir compagnie durant le temps qu'ils étaient forcés de passer ensemble serait une difficulté en soi. Ils le savaient tous deux, et Allen n'était pas sans se douter que Kanda ne ferait pas d'effort. Quant à lui… Il était plutôt disposé à en faire, par reconnaissance pour son geste et puis pour ne pas être insupportable, mais Kanda l'irritait fortement, de prime abord à cause de son fichu tempérament, ensuite à cause de leurs disputes les dernières fois qu'ils avaient parlé. Du temps avait beau s'être écoulé, Kanda l'avait rabaissé, pire, avait attaqué ses sentiments, et l'avait outrageusement blessé. Il s'en était remis et avait décidé de ne pas lui vouer une hostile rancœur éternelle, mais il avait décidé aussi qu'il ne devait pas oublier ça pour autant. Il savait qu'il risquait lui aussi de laisser ressortir son agacement lors de leurs échanges.

La difficulté se trouvait des deux côtés.

Et Allen se connaissait, il n'était pas exempt de verve caractérielle, lui aussi.

Kanda ne resta pas debout bras ballants devant son lit éternellement. Il tira méchamment la chaise de son bureau et s'assit dans le même mouvement, attrapant un livre qui y était posé de sa main libre. Allen haussa un sourcil, n'ayant pas remarqué l'objet auparavant. Cet abruti lisait ? La pulsion de lui sortir une pique piquetait justement Allen, mais il se mordit la langue. Non, non, il devait réellement faire un effort avec Kanda, s'il voulait que l'autre ne le jette pas dehors avec fracas et que ça se passe bien. Une part de lui-même lui soufflait toujours que ce n'était pas à lui d'en faire. L'autre, néanmoins, qu'il fallait s'y résoudre. Au moins jusqu'à ce que l'Asiatique dépasse les bornes. Ce qui ne serait sûrement pas long. Sous le coup des sensations extatiques du lien, au contraire de ses pensées, l'Anglais se mordit encore la langue. Être doublement accaparé, surtout ainsi, c'était embarrassant… Il n'osait pas se déshabiller, se mettre sous les couvertures comme s'il était tranquillement dans sa chambre, ce n'était purement pas le cas, donc il restait là. Droit, étendu comme un mort, fixant en direction de Kanda, mais en absorbant son regard sur un point au hasard au mur pour ne pas le regarder directement.

Cela dura un moment. Le Japonais s'appliquait à l'ignorer, et l'oméga à feindre l'indifférence. Il croisait les bras, ruminant ses pensées, ses inquiétudes sur la suite des événements, et sur le 'maintenant'. Allen s'en apercevait, comme il avait quitté Lavi et Lenalee puis que Kanda l'avait allongé, le contact physique lui manquait. Il en ressentait le besoin. C'était plus fort que lui. Et il ne s'agissait pas là d'un contact charnel. Curieusement au vu de son état, son corps se faisait assez discret pour ce genre de pulsions, pour le moment du moins. Il voulait simplement un échange de chaleur humaine. Mais à sa grande infortune, 'son alpha', du moins celui qui s'occuperait de lui à compter de maintenant, était Kanda. Qu'y avait-il de moins chaleureux qu'un Iceberg ? L'Asiatique, à n'en pas douter.

Plus sérieusement, Allen n'osait pas non plus lui demander de se rapprocher. Il ne voulait pas lui donner envie de le rabaisser et encore moins se recevoir à nouveau en pleine face qu'il était ridicule. Parce que s'il s'était retenu d'afficher sa vexation cette fois-là, ses nerfs ne supporteraient pas une telle attaque maintenant. Il déglutit, serrant ses bras croisés en réprimant un frisson. Il faisait froid. Du coin de l'œil, il remarqua que Kanda était tourné vers lui, exaspéré.

« J'aime pas être fixé, Moyashi. » Pendant que le blandin sursautait, lui qui croyait avoir été discret, le brun rajouta, sans le laisser répondre : « Et tu vas finir par enlever tes fringues ? »

Allen s'efforça pourtant de rester neutre, ne changeant pas sa position.

« Je te fixais pas, » mentit-il, « je regardais le mur. » Ce n'était pas entièrement faux non plus. « Et non, je vais garder mes vêtements. Il fait froid dans ta chambre. On se croirait à la morgue. »

Au moins, elle allait bien avec son propriétaire. Kanda fut blasé. Il semblait se retenir de l'y envoyer pour de bon.

« Si t'es pas content, fous-toi sous la couette, débile de Moyashi. J'te laisse mon lit, t'façon. »

Le blandin vit rouge pour le surnom et l'insulte contre lesquels il tempêta. Devant l'indifférence de Kanda qui réitéra sa proposition en changeant le 'fous-toi sous la couette' en un 'dégage' agressif, il n'hocha pas la tête, mais, timidement, il repoussa les couvertures sous lui et s'installa en cherchant chez l'autre tout signe de désapprobation. Il n'y en eut pas, en partie parce que son camarade d'infortune replongea le nez dans son bouquin sans se soucier de lui. Kanda l'autorisait bel et bien à se mettre entre ses draps. Ç'aurait pu passer pour un autre signe d'intimité totalement inconcevable entre eux, mais Kanda avait spécifié qu'il lui laissait son lit. Si, en y réfléchissant mieux, il n'y avait pas d'autres lits ici, et qu'Allen aurait pu déduire qu'ils dormiraient sûrement ensemble, tous les deux, dans ce même lit, le Japonais ne disait pas ça sur ce ton. Dormir avec Kanda l'aurait rendu inévitablement mal à l'aise, mais tout de même, il se demandait où l'Asiatique dormirait. Avec circonspection, il posa la question :

« Tu dormiras où, toi ?

—Ben par terre.

—Mais… »

Devant ses yeux exorbités, en plus de lâcher son habituel 'tch', Kanda répliqua :

« On ne va pas faire porter un lit pour une semaine, j'ai connu pire. »

La couverture remontée jusque sous les aisselles, Allen voulait protester, parce que c'était après tout le lit de Kanda, et ça ne lui semblait pas correct que son propriétaire dorme par terre. Même pour une semaine. Cependant, il ne tenait pas particulièrement à dormir avec Kanda, ou à être celui qui dormirait sur le sol – égoïstement. Avec ses chaleurs, il ne le supporterait pas et n'avait pas envie de tenter, sachant qu'il imaginait tout à fait Kanda décider de l'y mettre à sa place sans état d'âme s'ils en débattaient, alors il se tut. Il laissait ses bras ressortir, qu'il étendit le long de son corps. Ils ne parlaient plus. Les odeurs apaisaient Allen, mais alors qu'il s'y habituait, ça ne lui suffirait bientôt plus. Il voulait que Kanda soit plus proche de lui. Il le sentait si loin, c'était comme une souffrance…

Seulement, il ne pouvait toujours pas se résoudre à le lui demander. Tout, ou presque, mais pas ça. Pas ce genre de choses. C'était déjà suffisamment humiliant de ressentir ça envers lui, s'il fallait en plus qu'il l'exprime… Allen se demanda pour une énième fois comment il allait supporter cela pendant sept jours.

Son regard s'attarda à nouveau sur le visage du brun. Plongé dans son livre, il avait une expression concentrée, peu avenante, mais pensive, et ça le rendait agréable à regarder. Rougissant, l'oméga se dit que ce n'était pas le moment de le mater. Surtout pour se faire agresser si le Japonais se rendait compte qu'il le 'fixait', comme monsieur n'aimait pas ça. Mais, avec ses chaleurs, ses pensées s'égaraient facilement dans ces eaux-là. Toutefois, il se questionnait. Était-ce vraiment les chaleurs qui le faisaient penser ça ? Il l'avait déjà avoué avant de les avoir, que Kanda lui plaisait. Les chaleurs ne faisaient sûrement qu'attiser cette impression. Avec honte, Allen sentait qu'il laissait déferler plus d'odeurs dans l'atmosphère, à cause de sa contrariété dû à son éloignement avec l'alpha, et à cause de l'attraction qu'il ressentait pour lui. Elles devaient être très fortes, si même lui parvenait à les sentir. Jusqu'à présent, il ne s'était que rarement senti lui-même. A cet instant, Kanda posa son livre en un bruit mat sur le bureau. Il se tourna vers lui, le dévisagea une bonne minute, une veine tressautant furieusement et la mâchoire retroussée comme un chien prêt à mordre.

Plus que gêné, également car il se sentait pris en flagrant délit, Allen devina que c'était pour les odeurs et s'attendit presque à ce qu'il lui saute à la gorge.

« Tes odeurs sont bizarres, Moyashi.»

Les paroles rugissantes renfoncèrent le blandin dans ses appréhensions. Il avait bien deviné. Allait-il encore se faire insulter ? Mais surtout, que Kanda fasse allusion à ce qu'il sentait, ses sentiments, désignés par l'adjectif « bizarre »… Allen ne pouvait s'empêcher d'être blessé, ayant toujours en mémoire ses remarques acerbes. Plus sèchement qu'il ne l'aurait voulu, il rétorqua amèrement :

« J'y peux rien, Bakanda. »

Cette fois-ci, ce n'était plus seulement les sourcils de Kanda qui se fronçaient, son visage tout entier. Il était beaucoup moins… beau comme ça. Et Allen pressentit qu'il allait se faire gueuler dessus. La bouche de Kanda s'ouvrit, il devina alors qu'il avait encore eu raison.

« T'as quelque chose, ou pas ? »

Là, Allen fut surpris. Le ton était bourru mais… L'autre s'intéressait-il maladroitement, ou feignait-il seulement l'intérêt ? Compte tenu de ses précédentes pensées, autant celles embarrassantes que celles contrariantes, il rougit, tant avec gêne que colère.

« Il n'y a rien. »

Allen répondait sur le même ton que Kanda. À la fois à cause de l'embarras et aussi par refus d'obtempérer, bien qu'il n'aimait pas que Kanda élève la voix et l'élever également. Il ne voulait pas jouer l'oméga –trop – faible. Parce qu'il ne fallait pas mentir, il l'était maintenant, mais il voulait montrer qu'il ne se laissait pas aller pour autant. Kanda ne laissa, quant à lui, évidemment pas tomber, définitivement encoléré.

« Mon cul. Tu me fixes pendant une demi-heure et maintenant tes phéromones font n'importe quoi. Parle, ou arrête ça.

—Je te dis que j'y peux rien !

—Putain, Moyashi, tu dis ce qui y a, si on peut y faire un truc, parce que si tu dois puer comme ça, tu vas prendre la porte ! »

Offensé par sa brusquerie, Allen s'écria :

« Y a rien à dire ! Ça va passer ! » Irrité, l'oméga ne put s'empêcher d'ajouter, faisant justement remarquer : « Tu savais quand même à quoi t'attendre en me prenant, non ? Je suis en chaleurs, Kanda ! Je vais dégager beaucoup d'odeurs, tout le temps ! » Sa voix appuyait ses mots. « Alors je suis reconnaissant et tout ce que tu veux, mais franchement, pourquoi m'avoir pris si c'est pour m'engueuler dès qu'il se passe un truc ? »

Kanda parut piqué au vif.

« Je t'ai pris en espérant que tu serais pas chiant. »

Allen se retint de rire jaune.

« Je te signale que je n'ai rien fait, alors arrête de gueuler ! T'es celui qui est chiant ! »

Kanda grinça des dents, comprenant qu'il n'y avait rien d'autre à faire, le fusillant du regard.

« Tch. Évite simplement de me déranger à l'avenir. »

Sur ces mots, Kanda se replongea dans le bouquin, laissant Allen fulminer.

« Mais c'est pas vrai, tu te fiches de moi, Kanda ?! Je ne te parlais pas, c'est toi qu'as commencé à m'engueuler, deux fois de suite, en plus ! Je ne contrôle pas mes odeurs, ce n'était pas fait exprès pour te déranger ! »

Le Japonais eut une moue contrariée, relevant brusquement la tête.

« Déjà j'ai pas gueulé, crétin de Moyashi, je t'ai dit d'arrêter de me fixer et je t'ai demandé pourquoi tu sentais comme ça, parce que ça me dérangeait, et c'est toi qui t'emballe.

—Non mais t'as vu comment tu me parles, toi aussi ?!

—J'ai dit que je gueulais pas ! »

Allen fut choqué. Il en oubliait sa politesse, comme toujours avec Kanda… À quel point l'autre avait décidé de se foutre de sa gueule ? À moins qu'il ne soit tellement belliqueux qu'il ne se rendait même pas compte de son agressivité… Si tel était le cas, autant dire qu'ils n'étaient pas sortis des ronces. Jugeant cela inconcevable, le maudit grimaça.

« Tu es vraiment le pire, Kanda ! »

Ce dernier grogna en retour, plus menaçant.

« Bon, si t'as rien à dire, tu la fermes, Moyashi. Sinon je vais vraiment gueuler, et tu vas voir la différence. Je veux lire sans être dérangé. »

Une vague de colère traversa Allen à l'entente des paroles, envoyant radicalement promener son besoin de paix. Allen le jugeait définitivement très gonflé de lui dire de la fermer, comme il était celui qui s'énervait –et le niait, en plus ! – alors qu'Allen ne disait pas un mot, et il lui donnait un ordre, comme s'il devait lui obéir ?! Le maudit jura intérieurement, ça ne se passerait pas comme ça. Puis, il était un oméga en chaleurs en souffrance. Tout ce qui intéressait Kanda, l'alpha qui devait s'occuper de lui, l'avait décidé de son propre chef, était en réalité de 'lire sans être dérangé' ? Cet imbécile était incapable de prendre soin d'un autre, ça n'avait rien de compliqué à deviner. Seulement, le maudit aurait apprécié le voir essayer plus que ça, surtout qu'il ne l'avait pas forcé ! Kanda avait, certes, insisté pour qu'il parle et Allen avait refusé, mais ça se voyait qu'au fond, l'autre n'avait demandé que dans l'optique de poursuivre sa lecture sans 'odeur pestilentielles'. Comme si Allen les contrôlait… D'autant qu'il fallait dire que la hargne de l'épéiste ne donnait pas tellement envie de s'exprimer.

Serrant les poings, il détourna le regard, l'arrêtant sur le mur auquel le lit était collé.

« Désolé que mes pathétiques émotions te dérangent, Kanda. Je vais essayer de me calmer.

—Oï, qu'est-ce que tu me chies, là, Moyashi ?! »

Il avait mis le feu aux poudres déjà chaudes et gagnait de nouveaux gueulements en retour, alors qu'il venait certes de lui demander d'arrêter et que c'était à prévoir, mais il n'avait pas pu s'en empêcher. Aussi, il l'assuma. Sa tête pivota encore en direction de Kanda. Il s'était levé. Ça ne se sentait pas très bon, et Allen faillit se rétracter. Seulement… Il n'allait pas s'abaisser. Car…

« C'est ce que tu avais dit, non ? »

Les yeux bleus sombres furent frappés d'une lueur de compréhension. Kanda paraissait médusé. Ça ne calma pas Allen, il fallut le dire.

« Tu me ressors ça ? se stupéfia l'Asiatique.

—Bien sûr, que je te ressors ça ! » répliqua Allen avec humeur. « De toute façon, même s'il y avait quelque chose à dire, tu crois que je pourrai oublier ce que tu m'as dit et te parler de ce qui me dérange ?! »

Kanda fut silencieux. Allen reprit son souffle. Lever la voix l'épuisait aussi émotionnellement que physiquement. S'enfoncer dans la dispute avec l'état de ses nerfs n'était raisonnablement pas la chose indiquée. Il voulait du repos. Du contact. Être apaisé. Par la même personne qu'il avait envie d'étrangler, si ce n'était pas une opération bien compliquée… Mais, vraiment, ce que le brun avait dit, il ne pouvait plus faire l'impasse dessus. Il le sentait, ça allait le bouffer à chacune de leurs interactions. Alors, peut-être paradoxalement, il sentait qu'ils avaient besoin de crever la tension, de la manière la plus simple vu leurs caractères explosifs dès qu'ils entraient en collision : en la faisant exploser. Le Japonais se rapprochait. Debout plus près, il était logiquement encore plus intimidant. Malgré son état, Allen faisait vœu de ne toujours pas être intimidé.

« Là, c'est pas toi qui cherche, peut-être ? » Le Japonais soupira. « J'ai toujours dit ce genre de trucs et tu m'en as jamais chié une pendule comme ça, Moyashi. »

Son ton était sec et froid, mais Allen sentait qu'il essayait de rester plat et de ne pas lever encore la voix. Cela, sur un ton sans appel. Il ne semblait pas comprendre ce qu'Allen lui reprochait là et se mettait en position de supériorité, comme un imbécile. Le blandin adopta le même genre de ton, expliquant :

« Parce que ce n'était pas aussi personnel. Tu sens mes émotions, tu sais ce qui se passe en moi, et tu t'en es moqué. Tu peux imaginer ce que ça me fait ? Tu le sens, je le sais, mais imaginer ce que ça fait de le ressentir, te mettre à ma place ? » Allen eut un rire cynique devant l'expression interdite du plus grand. « Et tu me demandes de te parler de mes émotions ? »

Kanda gronda.

« Et quoi ?! J'ai dit une connerie, j'en dirai d'autres. Tu dois apprendre à laisser pisser.

—T'es un vrai handicapé sentimental si tu penses qu'on peut laisser passer ça si facilement avec ce que je ressens ! »

Pour une rare fois, le blandin vit que Kanda était désarçonné. Il eut l'air de celui qui comprend quelque chose, et la chose qu'il avait compris semblait être la portée de ses mots. Allen se mordit encore l'intérieur de la joue, pensant que c'était peut-être un petit peu trop tard pour réaliser sa connerie, alors qu'il l'avait dite. Les poings du brun se fermèrent dès le moment où il se reprit. Quelques secondes, et il le foudroyait, à nouveau meurtrier.

« T'es pas content d'être avec moi ? Je te l'ai dit, je te ramène quand tu veux, alors me gave pas. Parce que là tu commences à me prendre la tête et j'en ai déjà marre.

—Ce n'est pas ce que je veux !

—Alors qu'est-ce que tu veux ?! Pourquoi tu me fais chier avec ça ?! Tu t'attends à des excuses ?! »

Allen s'imaginait très bien qu'il n'en aurait pas, mais il ne se démonta pas pourtant.

« Ça aiderait, mais j'aimerais surtout savoir si je peux te faire confiance pour ne pas me juger. Tu as dit que tu t'occuperais de moi, c'est un fait, mais je veux juste savoir ce que ça inclut… On n'est pas amis, c'est ce que tu voulais, alors ne pense pas que c'est facile. C'est important de savoir si on peut se faire confiance. »

Se passant une main sur le visage, Kanda vint écraser son postérieur à ses côtés, le surplombant de toute sa hauteur accordée par la position. Un peu effrayé de le recevoir si prêt, Allen plongea ses yeux dans les siens avec hésitation. Il quêtait la colère, la violence à venir, mais il ne savait rien lire dans cette expression. Ce qui était bien plus inquiétant. Brusquement, le Japonais prit soudainement son visage en coupe et se rapprocha de lui, laissant Allen perplexe et paumé. Qu'est-ce qu'il allait encore lui faire ?

« Regarde-moi dans les yeux, Moyashi, et arrête de t'exciter. »

Bégayant, retenant son envie de lui hurler qu'il n'était pas celui qui s'excitait depuis tout à l'heure, parce qu'il n'avait pas le choix, le susnommé ne put réagir. Ses mains montèrent jusqu'aux poignets de Kanda, qu'il essaya de tirer pour le faire lâcher prise, sans succès. Il n'avait pas la force de lutter, aujourd'hui.

« Kanda ? »

Le brun se contenta de gronder. Il paraissait agir à contrecœur, mais être tout à fait déterminé.

« T'as pas l'air de capter alors je vais être clair, mais je passerai pas mon temps à te le répéter, donc t'enregistres ou pas, ça te regarde. Je t'ai dit que j'étais ton alpha pendant cette semaine. Je ne te mens pas. Je n'aime pas les menteurs, ni les paroles en l'air. Je ne te le dirai pas une autre fois. D'après toi, tu peux me faire confiance ? C'est à prendre ou à laisser alors réfléchis bien. »

Déglutissant, Allen articula, se rendant bien compte qu'il était sur une pente dangereuse :

« Je veux te faire confiance. Mais ça ne change rien à ce que tu as dit cette fois-là… »

Un soupir rageur s'échappa de la bouche de Kanda. Allen le vit se mordre la lèvre –très vite, imperceptiblement, et pourtant, le geste était étonnamment expressif venant de lui.

« J'm'excuserai pas pour avoir dit de la merde, qu'on soit clair. »

Ça se voyait que c'était plutôt ce qu'il disait maintenant qu'il considérait comme de la merde, que ça le faisait chier d'être sommé de s'expliquer. Le blandin eut encore du mal à avaler sa salive, comprenant que c'était sans doute une façon pour Kanda d'avouer à demi-mots qu'il ne le pensait pas vraiment ou qu'il n'avait pas réfléchi ses paroles, même sans proférer de vraies excuses, mais il ne pouvait pas le laisser passer si facilement, alors il reprit les mots de Kanda :

« Mais de la merde que tu penses et qui m'a blessé. »

Avec plus d'aplomb, le brun affirma son emprise sur ses joues, son regard se faisant plus sévère.

« De la merde, Moyashi. Alors si tu veux que je m'occupe de toi, tu as intérêt à laisser tomber ça. »

Ne voulant pas tenter le diable – qui sait si cet abruti ne l'était pas réellement, Allen abaissa ses mains, baissant également les armes. Il consentait aux promesses de Kanda, ne demandait même que ça, en réalité, pas plus, pas moins.

« Eh ben, Moyashi ? T'as compris ?

—J'suis Allen et j'peux pas hocher la tête vu comment tu me tiens.

—T'as qu'à dire oui.

—Oui, Bakanda. »

Allen le défiait, insolent. Kanda eut un rictus mécontent et le libéra finalement. Il ne bougeait pas du lit, et Allen espéra qu'il resterait là. Toujours si exaspéré, l'Asiatique reprit la parole, bras croisés :

« Bon, tu pues toujours autant. Qu'est-ce que tu veux, maintenant ? Que je te tienne la main ? »

C'était du sarcasme, pas une proposition, mais Allen s'entendit répliquer :

« Ouais, ça serait pas mal. »

Ce qui eut le mérite de rabaisser immédiatement le caquet de Kanda, à son visage qui se crispa. Le symbiotique fut un peu ravi de l'avoir mouché, mais eut surtout du mal à ne pas laisser ressortir son embarras, et c'était peine perdue.

« T'es sérieux ? Tu te fous de ma gueule ? Parce que tu peux aller te faire foutre. »

Allen secoua la tête, déglutissant, voulant arguer pour sa défense face à sa demande pour le moins stupide en apparence.

« J-J'ai besoin de contact. C'était ça qui me dérangeait… Il me faut du contact physique. »

Éberlué, Kanda secouait la tête, clairement contre l'idée.

« Alors je vais être direct, Moyashi, moi, j'suis ni Lavi ni Lenalee, et j'te traiterais pas comme mon gamin. J'te ferais pas de câlins.

—Ils ne me traitent pas comme ça et je n'ai jamais demandé un câlin ! Si tu crois que ça me fait plaisir de te demander ça ! C'est parce que je suis en chaleurs que j'ai ce genre de besoin ! On m'a dit que mes chaleurs risquaient d'être difficiles, en plus… Crois-moi, je suis celui que tout ça gêne le plus. »

Méchamment, le brun rétorqua :

« Tch, ça m'étonnerait. »

Allen sentit qu'il fronçait le nez.

« Bien sûr que si. Réfléchis deux minutes. Je ne suis pas le genre d'oméga à aimer profiter de sa condition. »

Leurs regards luttaient, aucun ne se rendaient. La question restait pour l'heure en suspens, noyée dans la tension des regards. Allen disait vrai, c'était beaucoup plus embarrassant pour lui vu l'état dans lequel il se trouvait. Encore plus car il sortait d'une grosse crise. Le brun eut l'air de suivre son chemin de pensée, puisqu'il était au courant de la situation. Kanda finit par se prendre la tête entre les mains et grommela une série 'merde' rageurs dans sa barbe. Sans grand étonnement, la demande était de trop.

« Mais t'es pas obligé, » compléta Allen, finalement, murmurant. « Juste, reste près de moi. C'est déjà mieux. Puis, » tenta-t-il de suggérer à l'autre, car il voulait vraiment que Kanda essaie d'être plus calme, « si tu veux vraiment t'occuper de moi pour cette semaine, tu devrais éviter de me crier dessus dès que je fais quelque chose. Surtout que je ne te dérangeais pas exprès, tu sais. Je ferai attention à ne pas regarder dans ta direction, mais je ne contrôle pas les odeurs. »

Kanda grogna, donnant un coup de tête en arrière comme un gamin pris en faute qui refuse de baisser les yeux. Quand il se retourna vers lui, Allen sentit qu'il le dévisageait avec une sorte de mépris dégouté qui le vexa. Il faillit y réagir quand la voix du brun retentit :

« Donne ta putain de main, me casse pas les couilles. »

Écarquillant les yeux, Allen regarda ses mains, n'en croyant pas ses oreilles.

« Laquelle ? »

Il posait la question car Kanda n'avait pas voulu lui serrer la main avec son bras porteur d'innocence quand ils s'étaient rencontrés, lui rétorquant qu'il ne serrerait pas la main d'un maudit, sa main gauche étant pour le moins repoussante aux yeux de la plus part des gens. Et que ça se voyait bien qu'il ne lui tiendrait pas la main par envie. L'Asiatique resta neutre.

« M'en fous. Magne-toi l'fion avant que je change d'avis. »

Allen tendit sa main droite. Kanda la saisit, sans douceur, sans entremêler ses doigts aux siens – quand même, ils n'étaient pas un couple et n'avaient rien de tel. Mais il la tenait. Entre la sienne. Un contact appréciable, car il venait de l'alpha à qui l'oméga était lié. Allen se sentit instantanément mieux. Instinctivement, sans se dérober à la poigne de Kanda, il laissa glisser son corps dans le lit. Il posa sa tête sur l'oreiller. Il avait horriblement sommeil, même s'il n'était pas sûr de pouvoir s'assoupir, étant donné qu'il n'avait même pas mangé. Le blandin n'avait pas eu faim à l'heure du repas, juste avant que Kanda vienne le chercher, à cause de sa crise de panique.

« Je sens que ça va me faire chier tout ça. »

Sans lâcher sa main, Kanda avait murmuré, plus pour lui-même que pour Allen. Le blandin comprenait tout à fait qu'il avait des raisons de penser ainsi. Kanda n'aimait pas le contact, n'aimait pas être dérangé et ennuyé, et il se retrouvait avec un oméga qui avait un grand besoin d'attention et d'affection, ce même malgré lui, dont il devait s'occuper. Bien sûr que ce n'était pas la perspective la plus plaisante. Le blandin répondit quand même.

« Moi aussi. »

Et c'était vrai. Ses propres émotions le faisaient largement aussi chier qu'il pouvait faire chier l'alpha. Kanda eut une petite moue crispée, et le regard sévère revint au galop.

« J'suis crevé. »

L'alpha voulut retirer sa main, semblant avoir signifié par ces mots que c'en était assez, mais Allen la retint.

« Encore quelques minutes, s'il te plaît.

—Tch. »

Kanda soupira. Son expression constipée aurait paru drôle à Allen en d'autres circonstances ; il semblait physiquement à deux doigts de commettre un meurtre.

« Après t'as intérêt à pieuter sans faire d'histoire. Je veux pas que tu me fasses chier cette nuit, j'suis pas infirmière de garde, pigé ? »

Allen se mordit la lèvre.

« J'te dérangerai pas cette nuit, Kanda, mais par contre…

—Quoi, encore, putain ? »

Il perdait patience. Le blandin se mordit la lèvre à nouveau.

« J'ai pas mangé. »

Plus timide, Allen sous-entendait qu'il aurait bien aimé qu'il lui apporte quelque chose. Kanda eut un mouvement de recul.

« Faut que je t'apporte à bouffer, en plus, sérieux ?!

—Lenalee t'a dit que j'ai fait une crise, non ? Je n'avais pas faim après ça… Et puis je ne peux pas me déplacer comme ça, Bakanda, si tu veux t'occuper de moi, tu vas devoir m'aider. Il va bien falloir que je me nourrisse, non ? »

À l'évocation des complications et de ses obligations d'alpha, le brun se renfrogna. Son visage l'indiquait comme résigné, mais clairement pas enchanté. S'il avait eu Mugen à la place des yeux, il l'aurait découpé en morceaux. Pour parler franchement, Allen n'aimait pas l'idée et le fait de dépendre de lui ainsi, mais il n'avait pas le choix, alors Kanda devait comprendre qu'il lui fallait de l'aide. C'était tout nouveau pour lui aussi, et ils seraient bien obligés de s'adapter aux chaleurs, qui n'essayeraient pas de s'adapter à eux, l'oméga s'en doutait bien.

« Putain c'que tu m'fais chier, mais je t'apporterai à bouffer avant de dormir. »

Allen serra sa main plus fortement, décidant de continuer à faire des pas en avant vers le Japonais. Même si Kanda ne s'était pas excusé et qu'il avait été plus qu'odieux au début, il était touché qu'il ait accepté de lui prendre la main et par ses promesses de prendre soin de lui. Encore fallait-il qu'il montre de la bonne disposition à les honorer, mais c'était quelque chose qui pouvait s'arranger. Allen voulait, lui, y mettre du sien.

« Merci, Kanda. Pour tout. »

Le Japonais fit les gros yeux. Sa main était très tendue dans la sienne. Le silence entre eux reprit son règne. Ils n'avaient pas grand-chose d'autres à se dire, après tout. Mais, après un temps, Kanda consentit à maintenir la fermeté de leurs mains liées. C'était subtil, mais de cette manière, Allen avait l'impression qu'il lui prouvait qu'ils étaient dans cette galère ensemble, et qu'il ne le laisserait pas tomber, comme il le lui avait promis. Si Allen ne comprenait toujours pas très bien pourquoi il avait décidé de le prendre et qu'il sentait qu'ils auraient du mal avec leurs humeurs mutuelles, que Kanda s'occupe de lui était de compte tout ce qu'il voulait. S'il n'aimait pas avoir ce désir, il aurait été très idiot de cracher là-dessus.

Maintenant, ils devaient simplement apprendre à se tolérer, ce qui ne serait pas une mince affaire.

Chapter Text

Ce n'était pas bien dur de le deviner, mais Kanda était fortement irrité. Alors certes, il avait clamé au Moyashi qu'il s'occuperait de lui, lui avait dit de l'accepter ou de se barrer, cependant, il savait qu'il avait du mal à le supporter… ou plutôt à supporter quelqu'un au quotidien, avec lui. Kanda n'avait jamais été sociable, même avec Alma qu'il avait appris à tolérer, il lui avait fallu du temps pour accepter de se le coltiner assez proche et assez souvent pour qu'ils puissent avoir des échanges sereins et l'apprécier. Et il n'arrivait pas à contenir son irritation face au Moyashi pour être indifférent à ses actions autour de lui, au sens qu'elles ne lui donnent pas envie de lui arracher la tête. Quelque part, ça l'irritait encore plus de ne pas pouvoir se calmer, et il déchargeait ce sentiment sur l'oméga.

S'il pouvait être de mauvaise foi, Kanda savait très bien que le Moyashi ne faisait pas exprès pour les odeurs, et il envisageait qu'il était en quelque sorte logique qu'il tourne son regard vers lui. Mais ça le dérangeait, alors il réagissait, en automatisme. C'était son habitude, c'était dans son caractère, et c'était simplement plus fort que lui.

Pourtant, il essayait d'essayer. Preuve que ce n'était pas encore ça.

En engueulant Allen parce qu'il le fixait, il lui avait tendu une perche pour le cas où il aurait quelque chose à lui dire et qu'il n'oserait pas le faire dans sa connerie, idem à partir du moment où il s'était fâché pour ses phéromones. C'était sa façon à lui de pousser le Moyashi à dire ce qui n'allait pas. Kanda n'était pas sociable, il était donc maladroit dans sa façon d'interagir avec autrui. Puis, sa décision, qu'il était déterminé à assumer jusqu'au bout, il l'avait quand même pris de façon impulsive. Car il avait avorté ses réflexions, les avait remises à plus tard, et s'était précipité d'un coup pour chercher le blandin, de sorte que ses conséquences se matérialisaient réellement maintenant qu'Allen était avec lui. Il avait imaginé ce qu'il en serait, mais le vivre en vrai, ce n'était pas pareil, comme il s'en doutait.

Changer ses habitudes de solitaire était difficile. Cela expliquait aussi pourquoi il l'avait laissé lui faire la morale, même sous forme de suggestion, sans trop gueuler – hormis le fait qu'il était déjà épuisé de ses propres réflexions qui représentaient un enjeu non moindre pour lui – il savait bien que le blandin avait raison. Ça l'emmerdait, qu'il ait raison, il fallait le dire.

Ce que lui avait expliqué le maudit était vrai… Oui, Kanda devrait être plus calme, sans doute plus doux, s'il voulait s'occuper de lui – ce qu'il avait promis, ce dans quoi il s'était coincé tout seul. Oui, il devrait répondre à ses besoins de contacts physiques et l'aider à satisfaire ses besoins primaires, tels que la bouffe. Il devrait même aller lui chercher ses putains de fringues… il avait justement failli oublier… Être présent en cas de complications. C'était dur pour lui, de faire ces choses qui paraissaient simple à chacun, surtout vis-à-vis d'un oméga.

Les omégas n'avaient pas toujours le bon rôle en société, ils pouvaient être méprisés et considérés comme des sous-hommes à cause de leurs chaleurs, en plus du fait qu'ils soient des hommes capable d'enfanter, mais ils étaient reconnus comme étant ceux qu'il fallait protéger. Les gens tendaient plus facilement à avoir des gestes tendres avec un oméga. Surtout lorsqu'ils étaient encore jeunes, comme le Moyashi. Si un alpha était, dans le fond, largement aussi bestial qu'un oméga pour ses ruts, les alphas étaient beaucoup mieux considérés à cause de leur force et leurs aptitudes hors du commun, développés dans un domaine ou un autre. En outre, et comme ils se faisaient rares, ils étaient l'élite. Kanda s'en foutait un peu, mais il était au courant de la façon dont il était perçu en tant qu'alpha. Puis, il les connaissait, ses devoirs d'alpha envers l'oméga. Il savait qu'un oméga lié en chaleurs dépendait énormément de l'attention et de l'affection que lui octroyait son alpha. Autant dire que le Moyashi était bien mal barré avec lui, ça, l'Asiatique le voyait clair comme de l'eau de roche. Toujours dans l'idée d'essayer, il avait râlé, tempêté, d'abord refusé car il ne le voulait pas personnellement, et avait finalement accepté de lui prendre sa main. Kanda devinait qu'il devrait le refaire, sans doute. Si ça l'agaçait, il ne pouvait rien y faire.

Ça ne signifiait en aucun cas qu'il comptait traiter Allen comme un petit prince sous prétexte qu'il était un oméga. Le blandin lui avait déclaré ne pas aimer profiter de sa condition. De toute façon, Kanda savait sans qu'il n'ait besoin de le dire qu'il était fier et que s'il lui demandait quelque chose, ce n'était justement pas par pur caprice. Il tentait, difficilement, de se persuader lui-même de ne pas être si agressif. Le Japonais voulait du calme, même si ça n'en avait pas l'air. Le Moyashi avait beau l'irriter, il n'avait pas envie que la situation parte en pugilat. Il ne comptait pas qu'ils s'entendent, mais pensait, en accord avec l'autre, qu'il fallait qu'ils se tolèrent, au minimum syndical.

Ils n'avaient pas parlé, depuis qu'Allen l'avait remercié une deuxième fois. Kanda avait voulu se remettre à lire, mais le bide de l'oméga s'était mis à chialer tellement fort qu'il avait dû laisser tomber, non sans le regard mauvais qui allait avec, pour lui chercher de quoi becter, étant d'humeur magnanime sur ce coup-là.

Mais alors que Kanda se trouva obliger de trainer un putain d'enfoiré de chariot de plats que Jerry jugeait adéquats pour le Moyashi, il eut envie de l'embrocher avec Mugen et de le découper en rondelles jusqu'à ce qu'il n'en reste rien, au mépris de ses efforts. Comme s'il était un putain de serveur… ! Pour ses affaires, il décida qu'il irait le lendemain, après tout, l'oméga avait son pyjama et ce serait très bien jusque-là. D'autant que dans le couloir, le salopard de Golem du gamin lui avait littéralement sauté à la gueule, semblant reconnaître l'odeur de son maître, qu'il cherchait sans doute, sur lui. Si Kanda avait eu Mugen, pour sûr, ce truc aurait pu faire sa prière. Quand il revint à la chambre, les yeux incandescents et Timcanpy sur les talons, il assista au visage ravi du blandin, sans doute autant pour l'arrivée de la bouffe que pour son Golem.

« Tim ! » s'écria Allen.

Le susnommé avait immédiatement foncé sur lui, décidant de se frotter contre son visage de manière affectueuse, le faisant rire comme un débile. Le brun se fit la réflexion que ce Golem était vraiment bizarre. Fermant la porte en la fracassant, puis poussant le chariot près du Moyashi –mais pas trop non plus, s'il voulait sa bouffe, il devrait bouger son derche, Kanda alla s'asseoir sans un mot pour se concentrer sur son putain de livre dont il espérait enfin pouvoir terminer le chapitre, regardant, du coin de l'œil, la scène qui se jouait devant lui avec un mépris à peine dissimulé.

Cela dit, Kanda préférait, et de très loin, que le Moyashi fasse des mamours à son Golem plutôt qu'à lui.

L'attention occupée, le brun entendit, en bruit de fond, le blandin crier à Timcanpy de ne pas toucher à sa nourriture. Encore une raison pour laquelle Kanda jugeait ce truc bizarre. Ceux de l'Ordre n'essayaient jamais de manger et agissaient comme des machines, contrairement à lui qui se comportait comme un putain d'animal. Ensuite le bruit du chariot que l'oméga tirait vers lui. Indifférent, mais peinant à croire qu'il mangerait bel et bien tout ça, comme il y avait une quinzaine de fichue plats, le Japonais se décala imperceptiblement sur son assise. Être en biais sur la chaise lui permit d'observer le plus jeune manger. Jerry n'avait pas eu tort. Tout y passait. Il avait plusieurs fois eu l'écho de la voix ridiculement criarde de Lavi dissertant, purement extasié, sur l'appétit de l'oméga et s'était vu spectateur de ses descentes de bouffe.

Allen mangeait comme un ogre.

Cependant, le Japonais était sincèrement effaré que tout ce qu'avait fait le cuisinier soit liquidé directement... Le blandin était symbiotique, et Kanda savait que ça créait chez lui un besoin de nutriments supérieur à la moyenne. Il lui fallait manger énormément pour prendre des forces. Les chaleurs puisaient évidemment sur son système immunitaire, ça, il n'en doutait pas. Mais ça n'empêchait pas Kanda d'être frappé par le caractère phénoménal de son appétit. Pas que cela lui faisait quoique ce soit, il n'y accordait pas d'intérêt, toutefois, il espérait que ses chaleurs ne le rendraient pas malade après s'être enfilé tous ces plats, car c'était lui qui trinquerait, à coup sûr. Kanda voyait les étages du chariot se vider à vue d'œil, Allen ne laissait même pas de miettes. C'était inhumain de manger ainsi.

Le Japonais jugeait ça un peu dégueulasse, aussi. C'était à se demander s'il n'avait pas mangé depuis une semaine… Quoique, au vu de son appétit alors qu'il prenait seulement son repas plus tard qu'à l'accoutumée, si une semaine s'était passée, Moyashi aurait eu recours au cannibalisme.

Malgré son apparente indifférence, l'oméga finit par se rendre compte qu'il le regardait. Kanda devinait que ses lèvres qui se retroussaient finement sous le dégoût de le voir s'enfourner tous ces plats différents en prenant à peine le temps d'avaler n'y était pas étranger. Ne sachant s'il devait l'interpeler ou se taire, Kanda ayant bien fait comprendre ses positions concernant les interactions, Allen resta avec sa cuisse de poulet qu'il tenait dans une main brandie en l'air, à moitié grignotée, tourné vers lui. Timcanpy profita de son hésitation pour mordre dans la viande, laissant un os totalement blanc derrière lui. S'en apercevant, le blandin s'écria un « hé ! » mécontent, chassant le Golem qui voletait, provocateur, autour de lui, tandis que Kanda grinçait des dents.

Il n'aurait jamais le silence escompté.

Allen gronda en attrapant Tim et commença à le sermonner. Kanda tourna alors la tête, évitant à nouveau un spectacle déplaisant. Quel stupide gamin… Et cette saloperie de tas de ferraille n'était pas mieux. Seulement, même si son attention avait été détournée par le Golem et qu'il voulait le respecter, Allen n'était pas le genre à la fermer avec lui. Kanda l'entendit se racler la gorge, et son nom fut prononcé.

Répondant à l'appel malgré lui, il put voir le blandin toujours hésitant, mais au nez froncé :

« Pourquoi est-ce que tu me regardais comme ça ? »

Kanda n'allait résolument pas lui rétorquer un 'j'te regardais pas' mensonger, il n'était pas assez puéril pour ça, contrairement au Moyashi. Sans se démonter –lui, jamais – il rétorqua dédaigneusement :

« J'me demandais comment tu pouvais avaler toutes ces merdes sans choper la chiasse. »

L'expression d'Allen fut outrée.

« Kanda, c'est dégoutant ! »

Le susnommé ne cilla pas, ayant une sorte de rire sarcastique.

« Tu peux parler. Tu te verrais manger, ça file la gerbe. »

Allen bougonna, croisant les bras sur sa poitrine en lui lançant un regard furieux.

« J'ai eu une journée difficile, et j'ai faim, et tu sais très bien que c'est normal pour moi. Ne te fiche pas de moi. »

Ne désirant pas s'éterniser dans la conversation, Kanda y mit brusquement fin.

« T'façon, je m'en fous. »

Allen renifla, fâché.

« Si je n'ai pas le droit de te fixer, ne me le fais pas non plus, surtout pour me faire taire comme ça alors que ma question était légitime. »

Kanda grimaça à nouveau, sa main froissant la page qu'il tenait entre ses doigts, prêt à la tourner depuis cinq minutes.

« Moyashi, recommence pas à me gonfler.

—C'est bon, je ne te parle plus, j'ai compris. »

Il n'était pas enchanté, et la lueur dans ses yeux montrait qu'il ne lui obéissait pas simplement. Il le faisait dans sa gratitude. D'un certain côté, c'était apprécié par Kanda. Il doutait cependant qu'Allen ne tienne ses bonnes résolutions bien longtemps. Il ne croyait pas si bien dire. Le blandin prit une grande inspiration.

« Quand même, » ajouta-t-il à ce moment, une petite veine éclosant sur le front de Kanda, « je ne tiens pas spécialement à parler dans l'immédiat, mais j'aimerais juste te signaler que si on ne peut pas échanger autre chose que des regards à la dérobée, on va vite s'ennuyer. On en a pour une semaine. Ça va être comme ça tout le temps ? »

Essayant de se concentrer sur sa page, le Japonais se rendit compte qu'il la relisait pour la deuxième fois, sa veine grossissant et explosant ensuite. Il eut cette pensée nette : il ne finirait jamais son livre. Intérieurement frustré, il se contenta de rétorquer, cinglant :

« T'es pas là pour t'amuser. T'es là parce que tes chaleurs te rendent malade. Moi, je dois m'occuper de toi, pas te divertir.

—En me parlant méchamment dès que j'ouvre la bouche, tu parles d'une manière de s'occuper de quelqu'un… Je croyais que tu serais d'accord pour faire des efforts, quand je t'ai dit de ne pas crier pour rien. »

Kanda eut un œil torve. Le blandin lui jetait le même regard. Qu'importe, il n'allait pas céder. Kanda plissa les yeux.

« Toi, tu avais dit que tu avais compris, mais tu ne peux vraiment pas t'empêcher de me taper sur les nerfs, Moyashi.

—C'est Allen, profites-en pour l'apprendre !

—Une bonne fois pour toute, ferme-la !

—Je ne me tairai pas devant toi, Bakanda. »

Pourtant, avant que Kanda ne réplique, commençant réellement à se sentir mis hors de lui, l'oméga attrapa un nouveau plat sur le chariot et entreprit de manger, lui rendant son indifférence. Le calme retomba. Kanda était forcé de reconnaître encore qu'il faisait preuve de sa mauvaise foi stupide. C'était sa faute. Il avait commencé à le regarder, alors qu'il aurait dû se concentrer sur son livre – qui, en fin de compte, ne l'intéressait même pas tant que ça. Il aimait lire, seulement, il avait pris celui-là en vitesse afin de s'occuper, sans regarder ce que c'était, et il lisait une page pour en oublier le contenu la seconde d'après. Kanda savait qu'il aurait du mal à ignorer l'oméga, encore plus comme ils étaient dans sa chambre, sur son territoire.

C'était peut-être primal comme pensée, mais cette pièce était quand même le lieu où il créchait, alors c'était le cas.

Allen finit bientôt ses plateaux, Kanda dut rapporter le chariot, et ils réussirent à s'occuper chacun de leurs côtés après ça, pendant quelques temps. Allen en se reposant, et Kanda en lisant. D'accord, il sentait les regards du Moyashi dans son dos, il l'entendait parfois prendre un souffle comme avant de parler, parler effectivement à Timcanpy, mais il faisait comme s'il n'était pas là. Étant d'un naturel froid, silencieux, et désintéressé d'autrui, ce n'était pas si compliqué, en définitif.

Le Moyashi n'avait pas tort, quant au fait qu'ils risquaient de s'ennuyer. Kanda se faisait, honnêtement, déjà chier, alors que ça faisait quoi… Deux heures, un peu plus, qu'Allen était avec lui. Il le voyait par la fenêtre, la nuit avait fini par tomber. En deux heures, ils avaient réussi à se gueuler dessus, à s'ignorer, à s'engueuler à nouveau, pour s'ignorer encore, en omettant le moment où ils s'étaient pris la main. Ça commençait merveilleusement bien. Alors il ne voulait pas discuter avec le Moyashi. Il maudissait sincèrement ces foutus chaleurs et ce foutu lien, qui le maintenaient bien dans la merde. Quand son livre le lassa, soit près d'une demi-heure plus tard, Kanda choisit de préparer son lit. En se déplaçant jusqu'à l'armoire pour chercher un oreiller et des couvertures, puis l'installer au sol, il découvrit la moue agacée d'Allen, qui en avait marre, lui aussi.

Cela donnait à Kanda l'envie de lui en coller cinq. Comme si c'était agréable pour lui, c'était lui qui aurait dû revêtir cette moue, et non l'inverse. À réflexion, l'expression agacée et meurtrière qu'il affichait continuellement était tout aussi bien. Le lit de fortune prêt, il comblait l'espace entre le bureau et son propre lit occupé par le Moyashi au mur opposé, Kanda fut prêt à éteindre l'interrupteur. La nuit ne serait pas idéale dans ces conditions. Kanda était tellement pressé de se reposer qu'il s'en foutait.

Quant à lui, Allen se mordillait les lèvres.

« Kanda… J'ai une proposition. »

L'Asiatique haussa un sourcil, s'irritant.

« Quoi, encore ? »

Il ne voulait plus faire dans les échanges bidon, ni les politesses.

« C'est juste… Je n'ai pas envie que tu dormes par terre une semaine.

—J't'arrête tout de suite, je me couche pas avec toi.

—J'ai pas envie non plus, laisse-moi finir ! »

Kanda grogna, mais se tut.

« Link m'avait prévenu qu'il s'occuperait d'affaires pour Luberrier quand j'aurais mes chaleurs, et qu'il ne serait pas là. Ça signifie que ma chambre est vide, et il y a deux lits là-bas. Ce serait mieux d'y dormir, non ? Tu aurais un lit et moi aussi, et personne ne serait par terre. »

Pour accentuer le tout, Moyashi lui faisait un sourire timide, une ébauche du moins. Kanda considéra la proposition, mais grogna encore. Sa pensée grossière était pourtant logique : sa chambre, ses règles. Il avait le sentiment que s'il bougeait dans celle du Moyashi, l'autre crétin essaierait de lui imposer les siennes. Toutefois, c'était peut-être le mieux à faire dans cette situation. Les affaires du blandin seraient sur place, lui n'aurait qu'à se déplacer pour chercher les siennes. L'environnement lui serait familier, il serait plus à l'aise. Ici, il y avait son odeur, mais vu que Kanda resterait avec lui, elle s'installerait vite là-bas. Puis, ouais, Kanda l'avouait volontiers, le fait qu'il y ait un lit où il pourrait dormir paisiblement après cette journée de merde l'attirait irrémédiablement. Il croisa les bras sur son torse, renfrogné.

« D'accord. J'te porte pas cette-fois.

— Je ne t'avais pas demandé de me porter, déjà ! Je suis pas un gosse !»

Répliquant avec humeur, l'Anglais voulut se mettre debout, se levant juste face à lui. C'était sous-estimer son état. Ses jambes tremblèrent bien vite et il vacilla. La surprise effrayée s'afficha dans son regard. Kanda le rattrapa par la taille, l'empêchant in extremis de se rétamer. Il le vit serrer les dents en inspirant bruyamment. Logique qu'il n'apprécie pas d'être si impuissant. Kanda se doutait que si une telle chose lui arrivait, il aurait du mal à accepter également. Cela lui fit éprouver une sorte de compassion agacée. Il soupira, rendu à l'évidence, bien qu'ennuyé.

« Tch. J'suppose qu'il faut que tu t'appuies sur moi. »

Allen répondit entre ses dents :

« Sérieusement, Kanda, ce n'est pas drôle du tout ! »

Son ton était catégorique, voire menaçant. Kanda haussa les sourcils, se mordant la joue pour se retenir de le remettre à sa place – il ne voulait pas repartir en engueulade à cette heure-ci, mais n'appréciait pas que le Moyashi se sente pousser des ailes, qu'importe si sa colère se comprenait – et resta atone.

« J'me moque pas, idiot d'Moyashi.

—Pour la dernière fois, je m'appelle Allen ! »

Kanda commença à marcher sans un mot, abandonnant sa chambre sans faire plus de cérémonie, si ce n'est d'éteindre en sortant. Il rangerait le lendemain. Traverser les couloirs ne fut pas long. Arrivés dans la chambre sombre du blandin, il n'alluma pas la lumière, se contenta d'aider le Moyashi à s'assoir au bord du lit à sa droite, que celui-ci lui indiqua comme étant le sien, et prit l'autre. Les draps avaient été retirés, il ne restait que la couverture pliée en carrée et l'oreiller sans sa taie. Tellement consciencieux, le chien de Luberrier. Décidant qu'il prendrait de quoi faire le lit le lendemain, Kanda ne prit que le temps d'ôter ses chaussures et sa chemise, qu'il balança çà et là, avant de se vautrer comme une masse.

Épuisé, il ne s'inquiéta plus du Moyashi. Ce dernier s'était crispé pendant qu'il l'aidait à marcher. Kanda imaginait qu'il prenait pleinement conscience de ce que ses chaleurs impliquaient et qu'il lui faudrait du temps pour encaisser pleinement d'être si dépendant de son aide, au moins autant qu'il lui en faudrait à lui pour contenir ses envies de meurtres, et qu'il avait eu son lot d'humiliation pour la soirée. Le Japonais ne serait pas le seul à avoir du mal, bien sûr. Si Kanda le comprenait totalement, allant jusqu'à compatir en quelque sorte, il était tout de même content que quelque chose le dissuade d'ouvrir sa grande gueule.

Sur ces pensées amplement sympathiques, Kanda s'endormit, heureux de déconnecter de la foutue réalité durant quelques heures.


Kanda ouvrit les yeux brusquement, poussant un gémissement rageur. Il n'avait pas repris conscience depuis une minute qu'il était déjà énervé. Y avait un bruit qui l'avait sorti de son sommeil. Quelque chose de tantôt discret, tantôt crevant et persistant. Comme un sanglot. Frénétique et agaçant. Son regard se perdit. Il voulut refermer les yeux, mais l'entendit encore. Ses yeux se rouvrirent, sa pulsion première fut de crier un 'la ferme' sonore, mais grâce à la lumière de la lune que renvoyait la fenêtre, le brun put voir, en tournant son visage, que le Moyashi était recroquevillé dans son lit, les mains serrées contre son ventre, genoux remontés, et, plus important, le visage baigné de grosses larmes qu'il semblait s'efforcer de contenir. C'était donc bel et bien des sanglots. Kanda resta con. N'en croyant pas ses yeux, il ne put qu'articuler, d'une voix rauque portant encore les marques de l'endormissement :

« Moyashi… Putain de bordel, qu'est-ce que tu fous ?! »

Allen se tourna alors vers lui, alarmé. Il se mordit la lèvre. Kanda se leva, et en s'approchant, il crut distinguer que sa lèvre inférieure était sanguine. Putain, tout était là pour le faire chier… N'ayant d'autres choix que de s'approcher de lui, Kanda l'attrapa par l'épaule sans ménagement, le forçant à réagir :

« Réponds ! Qu'est-ce que c'est que cette merde ? Pourquoi tu chiales en pleine nuit ?! »

Cela eut l'effet de le faire carrément éclater en sanglots, devant un Kanda désemparé.

« D-Désolé de t'avoir réveillé… »

Désolé, il pouvait l'être. Kanda n'était évidemment pas content. Mais pour être dans cet état… Il y avait un problème, forcément. Le brun émit un claquement de langue impatient et tempêta :

« Dis-moi surtout pourquoi tu pleures, sale connard ! »

—Crie pas sur moi, Bakanda !… »

Allen reniflait bruyamment, maintenant. Il semblait être à deux doigts de la crise de panique. Il remonta ses genoux plus haut contre son torse, lui jetant un regard si désespéré que Kanda s'en sentit contaminé.

« Kanda… Ça fait trop mal… »

Ses chaleurs, bien sûr. Le kendoka grinça, ôtant sa main de l'épaule du plus jeune, mais la gardant en l'air, alors qu'il hésitait à le toucher ou non. Allen se tortilla faiblement. Lui ne comprenait pas ce qui se passait, mais il n'était pas préparé pour ça, et il était plus que paumé… à cours d'idées, il proposa la chose la plus logique :

« Tu veux retourner à l'infirmerie ? »

Les yeux d'Allen s'agrandirent.

« Je… Je veux rester avec toi… S'il te plaît, je suis désolé… Kanda, s'il te plaît… »

Au milieu de ses pleurs, le brun ne parvenait plus à saisir ce qu'il disait. Il comprenait juste qu'il l'implorait de ne pas l'abandonner. Cela le fit expirer violemment.

« J'ai pas dit que je t'y laissais, du con ! C'est pour que tu prennes un cachet !

— Je ne sais pas… »

Kanda fut exaspéré.

« Si tu as mal, ça ne sert à rien de rester comme ça, Moyashi, réfléchis deux secondes !

—Je ne peux pas bouger, je… veux rester là... »

Kanda effondra son visage dans sa main. Il comprenait que le blandin ne veuille pas aller à l'infirmerie. Lui non plus n'aimait pas ça, peu importe l'état dans lequel il se trouvait. Seulement… ça ressemblait à la fameuse crise que Lenalee avait mentionnée. S'il en avait une autre, ils n'étaient pas sortis de l'auberge.

« Tu me fais chier, c'est pas possible c'que tu me fais chier… Qu'est-ce qui t'arrive ?

— Je ne sais pas non plus ! » beugla Allen. « Ça fait mal… Kanda… »

Se sentant lui aussi pris par la panique, parce que merde, se faire réveiller en tombant sur quelqu'un en pleurs pour une douleur et qui le suppliait d'il ne savait pas trop quoi était perturbant, Kanda s'égosilla :

« Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse à la fin, moi, putain ?!

—Je… »

Le Japonais le voyait, chaque fois qu'il élevait la voix, le Moyashi chialait de plus en plus fort. Ça le stressait, exactement l'inverse de ce qu'il fallait faire s'il désirait pouvoir reprendre sa nuit. Dieu savait que Kanda n'était pas doué pour apporter du réconfort à quiconque, encore moins sans s'époumoner. Prenant une inspiration, il adopta un ton impavide :

« Où est-ce que t'as mal ? »

Allen s'essuya les yeux, chose inutile puisque les larmes ne tarissaient pas.

« Le v-ventre. »

Kanda se mordit la lèvre.

« Où ça, exactement ? »

Avec un geste circulaire, Allen engloba son bas-ventre et une bonne partie de l'abdomen, ses yeux lâchant toujours de longs sillons salés.

« Là… »

Il se contracta, soumis à un nouveau pic de douleur. Kanda eut alors l'étrange réflexe de s'assoir au bord du lit, puis de soulever le haut de pyjama du blandin et de poser sa paume sur la surface qu'il avait désigné, l'étalant soigneusement. Si Allen hoqueta, gêné, et saisit sa main pour le repousser, son emprise se rasséréna bien vite. Le Japonais comprit que ça le soulageait. Avec sa main, il le sentait, l'oméga était tendu. À moitié dans le pâté et plus qu'énervé de tous ces rebondissements, il se fichait de ses actes, tant que ça s'arrêtait. Il était comme zombifié. À vrai dire, il était largement aussi surpris que l'autre. En tant qu'alpha, l'effet qu'il avait sur le Moyashi dépassait de très loin ce qu'il avait cru savoir. Cela l'inquiéta brièvement. Le blandin risquait aussi d'avoir de si puissants effets sur lui… En fait, il en avait déjà. Kanda eut un regain d'énervement à cette pensée, mais il le garda pour lui. La nuit les enveloppait doucement, tout en leur étant dérobée.

Allen bégaya :

« Comment tu as su que ça allait m'aider ? »

Kanda serra les dents.

« Je ne savais pas. »

Ils semblèrent réfléchir chacun à ce fait. Enfin, Kanda voulut enlever sa main, mais exactement au moment où il leva sa paume de la peau chaude, la main timide du blandin se posa au-dessus de la sienne. Exactement comme quand il lui avait pris la main tout à l'heure, ou plutôt la veille.

« Tu…Tu peux rester jusqu'à ce que je m'endorme ? Ça me fait du bien. »

Roulant des yeux dans ses orbites et mâchoire crispée, Kanda jura entre ses dents. Il était déjà à bout de nerfs.

« Putain, va te faire foutre. Tu me soules. »

Baissant les yeux, Allen laissa partir sa main, comprenant son refus.

« Pardon. »

Sans donner de réponse, Kanda se dégagea promptement, mais au lieu de repartir se coucher, il prit simplement son oreiller. Sa mâchoire se raidit davantage. Ça le faisait chier. Définitivement. Il avait tout fait pour ne pas avoir à dormir avec lui, pour ne pas se retrouver trop proche physiquement… Et là, il partait dans son lit. Il le faisait seulement car avec ça, il avait la conviction que le gamin ne dormirait pas correctement s'il n'était pas avec lui. Et si fatigué, il voulait avoir droit à ses quelques heures restantes de sommeil sans être réveillé par des pleurs. Bordel, il n'était vraiment pas fait pour ça.

Le blandin s'étonna.

« Qu'est-ce que tu fais ?

—J'vais rester », répondit-il à contrecœur, « Dors. »

Allen se poussa. Kanda s'installa, cherchant les draps, que le plus jeune avait faits voler au pied du lit, pour les couvrir.

« T'approche pas trop, Moyashi. Je déconne pas. »

Il parlait sévèrement. Allen hocha la tête, ayant percuté l'information.

« Je sais. Merci. »

Il reniflait encore. Kanda le sentit se recroqueviller à nouveau. Lui fut désespéré dans son épuisement. Il voulait pouvoir pioncer. Encore dix minutes. C'était vraiment trop demander ?

« T'as toujours mal ? souffla-t-il.

—Un peu… Est-ce que… ta main… s'il te plaît ? »

Entre ces paroles inintelligibles à cause de son sentiment d'humiliation qui rendait sa voix blanche, Kanda sut comprendre. Articulant un 'putain', il retrouva vite le chemin qu'il avait déjà emprunté. Allen se contracta plus encore à son toucher.

« Je n'aime pas te demander tout ça, tu sais, je n'aime vraiment pas. »

Son ton était coupable, les larmes n'étaient pas loin, le Japonais s'en doutait. Il claqua encore une fois sa langue contre son palais.

« J'sais que t'aimes pas, on est deux, je le sais, alors calme-toi. »

Le bruit de reniflement se fit plus fort. Il faisait un peu plus sombre, même si la lumière de la lune éclairait assez la chambre pour qu'il puisse distinguer l'expression au bord des larmes du plus jeune. Il fallait qu'il se maîtrise, sinon sa douleur ne passerait pas.

« Moyashi, je t'ai dit d'arrêter de chialer ! »

Son impératif sonnait absolu. Allen sursauta, il le sentit avec sa main.

« Ne crie pas ! »

Sa voix tremblait un peu. Toujours, le blandin n'avait pas peur de lui, Kanda n'interprétait pas ses réactions ainsi. Ça le stressait car ça se rajoutait à sa panique.

« Alors essaie de dormir, ça va passer si tu dors, mais pour ça, faut que tu y penses pas !

—C'est pas si facile !

—Je reste à côté de toi, débile de Moyashi ! Alors détends-toi, merde ! »

C'était une façon de l'apaiser, de lui signaler qu'il était là pour l'aider, même si le ton montait. Allen se tut, paraissant le comprendre. Il expira et inspira, puis souffla. Pour sa part, Kanda ne bougeait pas sa main. Elle restait logée sur son ventre, appuyée au point qu'il puisse le sentir se soulever au gré de sa respiration.

« D'accord... »

Enfin, après quelques respirations trop bruyantes au goût de Kanda, et un temps lui aussi un peu trop long, le blandin sembla s'endormir. Le kendoka hésita à déranger la position pour regagner l'autre lit, finalement, mais il sentait que lui aussi fermait les yeux. Kanda succomba volontiers, n'en ayant plus rien à foutre.

Se réveillant pour la deuxième fois, quelques heures plus tard, ce fut dans une toute autre disposition et une toute autre sensation. Le bien-être. Il était bien couvert, une douce chaleur l'enlaçait et il sentait quelque chose d'agréable, une odeur plaisante, et quelque peu stimulante, bien que sucrée, ce qu'il n'aimait pas habituellement. Voulant en profiter sans ouvrir les yeux, Kanda se concentra sur son érection matinale qu'il sentait poindre et inspira lentement l'air autour de lui. La journée ne commençait à priori pas trop mal, et il décida de s'accorder une petite heure supplémentaire de sommeil, comme de toute façon, il n'aurait pas grand-chose à foutre de la journée. Ce fut seulement lorsqu'il bougea la main, dans l'idée de s'occuper du cadeau dont la nature l'avait muni, et également la tête pour rencontrer un corps étranger, qu'il ouvrit les yeux en grands et se dressa en arrière.

Il émergea alors complètement. Le Moyashi était là. Il l'avait pris la veille à cause de ses saloperies de chaleurs. L'oméga lui avait déjà remarquablement pourri sa soirée et sa nuit. Ils étaient dans la chambre d'Allen, il avait fait une crise et il était dans son lit. Visiblement, le maudit s'attaquait aussi à sa matinée. L'odeur plaisante, c'était donc lui, et elle lui faisait cet effet-là à cause de son état d'oméga, du lien. Kanda grogna. Allen ne s'était pas réveillé, mais il n'aurait pas pu être plus près de lui. S'il en jugeait au fait que sa tête s'était cognée à la sienne, Kanda devinait que ce débile avait dû l'enfouir dans son cou, ou au moins s'appuyer contre son torse. En revanche, il n'y avait aucun doute, son bras gauche pendait au-dessus de sa hanche, il l'avait bel et bien enlacé. Kanda eut envie de lui gueuler dessus. Heureusement qu'il lui avait dit de ne pas s'approcher !

Inutile de dire que sa bonne humeur était complètement redescendue.

Seulement, voyant que ce sale gosse était totalement endormi et vu sa crise, il ne voulait pas le réveiller. Déjà pour avoir un peu de temps tranquille sans être emmerdé par lui, mais aussi parce qu'il devinait qu'il avait besoin de sommeil. Ça n'empêchait pas qu'une fois qu'il serait réveillé, Kanda mettrait les points sur les i, et surtout les poings sur la gueule s'il s'avisait de recommencer ça. Ça devait être un réflexe, sûrement, comme le sien était d'apprécier son odeur et d'en être excité, mais le brun n'aimait pas ces réflexes-là. Contenant son ressentiment, il se dégagea de l'étreinte du blandin.

Il se rhabilla silencieusement, puis partit jusqu'à sa chambre dans le but de prendre une bonne douche et il projetait d'aller voir Marie. Il avait besoin de conseils, et s'il n'aimait pas en demander directement, par fierté, dans cette situation, c'était différent. Une fois cela fait, il ne mit que peu de temps à trouver l'aveugle. Dans un couloir, il discutait avec Miranda, cette dernière rougissante comme une tomate bien mûre. Kanda s'en fichait, mais pu constater que son ami avait visiblement ses chances avec elle. N'éprouvant aucune gêne à l'interrompre, il s'approcha du présumé couple et dit d'un ton tranchant.

« Il faut que je te parle. »

Marie tourna la tête vers lui, son visage n'affichant aucune surprise. Il avait dû reconnaître le son de ses pas. Miranda avait un peu sursauté, mais lui adressa un sourire en le saluant gauchement. Kanda ne la regarda qu'à peine. L'homme s'excusa envers la jeune femme et suivit Kanda, ne perdant pas de temps pour l'interroger.

« Comment ça se passe, avec Allen ? »

Kanda se doutait que son ami avait dû être mis au courant par Lenalee. Il émit un son encoléré étouffé entre ses dents en pensant au blandin.

« C'est pour ça qu'il faut que je te parle. Je sais pas comment je vais supporter ça. »

Marie eut un soupir entendu.

« Les chaleurs doivent certainement le rendre irritable, mais tu as fait le bon choix, Kanda.

— Je ne parle pas de ça. C'est clair qu'il est chiant, mais je serai là pour lui. »

Un éclair de surprise passa dans les yeux de Marie. Lui, sans doute celui qui le connaissait le mieux, semblait être surpris qu'il se déclare prêt à être là pour l'oméga. Il fallait dire que ce n'était pas son genre, que c'était une décision qui allait à l'encontre de ce qu'il avait juré auparavant, et Kanda le savait. Il reprit, baissant à peine le regard.

« Ses chaleurs lui donnent des crises, et il en a fait une dans la nuit. Il voulait pas aller à l'infirmerie. Je… » Kanda serra les dents. Avouer son impuissance n'était pas quelque chose qu'il aimait, « Je ne sais pas comment gérer ça, putain. »

Le chauve s'arrêta de marcher.

« Il ne faut pas que tu hésites à demander à l'infirmière de venir, s'il ne veut pas se déplacer, et c'est normal dans son état. »

Se taisant, Kanda l'écoutait. Il hocha la tête. Marie continua :

« Les omégas ont besoin de contact –

—Tch, » le coupa Kanda, « je sais, ça. Il m'a dit. J'ai dû lui tenir la main et dormir avec lui, et il en a profité pour me coller. » Ces pensées l'échauffèrent, il s'énerva. « Je lui tends la main, ce petit enfoiré me prend le bras. »

Marie posa une main sur son épaule, adoptant une expression plus moralisatrice.

« Tu ne peux pas lui en vouloir, Kanda. C'est naturel, et c'est ce que j'allais te conseiller. Tu le sais, les omégas ont besoin de sentir l'odeur de leurs alphas durant leurs chaleurs et d'échanger les leurs, ils ont besoin d'être près d'eux pour ça. S'il se colle à toi, tu peux le repousser, mais ne sois pas méchant et donne lui un contact minime. C'est instinctif, il ne le fait pas par plaisir.

—J'sais ça. »

La main sur son épaule le flatta.

« Tu sais ce qu'il y à savoir, alors. Je te fais confiance pour prendre soin de lui. »

Kanda grogna. Lavi et Lenalee avaient dit ça, mais lui était sûr qu'il leur rendrait leur précieux ami embroché par Mugen. Il ne comprenait pas pourquoi, malgré leur surprise évidente qui aurait pu être vexante si Kanda savait qu'il n'y avait pas de quoi l'être ainsi, ils devenaient tous les trois persuadés qu'il saurait se démerder. Parce que ce n'était pas le cas.

« Non, j'suis vraiment dans la merde avec ça. C'est pas pour moi, de jouer les gentils alphas. »

Marie sourit.

« Si tu laisses ton mauvais caractère de côté, tu verras que ça ira tout seul. »

Se retenant de lui crier un 'je t'emmerde' bien senti, Kanda savait qu'il avait raison sur ce point. Il poussa un soupir, la main de Marie ayant quitté son épaule.

« Tu ne devrais pas le laisser seul trop longtemps, » ajouta le plus vieux.

Kanda lâcha un 'tch'. Il savait. Faisant demi-tour avec un regard entendu, il laissa son ami retourner avec Miranda, et décida de prendre de quoi nourrir l'oméga avant de le rejoindre. Sans grande surprise, il dut tirer un chariot de bouffe pour la deuxième fois, sous la surprise de traqueurs qu'il incendia copieusement sur son chemin. Il voulait tuer Moyashi de le faire passer pour un con comme ça en public. Cependant, à peine gagna-t-il le couloir de la chambre du blandin qu'il sentit une odeur forte. Celle d'un mal-être provenant de l'oméga. Kanda écarquilla les yeux. Encore ?!

Se dépêchant, il ouvrit la porte à la volée, la ferma après s'être précipité, et laissa le chariot contre le mur à côté pour découvrir Allen, assis sur son lit, les genoux devant son torse et ses bras les retenant, en pleurs, apparemment perturbé. Timcanpy virevoltait autour de lui, sans comprendre, paniqué. Il n'avait pas l'air d'avoir mal, mais en le voyant, le blandin laissa ses jambes retomber, écarquilla les yeux et prononça son nom avec un accent de détresse qui le pauma tout entier. Ça refaisait comme cette nuit. Kanda eut, quant à lui, la sensation de flipper qui revenait en force. Il n'aimait pas ça. Le voir comme ça. Ce n'était pas le Moyashi auquel il était habitué. Cela l'inquiétait pour l'oméga, malgré lui, et aussi sur ce qu'il devait faire. Le Moyashi l'appelait encore, alors que ses yeux cloués à lui le rendaient impuissant et hésitant, comme si Kanda était en plein cauchemar.

Lenalee avait dit que ses chaleurs étaient difficiles, Allen lui-même avait redit que ses chaleurs seraient difficiles.

Ce n'était malheureusement pas du foutage de gueule.

Chapter Text

Au réveil, Allen s'était d'abord senti bien. L'hypnotisant parfum de Kanda flottait encore dans la pièce, peut-être moins maintenant qu'ils étaient dans sa chambre et non dans celle de l'épéiste, mais c'était assez pour le faire se sentir en sécurité. Il en avait honte, mais près de Kanda, il se sentait paradoxalement plus fort. Ou plutôt, ça lui apportait un sentiment qui chassait le stress que faisait monter ses chaleurs en lui. Allen s'en voulait de trouver du réconfort chez Kanda, surtout de cette manière, comme s'il avait besoin d'un autre pour se maitriser. Il était un homme. Il était capable de prendre soin de lui-même. Il l'avait toujours fait. Mais il semblait que ses chaleurs annihilaient cette capacité en lui… Allen ne s'était jamais senti aussi faible, aussi vulnérable, et il haïssait ça.

Jamais être un oméga ne lui avait posé le moindre problème. Bien sûr, il avait déjà eu droit à des commentaires désobligeants, du temps où il était avec Cross, ils avaient déjà rencontré des individus peu recommandables qui voulaient profiter de sa condition de jeune oméga. Comme il était encore un enfant, son maître les avait remis à leur place pour lui, mais bien vite, Allen avait appris à se faire respecter tout seul. Bien pour ça qu'il réussissait à plumer des sales types au poker sans encombre. De sorte qu'Allen, bien que n'aimant pas entendre les ramassis de clichés sur les omégas et ne se comportant pas selon la norme de son époque, n'avait jamais été malheureux d'en être un. Quelque part, vu qu'il parvenait à s'imposer comme un jeune homme et non comme l'hybride homme-femme que les imbéciles pouvaient voir en lui, il était fier.

Seulement, avec ce que lui faisaient ses chaleurs, il souhaitait être un homme comme les autres, regrettait d'être né oméga. Depuis qu'elles avaient commencé, son comportement confirmait les dires sur la faible condition des omégas, sur leurs émotions exacerbées. Il avait toujours été sensible d'une certaine manière, peut-être un peu naïf. La vie ne lui avait pas fait de cadeau, il n'avait pas eu de bol, était resté innocent et optimiste. Son degré de naïveté relevait d'une valeur d'interprétation, il n'était pas sûr d'être si idiot que ça. Mais faible… Non. Que ce soit quand il était gosse, quand il était ce garnement mal élevé que Mana avait recueilli et ensuite… Il avait eu ses faiblesses, ses moments de doute et ses émotions s'étaient plusieurs fois dissipées. Dernièrement, l'angoisse, l'inquiétude avaient eu raison de sa stabilité. Il était un être humain, c'était tout à fait naturel.

Néanmoins… Ça atteignait un degré ingérable. Entre les douleurs, ce stress étrange qui montait en lui sans cesse, ce besoin de Kanda… Allen était perdu. Il avait l'espoir et choisissait de se faire confiance pour résister, mais il savait bien qu'il devrait aussi accepter de s'appuyer sur Kanda. Ce n'était pas génial, toutefois, son attitude la nuit précédente montrait qu'il faisait des efforts afin de lui faciliter la tâche. Se mordant la lèvre, il eut le réflexe de vouloir se rapprocher du brun, qu'il savait endormi près de lui. En même temps, il se grondait. Kanda lui avait dit de ne pas le faire. Et ce n'était pas comme si c'était absolument nécessaire. Encore un sentiment lunatique que ses chaleurs insufflaient en lui. Seulement, si c'était à peine, il se disait que ça irait, que le brun ne s'en apercevrait même pas. Ce désir de proximité était plus fort que lui.

Allen s'avança alors. Tant pis s'il se comportait un peu comme un gamin, il devait supporter la honte avant de surmonter ça.

En s'approchant encore, comme il ne sentait toujours pas la chaleur de Kanda, Allen ouvrit les yeux pour voir qu'il était parti. L'oméga le ressentit comme une douche froide. Il paniqua sans le vouloir. Mais où était donc passé Kanda ? Déglutissant, il tenta de se rasséréner. Kanda s'était vraisemblablement réveillé le premier, était sorti et allait revenir. Il fallait bien se douter qu'il n'attendrait pas gentiment, coincé dans la chambre avec lui tout le temps. Seulement… Il s'inquiétait. Kanda lui avait dit mots pour mots 'qu'il le soulait', avant de dormir avec lui. Allen n'était pas sûr de comprendre son geste comme une pure gentillesse ou la preuve d'une exaspération ultime, avec ses mots. S'il n'était pas négatif, il y avait sûrement des deux. Mais il avait vraiment peur que ce qui s'était produit cette nuit ne l'ait fait tout bonnement abandonné, qu'il ne revienne pas.

C'était idiot, c'était les hormones qui le poussaient à céder à l'angoisse au lieu de la rendre légère, mais il était question de Kanda, un type imprévisible par excellence. Allen avait peur que l'alpha le laisse comme ça. C'était une peur égoïste, car Kanda avait de quoi abandonner. S'il se mettait à sa place, Allen voulait bien reconnaître que son comportement, même si ce n'était pas de sa faute, pouvait le rendre difficile à supporter. En tant habituel, Kanda ne le supportait même pas, alors là, il devait avoir encore plus de mal. La culpabilité ressurgissait. Même s'il estimait que Kanda était totalement idiot d'être hostile avec lui pour des aprioris et pour s'obstiner là-dedans, il ne pouvait rien y faire. Il comprenait la difficulté dans laquelle il mettait l'autre. Cette pensée acheva d'assombrir son humeur, et il commença à se convaincre doucement que Kanda n'allait pas revenir.

Pourtant, il secoua encore la tête. Non, il ne fallait pas qu'il se laisse penser ça.

Vaguement ensommeillé, troublé aussi, il s'essuya les yeux et se rendit compte qu'il devait aller aux toilettes. Il soupira, déterminé à réaliser son premier acte pour prendre le dessus sur ses chaleurs : se lever tout seul, marcher. Hors de question qu'il se fasse aider de Kanda pour ce genre de choses, ça serait trop humiliant. Alors, prenant une inspiration, il repoussa les couvertures, eut froid, se poussa pour se rendre au bord du lit, posa ses pieds et attendit de sentir le sol ferme sous ses membres. Il ne devait pas se lever trop vite, il l'avait compris la dernière fois qu'il avait essayé. S'aidant de ses mains posées sur le matelas pour avoir une emprise, il prit petit à petit appui.

Une fois debout, vacillant à peine, il ignora son vertige et se soutint au mur. Le longeant, il finit par arriver au niveau du bureau, contre lequel il s'appuya, puis au lit de Link, ou plutôt de Kanda dans les circonstances actuelles. Il s'en aida pour atteindre la porte de la salle de bain, et y pénétra, plus que soulagé en la refermant derrière lui. Heureusement que dans les nouveaux locaux de la congrégation, les chambres d'exorcistes étaient équipées de salles de bain personnelles. Allen avait, d'ailleurs, toujours été étonné de la fonctionnalité des lieux, et de la modernisation de l'édifice de l'Ordre. Il n'avait pas toujours vécu dans les meilleures conditions, et à une époque où l'électricité ainsi que l'eau courante étaient peu répandues, il constatait la richesse de l'Organisation Sainte. Ça faisait à peu près un an qu'il était là, et n'était pas encore totalement habitué.

Faire sa petite affaire fut compliqué. S'assoir aurait été plus simple, mais il était un garçon. Allen reconnaissait que c'était concrètement idiot, pourtant, le fait de soulager sa vessie assis l'aurait fait se sentir un peu ridicule. En tant qu'oméga, et donc confronté à des jugements sexistes, il n'était absolument pas machiste, mais ça ne voulait pas dire qu'il ne tenait pas un minimum à l'image de sa virilité. Puis, si Kanda arrivait et, par mégarde, ouvrait la porte pour regarder s'il était là – Allen l'imaginait tout à fait ne pas s'embarrasser de toquer en éternel grand bourrin – pour le surprendre comme ça… Il ne voulait pas s'attirer ses moqueries.

S'étant lavé les mains, il voulut regagner son lit. Là, encore, l'opération se présentait comme difficile, mais il avait gagné confiance en ayant réussi, et il voulut marcher sans appui, quitte à ressembler à un escargot. Bras écarté pour maintenir son équilibre, il faisait des petits pas, et avançait étape par étape. La sensation de fatigue se mettait à grossir en lui, ainsi qu'un certain mal de ventre, dû au stress que lui donnait l'absence de Kanda. Quand ces émotions devinrent trop pesantes, il essaya d'accélérer le pas, sans compter sur le vertige qui lui fit tourner la tête. Allen s'effondra au sol, violemment. Retenant un juron, il frappa le plancher de son poing, énervé de son impuissance. Timcanpy, qui était resté gentiment posé sur le lit, vola vers lui, descendant juste devant son nez. Ça le fit brièvement sourire, sourire bien vite effacé par un rictus rageur à cause de son échec.

Grimpant avec peine sur le lit, se sentant à nouveau faible et inutile, il se recroquevilla, ignorant la douleur dans son bas-ventre. Il avait faim, aussi.

Il se résigna à attendre docilement que Kanda revienne, il n'avait pas trop le choix. Il espéra qu'il penserait à lui ramener de quoi manger, ne tenant pas à se faire crier dessus de bon matin en le lui rappelant. Allen se mordit la lèvre. Il avait peur que ses chaleurs le rendent inapte à être un bon exorciste, ou fragilisent sa volonté et permettent au Noah en lui de prendre le contrôle. Allen voulait garder son optimiste, mais il fallait être réaliste, c'était une possibilité. Ça reviendrait tous les quatre mois, cinq s'il avait de la chance, trois s'il n'en avait pas. Et encore, il avait entendu dire que les omégas jeunes n'avaient pas forcément des cycles réguliers, que les chaleurs pouvaient se déclencher n'importe quand. Si ça lui arrivait… Si c'était si violent à chaque fois…

Il expira, inspira, doucement, pour calmer ses appréhensions. Et Kanda qui ne revenait toujours pas… Quand le temps fut trop long, à force de ruminer les mêmes pensées et de s'angoisser, il sentit son moral s'écrouler. Tandis qu'il sanglotait, chaque secondes le convainquaient tantôt que Kanda ne reviendrait pas, tantôt d'à quel point il était risible. Le bon côté était peut-être que la douleur était plus supportable, aujourd'hui, ou du moins qu'elle ne se manifestait pas encore trop durement. Entre ses larmes, ça le fit rire. Désemparé par son attitude, Timcanpy se colla contre lui, essayant de l'apaiser. Allen le serra sur son torse en pleurant davantage. Cela dura jusqu'à ce que le Golem ne se dégage pour voler autour de lui comme une mouche autour d'une ampoule, et que Kanda n'ouvre la porte.

Voilà donc pourquoi le brun l'avait retrouvé en pleurs.

Les sentiments d'Allen s'étaient mélangés. Entre les restes de ses craintes et la joie de voir que Kanda ne l'avait pas abandonné à son sort, il n'avait pas réussi à s'arrêter de pleurer, et il voyait bien que l'Asiatique ne savait pas quoi faire face à ça. Appelant le nom du brun avec la frayeur toujours présente dans sa voix, il se dressa faiblement vers lui. Comme attendu, le Japonais ne tarda pas à rugir, la voix un peu plus blanche qu'à l'accoutumé :

« Je peux pas te laisser seul dix minutes, c'est pas vrai ! »

Au détail près que ça faisait sans doute une petite heure qu'il était réveillé, et qu'Allen ne savait pas depuis combien de temps Kanda s'était tiré. Ce dernier se précipita vers lui, posant ses deux mains sur ses épaules pour le forcer à se reprendre.

« Qu'est-ce qui se passe ? »

Allen déglutit. Revenir à la normale lui semblait impossible. Expliquer ça le comblait de honte. Il n'arrivait pas à articuler, les mots se coinçaient dans sa gorge en même temps qu'il essayait de les prononcer. L'emprise des mains de Kanda se fit moins forte, il vacillait. Son visage restait neutre, un poil agressif, comme son expression l'était toujours. Kanda soupira, Allen n'était pas sûr… mais il semblait presque inquiet. Il parla lentement :

« Il faut que tu te calmes, Moyashi. Respire un bon coup, et dis-moi ce qui se passe.

—Je… Kanda... Je… »

Il n'y arrivait pas. Remuant la tête, Allen se sentit flancher, et en désespoir de cause, prêt à s'effondrer sur le lit. Il l'aurait fait si Kanda ne le tenait pas. Il aurait dû se calmer. Kanda était là. Lui-même ne comprenait pas pour ses larmes ne tarissaient pas. Kanda le regardait, une lueur démunie dans les yeux, et le nez retroussé par l'incompréhension. Allen tenta de parler, mais il ne put qu'hoqueter. Le plus âgé secoua la tête à son tour.

« Moyashi, tu te calmes tout de suite, ou je vais m'énerver ! »

Lui donner des ordres aussi sec ne marchait pas, et il ne semblait pas le comprendre, surtout que cette menace frisait le ridicule, Kanda étant perpétuellement énervé. Allen prit une grande inspiration, étouffant un sanglot, et, honteusement, il put murmurer :

« J'ai eu peur. »

Kanda haussa les sourcils, penchant la tête sur le côté.

« Quoi ? »

Il ne l'avait pas entendu. Allen hésita à répéter. C'était Kanda… Pourquoi verbaliser ce genre d'émotions avec lui… Ça ne lui semblait pas adéquat, ni avec quiconque… Il essuya ses yeux d'une main, ils le brûlaient. Malgré lui, il se fit violence.

« J'ai eu peur. »

Allen mentait. Il avait toujours peur. Kanda s'écria, perdu :

« Mais de quoi t'as peur comme ça ?! »

Le blandin se remit à secouer la tête. Ça, il ne le dirait pas, il ne pouvait pas. Les pensées diffuses se remettaient à le ronger, il se réprimandait lui-même en se démoralisant. Kanda le lâcha, son regard se faisant plus strict.

« Bon, ça suffit. J'commence à en avoir marre. »

Et avant qu'Allen n'ait le temps de se demander ce qu'il voulait dire par là, Kanda lui décocha une gifle violente qui le fit tomber contre l'oreiller. Il l'avait frappé en plein sur la joue, et Allen n'avait pratiquement rien vu venir. Retenant l'endroit touché, il sentit la colère monter en lui avec la douleur. Le Japonais n'avait pas fait semblant. Il réussit à refouler ses larmes, la peur hystérique qui l'avait gagné étant momentanément atténuée.

« Mais pourquoi tu m'as frappé ?! T'es malade ?!

—Pour que tu te calmes, » lui jeta Kanda agressivement, croisant les bras contre son torse. « T'arrives à parler, regarde, imbécile. »

Allen allait se récrier vivement, mais se rendit compte qu'il avait raison. La colère ne partit pas.

« Tu n'es qu'une brute ! » détacha-t-il à l'adresse de l'alpha. « Sale Bakanda !

—J'ai essayé de te parler, ça n'a pas marché. Tu voulais que je fasse quoi d'autre, petit con ?!

—Je ne sais pas, mais pas me gifler ! »

Le ton montait. Kanda s'approcha encore de lui, et Allen leva les bras devant son visage, à la fois pour se protéger d'un éventuel coup et pour contre-attaquer si Kanda osait encore. Le brun lui attrapa ses bras et les baissa, mettant son visage au niveau du sien.

« Tu crois que c'est facile pour moi, connard de Moyashi ?! »

Allen secoua la tête.

« Non, mais…

—Mais que dalle ! Tu paniquais, il fallait que je fasse quelque chose, alors si t'es pas content, c'est pareil ! »

Le blandin rentra la tête dans les épaules. Il comprit que le brun avait paniqué aussi. Il ne savait pas s'il devait s'excuser. Après la gifle, il ne voulait pas légitimer l'acte… Mais il s'en voulait d'être difficile à gérer pour Kanda, de lui causer du souci. Il réfléchit à ses mots, mais le brun l'interrompit, autoritaire, en s'éloignant.

« Tu vas me dire ce qui s'est passé, tout de suite. »

Allen pouvait arriver à comprendre que Kanda soit furieux de ces désagréments. Et il ne le laisserait pas fuir, l'oméga le sut. Il s'était livré sur certaines choses, dont l'explication s'imposait, mais ça… Ça ne l'était pas. Il allait falloir qu'ils verbalisent les problèmes, c'était justement la réflexion qu'il se faisait tout à l'heure, et qu'il avait faite à Kanda, lorsqu'il avait cherché à le confronter sur sa peur d'être jugé. En retour, Kanda essayait bel et bien d'établir une communication, agressive et maladroite, mais il le faisait.

Pour Allen, le besoin de contact, de calme, de nourriture, c'était physiologique, c'était le lien, les chaleurs, et la vie, aussi. Il trouvait que ce n'était pas si gênant de l'expliquer, enfin de compte. Certaines choses plus que d'autres.

Mais ce qui touchait sa confiance en lui, sa vulnérabilité…

Allen le savait, c'était ça qui l'avait fait exploser, en plus de l'absence de Kanda. Leur relation n'était vraiment pas propice à ces confessions. Et ça ne faisait pas un jour qu'ils étaient ensemble, c'était compliqué. D'autant qu'il n'aimait pas se confier. Il ne disait même pas ces choses à Lavi et Lenalee.

Le blandin avala sa salive.

« C'est juste que…

—Que quoi, Moyashi ? »

Il s'agaçait. Allen leva les yeux sur le plus grand, plus timide.

« Tu vas te moquer de moi, Kanda. »

Kanda renforça son expression.

« Parle. »

Allen contracta sa mâchoire, baissa à peine les yeux, et les remonta brutalement sur Kanda.

« Je me suis réveillé, et tu n'étais pas là… Tes phéromones, il y en avait moins, aussi. J'ai eu peur que tu sois parti et que tu ne reviennes pas. »

Kanda écarquilla les yeux, choqué.

« C'est pour ça que tu paniquais comme ça, du con ?!

—Mais non ! » Allen évita le contact visuel. « Pas que ça…

Quoi ? »

Ce souffle agressif dans sa voix... Allen serra les dents.

« Je me sens faible. »

Voilà, c'était dit. Allen se sentait aussi tout à fait ridicule de dire ça à Kanda, qui le trouvait justement déjà assez faible comme ça.

« Tu l'es. »

Ces quelques mots lui donnèrent raison. Allen fut blessé. Il s'y attendait. Il ne fallait pas qu'il compte sur le kendoka pour lui remonter le moral, après tout. Il se mordit l'intérieur de la joue, jetant un regard encoléré au brun.

« Je ne le suis pas ! » Il avait crié. Puis se corrigea, humilié. « Je ne l'étais pas à ce point… »

Kanda secoua la tête.

« Tu l'es à cause de tes chaleurs. Ça passera. »

Allen fut sincèrement des plus surpris, toisant l'alpha comme s'il le voyait pour la première fois. Kanda ne l'avait donc pas rabaissé ? Mieux, il lui disait que ça passerait, comme s'il ne le pensait pas incapable d'être plus fort ? Il essaya de ne pas en être heureux, n'en étant pas sûr, et s'étant répété qu'il se fichait de ce que pensait Kanda. Angoissé comme il l'était, ne pas s'emballer ne fut pas bien dur.

« Kanda, je…

—Arrête de tourner autour du pot, ou je t'en colle une autre. »

Sourcils froncés, Allen se résigna à parler. Il fallait que ça sorte.

« J'ai peur que mes chaleurs m'empêchent de faire ce que je veux. Je veux dire, je suis presque incapable de me déplacer, j'ai mal tout le temps, et j'ai besoin d'un alpha avec moi. » Allen s'interdit de regarder Kanda en disant cela. « Je… me sens vraiment comme le pire des omégas. »

Pour la première fois, Allen employait des formules de quasi dédain pour sa condition. Car c'était bien comme ça qu'il le ressentait. Le Japonais finit par s'assoir à ses côtés, bras croisés.

« T'as jamais été un oméga fragile. T'as juste des chaleurs merdiques. »

Allen faillit rire.

« Tu te fiches de moi ? Tu disais que j'étais faible, Kanda… Maintenant, c'est encore pire. Comment tu peux dire ça ? »

Kanda plongea le visage dans sa main, serrant son poing libre.

« T'es lourd avec ça, tu m'as déjà gonflé hier, et je t'avais dit de laisser tomber ! Si je t'ai dit ça, c'est parce que tu m'envoyais des odeurs de déprime dans le nez, et j'en avais ras-le-cul. »

Le maudit hésita encore sur ce qu'il devait comprendre. Alors il répondit par un sarcasme.

« C'était pas ça qu'allait y changer quoi que ce soit, imbécile de Bakanda.

—Ta gueule, Moyashi, et écoute. »

Le regard assassin le dissuada de protester. Kanda continua :

« J'ai jamais dit que t'étais tout le temps faible.

—T'as dit que je passais probablement mon temps à chialer. »

Kanda eut un mouvement de recul, ayant du mal à contrôler son envie de le réduire en miettes.

« T'as idée d'à quel point les odeurs étaient fortes ? Ça me cassait les couilles. » Allen devinait qu'il 'les lui cassait encore' et que c'était un miracle qu'il ne s'en prenne pas encore plein la gueule. L'attitude de Kanda le surprenait indéniablement. « Tu vas pas être faible tout le temps si t'arrêtes de flipper comme un con. Faut juste que tu te reprennes. Voilà ce que je pense. Content, Moyashi ? Tu me feras pu chier ? »

Allen baissa les yeux, se retenant de rétorquer à Kanda que 'jouer sur les mots' dans ces contextes n'était pas forcément une bonne excuse. Puis 'flipper comme un con'… Il en avait de bonne, lui. Allen aurait aimé l'y voir, à sa place. Le brun râla.

« J'vais aller chercher l'infirmière, qu'elle te donne de quoi te calmer, tes émotions partent vraiment en couilles. »

Le blandin regrettait dans son impuissance que Kanda puisse les sentir, mais peut-être que pour le coup, c'était un peu utile. Kanda commençait à se lever, le menaçant :

« Et putain, pète pas de câble, ou je t'étrangle pour de bon. Je vais revenir. »

Allen savait que c'était la bonne chose à faire, et lui aussi voulait de quoi se calmer. Seulement… Il ressentait encore le besoin de la présence de l'alpha. Il réfléchit à toute vitesse, ses joues prenant des rougeurs, embarrassé quant à sa demande.

« Attends, s'il te plaît ! »

Kanda s'arrêta.

« Est-ce que tu peux rester dix minutes ?

—Non, Moyashi. Il faut que je ramène l'infirmière. Tu dois prendre quelque chose.

—Juste dix minutes. J'ai besoin de sentir ton odeur. »

Le Japonais le fixa quelques secondes, puis soupira encore.

« Trois minutes.

—Merci. »

Allen crut entendre un 'connard de Moyashi', mais Kanda vint s'allonger avec lui. Ils eurent une petite distance de bras, et par un regard timide, Allen demanda à se rapprocher. Kanda ne réagit pas. Allen bougea donc, jusqu'à être à quelques centimètres de l'épaule de Kanda.

« Pas plus, Moyashi. »

Allen hocha la tête.

« C'est bon. Je te sens, comme ça. »

Kanda parut indifférent. Allen, quant à lui, profitait du bien-être qui l'emplissait au contact des phéromones de Kanda. L'arôme de fleur l'apaisait, comme s'il le protégeait et l'enveloppait. Auparavant, ça lui tapait sur le système. Il n'avait pas besoin d'être protégé. Comme avec ses chaleurs, s'il était honnête, ce n'était plus le cas, il était content d'avoir recours à une odeur plutôt qu'à Kanda en personne. L'odeur ne le rejetait pas et ne risquerait pas de se ficher de lui. C'était moins humiliant. Il aurait seulement aimé être un peu plus près, mais Kanda…

« Au fait, Moyashi. »

Allen leva la tête, intrigué.

« Si je te reprends à te coller à moi la nuit, je ne dormirais plus avec toi, que tu fasses une foutue crise ou pas. »

Rougissant de surprise, le blandin s'écria, sur la défensive :

« Mais la nuit, je dors ! Je ne regarde pas ce que je fais ! Je savais même pas que je te collais !

—Je m'en fous, évite de te rapprocher et de m'enlacer. Je n'aime pas ça.

—T'auras qu'à rajouter un oreiller entre nous. »

Allen avait dit cela en bougonnant. Ce Kanda vindicatif ne le surprenait plus. Il ne pouvait décidément pas rester sympathique longtemps.

« C'est pas une mauvaise idée. »

Le maudit ne pouvait pas s'empêcher d'être un peu vexé. Il n'avait pas la lèpre, à la fin. Soupirant, il se forçait à rester concentrer sur les fragrances. Comment Kanda pouvait sentir si bon ? Allen aimait cette odeur, indubitablement. Si seulement son propriétaire avait pu être aussi agréable… À cet instant, le Japonais se releva. Allen saisit son poignet, par réflexe, l'arrêtant alors qu'il n'était pas tout à fait debout. Kanda le retira violemment, bien obligé de reposer ses fesses au bord du lit comme le blandin l'avait tiré en arrière.

« Encore un peu, » implorait Allen avec de grands yeux suppliants.

L'Asiatique émit un claquement de langue.

« J'avais dit trois minutes.

—Un tout petit peu, Kanda... »

L'idée que Kanda s'absente ne le tranquillisait toujours pas, même en sachant qu'il reviendrait. L'avoir senti… ça l'avait aidé, mais ce n'était pas suffisant. C'était comme si le fait de savoir que Kanda ne serait pas avec lui quelques instants était insupportable. Il lui fallait plus, pour être suffisamment enivré afin de supporter quelques minutes en ne ressentant pas cette espèce de vide.

« T'es capricieux, Moyashi. »

Allen s'apprêta à objecter, même si Kanda avait peut-être raison sur ce fait, le lien lui faisait faire des inconduites. L'alpha arborait une expression rembrunie. Choquant l'oméga, il se rallongea à côté de lui.

« Je n'aime pas les caprices, » l'animosité dormait dans sa voix, « mais je vais te laisser te rapprocher plus. C'est seulement parce que tu sens mauvais et que je ne veux pas que tu paniques le temps que je ramène l'infirmière. Ça ne se reproduira pas ensuite. C'est clair, Moyashi ? »

Comprenant parfaitement ce que sous-entendait l'annonce, l'oméga hocha vivement la tête, soudainement prêt à être le plus obéissant du monde tant qu'il avait le droit de sentir Kanda. Alors, sans aucune douceur, l'épéiste l'attira contre lui. Allen se retrouva le nez contre son torse, immergé dans son odeur. Il se retint de gémir de bien-être. C'était bon. C'était vraiment incroyablement bon. Il laissait ses mains devant son propre torse, évitait de toucher Kanda, se satisfaisant du partage de chaleur et de la main sur sa nuque qui le maintenait avec fermeté. Allen se sentit frissonner. Il était si bien. Kanda n'aurait jamais dû faire ça… Il allait devenir accro à ce contact profond, car son odeur le rendait dingue. C'était comme si ça cherchait à ne faire qu'un avec lui, comme s'il bénéficiait d'un bien-être et d'une sécurité optimale. Il n'avait plus mal, et n'était plus du tout perturbé. Il récupérait même assez de présence d'esprit pour être indigné que Bakanda lui fasse cet effet.

Esquissant un demi-sourire, voulant taquiner le brun comme il le faisait parfois avant toute cette histoire de lien, Allen chuchota :

« Tiens, t'aurais fait ça au lieu de me frapper, je me serais calmé tout de suite, Bakanda.

—Tu crois que je suis le genre à faire ça, Moyashi ?!

—C'est Allen, et tu le fais bien, là. »

Kanda le repoussa, un pli fâché sur le front.

« Puisque tu sembles aller mieux, je vais y aller. Et ne me demande pas encore du temps, tu en as eu bien assez. »

Le plus jeune nia.

« Je n'allais rien demander ! C'était… Je… Je te suis reconnaissant pour avoir fait ça. Beaucoup. Je me sens vraiment mieux. »

Kanda ne lui répondit pas. En revanche, au moment de partir, il lui balança sa veste, si bien qu'Allen la reçut en plein sur la tête. S'en dépêtrant, il fusilla l'autre du regard. Kanda avait poussé le chariot de nourriture, un peu oublié, près de lui.

« Au cas où, » expliqua l'Asiatique en s'engouffrant dans le couloir. « Profites-en pour manger. Et tâche pas ma veste. »

Kanda avait compris l'importance que son odeur avait pour son bien-être. Avec l'envie de lui tonner qu'il savait parfaitement manger correctement, Allen se dépêcha de sentir le vêtement, étrangement plus intéressé par l'odeur que par la nourriture, Timcanpy se posant sur son épaule. Avec ça, il saurait supporter l'absence de l'alpha, en effet.


Kanda marchait d'un pas pressé dans le couloir. Ses pensées s'embrouillaient… Moyashi lui faisait foutrement peur. Deux putains de crises dans un espace de temps très court, ça ne faisait même pas une putain de journée qu'il était avec lui. Kanda comprenait encore plus que la situation était sérieuse, qu'Allen était vraiment dans la merde, et lui avec. Il avait déjà pensé qu'il n'aimait pas le voir comme ça. Et c'était pour ça qu'il avait été, il le reconnaissait avec une sensation de ridicule, plus gentil avec lui. Il n'en était plus à ce stade où il se sentait obligé de le repousser avec des paroles violentes pour éviter qu'il ne veuille s'attacher à lui. Il était obligé de s'occuper de lui durant ses chaleurs, son état mental était visiblement aussi fragile que son physique, et Kanda n'était pas suffisamment con pour juger bon de continuer là-dedans. Sa gentillesse restait minime. En réalité, ce n'en était peut-être même pas.

Il avait reconnu qu'il ne le pensait pas si faible que ça. Et c'était vrai. Moyashi était beaucoup de choses à ses yeux : une nuisance, un emmerdeur, un oméga chiant, un type faux, trop souriant, trop poli, trop artificiel, lui rappelait trop Alma… beaucoup de choses. Kanda avait du mal à le saquer et n'était pas intéressé par le fait d'être proche de lui. Ça aussi, c'était vrai. Toutefois, il reconnaissait quand même qu'il n'était pas totalement un boulet lors de missions, qu'il était fort, moins que lui mais il se défendait bien… pour un oméga. En réalité, Le Japonais ne les jugeait pas moins inapte qu'un alpha. S'il pensait à Alma, qui était aussi un oméga, il avait dû le découper en morceaux afin de le mettre hors d'état de nuire. Il avait eu du mal, tant il était fort. Kanda avait beau l'avoir tué ce jour-là, peut-être qu'Alma était plus fort que lui. Il regrettait presque de ne pas avoir été le vaincu, de temps à autre, s'il n'avait pas eu cette personne à retrouver. Ces pensées paradoxales lui lacéraient souvent le cœur, en réalité.

En bref... Kanda ne pensait pas qu'Allen était incapable. Quand il lui avait craché ça, il avait simplement voulu le blesser, n'avait pas réfléchi plus loin. Il avait mieux réussi que prévu. Brièvement, il craignait que ses paroles aient profondément atteint le plus jeune, pour qu'il l'évoque deux fois de suite, heurté, lui qui cachait ce genre de choses habituellement. Le Japonais ne l'aimait pas, mais il n'aimait pas non plus l'idée qu'il en vienne à se convaincre de sa faiblesse parce qu'il avait mis le feu aux poudres. C'était fort possible, vu qu'il avait prononcé ces paroles outrageantes à un moment où il le savait instable, et si ça s'était arrangé par la suite, avec ses chaleurs... Kanda était têtu et s'était borné à faire preuve d'une mesquinerie cruelle envers le blandin en apprenant leur lien, il réalisait les conséquences de ses actes avec amertume.

Quant à ce 'câlin'… Les yeux du gosse auraient faits fondre une pierre. Marie lui avait confirmé ce dont il avait besoin, ce dont Kanda était déjà au courant et ce qu'il se refusait à faire. Alors il lui avait cédé. Et puis cette odeur… Ça avait des effets sur lui, Kanda s'obligeait à le constater. Conjugué aux sentiments de culpabilité, d'impuissance, et bordel – de panique, il l'avait tenu contre lui pour le rassurer. Se rassurer lui-même, aussi, peut-être. Ça ne changeait rien au fait qu'il n'appréciait pas soudainement Allen, qu'il n'avait pas changé d'avis à propos de lui… Mais il avait décidé de se concentrer davantage sur ses besoins, de rendre les choses plus facile, parce qu'en toute honnêteté, il s'échouait à la conclusion qu'il préférait presque se faire violence pour se laisser sentir par le Moyashi quelques fois dans une journée et ne plus avoir à le faire une fois que ses chaleurs seraient finies plutôt que devoir gérer une seule autre de ces crises.

Rien de tout ça ne lui plaisait de toute manière, ça allait sans dire, mais le Japonais était largué, alors il faisait ce qu'il pouvait. Il espérait que l'infirmière les aiderait. Expliquer la situation fut rapide dû au caractère concis du brun, et ils retournèrent vite à la chambre, pour trouver Allen, qui semblait aller parfaitement bien cette fois. Il tenait dans ses bras la veste de Kanda, le col devant son nez. Les plats avaient naturellement été engloutis. Kanda se sentit curieusement contenté par cette situation. Il avait fait tout ce qu'il fallait pour que ça ne se produise pas, mais il avait sincèrement eu peur d'avoir une troisième crise sur les bras.

Allen rendit à Kanda sa veste, avec un sourire discret, reconnaissant. L'infirmière procéda ensuite à un rapide examen, surveillant la dilation des pupilles du blandin, écoutant ses battements de cœur à l'aide d'un stéthoscope. Finalement, elle commença à les interroger :

« Quand les crises se sont-elles produites, exactement ? »

Kanda se taisait, suivant l'échange les bras croisés. Allen répondit :

« Dans la nuit, et ce matin.

—Vous étiez seul, à ce moment-là ? »

Le blandin secoua la tête.

« Ce matin, oui. Mais cette nuit, Kanda était là, dans l'autre lit.

—Je vois. Et quels étaient les symptômes ? »

Son regard croisant celui de Kanda, Allen hésita à décrire ce qu'il avait ressenti.

« Je… Ce n'était pas pareil… Disons que cette nuit, j'avais surtout très mal, c'était le même genre de crise que j'avais faite dans l'infirmerie, mais ce matin… J'étais seul alors…

—Il a paniqué, » trancha Kanda à sa place, voyant qu'Allen recommençait à tourner autour du pot.

L'infirmière hocha la tête.

« Et qu'est-ce qui les as arrêté ? »

Le blandin rougit.

« Kanda m'a calmé. »

Le brun émit un 'tch' agacé à ces mots.

« Qu'a-t-il fait pour vous apaiser ? »

À nouveau, le blandin croisa le regard de Kanda, peu à l'aise avec ces questions.

« Il… On a eu un contact physique. »

La femme hocha encore la tête. Elle osa un petit sourire.

« Bien, vous fonctionnez comme la plupart des omégas. J'espérais que la présence de votre alpha fasse cesser les crises, mais après tout, il est trop tôt pour dire si ça ne fait pas effet. Si j'ai bien compris, vous supportez mal l'éloignement avec votre alpha, je me trompe ? »

Kanda se tendait, et Allen aussi. Ils avaient tous deux envie de rugir qu'il n'était techniquement pas 'son alpha'.

« N-non. »

Elle souriait encore.

« C'est normal. Je vous ai dit que vous risquiez d'avoir des chaleurs difficiles, alors c'est d'autant plus vrai pour vous si ça ne se calme pas, et ça peut se calmer, ça ne fait pas tout à fait une journée ! Gardez espoir. » Son regard les englobait tous les deux, montrant qu'elle s'adressait également à Kanda. « Je vais vous donner une boîte de calmant, vous en prendrez un aujourd'hui, et un autre demain matin. Ça devrait suffire. Si vous sentez que vous pouvez éviter les médicaments par la suite, n'en prenez pas. »

Allen hocha la tête, Kanda ayant un silence approbateur. Elle ajouta :

« Si ça ne vient pas à se calmer, vous pourrez me rappeler. »

Kanda espérait ne pas en arriver là, et que ce foutu Moyashi soit enfin plus paisible. L'infirmière ne s'arrêta pas là, et cette fois, elle questionna Kanda.

« Vous jugez ses crises plutôt violentes ? »

En toute sincérité, le kendoka pensait que c'était le cas.

« Oui. »

Sa voix sèche retentit. Allen serrait les dents, c'était visible. La femme se reconcentra sur l'oméga

« Est-ce que vous étiez particulièrement stressé ou éprouvé avant vos chaleurs ? »

Le blandin se voyait obligé de hocher la tête. Kanda n'était pas surpris par ça. Bien sûr que le Moyashi était claqué bien avant d'être en chaleurs, il était aux premières loges pour en témoigner.

« Ça peut aussi avoir un effet. Vous le voyez bien tous les deux, les chaleurs rendent un oméga extrêmement sensible, les hormones travaillent beaucoup. Si vous aviez beaucoup de stress en vous, il peut se manifester maintenant, il va falloir vous relaxer. Je vous l'ai déjà dit, mais évitez les tensions, pour que tout se passe au mieux. »

C'était des choses qu'ils savaient déjà, mais ils comprenaient la nécessité de le répéter.

« Avez-vous eu des crises d'un autre type ? »

Cette question laissa Allen sur le carreau. D'un autre type ? Il regarda l'infirmière avec une expression interdite.

« Par rapport à vos chaleurs, précisa celle-ci.

—Mes chaleurs ? Je… ne vois pas de quoi vous parlez ? »

Kanda leva les yeux au ciel, en soupirant.

« J'crois qu'elle demande si t'as envie de baiser, Moyashi.

—Kanda ! »

Cramoisi, Allen fusillait l'alpha du regard. L'infirmière soupira à son tour, coulant un regard courroucé sur lui.

« Je formulais ma question avec plus de tact. »

Quant à lui, l'oméga secouait la tête.

« Pas tellement… J'ai surtout mal, et je suis fatigué. Ce n'est pas normal ? »

En vérité, Allen s'inquiétait. Pas qu'il avait particulièrement envie d'être excité, mais ce serait préférable à des douleurs ou des paniques. Et surtout plus normal, il était en chaleurs, bon sang ! Il changeait peut-être intérieurement, mais il ne se métamorphosait pas non plus !

Elle acquiesça.

« Si, ça l'est. En réalité, ça varie d'un oméga à un autre. Il y a plusieurs phases durant les chaleurs. Vous le savez, le corps d'un oméga change. Jusqu'à présent, vous étiez comme n'importe quel autre homme, alpha ou bêta, » ces mots donnèrent à Allen une impression étrange, et l'infirmière dut le comprendre, puisqu'elle se reprit : « vous êtes toujours un homme, bien sûr, mais votre corps est différent. Vous serez capable d'enfanter et vous avez des organes que les autres hommes n'ont pas. Votre utérus se met à fonctionner, des cycles de chaleurs vont se mettre en place, c'est un effort. »

Allen le comprenait. Mais… C'était censé être si douloureux ?

« Lorsque l'utérus commence à travailler, ça peut effectivement être difficile à supporter les premiers temps. Généralement, les besoins sexuels se manifestent en même temps ou peu après le déclenchement des chaleurs, et la présence de l'alpha aide à faire passer la douleur, même si elle peut durer et être difficilement supportable. Ça peut aussi être plus long. Malheureusement, que tout ne soit pas mis en place ne protège pas des grossesses, je tiens à vous le préciser.

—On ne va certainement pas…, coupa Kanda avec de gros yeux sévères.

—Dès que ses hormones seront pleinement réveillées, les phéromones seront plus nombreuses, et elles vous feront de l'effet. On ne sait pas ce qui peut arriver. Je préfère prévenir, que vous pensiez à vous protéger. »

Kanda faisait 'non' de la tête, alors qu'Allen écoutait avec une certaine appréhension, doublée d'une gêne évidemment de mise. Il n'avait pas tellement –voire pas du tout – pensé à ça.

« Toujours est-il que c'est selon la façon dont votre corps traitera ses changements. Pour la plupart, les déclenchements sont immédiats. Chez certains omégas, ça peut mettre une semaine à se déclencher pleinement, et d'autres juste quelques jours. Après ça, il faut compter encore une semaine pour que les hormones de reproductions s'expriment.

—Vous êtes en train de dire que ça peut durer deux semaines ? »

L'exclamation de Kanda fit sursauter Allen, qui n'était pas loin d'avoir cette réaction. Il se sentait surtout frappé. Au sens figuré, mais la claque faisait aussi mal qu'une vraie.

« Pour certains omégas, oui. Je ne sais absolument pas ce qu'il en sera pour lui.

—On m'avait pas prévenu de ça !

—Ça peut très bien être moins long, il faut attendre de voir comment ça évolue. Je ne fais que vous expliquer comment ça marche, » rétorqua l'infirmière.

Kanda fulminait silencieusement.

« C'est juste pour la première fois. » Par ces mots, elle cherchait à les rassurer. « Les autres fois, c'est beaucoup moins long. Il y a des omégas qui n'ont que quatre jours de chaleurs, d'autres restent sur une semaine, un peu moins, mais ça ne dépasse pas. »

Allen eut l'espoir que d'ici la prochaine fois, Kanda et lui ne soient plus liés. En espérant également que ça serait moins difficile, et qu'il saurait le supporter. Parce que si ce n'était pas le cas… Il savait qu'il serait incapable de vivre ça sans l'alpha. Puis il se réprimanda. Penser à ses prochaines chaleurs alors que celles-ci n'étaient même pas finies était le comble de la stupidité.

« Je vous répète qu'on ne sait pas comment ça va se passer. Ces autres crises peuvent se déclencher dans la journée, comme demain, ou dans quelques jours. »

Kanda croisa les bras.

« Et faudra faire quoi, quand il aura ça ?

—Et bien, il aura toujours besoin de contact, d'être hydraté et aidé. Vous le devinez, il aura également des besoins physiques à satisfaire. C'est quelque chose qu'un oméga peut, normalement, faire lui-même. » Allen pria pour que son visage ne reflète pas sa gêne face à ce que ces mots sous-entendaient. Bon dieu, ils discutaient de ça comme si de rien était, et ça outrepassait de loin sa pudeur ! « Mais si vous venez à avoir des rapports sexuels –

—On n'en aura pas ! »

Ils avaient répondu sur le même ton.

« Si jamais c'était le cas, passez à l'infirmerie prendre de quoi vous protéger. Vous êtes des exorcistes, et monsieur Walker est encore très jeune, vous ne pouvez pas vous permettre une grossesse. »

Kanda serra les dents. Il ne comptait certainement pas sauter le Moyashi, et ce dernier n'avait sûrement pas envie d'être sauté par lui. Ils auraient très bien pu être éleveurs de brebis, la donne aurait été inchangée.

« Il ne se passera rien. Je peux me contrôler pendant mes ruts.

—Vous ne devriez pas sous-estimer les phéromones. C'est très puissant, et vous êtes liés, tous les deux. Ça l'est d'autant plus. »

Cela acheva de rejeter Allen dans des appréhensions nouvelles, tandis que Kanda n'était pas du tout satisfait de ces informations. L'infirmière soupira face à leur silence.

« Je suis consciente que ça risque d'être pénible pour vous deux–

—Sans déconner, » la coupa Kanda.

Allen le réprimanda, mais l'infirmière reprit, sans faire mine d'être vexée. Après tout, elle était habituée au mauvais caractère du Japonais qui refusait d'être soigné, et elle n'avait pas peur de lui, n'ayant aucun scrupule à le tirer par l'oreille pour le ramener quand il s'échappait. Kanda savait très bien que sa verve n'avait pas d'effet sur cette femme.

« Vous allez devoir vous entraider. Il n'y a que comme ça que ça marchera. Les calmants feront le reste, mais c'est le plus important. C'est ça, les conséquences du lien entre un alpha et un oméga.

—Tch. »

Allen commençait à avoir peur. Et Kanda pouvait parfaitement sentir ses émotions s'amasser dans la pièce.

L'infirmière partit, l'alpha se dépêchant d'aller chercher un verre d'eau, que le blandin gardait sur sa table de chevet, et le remplir pour lui donner son calmant. Ils restaient dans le silence, chacun cogitant quant aux éventualités par rapport à ce que l'infirmière avait expliqué. C'était déplaisant. Bien sûr que c'était déplaisant. Kanda et Allen espéraient qu'ils ne seraient pas trop mal servis et capables de gérer la situation, mais comme ça se présentait très mal, ils étaient tous deux assez pessimistes. Allen avait bu le verre d'une traite, et avait demandé à Kanda de le remplir encore. Neutre, l'Asiatique s'était exécuté. Allen avait bu à nouveau, se passant la langue sur les lèvres. Il reniflait le stress à plein nez.

Le brun parla le premier.

« Putain, ça va être plus chiant que ce que je pensais. »

D'une voix blanche, Allen murmura :

« Kanda… Est-ce que… Tu veux partir ? »

Cela lui semblait en effet logique de demander ça. C'était beaucoup plus demander que ce que pensait Kanda, Allen était parfaitement conscient de ça… il aurait compris qu'il se rétracte. Ils ne s'entendaient pas, une bonne fois pour toute. Ils ne savaient pas si ce qu'avait dit l'infirmière les concernait, dans quelle mesure du moins, mais rien que pour l'éventualité, la question s'imposait. Kanda le regardait d'un œil sombre.

« Non. Que ça me fasse chier veut pas dire que je vais te laisser, Moyashi. Arrête de penser ça. Une promesse est une promesse. Ça durera peut-être pas si longtemps. »

Allen se sentit effrayé à l'idée que si, lui qui pensait déjà qu'une semaine était suffisant.

« Mais… et si ça dure vraiment deux semaines ?

—Ben qu'est-ce que tu veux ? cracha Kanda. Je resterai. »

Le maudit déglutit.

« Mais, Kanda… Et si tu peux pas te contrôler une fois que mes phéromones seront relâchées ? »

Le brun grogna.

« J'ai déjà été en rut, j'suis pas un gamin. Je sais me contrôler. »

Allen protesta :

« Elle a dit que ça ne serait pas pareil !

—Ne me sous-estime pas. Tu ne me fais pas d'effet. »

Cette phrase aurait pu le blesser en d'autres circonstances, mais Allen se fichait pas mal de faire de l'effet à Kanda. C'était de ne pas lui en faire qui importait, justement.

« Je sais que je te plais pas, mais on est liés, Kanda ! Je suis censé être ton oméga !

—J'arriverai à me contrôler. »

Il sonnait si assuré. Allen avait envie d'adhérer à ces paroles. Mais l'infirmière savait ce qu'elle disait.

« Comment tu peux en être sûr ? »

Kanda souffla bruyamment.

« Ta gueule. Si t'as besoin de quelque chose, tu demandes. Ça me les pète, mais je ferais ce qui faut pour que tu te détendes. Elle a dit que tu devais pas te stresser. »

Il ignorait sa question. Probablement qu'il n'était pas si sûr que ça. Allen ressentait cette peur qu'il n'arrivait pas à oublier, malgré le calmant.

« Kanda… »

Sa voix était sortie si faible qu'en l'entendant, Allen se sentit humilié. Il eut envie de pleurer, et ses yeux ne mirent pas longtemps à déverser des perles salées. Kanda hurla :

« Te remets pas encore à pleurer, t'as rien écouté ou quoi ?! Putain, il servait à quoi ce foutu médicament ?! »

Cette dernière vocifération était plus lâchée dans le vide que pour l'attaquer lui. Allen secoua la tête. Démuni comme il l'était, il ignora sa fierté.

« Aide-moi à me détendre, alors.

—Comment… »

Kanda écarquillait les yeux, puis il comprit.

« Putain, Moyashi, j'ai dit non !

—C'est Allen et tu as dit que tu ferais ce qu'il faut, on doit s'entraider !

—Peut-être que tu devrais pas abuser non plus, Moyashi !

—Merde, je n'abuse pas, j'en ai vraiment besoin, Kanda ! Il n'y a que ça qui marche sur moi ! »

Le silence qui régna dans la pièce fut parlant. Moyashi jurait rarement. Kanda était bien obligé de considérer l'idée à nouveau. Pour sa part, il savait bien que ça serait plus dur que tout ce qu'il croyait. Il en avait la preuve par mille. Le blandin n'était pas le seul à être sous pression à cause de ça. Kanda y réagissait mieux parce qu'il avait un contrôle de lui-même excellent, et qu'il était capable de ne pas s'énerver quand il le fallait. Il n'aimait pas l'idée de passer deux semaines avec le maudit dans les pattes et priait pour que ce soit moins long, pas plus qu'il n'aimait l'éventualité qu'il ne soit pas capable de se contrôler et celle de le baiser. Il y avait déjà réfléchi. Ça pouvait arriver. Seulement, il saurait se contrôler, Kanda s'en faisait le serment, et ce n'était pas ses hormones qui viendraient ébranler sa volonté. Tant pis s'il devait prendre des douches froides et se branler en douce, il devait en être capable.

Au moins, la bonne nouvelle, c'est qu'Allen aurait moins mal et serait moins flippant – Kanda l'admettait, il avait peur en le voyant comme ça, il n'était aucunement préparé à gérer un oméga sous tension – une fois qu'il aurait envie de baiser.

En attendant, il allait devoir se cogner ses sautes d'humeurs. Kanda se crispa, mais il se résolut à abdiquer, encore, face au Moyashi. C'était justement car il avait fait le choix d'être là pour lui et de s'occuper de lui qu'il devait alléger ses souffrances, et qu'il avait déjà pris la décision d'être plus gentil. Kanda n'aimait pas être gentil, que ce soit avec lui ou pas, mais il n'y avait pas le choix. Marie le disait, l'infirmière le disait, sa conscience le disait. Ce serait plus facile de repousser un Moyashi libidineux sans avoir l'impression d'être horriblement cruel. En se couchant à ses côtés et l'attirant dans une autre étreinte ridicule, Kanda se sentit apaisé malgré lui.

En outre, l'autre nouvelle, que Kanda appréhendait plutôt mauvaise que bonne, était que l'odeur sucrée merdique du Moyashi le détendait, tout comme pour l'oméga, et puis… qu'elle lui plaisait pas mal.

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Suite à ces nouvelles perturbations, Kanda avait décidé qu'il fallait établir également des nouvelles limites. Certes, il acceptait, dans un élan de compassion et de compréhension, d'être senti par le maudit quand il en aurait vraiment besoin – et ça se voyait, qu'il en avait besoin. Seulement, ça se ferait de manière stricte. Il ne laisserait pas le Moyashi s'habituer à faire ce qu'il voulait de lui. Aussi, Allen et lui avaient entrepris une sorte de négociation pour le moins pathétique aux yeux du brun, surtout qu'il pouvait s'en rendre compte, le gamin était dur en affaire. Pas qu'en affaire, d'ailleurs. Kanda voyait bien que son odeur lui avait fait plus d'effet qu'il ne l'escomptait. Et autant dire qu'il ne voyait pas ça d'un œil tellement ravi. Ça l'énervait, à vrai dire. Moyashi était capable de bander grâce à son odeur, mais ses foutues crises en rapport avec ses besoins sexuels ne se déclenchaient pas ? Sérieusement, qu'est-ce qu'elles attendaient ? Entre ça, et les autres crises indésirables, son corps leur faisait des blagues, ou y avait un truc qui clochait. De toute façon, tout portait à croire qu'il y avait, en effet, un truc qui clochait.

Le tintement inaudible n'avait pas fini de les faire chier.

« Je te laisserai faire ça deux fois par jour, et pas très longtemps. »

Il avait commencé, et, comme il fallait s'y attendre, Allen avait protesté :

« Je veux pas trop t'en demander, mais si ce n'est pas très long, est-ce qu'on pourrait faire ça quatre fois ? »

Kanda avait vu rouge. Bien sûr, le ton était gêné, il n'était ni impératif, ni trop direct. Il y avait de l'humilité dans sa voix. Non-feinte. Moyashi feignait souvent ce genre de sentiment, Kanda pouvait dire que ce n'était pas le cas maintenant. Seulement, il le pensait en étant pour le moins embarrassé – parce que merde, ça l'était – si c'était pour l'avoir si près et en érection contre lui, il préférait minimiser ce genre de contacts.

« Tch. Deux fois par jour. On verra si t'as des crises.

—Mais Kanda…

—Non. »

Il avait croisé les bras, sec. Lorgnant encore, sans le vouloir, vers l'entrejambe du blandin. Il grogna. Dire que l'autre idiot remettait en doute sa capacité à se contrôler alors qu'il était celui qui ne savait pas calmer ses foutues hormones.

« Et tu me feras le plaisir de pas t'exciter. C'est pas parce que tu me sens qu'on va baiser. Compris ? »

Allen avait eu la décence d'arborer une expression d'incompréhension, puis le rouge lui était monté aux joues et il avait plaqué les mains au niveau de son entrejambe. Se retournant, il essayait de se cacher, bien que ce soit trop tard.

« Je… Je… Je suis en chaleurs, » bégaya-t-il, « C'est juste une réaction normale, et j'ai pas fait exprès ! Je ne pense pas qu'on fera quoique ce soit ! C'est mon corps qui réagit ! »

Kanda secoua la tête.

« Et pourquoi tes crises à la con se déclenchent pas maintenant, si tu bandes comme ça ?

—Mais j'en sais rien ! On peut éviter de parler de ça ? C'est gênant pour moi ! »

L'Asiatique ne se laissa pas adoucir.

« Si me sentir te fait cet effet-là, que tu sois gêné ou pas, j'en parle, ça me plaît pas, Moyashi !

—Je comprends ça, mais moi non plus ! »

Kanda avait senti ses lèvres se retrousser, et Allen soutenait son regard. Ils se toisaient en chien de faïence, comme prêt à passer d'un meurtre par contact visuel à un meurtre physique, et Kanda mit fin à l'échange. Quelque part, ces rapports ressemblaient plus à ceux qu'ils pouvaient avoir avant la découverte de leur lien et avant la tension que ça avait éveillée entre eux. Majoritairement car Kanda et Allen avaient finalement réussi à éteindre les braises de la colère qui les consumait l'un envers l'autre. Qu'elle fut injuste, pour Kanda, ou motivée par la blessure, pour Allen. Le Japonais s'en était aperçu, avoir réconforté Allen et avoir été conciliant envers lui les avait pour ainsi dire apaisés tous deux. C'était un accord tacite, quelque chose qu'ils ressentaient avec égalité. Il restait cependant les cendres, et tout ne pouvait pas être balayé si vite.

Mais, l'épéiste le reconnaissait, avoir enfin moins de tension, c'était un peu plus agréable.

« Donc deux fois par jour. Sauf si t'as des crises. On verra bien.

—Trois ? »

Allen se gratta l'arrière du crâne, avec un petit sourire gêné. Sans pitié, Kanda asséna :

« Tu pousses trop, Moyashi. Tu dis pas vouloir en demander trop mais c'est faux. »

Réagissant à l'attaque, le blandin eut une grimace blessée, argumentant :

« C'est juste que j'en ai vraiment besoin, je te l'ai dit ! Avec mes chaleurs, c'est comme si j'avais tout le temps besoin d'être près, Kanda. » Il baissait les yeux. « Essaie de me comprendre. Je sais bien que ce n'est pas possible et que ça serait exagéré de faire ça, mais si ces trois fois sont bien réparties dans la journée, ça me ferait me sentir mieux, et je te collerais pas trop. »

Comme Kanda se taisait, Allen rajouta :

« Au moins au début. On diminuera ensuite, je te promets. Tu veux bien ? »

Kanda ferma les yeux. Les arguments du gosse se valaient… Ça ne changeait rien au fait qu'il avait envie de l'épingler au mur.

« T'auras droit à une autre fois aujourd'hui. Ça fera trois. À partir de demain, ce sera juste deux. Mais si tu fais une crise la nuit, t'auras le droit de me coller, je gueulerais pas. »

Allen hocha vivement la tête, souriant.

« Merci de comprendre, Kanda. »

Il y eut un silence, et Allen lui souriait encore.

« Je sais bien que je te demande beaucoup d'efforts, crois-moi. Quand tout ça sera fini, je te revaudrai ça. »

Ne voulant pas que ce crétin s'imagine lui être redevable et donc ne cherche à faire quelque chose pour lui, Kanda lui lâcha dans une voix rauque :

« T'auras qu'à me foutre la paix une bonne fois pour toute, et tu auras remboursé ta dette. »

Allen lui offrit un nouveau hochement de tête.

« Je te jure que je t'embêterai plus une fois que mes chaleurs seront finies. »

Kanda faillit avoir un rictus qu'il réprima. Ça ne l'amusait même pas. C'est plutôt l'ironie de la situation qui le frappait : il avait en effet du mal à croire que le Moyashi ne trouverait pas un autre moyen de le faire chier. C'était sans doute une pensée qui lui venait du fait qu'ils avaient passé les deux derniers mois et leurs premières heures ensemble en étant en grand conflit, que Kanda savait que ça pouvait repartir à tout moment, qu'ils allaient encore galérer, mais pas que. Ce n'était pas non plus un retour en arrière qu'il redoutait. Auparavant, ils s'engueulaient souvent, pour des causes plus ou moins importantes, proche de la taquinerie. Une taquinerie presque méchante, mais ça ne le dérangeait pas tellement de repartir dans ces échanges-là, pour ce qu'il en avait à foutre. Plus encore, ce qu'il ressentait se rapportait à une intuition. Son œil se fit circulaire, il engloba le maudit.

« T'as intérêt à tenir ta promesse. Tu sais que j'aime pas les paroles en l'air. »

Le blandin était toujours aussi souriant, très naïvement.

« Ouais. »

Le sourire du blanc retomba bien vite. Kanda sentit qu'il restait planté comme un pommier une minute de trop. Évidemment, dès que le silence s'instaurait, cet embarras des premiers instants était là. Car Allen et lui ne savaient pas comment se comporter l'un envers l'autre, n'ayant jamais partagé de temps ensemble ainsi. Leurs interactions étaient souvent succinctes. Même lorsqu'ils étaient ensemble lors de missions, Kanda s'arrangeait pour s'isoler et ne pas l'avoir dans les pattes. Bien sûr, le Japonais préconisait encore l'indifférence. N'empêche qu'être coincé dans la même pièce que le maudit, et ne pas pouvoir entièrement vaquer comme il le souhaitait car Allen avait besoin de lui, le gardait de s'y réfugier, conformément à son habitude. Ça le déstabilisait à peine. Kanda n'aimait pas ça, mais il n'avait pas le choix.

Marquant un temps d'arrêt, le Japonais prévint le Moyashi qu'il allait prendre de quoi lire et rapporter les plateaux de bouffes à Jerry, aussi, il lui re-prêta sa veste, même s'il ne serait pas absent bien longtemps. Sécurité supplémentaire. Allen acquiesça sans protester.

« Vu que tu sors, pense à ramener un livre pour moi, s'il te plaît. »

Sa gentillesse polie de mise était de retour. Kanda haussa à peine les sourcils.

« Tu lis ? »

Allen fut vaguement vexé par son dédain. Quoi, il avait l'air trop stupide pour savoir lire ? Certes, il ne savait que depuis peu de temps, mais il savait. Puis, il eut soudain un petit rictus ironique qui n'échappa pas à Kanda.

« C'est marrant, moi aussi j'ai été surpris que tu lises. T'as l'air d'être le genre d'abruti qui pense que la lecture est une perte de temps. »

Sur un 'tch', Kanda choisit de ne pas répondre, hésitant à penser qu'il voulait l'énerver pour qu'il reste plus longtemps – ce qui était débile – ou qu'il essayait simplement de discuter en disant ce qu'il pensait – ce qui l'était tout autant. Il avança vers la porte quand le blandin rajouta :

« Essaie de me prendre quelque chose d'intéressant. »

Après tout, Allen avait passé la soirée de la veille à s'ennuyer, logique qu'il veuille un peu de distraction, même moindre. À ce moment, Kanda eut lui aussi envie de lui jeter une pique. Parce qu'il lui tendait tout à fait la perche. Se retournant, il lui lança :

« Laisse-moi deviner, Moyashi, fan des histoires d'amour à l'eau de rose ? »

Le maudit fut brièvement étonné, et durcit le regard.

« C'est Allen et c'est ton domaine, les petites fleurs, non ? »

Comprenant qu'il faisait allusion à son odeur, Kanda se figea. Oui, les fleurs étaient son domaine. Bien malgré lui. Il serra les dents.

« Attention à toi, Moyashi.

—Sinon quoi ? Tu vas te fâcher tout rose ? »

La provocation dans sa voix ne lui plaisait nullement. Il gronda, son poing tournant la poignée avec rapidité.

« Petit enfoiré. Tu pourras t'accrocher pour me sentir une autre fois.

—Attends, Kanda ! C'était pour rire- »

Satisfait de son petit effet, il était parti en claquant la porte. Ce petit con croyait qu'il pouvait le vanner comme ça ? Pour rire ? Tch. Kanda n'était pas débile, aussi, il voyait bien qu'il essayait d'établir un échange. Kanda n'était pas réellement énervé pour ce qu'il avait dit, non, il se fichait des paroles du blandin, il était assez mature pour ne pas se vexer pour ce genre de conneries, mais il était d'avis qu'il ne fallait pas que l'autre se sente pousser des ailes trop vite, juste parce qu'il se comportait comme un bon alpha. Quant à lui, Moyashi était l'oméga le plus casse-pied qu'il n'ait jamais rencontré.


S'étant dépêché d'accomplir ses tâches, Kanda croisa Lenalee et Lavi dans les couloirs. Ces derniers l'arrêtèrent, Lavi s'empressant de passer un bras autour de ses épaules, son irritation grimpant comme une flèche filante.

« Alors, Yû, Allen est toujours entier ? »

Kanda grogna en se dégageant promptement. Ça l'emmerdait d'être ralenti, il avait juste envie de se poser peinard et de ne pas retomber sur un oméga paniqué par son absence, mais c'était à prévoir que ces deux-là lui tiendraient la jambe afin de lui soutirer des nouvelles tôt ou tard.

« Ne m'appelle pas par mon prénom, Baka Usagi. »

Lavi s'appliqua à revêtir l'expression d'un chiot malheureux et battu, son visage ayant un aspect des plus pleurnicheur, sa voix partant dans les aigus :

« T'es trop méchant ! » Mais il redevint vite sérieux, aidé par un coup de coude dans les côtes que lui administra Lenalee, laquelle lui fit judicieusement remarquer qu'ils n'étaient pas là pour faire les idiots. « Comment va Allen ? »

Kanda soupira.

« Il est chiant. »

Lenalee fronça les sourcils, visiblement inquiète.

« Dis-nous en plus. C'est ses crises, ou vous avez toujours du mal à vous entendre ?

—Les deux. »

Cette réponse était honnête. Bien qu'il y ait eu un infime progrès, si ne plus être en 'guerre' leur avait été nécessaire, il fallait pas en attendre trop pour le reste. Elle croyait quoi, cette idiote ? Ils avaient passé une soirée ensemble, une nuit et une demi-journée. Ce n'était pas ça qui changerait quoique ce soit entre eux. Même un an n'y aurait rien changé, Kanda n'étant pas décidé à ça. La jeune Chinoise resta soucieuse.

« L'infirmière avait dit que ta présence arrêterait les crises… »

Lavi posa une main sur l'épaule de la brune, tandis que Kanda resta neutre, si ce n'est un peu exaspéré. Lui aussi aurait aimé que ça suffise.

« On l'a revu. Elle nous a expliqué que ça serait long et chiant, mais il va pas en crever. »

Ses paroles en apparence froides rassurèrent les deux autres. Lenalee le fixa d'un œil sévère, une main sur la hanche.

« J'espère que tu te comportes bien avec lui ! » Elle ajouta, après un silence. « Et lui aussi, d'ailleurs.

—Tch.

—Kanda ! »

L'alpha grogna.

« T'es chiante. » Dieu qu'elle l'était. Qu'ils l'étaient tous. « Il me soule, mais on s'est pas encore butés. Ça te va ? »

Lenalee eut un sourire.

« Vous avez intérêt. »

L'épéiste la toisa, à peine provocateur, tandis que Lavi demanda :

« On aimerait passer le voir. Ça lui ferait sans doute plaisir.

—Demain matin. On a bougé dans sa chambre. »

Sur ces mots, Kanda partit, les deux autres acquiesçant. Vu comme Allen avait été stressé, si voir ses amis lui ferait du bien, Kanda pensait qu'il ne valait mieux pas qu'il passe par trop d'émotions d'un coup et qu'il se repose. Le lendemain était en outre préférable. Puis, il était là, lui aussi. Il n'appréciait pas trop de compagnie, et il savait bien qu'il serait déraisonnable de laisser Allen aujourd'hui. Il était trop tôt pour ça. Peut-être que demain, s'il ne faisait aucune crise dans la nuit, il pourrait le leur refiler une petite heure et par conséquent, être tranquille à son tour. Il était frustré de ne pas pouvoir s'entraîner ou méditer en paix. Il aurait vendu son âme pour deux heures de solitude.


Kanda pénétra dans la chambre d'Allen. La pièce était silencieuse et aucune odeur émotive alarmante n'y flottait. Pourtant, le brun put sentir son front se plisser. Le Moyashi n'était plus dans son lit. Comme, en revanche, Timcanpy y était posé et qu'il entendait de l'eau couler depuis la salle de bain, il en déduisit immédiatement qu'il se lavait. S'il était ravi qu'il puisse se démerder tout seul pour ça, qu'il ait besoin de l'assister là-dedans aurait été le comble de l'embarras pour eux, il jugeait cela dit imprudent qu'il n'ait pas attendu qu'il revienne. Rien que pour le danger qu'il tombe et se fracasse le crâne, car c'était une possibilité dans son état. Ils étaient exorcistes, il y avait suffisamment de probabilités pour se faire buter dans l'exercice de leur fonction, ça aurait quand même été con que le Moyashi crève en ayant perdu l'équilibre sous la douche. Ce n'était pas son problème, mais l'ayant pour ainsi dire sous sa responsabilité, le Japonais ne préférait pas qu'il y passe maintenant, s'il devait y passer.

Le calmant avait dû faire effet, finalement, puisqu'Allen semblait aller mieux. L'alpha eut juste le temps de poser les livres qu'il tenait avec lui qu'il entendit un cri, comme un fait exprès, suivi d'un bruit de froissement arraché semblable à celui du rideau de douche. Puis le fracas d'un corps tombant au sol.

Moyashi venait bel et bien de se casser la gueule.

Évidemment.

Dès qu'il y avait une connerie plausible, ça leur tombait dessus. Kanda finissait par croire que l'oméga n'était pas le seul à être maudit.

L'exaspération montant en lui due à cette prise de risque, espérant qu'il ne se soit pas trop abimé, le brun se précipita dans la salle de bain, trouvant un Allen naturellement aussi nu qu'au premier jour, grimaçant de douleur alors qu'il essayait faiblement de se relever, étendu en compagnie du rideau et de sa tringle. L'eau coulait encore et le sol se retrouvait inondé par endroits. En l'apercevant, le rouge monta aux joues d'Allen, qui s'empara en vitesse d'un morceau du rideau pour se couvrir, pas que Kanda ait pris le temps de détailler vu la situation, humilié. Il se crispa de la tête aux pieds.

« Sors d'ici, Kanda ! Je me débrouille tout seul ! »

Il était presque agressif. Voulant se relever, toujours couvert avec un bout de rideau, Moyashi trébucha dans le morceau restant, manquant de s'étaler face contre le carrelage, il reprit son équilibre au bon moment, mais se reçut sur ses genoux. Il grimaça à nouveau. Prostré comme il l'était, non, c'était clair qu'il ne se débrouillait pas.

« Putain, tu vois dans quel état t'es, là ? » cracha le kendoka en réponse. Le blanc n'apprécia pas. « Tss… T'es imprudent, Moyashi. »

Allen baissa les yeux. Kanda s'approcha de lui, arrachant la serviette posée sur le lavabo. Il la lui balança. Il enjamba ensuite le corps de l'oméga, coupa l'eau, alors qu'Allen lâcha le rideau, remplaçant la serviette comme protection. Kanda ne fit pas de commentaire sur sa pudeur, ayant bien compris que l'oméga était gêné de s'exposer nu. Bien pour ça qu'il lui avait passé la serviette, c'était mieux qu'un rideau trempé. Une main solidement agrippée au tissu, l'autre au sol, le blandin fit une autre tentative pour se relever, ses jambes tremblant trop. Il galérait, et jetait un coup d'œil irrité à Kanda en comprenant qu'il ne partirait pas quand celui-ci lui tendit la main. Allen s'en saisit en serrant les dents. Kanda dut le tirer pour le mettre sur pied, le faisant s'appuyer sur le lavabo.

Même avec ça, il tanguait. Son corps avait visiblement atteint sa limite. Les yeux gris lançaient des éclairs.

« Merci de ton aide, tu peux partir, je gère seul !

—Tu vois bien que non ! T'aurais pu t'être blessé, t'as plutôt du cul que je vois revenu au bon moment ! »

Ce n'était pas que Kanda tenait à rester là. Bien sûr que non. Mais ça paraissait déraisonnable de sortir et de le laisser alors qu'il suffisait d'un petit coup de pouce pour qu'il s'effondre. Allen était en colère. A défaut d'une sincère gratitude pour son aide, cette émotion l'irradiait.

« Je voulais juste prendre une douche, à la fin ! Et je t'ai pas appelé ! »

Kanda devinait qu'il contenait plus de ressentiment envers sa condition que contre lui. Mais, si c'était un comble venant du Japonais, il n'aimait pas l'agressivité dans sa voix. Aussi, il croisa les bras, durcissant son ton.

« Hé, tu me parles autrement, d'accord ? Tes chaleurs te rendent fragile, déjà. T'aurais mieux fait d'attendre que je sois là pour surveiller que tu tombes pas. J'y suis pour rien si tu tiens pas debout, moi. »

Kanda sut que les mots qu'il avait employés le blessèrent, et cette fois-ci, ce n'était nullement intentionnel. Kanda énonçait des faits. Il était agressif, mais ne comptait pas enfoncer le maudit pour autant. Seulement, il fallait que ce dernier assume son état de faiblesse, et Kanda ne comptait pas prendre de gants pour le lui faire capter. Allen rugit :

« Je suis pas fragile ! J'ai réussi à me déplacer seul ce matin, peut-être bien que je suis tombé aussi, mais j'ai réussi à me relever ! Je n'ai pas attendu parce que je n'ai pas besoin de toi ! »

Mais ses jambes flageolaient, ça n'arrêtait pas. Il paraissait plus proche de se casser la gueule à nouveau, à chaque seconde, et ils le savaient. Il basculait légèrement d'avant en arrière, et Kanda hésitait à le retenir, parce que l'agressivité du blandin le dissuadait de tenter le moindre geste. Si le calmant l'empêchait sûrement de partir en crise, se mouvoir convenablement, ou du moins longtemps, n'était pas encore inclus dans le lot. Une émotion que Kanda identifia comme de la rage émanait d'Allen. Il concevait bien que c'était rageant, et il avait compris que le Moyashi n'aimait pas être vraiment faible. C'était une réaction normale. Il inspira pour se calmer lui-même, et asséna, froidement :

« Ben on voit le résultat. »

Fallait être borné pour ne pas comprendre qu'il devait se laisser aider. Le regard du Moyashi était pourtant meurtrier.

« De toute façon tu n'es pas mon père, je n'ai pas de compte à te rendre sur mes actions ! Si je tombe, c'est mon problème, dégage ! »

Ne méritant pas de se faire crier dessus ainsi, Kanda eut envie de lui en décocher une. S'il ne le fit pas, il donna de la voix :

« Tu calmes ta joie, Moyashi ! Merde, je dis pas ça parce que je me prends pour ton père, mais je suis ton putain d'alpha, t'as tes putains de chaleurs à la con, alors tu ne peux pas tout faire tout seul. » Voyant que l'autre s'apprêtait à protester, Kanda saisit son bras avec fermeté. « Tu l'avais dit toi-même, que t'aurais besoin d'aide. Je l'ai capté. »

Ça avait été ardu, mais c'était rentré.

« Et ça sera pas que pour les trucs qui t'arrangent. »

Ça aussi, Kanda s'en martelait l'esprit lui-même. Ils passaient par la même merde.

« Maintenant tu vas arrêter de gueuler. Je vais me mettre dans un coin, je te regarde pas, mais je vais rester pour au cas où tu te péterais encore la gueule, sauf si c'est ce que tu veux ? »

Ne se laissant pas déstabiliser, Allen se dégagea, retenant toujours sa serviette. Il marqua une pause, et le regarda dans les yeux.

« Rien ne m'arrange dans tout ça, que ce soit clair. On est d'accord, et je tiens pas à m'énerver sur toi. Mais je suis capable de me débrouiller seul, même si cette fois tu m'aides. J'y arriverai la prochaine fois. »

L'Asiatique manqua de lui rétorquer que le sentir lui plaisait pourtant pas mal, mais il se tut. Lui aussi était dans ce cas, ça le faisait chier, il devait en être de même pour Moyashi. Ç'aurait été con de l'attaquer là-dessus. Pas qu'il n'attaquait que sur des choses intelligentes, enfin, ce n'était pas la même chose.

« Je cherche pas à dire que tu peux pas te débrouiller. La prochaine fois, je serai dans la chambre et tu m'appelleras si y a un problème. Sérieux, tu crois que j'avais envie de t'voir à poil ? »

Allen restait crispé, mais il secoua la tête. Ses paroles l'avaient apaisé. Bien sûr, Kanda parlait avec sincérité. S'il avait pu se passer de faire ça, il l'aurait fait.

« Bon, j'avais fini. Retourne-toi, je vais m'habiller. »

Kanda s'exécuta. Au même moment, le maudit rajouta, avec une pointe de sarcasme dans la voix :

« Et j'te signale que tu t'es insulté tout seul, Bakanda.

—Quoi ?

—T'as dit que t'étais 'mon putain d'alpha'. Quelle vulgarité, d'ailleurs. »

Kanda leva les yeux au ciel. Il entendait les bruits de tissu du Moyashi qui se séchait.

« Et alors ? J't'emmerde.

—Moi aussi. »

Effectivement, leurs rapports redevenaient similaires à ceux qu'ils avaient avant le lien. Et, comme avant, Kanda n'aimait pas l'idée de perdre dans une joute verbale face au Moyashi. Alors il contre-attaqua.

« Pourquoi t'es si pudique, au fait, Moyashi? Elle est si petite que ça ? »

C'était très vicieux. Les omégas avaient la réputation de n'être pas très bien équipés, puisque leurs pénis ne servaient qu'aux stimulations. Cela dit, il y avait des exceptions. N'empêche que taquiner un oméga, comme n'importe quel homme, sur ce sujet était particulièrement mesquin, et Kanda en avait conscience. Aussi, en percevant le son d'Allen s'étouffant avec sa propre salive, il eut presque envie de sourire.

« BAKANDA ! »

Kanda ne réagit pas.

« Ça n'a rien à voir, ça pourrait être énorme que ça serait exactement pareil !

—'Ça pourrait', releva Kanda, donc ça ne l'est pas. »

Allen grognait.

« Je vais pas devenir grossier mais tu peux aller te faire voir ! J'ai jamais dit ça non plus ! »

Avec le désir méchant de se venger de la manière dont il lui avait parlé, le kendoka ne s'arrêta pas en si bon chemin. Ironique, il poussa la raillerie plus loin :

« Alors quoi, tu as peur que je sois jaloux ?

—Peut-être bien. »

Mettant sa gêne de côté, Allen ne se laissait pas faire. Kanda lâcha un 'tch' empli de tout son cynisme.

« C'est ça, Moyashi.

—Sérieusement, espèce de Bakanda, je n'aime pas m'exhiber ! »

Lui faisant savoir qu'il avait fini de s'habiller, Allen eut besoin de son aide pour regagner son lit. Kanda lui servit de béquille alors qu'il boitait hargneusement et marmonnait des insultes, dont l'épéiste ne se fâcha pas, conscient qu'il avait jeté de l'huile sur le feu. Il le fusillait du regard, Kanda le percevait tout à fait. La colère l'avait galvanisé, il tremblait moins. Au passage, Allen aperçut les livres. Son visage se détendit, il sembla content qu'il n'ait pas oublié sa requête. Après qu'Allen se soit installé, Kanda lui tendit un des livres. L'oméga se plongea dans ses draps avec le bouquin plutôt gros entre les mains, satisfait.

Le kendoka avisa la porte ouverte de la salle de bain d'un œil torve.

« Juste, c'est moi qui dois nettoyer ton bordel ?

—Tu ne dois pas m'aider que pour ce qui t'arrange, toi non plus. »

Il retournait ses paroles contre lui, le petit salaud. Kanda savait qu'ils n'avaient pas fini de se provoquer. Ce n'était que partie remise. Il dut donc se résoudre à essuyer le sol et essayer de refixer la tringle du rideau de douche, mais sans succès. Ça tenait deux minutes et lui tombait sur la gueule. Il laissa, au sens propre et figuré, tomber, n'ayant pas que ça à foutre, après tout. Ils verraient plus tard pour faire réparer ça, en attendant, ils pourraient se démerder sans. Kanda retourna dans la chambre avec l'intention d'enfin s'allonger, le Moyashi relevant bien entendu le nez en le voyant arriver.

« T'en as mis du temps.

—T'as pété la tringle, j'ai pas pu réparer. »

Allen leva les yeux au ciel, secouant la tête.

« C'est déjà arrivé, ça peut se remettre, faut juste arriver à l'enclencher. Je le ferai quand j'irai mieux, si t'y arrives pas. »

Piqué au vif, Kanda grogna.

« J'm'occuperai de faire ça une autre fois. »

Notant que Moyashi était donc naturellement maladroit, ce qui n'était pas nouveau, Kanda attrapa son livre. Allen tourna une page du sien.

« Est-ce que tu l'as fait exprès ?

—Pardon ?

—Le bouquin. J'ai dû lire trois chapitres à peine, et je trouve que c'est le truc le plus gnangnan que j'ai jamais lu. »

Kanda eut un rictus sardonique.

« Le hasard fait bien les choses, Moyashi. »

Allen fit les gros yeux.

« Sérieusement, Bakanda… »

Kanda ne répondit pas. Il avait effectivement pris au hasard, et il ne s'était sérieusement pas douté que ce serait ce genre de livres. Si ça pouvait paraître surprenant que la Congrégation de l'ombre en possède, Kanda avait lui-même été surpris lorsqu'il était tombé sur un livre de ce genre la première fois, il s'avérait après tout qu'ils regroupaient dans leurs archives des ouvrages de tous types. Lavi, en tant que futur Bookman, travaillait sur tout support lisible. Ils avaient même des manuscrits ésotériques et érotiques, comble du bizarre pour une organisation religieuse. Ce n'était pas une section que Kanda visait personnellement, toutefois, il y a quelques années, alors qu'il était en quête d'un livre, Lavi l'avait rejoint dans une des rangées. Il ne l'avait pas lâché, discutant tout seul entrecoupé de ses menaces dont il se foutait royalement. Ils avaient découvert un de ces textes, illustré, que le roux avait pioché au hasard sur l'étagère. Il l'avait exhorté de feuilleter avec lui en ricanant bêtement.

Kanda lui avait tourné le dos, désintéressé, en le traitant de lapin lubrique, ce à quoi Lavi avait protesté. Il l'avait suivi en braillant contre sa mauvaise humeur, mais Kanda avait remarqué qu'au milieu de ses autres ouvrages, il avait pris soin de conserver sa petite trouvaille. En résumé, la bibliothèque était sans conteste bien remplie.

À partir de là, il fut décidé à se faire un tête à tête avec son livre et oublier l'existence du Moyashi, tant que possible fut.

Allen, quant à lui, peinait à se concentrer sur le sien, mais y parvenait tant bien que mal. Il acceptait de reconnaître qu'il avait été trop irritable, tout à l'heure, avec Kanda. Quelque part, il pouvait considérer étonnant et 'touchant' que l'épéiste ait accouru pour lui venir en aide. Seulement, il avait du mal à se faire à l'idée d'être si dépendant, bien que Kanda n'ait pas abusé pour le rabaisser. Ses mots étaient très brusques, mais il s'était vite clarifié, et Allen comprenait qu'il avait simplement voulu bien agir. Il regrettait un peu son attitude, mais il ne s'excuserait pas après les railleries de Kanda. Ce mec était vraiment gamin, pour l'attaquer sur ce genre de choses.

Lui lançant un autre regard courroucé, soupirant, il tourna une autre page. Ce livre était vraiment pourri. Il s'agissait de l'histoire d'un oméga typique, petit, mignon, qui se retrouvait lié à un grand alpha riche et dominateur au possible, avec une histoire de meurtre en arrière-plan qui aurait pu relever l'intérêt, si tout n'avait pas été passé sous silence au profit des amourettes du personnage. Si, encore, l'histoire avait été écrite de manière intéressante, peut-être que ça aurait été bien. Cependant, ce n'était pas le cas. L'oméga se comportait comme un soumis devant l'alpha – indéniablement trop dominant – par qui il tenait à tout prix à se faire aimer, au point de s'aplatir devant tous ses faits et gestes, et de se laisser qualifier de 'fille'. Le mot en soi n'avait rien d'une insulte, Allen ne méprisait aucunement la condition féminine, mais dire ça à un oméga, à un homme… Ce n'était pas positif. En tant qu'oméga, il n'aimait absolument pas ce genre de pensées.

Un triangle amoureux commençait en plus à prendre forme, sorti de nulle part. Toute une accumulation de clichés. Et ce n'était même pas une parodie… La fin se voyait venir à des kilomètres.

Il ne l'aurait pas dit à Kanda, mais il aimait effectivement les histoires d'amour. À un certain degré, du moins. Lorsqu'elles étaient subtiles et qu'elles valaient le coup d'être lues. Ça ne faisait pas de lui une fillette ou un oméga niaiseux en quête de récits idéalistes et sirupeux. Maintenant qu'il savait lire, il avait testé des choses, s'intéressait, tout simplement. Allen s'éprenait parfois de récits sentimentaux qu'il jugeait bons, il avait déjà lu des choses qui l'avaient ému ou agité, mais celui-là ne rentrait pas dans la catégorie du plaisant. Ça semblait même empirer à chaque nouveau chapitre. C'était presque risible. Avec ce qui ressemblait à beaucoup d'acharnement, il poursuivit le défilement de l'intrigue, essayant de trouver de l'intérêt, quand ça devint simplement inadmissible.

Lors d'une querelle d'amoureux ô combien dégoulinante de sentiments exagérés, l'alpha décida de punir son oméga avec un châtiment corporel. Toujours, ce livre n'avait rien de satirique. Il était écrit mot pour mot que l'oméga méritait sa punition pour avoir répondu. Ce genre de choses était plus ou moins admis comme étant normales dans la société. Comme les omégas étaient placés sous la responsabilité de leurs alphas, on avait tendance à considérer qu'ils avaient tout droit sur eux. Tout comme on considérait qu'un homme avait tout droit sur sa femme. Peut-être que c'était pire pour les omégas, d'un certain côté. Une femme était une femme, une bêta le plus souvent. Les femmes alphas et omégas existaient, mais c'était tellement rare que c'était quasiment une légende. Quoiqu'il en soit, on ne cherchait pas plus loin. En revanche, les omégas masculins, qui étaient perçu comme de véritables hybrides entre les deux sexes, étaient de fait des sous-hommes, des inférieurs. Il y avait toujours cette notion de 'moins que', quand on évoquait le statut des omégas à des fins moqueuses ou méprisantes, ou d'entre deux. Comme s'ils étaient des inclassables, parce qu'il semblait difficile de les ranger gentiment dans une catégorie ou une autre, contrairement à ce que la société humaine aimait tant faire.

Si, à leur époque, les gens commençaient tout juste à critiquer ce genre de pratiques et que les mentalités changeaient, il se demandait sérieusement quand, enfin, on arrêterait de penser qu'il était normal de rabaisser une personne en raison de son sexe, de son genre, ou de son statut.

Fermant rageusement le livre, il grinça des dents. Kanda ne faisait pas attention à lui, Allen devinait qu'il l'apercevait peut-être du coin de l'œil. Pour le moins scandalisé, il ne lirait plus un autre mot de ce torchon. Il s'ennuya cependant bien vite, et décida de tenter le diable… Ou plutôt, de faire la conversation avec le kendoka. D'abord incertain, il fit sur un ton badin, mais aimable :

« Hey, tu lis quoi ? »

De profil, Kanda tourna l'un de ses yeux vers lui, mais pas sa tête, donnant à son visage un aspect flippant avec ce regard de côté.

« Lis ton livre, et essaie pas de faire la conversation. »

Intention tuée dans l'œuf. Allen se renfrogna.

« Mais ce livre est insupportable, je le déteste ! »

Toujours de côté, Kanda avait un rictus, sourcils haussés, impressionné par sa véhémence.

« Si niais que ça ?

—Oui, et exagérément sexiste. »

La façon dont il avait craché ces mots sembla amuser le brun, qui soupira doucement, sarcastique.

« Dommage pour toi. »

Conscient que Kanda se fichait de lui, Allen réitéra sa question :

« Qu'est-ce que tu lis ?

—Tais-toi. »

Bakanda, ou la gentillesse incarnée. Ce dernier n'était pas le seul à avoir remarqué qu'ils n'étaient plus aussi sous tension qu'avant, et que se voir si contraint l'un l'autre leur avait, en quelque sorte, permis de reprendre leurs interactions habituelles. Ça n'avait jamais été l'amitié folle, mais ce n'était plus une hostilité palpable où chacun portait un ressentiment brûlant pour l'autre. Il n'avait pas envie que ça reparte pour quelque chose d'aussi stupide. Mais Allen voulait de la communication, bon sang. Ses sourcils se fléchirent sur la racine de son nez.

« Mais c'est quoi ton problème ? »

Bon dieu, Kanda avait été moins chiant jusqu'à présent, il ne pouvait pas faire un effort supplémentaire ? Une conversation ne tuait personne !

« Je ne tiens pas à parler. »

Allen leva les yeux au ciel.

« C'est ridicule. On est ensemble dans cette saleté de chambre, on peut bien parler. » Cette 'saleté' de chambre était la sienne, mais ils s'entendaient sur le principe. « Je t'ai demandé ce que tu lisais, pas de me raconter ta vie. Allez ! »

Son argument fit abdiquer Kanda après un silence. Il répondit d'un ton las :

« Je lis un recueil de poésie. »

Allen eut le réflexe de ricaner.

« Wow. Effectivement, les petites fleurs, c'est ton domaine. »

D'accord, c'était idiot. Allen ne pensait pas de mal de la poésie. Mais Kanda aimait se foutre de sa gueule et lui avait dégoté ce bouquin pourri. Il pouvait bien le taquiner aussi, non ? Un instant, il crut qu'il allait recommencer à l'ignorer. Et ça l'aurait irrité que Kanda laisse tomber une joute verbale. Heureusement, ce ne fut pas le cas.

« Imbécile, la poésie n'est pas qu'à propos de trucs comme ça. »

Le blandin fut contraint d'abdiquer à son tour.

« Je sais, je ne m'y connais pas trop en poésie, mais il y a quand même des poèmes que j'aime bien.

—C'est sûr que la poésie n'est pas la priorité dans les romans cul-culs la praline…

—Je ne lis pas de choses comme ça. »

Certes, il aimait les romances, mais pas les trucs dégoulinants de mièvrerie. Un 'tch' lui vint en réponse. Allen gronda :

« Pourquoi t'es persuadé que j'en lis, d'abord ? Parce que je suis un oméga ? »

La question se posait, après tout. Le silence revint. Allen faillit réattaquer, mais Kanda le devança :

« Parce que t'es niais.

—Va te faire voir. »

Peut-être qu'il était un peu naïf et optimiste, mais quel mal y avait-il à l'être tant que ce n'était pas exagéré ? Kanda parut ravi d'avoir une occasion de l'ignorer grâce à son insulte, à laquelle il s'abstint de répondre. Ça dura quelques minutes, et Allen insista, bien conscient qu'il était agaçant.

« Kanda. »

Le susnommé fronça les sourcils.

« Kanda. »

Il contracta la mâchoire, cette fois. Allen leva la voix :

« Kanda ! »

Enfin, il tourna son visage entier vers lui. Son expression ressemblait à celle d'un assassin en puissance.

« Putain, quoi, Moyashi ? »

Le maudit dut s'empêcher de déglutir bruyamment.

« Tu peux me ramener autre chose à lire, ou me laisser feuilleter les poèmes avec toi ? »

Kanda eut un mouvement de recul.

« Tu rêves, je ne bougerai pas mon cul. »

Allen cracha un soupir à s'en fendre l'âme.

« Mais je m'ennuie !

—T'as qu'à dormir. »

L'oméga fut contrarié. Non mais, il le prenait pour quoi, un bébé ? Il n'allait pas passer sa vie à dormir ! Cependant, comme un enfant, il répéta plus fort :

« Je m'ennuie ! »

Kanda toucha juste en gueulant :

« Putain, t'es un vrai gosse ou quoi ?!

—Non !

—On dirait pas !

—Tu peux parler ! »

Aucun ne baissait les yeux face à l'autre. Allen ne laisserait pas tomber.

« Sois sympa, Kanda, s'il te plaît !

—Tu sais que les supplications marchent pas avec moi.

— Tu veux vraiment pas faire un effort ?! »

Kanda se crispa, mais finit par répondre, agacé.

« Même si je voulais te laisser lire avec moi, c'est du Japonais, tu comprendras que dalle. »

Quand il le pouvait, Kanda aimait lire des ouvrages en sa langue d'origine, et il était pour le moins content que la bibliothèque de l'Ordre en possède. Allen vit là une nouvelle manière de relancer la conversation :

« Tu as quitté le Japon depuis quand ?

—…Je vais pas te raconter ma vie, crétin d'Moyashi. »

Certes, Allen lui avait dit lui-même qu'il ne souhaitait pas qu'il lui raconte sa vie, mais franchement, y avait pas de quoi fouetter un chat pour ça.

« C'est une question. »

Kanda se tut. Une minute passa. Puis deux. Le maudit abandonna l'idée de recevoir une réponse.

« J'y ai jamais vraiment vécu. »

Allen se retint de sourire. Kanda acceptait de discuter. Il demanda donc, essayant de ne pas paraître trop enjoué par cette idée :

« Mais tu parles Japonais ? Tu l'as appris avec tes parents ?

—J'ai pas de parents. »

Sa voix était froide, sèche. Allen ne sut que penser. Il disait ça, mais ça pouvait avoir plusieurs sens… Ils étaient morts ? Ils l'avaient abandonné, comme lui ? Se sentant navré, ne voulant pas fouiner trop directement dans le passé de l'alpha, il répondit simplement, sincèrement désolé.

« Oh, je vois…

—Me prends pas en pitié. »

Kanda était toujours si sec. Allen secoua la tête.

« Je comprends juste ce que ça fait. Moi non plus, j'ai pas connu mes vrais parents.

—C'est pas que je les ai pas connus, c'est que j'en ai pas. »

Allen fronça les sourcils, la façon avec laquelle Kanda disait ça… Il y avait une haine et un ressentiment palpable qu'il était surpris de voir chez le Japonais. Si ça le rendait si en colère, Allen se demandait ce qui était arrivé. Inquiet pour son homologue, prudemment, il rétorqua, d'une voix douce :

« Tout le monde a des parents, Kanda. Mais je pense que je comprends que tu penses comme ça. »

Lui aussi pensait qu'à part Mana, il n'avait pas de parents. Il se demandait si Kanda avait eu la chance d'avoir une personne qu'il ait considéré comme un parent à ses côtés. Vraisemblablement pas, à en juger par son comportement si reclus sur lui-même. Il eut de la compassion pour Kanda. Cela dit, il espérait pour lui qu'il se trompait. Le brun serra les dents.

« Bon, ça suffit. Je ne continue pas cette conversation. »

C'était très explicite, si Allen continuait, ça se passerait mal. Ce dernier se mordit la langue.

« Très bien. Désolé.

—Je t'ai dit de ne pas me prendre en pitié, merde ! »

Allen s'écria :

« C'est pas de la pitié, je regrette si je te parle de choses douloureuses !

—C'est pas ça. Tu peux pas comprendre.

—Bien sûr, que je peux comprendre ça. » Allen se sentit en colère à ces mots. « T'es pas obligé d'en parler, mais ne me dis pas que je ne comprends pas.

—Laisse tomber, Moyashi. »

Si froid… Allen céda et demanda finalement, sa curiosité prenant le dessus :

« …Mais du coup, tu l'as appris comment, le Japonais ?

— Ça ne t'regarde pas. »

Et voilà, ils étaient au point de départ. Kanda communiquait cinq minutes et se fermait comme une huître, ça l'énervait réellement.

« C'est très agréable d'être en ta compagnie.

—Je ne veux pas que ma compagnie soit agréable.

—Rassure-toi, elle ne l'est pas. »

Sur cette réplique bien sentie, Allen attrapa à nouveau son livre, comprenant qu'il n'aurait pas le choix pour ne pas s'emmerder, et que Kanda n'était pas déterminé à faire plus d'effort avec lui. Il finirait ce foutu livre, tout en boudant. Ils restèrent comme ça, silencieux, jusqu'à ce que Kanda ne déclare qu'il allait lui chercher son repas du soir, et également un autre livre. Surpris qu'il accède à sa demande, encore réticent, Allen le remercia tout de même. Au moment de sortir, Kanda le prévint que Lenalee et Lavi viendraient le voir le lendemain, causant à Allen d'avoir un énorme sourire. Ça lui faisait évidemment plaisir qu'ils viennent prendre de ses nouvelles en personne. Il était également content que Kanda ne les ait pas envoyés bouler.

Il pouvait concevoir que Kanda était renfermé, mais que ça ne l'empêchait pas de n'être pas si méchant qu'il voulait se montrer. Seulement, Allen était fâché contre cette tendance. Pas qu'il s'imaginait que maintenant, ils pourraient tenter d'être amis, mais il voulait qu'ils s'entendent un peu. Et pour ça, il fallait être capable de dialoguer. Pas grand-chose. Au moins échanger des points de vues sans que ça parte en 'tais-toi, ne me parle pas' totalement ridicules. Sans rire, si Kanda la lui ressortait encore une fois, il se vengerait de la gifle administrée pour sa panique. Une conversation courtoise n'était pas trop demandée, si ?

Néanmoins, il était intrigué par l'alpha. Son comportement le lui prouvait. Kanda jouait les connards, mais il était convaincu qu'au fond, il y avait quelque chose en plus. Il n'était donc pas le seul à mentir et porter un masque. Kanda était sûrement le type le plus détestablement secret qu'il n'ait jamais rencontré.

Chapter Text

Ils avaient lu et ne s'étaient pas particulièrement adressé la parole de toute la soirée. Allen avait apprécié que l'Asiatique ne reparte pas et reste à ses côtés, bien qu'ils n'aient plus interagi des masses. Les flux de l'odeur du brun l'avaient aidé à se stabiliser. Il se sentait de meilleure humeur. C'était aussi grâce au calmant. Dans son éternel souci d'orgueil, l'Anglais espérait pouvoir bientôt ressentir ça par lui-même, et non par l'aide d'un médicament ou des phéromones de Kanda, mais c'était déjà un mieux. Il en voulait toujours un peu à l'alpha pour être si coincé. Il voulait vraiment savoir ce qu'il avait vécu pour être comme ça, de plus en plus. Ce n'était absolument pas ses affaires, il en avait conscience, et il n'était pas du genre à forcer les choses avec les gens. Bien sûr, il s'était toujours interrogé sur le mystère qui entourait Kanda, mais il avait percuté qu'il n'aurait pas l'occasion d'en savoir plus. Ce n'était plus pareil. Rien n'avait changé dans sa façon de voir les choses, il s'estimait heureux qu'ils puissent à nouveau dialoguer en se querellant. Cependant, s'il s'était remis à penser qu'il faudrait bien un peu plus à nouveau, c'était car il s'occupait de lui, car ils se retrouvaient dans une situation où ils devaient s'entraider. Ça aurait pu être quelque chose de tout autre que ses chaleurs, qui ne les aurait pas amené à avoir exactement les mêmes rapports, qu'il se serait interrogé sur son 'camarade' d'infortune. Son esprit lui rabâchait peut-être ces idées, et encore une fois, il ne croyait pas qu'ils se lieraient d'amitié. Mais discuter normalement au lieu de s'ignorer… pour Allen, c'était simplement naturel. Ça semblait malheureusement trop idéaliste.

Le silence lui avait toutefois permis de relativiser. Effectivement, cette conversation-là avait déplu au Japonais. Il pourrait tenter sa chance avec une autre, pressentant qu'il s'exposerait aux mêmes réactions dès qu'il tenterait d'approfondir un échange. Il considérait néanmoins le fait que Kanda ait pensé à son repas, accepté d'échanger son livre, et l'ait prévenu de la visite de ses amis comme une sorte de prévenance. Et il avait apprécié, aussi. Il avait l'impression qu'avec Kanda, ils faisaient sans cesse un pas en avant puis un pas en arrière, que leurs rapports faisaient un va-et-vient du bas vers le haut et du haut vers le bas. C'était difficile. Mais il en était toujours convaincu : Kanda n'était pas qu'un con.

Le distrayant de cette préoccupation, Kanda avait pris un pyjama et lui avait demandé, sur un air narquois, s'il pouvait se changer dans la chambre ou s'il devait aller dans la salle de bain. Exaspéré, Allen avait répondu que ça ne le dérangeait pas qu'il se change à côté de lui. C'était, après tout, pareil qu'aux vestiaires avant ou après l'entraînement. Il s'en fichait. En ce qui le concernait, Allen avait toujours été pudique. Son physique quelque peu différent l'y avait poussé, avec ce bras difforme… Ce n'était néanmoins pas le facteur qui faisait qu'il rechignait à exhiber naturellement son corps. C'était simplement en lui. Ça n'avait jamais été au point où il refusait d'ôter sa chemise ou son pantalon devant un autre, tant qu'il avait un caleçon.

Le blandin était, quelque part, soulagé que Kanda ait l'air de trouver son attitude ridicule en considérant qu'ils avaient le même sexe. Venant d'un alpha, ce n'était pas toujours une réaction innée. Ça lui prouvait, encore, que Kanda n'était pas stupide. Allen avait lui-même conscience de faire un peu trop de manière là-dessus et d'être celui qui réagissait comme si être un oméga rajoutait une barrière eux, comme s'il voulait se cacher de l'alpha.

La société éduquait en effet les omégas à percevoir les alphas comme un sexe opposé et, à l'instar des femmes, penser que leurs corps devaient être couvert devant eux, se faisant le plus discret possible, pour divers raisons liées à la bienséance, leur propre respect, et pour ne pas qu'ils suscitent le désir. Ça n'y changeait techniquement pas grand-chose, un esprit pervers n'avait pas besoin de nudité pour s'égayer. Bien sûr, étant avant tout des hommes, les omégas étaient moins concernés par ces idées pour le moins récusables par certains aspects. Les mentalités évoluaient plutôt positivement à ce sujet-là : s'il était plus ou moins admis que voir un oméga torse-nu n'était pas plus dérangeant que pour les autres hommes, ceux-ci pouvaient encore s'exposer à des regards réprobateurs.

Oh, Allen ne réagissait pas ainsi pour cette raison. Il pensait en outre que d'un point de vue de savoir-vivre en société, tant qu'une personne quelle qu'elle soit ne se baladait pas entièrement nue à la vue de tous, il n'y avait pas de problème, encore que dans le cadre privé, c'était quelque chose de propre à chacun. Non, c'étaient ses chaleurs qui accentuaient sa pudeur. Tout était si sensible, l'élançait d'une certaine douleur et d'une autre sensation qu'il peinait à décrire, qu'il ne voulait pas rendre la source de son trouble – malheureusement, son propre corps – perceptible. Pourquoi Kanda refusait-il de comprendre qu'il était perturbé de s'exposer comme ça ? Intérieurement, Allen était fâché. Possible que ce Bakanda n'y pense même pas, mais ce n'était pas très compliqué de l'imaginer…

Cela dit, Allen avait dû faire un effort pour ne pas tourner l'œil vers Kanda pendant qu'il se changeait, dos à lui. Ils avaient beau être deux garçons, son corps lui plaisait, Allen ne se voilait pas la face là-dessus, il l'avait déjà constaté plusieurs fois, et il avait beau avoir dit à Lavi qu'il n'était pas le genre à regarder, ce qui n'était pas un mensonge, ça pouvait arriver d'avoir les yeux qui trainent. Fallait le dire, les muscles dorsaux du brun et ses épaules carrées étaient bien dessinées. Il avait succombé, mais n'avait pas regardé longtemps – peut-être que ce n'était pas vraiment la première fois qu'il regardait – et s'était détourné précipitamment, les pommettes rouges, au moment où Kanda avait enlevé son pantalon pour mettre celui de son pyjama, ayant aperçu ses fesses mises en valeur par son caleçon.

Bien vite, Kanda eut fini de s'habiller, alors que lui peinait à se concentrer sur son livre, qui était pourtant très bien cette fois-ci, puisqu'il s'agissait d'un recueil de nouvelles d'Edgar Allan Poe, auteur romantique américain dont Allen aimait particulièrement les écrits. Son cerveau était cependant à mille lieux de s'immerger dans ces textes. Foutues chaleurs… Le processus de déclenchement n'était pas terminé, mais sa libido était de plus en plus vive. Loin d'avoir conscience de son trouble, ou décidant de ne pas y accorder de l'attention, Kanda déclara qu'il allait éteindre. Allen faillit protester. Il n'avait pas forcément envie de dormir au moment où l'autre le voulait. Dans son état, il ne valait mieux pas veiller, alors il choisit de ne rien dire.

Un instant, en se rendant compte qu'ils allaient se coucher alors qu'il ne l'avait toujours pas 'senti', Allen eut peur que Kanda ait oublié sa promesse. S'ils ne dormiraient vraisemblablement pas ensemble cette nuit, il voulait juste son odeur avant de dormir, si ça pouvait lui permettre de passer une nuit sereine. Ces 'câlins' qu'ils se faisaient n'en étaient pas vraiment. C'était un échange d'odeur. Les omégas avaient le besoin d'être contre leurs alphas, d'inhaler leurs odeurs, et de sentir que l'alpha faisait de même avec la leur. C'était important entre deux liés, et si cet acte était négligé, une sensation de manque pouvait exister chez les deux partenaires. Dans une relation amoureuse, c'était une preuve d'affection et d'appartenance, car les deux odeurs se mêlaient.

Ça ne voulait pas dire que l'échange d'odeur platonique n'existait pas, au contraire. Il se produisait entre des parents et un enfant, Mana l'avait très souvent fait avec lui, et même son maître l'avait déjà laissé le sentir. Si Allen avait été réticent avec lui, pour un oméga, être au contact des odeurs de son entourage était important. Tout le monde le savait. C'était avec ça qu'un oméga resserrait ses liens émotionnels, et la valeur affective était importante pour leur bien-être.

Pour autant, Allen ne le demandait jamais, d'habitude. Il avait beau être proche de Lavi et Lenalee, il n'aurait jamais voulu qu'ils se sentent comme s'il était un enfant. Le blandin voulait être indépendant de ce désir quelque peu envahissant. Néanmoins, le manque se faisait maintenant ressentir. Il devinait que c'était pour ça que Kanda acceptait de faire ça avec lui. Avec l'absence d'échange d'odeur, le besoin qu'il avait de le faire avec Kanda à cause du lien, et aussi à cause de son état, était naturellement exacerbé. Timidement, le blandin le suivit des yeux quand il se leva, attendant de voir s'il allait lui proposer quelque chose. Kanda croisa son regard, ennuyé. Il ne le soutint pas, et Allen crut encore qu'il allait l'ignorer. Pourtant, Kanda s'avança vers lui en premier.

« Fais-moi de la place, Moyashi. »

Allen grinça des dents au surnom, mais de peur que Kanda ne change d'avis, il s'écarta docilement, marmonnant quand même un « Allen » sec dans sa barbe inexistante. Cela se déroula comme les deux autres fois. Kanda couché à ses côtés, l'attirant brutalement contre son torse, lui y enfouissant son visage, complétant la proximité. C'était toujours aussi étrange, rageusement apaisant, et profondément agréable. Allen aurait aimé que ça dure le plus longtemps possible, malgré tout. Sachant que ça ne serait pas le cas, il appuya à peine davantage sa tête, ses cheveux frottant involontairement. Il sentit Kanda avoir un bref mouvement de recul, mais regagner sa position bien vite. Allen se sentait au maximum de son confort. Et il n'avait pas la moindre envie de se dégager. C'était le lien, qui lui donnait ces sensations. Comme si lui, Allen Walker, avait réellement envie de ça avec Kanda. Il pensa brièvement que si jamais il avait un véritable partenaire amoureux un jour, il serait en revanche ravi de s'arranger avec cette personne pour instaurer des moments de ce genre, où ils se tiendraient l'un contre l'autre. Encore fallait-il que ça arrive. Quoiqu'il en soit, il se faisait l'effet de penser comme un idiot, mais c'était vraiment réconfortant, et faire ça en ayant réellement envie… Il était curieux de ce que ça serait.

À ce moment, Kanda le repoussa. Allen se recula sur un sourire, l'autre faisant claquer l'interrupteur avant de regagner le lit voisin. Le symbiotique s'éclaircit la gorge :

« Merci, et bonne nuit, Kanda. »

Le brun se couvrit, Allen voyait bien dans le noir et put percevoir son absence de réaction, signe qu'il ne répondrait pas. Il avait presque envie de répéter un « bonne nuit ! » plus fortement, énervé de l'attitude antisociale de Kanda, mais s'abstint. Il devenait de plus en plus sceptique quant à leurs futurs jours ensemble, comme il l'avait été au départ. Enfin, si Allen devait faire le bilan de sa première journée avec Kanda, il l'aurait quand même qualifié comme étant mitigée, en raison de leurs interactions pour le moins ambivalente en matière d'appréciabilité.

Kanda n'avait vraiment pas mis longtemps avant de sombrer. Allen s'en était aperçu à sa posture relâchée. Il devait vraiment être crevé. Et Allen partageait ce ressenti. Cette journée avait été très longue, dans tous les sens du terme. Ce pourquoi il s'endormit peu de temps après, ayant encore réfléchi à sa situation pendant un peu plus d'une demi-heure.

Quelques heures plus tard, il fut réveillé par une douleur plutôt vive. Cela le désorienta d'abord, mais il devina que le médicament avait cessé de faire effet.

C'était sûrement trop tôt pour que les crises ne se reproduisent plus.

Pourtant, il ne paniqua pas. Ce n'était rien d'atroce, ça serait gérable, du moins, il le fallait. C'était la même douleur au ventre, la même sensation de crainte et d'incompréhension montante qu'il avait déjà expérimenté. Pas qu'il se fichait de réveiller Kanda l'autre fois, mais il voulait se reprendre et faire passer la crise par ses propres moyens. Plaquant ses mains devant sa bouche pour étouffer les menaces de gémissements plaintifs, il essaya de se rappeler des mots de Kanda, l'admonestant de se détendre et de se maitriser, et de se concentrer pour cela. Il le pouvait, il y arrivait tout à fait avant ses chaleurs.

Les minutes se passèrent très lentement. Sentant que ça ne s'arrêterait pas si facilement, Allen eut l'idée de se lever et de se rapprocher de Kanda discrètement. Par chance, l'Asiatique était au bord du lit, et s'il s'approchait suffisamment près pour être au contact de son odeur quelques minutes, il pourrait sûrement retourner se coucher, sans que Kanda ne soit dérangé. Il hésita néanmoins, parce qu'en se mettant à la place du brun s'il ouvrait les yeux, le voir comme ça serait un peu flippant. Et ça l'était effectivement… Mais compte tenu de la fatigue de l'alpha, il ne voulait définitivement pas le réveiller une deuxième nuit de suite, et il savait que le sentir fonctionnerait.

Grimaçant en bougeant son corps, il se traîna péniblement. Allen comprit qu'il n'arriverait pas à marcher. Soupirant, il s'accroupit sur le sol en avançant doucement jusqu'au lit de Kanda, faisant fi de son ridicule. Pour sa dignité, il valait vraiment mieux que Kanda ne se réveille pas.

Arrivé près de lui, toujours accroupi, il le voyait de dos. Il pouvait sentir son odeur, mais ce n'était bien entendu pas suffisamment… Il s'en contenterait. Portant sa propre main à son ventre, il le massa, espérant que ça passerait. Ignorant un nouveau choc douloureux, il appuya son front au bord du lit en serrant les dents. Allez, se disait-il, ça sera bientôt fini. Dire que Kanda dormait à poing fermés, et qu'il était là, à côté, dans cette position si bizarre qu'il avait l'air d'être à la recherche de sa fierté perdue. La sensation de ses organes serrés par un étau étriqué s'intensifiait, et il devait se mordre la lèvre pour ne pas gémir. Un son finit néanmoins par lui échapper, sa main libre le camouflant sans succès. Il eut peur d'avoir réveillé Kanda. Le Japonais ne réagit pas.

Respirant de manière irrégulière, commençant à se décourager, Allen fut encore plus frappé par son action pathétique. De quoi devait-il avoir l'air, accroupi à côté du lit de Kanda ? D'un nourrisson qui ne savait pas se mettre debout, pire, d'un animal blessé, ou du dernier des imbéciles… Kanda avait raison. Il ne pouvait pas tout faire tout seul. Pas encore, du moins.

Allen fit le choix de le réveiller et de lui demander s'ils pouvaient dormir ensemble, quitte à se faire engueuler, mais il regagnerait son lit avant. Se sentant déjà coupable d'interrompre le sommeil de l'Asiatique, il entreprit son trajet arrière, sans compter sur un élancement puissant qui le fit gémir, et en plein mouvement, il ne put se retenir. Sa main s'accrochant à son ventre et son corps se balançant en avant, il entendit un bruit de corps remuant entre des draps.

« Moyashi ? »

La voix endormie et à côté de la plaque de Kanda transperça Allen. Le brun était vraiment hors-service, et lui n'était pas fichu de reprendre le contrôle de lui-même. Il contracta sa mâchoire. Kanda se redressa, et sembla pour le moins interloqué.

« Qu'est-ce' tu fous par terre ? »

Allen déglutit.

« Je… Je… »

Il était incapable de formuler sa phrase. Kanda se frotta les yeux et reprit :

« T'fais une crise ? »

Allen hocha la tête, ne sachant si Kanda le voyait bien.

« Ramène-toi. »

Sur ces mots, il se reculait contre le mur et lui ouvrait son lit en relevant les couvertures. Allen marqua une pause.

« T'es sûr ? Je…

Pas de blabla. »

C'était un murmure étouffé par la fatigue, rauque. Kanda ne montrait jamais des signes de fatigue si évident, alors il ne discuta pas.

Allen peina à se dresser sur ses jambes, et voyant qu'il peinait aussi à monter sur le lit, Kanda l'y aida en le tirant brusquement. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, Allen fut plaqué contre lui, dos contre son torse. Hoquetant de surprise, gêné de son brusque changement de position, il fut enseveli sous les couvertures, et le kendoka glissa sa tête dans son cou. Cela le fit rougir. Jusqu'à présent, c'était l'inverse qui se produisait. Là, Kanda sentait vraisemblablement son odeur tout en essayant de se rendormir. Le maudit fut choqué, car Kanda lui avait toujours asséné que son odeur lui était désagréable. Pourtant, il réagissait comme lui, comme s'il aimait ça et… Il cherchait à approfondir le contact. À cause du lien, c'était ce qu'il désirait malgré lui. Que Kanda le sente, qu'il prenne son odeur. Avec sa crise, Allen ne s'en préoccupa pas plus. Timidement, il dérangea à peine leur position pour s'enfoncer dans le matelas. Les mains de l'Asiatique bougèrent, se posant contre son ventre.

Il fut étroitement enlacé…

Comme escompté, Allen finit par se calmer.


Le matin venu, Kanda marquait un temps d'arrêt, exactement comme la première nuit : il crut hurler de rage. Le Moyashi était dans ses bras… Un Moyashi déjà bien réveillé, visage d'un beau rouge écrevisse, alors qu'il le tenait tout contre lui, le humant de tout son soul. Immédiatement, Kanda sentit sa mâchoire se resserrer, et son expression dut être éloquente de son ressenti, puisqu'après un petit « bonjour » pratiquement inaudible, Allen s'empressa de préciser que ce n'était pas de sa faute. Cela le fit grogner, si en vérité, il contenait littéralement son envie de hurler.

Il écarta Allen de lui, prenant rapidement le contrôle de ses sens. Le regret fut visible dans les yeux du symbiotique alors qu'il se reculait. Kanda était, quant à lui, profondément mortifié. Outré contre lui-même. Se laisser aller ainsi n'était pas dans ses plans. Il ne faisait jamais ça, n'avait jamais fait ça de toute sa chienne de vie. Mais de ce qu'il se rappelait de cette nuit, ça aurait pu être un rêve que ça lui aurait fait le même effet. Comme Allen l'avait deviné, il était bel et bien crevé, et ça ne tournait plus très rond là-haut. Du moins, ça carburait mal, Kanda en avait peur. Il ne se comprenait pas. C'était comme si l'instinct avait pris le dessus. L'alpha en lui avait voulu sentir son oméga faible, le calmer, lui apporter l'affection qu'il voulait… Ce n'était pas comme ça qu'il aurait réagi s'il avait eu le contrôle, pas avec autant de naturel ni autant d'abandon. Et ça, pour Kanda, ne pas avoir su se contrôler, c'était la pire des choses. Il se demandait si c'était encore un effet du lien, si la fatigue du gamin se répercutait sur lui et l'empêchait de se maitriser. Il fatiguait, bien sûr, mais en raison de sa condition d'alpha, et plus généralement de création surhumaine, il lui fallait plus qu'un oméga chiant pour être si à plat.

Peut-être que c'était les nerfs. Peut-être les deux.

Encore plus frustrant, Kanda voyait bien qu'il ne pouvait pas s'énerver dans ces conditions. Il l'avait déjà compris, lui et le Moyashi étaient coincés là-dedans, et gueuler contre l'inévitable, encore plus lorsqu'il était fautif, ne servait à rien. C'était à lui d'être plus fort la prochaine fois qu'une pulsion pareille se ferait ressentir, pleine nuit ou non. Il se le promit, il devait résister. Kanda avait quand même envie de lâcher quelque chose pour se défendre, puérilement, d'affirmer qu'il n'avait pas voulu le sentir, mais il ne trouvait rien à dire de concrètement intelligent. Au même moment, le blandin lui lança un sourire un peu idiot.

« Dis, Kanda… Est-ce qu'on pourrait se sentir encore un peu ? »

Kanda n'aima pas ce 'on'. Il aurait préféré qu'il demande à le sentir, plutôt qu'il globalise l'action pour eux deux. Au moins, le maudit lui avait finalement tendu la perche pour racheter sa fierté.

« J'te sens pas, moi. »

Dans cette première parole aimable qu'il lui décochait, Kanda le sut, il sonnait ridicule. Allen leva les yeux au ciel.

« On l'a vu tous les deux.

—J'étais à moitié endormi, je réagissais pas normalement. »

Sa voix dure contenait très mal un ressentiment palpable. Le maudit roula des yeux cette fois-ci.

« Je sais, puis c'est le lien. C'est normal. Ça me fait pareil. J'aurais pas envie, sinon. C'est pas grave, Bakanda. »

Kanda aurait bien aimé répondre que le lien n'avait aucune emprise sur lui, mais, ouais, obligé, cette merde en avait. Il hésita. Pour parler franchement, il avait envie d'un peu plus de sommeil, et son odeur ne le dérangeait pas tant que ça, il l'avait déjà admis pour lui-même. Reconnaître ce fait devant Moyashi, même à demi-mots... Bordel, le dilemme était trop cruel. C'était un peu comme se demander ce qu'on préférait entre la peste et le choléra. Il se crispa.

« Si on le fait maintenant, on le fera plus avant ce soir, et pas de caprice.

—Je ne fais pas de caprice, Kanda ! »

Allen acquiesça tout de même. Kanda ignora sa protestation, mais fut obligé de céder. Ils regagnèrent la position qu'ils avaient avant de se réveiller, du moins avant que Kanda n'ouvre les yeux. S'il était mécontent et toujours récalcitrant, Kanda sentit qu'il se rendormait vite, malgré le nez du blanc contre lui, et sentit son corps s'approcher inconsciemment alors que l'aisance le gagnait de plus en plus. L'oméga émit un petit rire.

« Tu sembles trouver ça plutôt confortable, toi aussi. »

Kanda ne savait pas s'il essayait de se sentir plus à l'aise face à ce que leur imposait le lien en lui jetant à la gueule à nouveau que lui aussi y était confronté, mais, toujours, ça ne lui plut pas.

« Tu la fermes, ou je te vire du lit. »

Allen croisa son regard, sans bouger d'un millimètre.

« C'est bon, je plaisante.

—J'veux pas plaisanter de ça. »

Allen soupira.

« Vaut mieux en rire qu'en pleurer, non ? »

Kanda haussa les sourcils.

« J'compte certainement pas en pleurer, et je vais pas rire.

—C'est une expression, Bakanda. T'es pas possible, sérieusement… »

Kanda ne répondit pas. Bien vite, la fatigue et le bien-être aidant, ils reprirent le train du sommeil pour un petit moment. Allen recouvra sa conscience le premier, mais pas totalement, avec un écho de voix qu'il connaissait bien.

« Tu es sûr qu'ils sont là ?

—Yû a dit de venir dans la chambre d'Allen.

—On a cogné au moins cinq fois, Lavi…

—Peut-être qu'ils ont pas entendu.

—Je pense surtout qu'ils ne sont pas là.

—On a qu'à rentrer, voir. Allen est en chaleurs, tu veux qu'ils soient parti où ?

—Je ne sais pas, mais je ne pense pas qu'on devrait rentrer comme ça.

—Peut-être qu'ils se sont étranglés et qu'en entrant on les sauverait d'une mort certaine.

—Sérieusement, ne dis pas de bêtise, Lavi.

—Avoue que ça serait possible. »

Le rire de Lenalee retentit.

« C'est bien ce qui m'inquiète. »

Allen était encore dans le pâté, alors il eut un temps de réaction lent, ne percutant pas tout de suite que Lavi et Lenalee étaient bel et bien devant la porte… Surtout qu'il était totalement enivré de l'odeur de Kanda, qui, lui, dormait encore, nullement dérangé par le bruit… Quand soudainement…

« Oh putain ! »

Lavi venait de s'exclamer.

Allen resta comme un con, et Kanda se redressa d'un bond, émergeant finalement. L'alpha et l'oméga échangèrent un regard. Kanda avait dit qu'ils devaient venir le lendemain matin. Or, ils étaient en plein dans ce 'demain matin' en question. En croisant les regards de Lavi et Lenalee, qui ne comprenaient rien à ce qu'ils avaient sous les yeux, et se rendant compte qu'il était toujours en train d'étreindre l'oméga, Kanda sortit si précipitamment du lit qu'il en tomba, mais contrairement à ce qu'on pourrait attendre, Lavi ne rit pas. Lenalee non plus.

La brunette finit par oser au bout d'un silence trop long, ne sachant toujours pas quoi comprendre.

« Je vois que ça se passe plutôt bien entre vous.

—C'est pas ce que tu crois ! »

C'était Allen qui venait de s'écrier. Kanda se relevait, les fusillant du regard.

« Vous auriez pu frapper, bordel !

—On a frappé cinq fois, informa Lenalee.

—Fallait recommencer et attendre qu'on vous dise d'entrer !

—On avait peur que vous vous soyez entretués. Visiblement, c'est une peur infondée… »

Lavi avait dit ça avec un petit accent rieur, mais perplexe, et Allen se sentit rougir des pieds à la tête –si, c'était possible, il avait tellement chaud qu'il était prêt à parier que c'était possible. Kanda attrapa ses vêtements qui reposaient sur la chaise avec rapidité, s'avançant vers la salle de bain.

« Si on était comme ça, c'est à cause de ses crises, ça le calme. Vous faites pas de putains d'idées. Explique-leur, Moyashi. » Il désignait Allen d'un doigt agressif. « J'm'habille et j'me tire. »

La porte de la salle de bain claqua. Allen se retrouva soumis aux regards curieux de Lavi et Lenalee, ne pouvant que murmurer, encore embarrassé :

« Bon, vous m'avez mis le Bakanda de mauvaise humeur… »

Il soupirait, se grattant l'arrière du crâne. S'étant changé en un temps record, Kanda quitta la pièce en trombe, fulminant. Allen eut presque peur qu'il ne revienne pas… Quand il vit la porte se rouvrir, et le Japonais jeter sa veste en la refermant aussitôt. Allen la reçut dans ses mains, haussant un sourcil. Bon, ça, c'était fait. Et un quiproquo ridicule !

Lenalee et Lavi échangèrent un regard.

« Tu nous explique un peu ? »

Allen sut qu'il n'aurait pas le choix. Il relata alors les événements depuis que Kanda l'avait pris avec lui, se faisant bref sur certains détails gênants ou futiles, mais il expliqua les choses essentielles, finalement content de pouvoir aborder ce sujet avec ses amis et de ne pas garder ses sentiments sur cette expérience pour lui. S'il ne se confiait pas à eux sur tout, il voulait parler de ce qui concernait ses chaleurs, comme ils avaient été là pour lui au début, et peut-être un peu de ce qui concernait Kanda. Comme ils le connaissaient depuis plus longtemps que lui, il espérait être éclairé sur son attitude. Encore que pour ça, dans la crainte qu'ils se fassent des idées sur ses intentions, il n'avait pas vraiment pu parler de ce qui le préoccupait. Il avait bien pris le temps d'expliquer que la petite scène de tout à l'heure était purement platonique, la réaction rageuse de Kanda démontrait qu'il n'avait pas décidé de faire de lui son oméga, pas plus qu'Allen voulait de lui comme alpha. Il y avait tout de même de quoi s'interroger.

Cela étant, qu'ils soient venus pour le voir lui remontait le moral. Ça, et la veste de Kanda qu'il triturait entre ses mains. Lavi avait l'air pensif.

« Si je comprends bien, avec tout ça, t'as réussi à faire comprendre à Yû qu'il devait être plus cool avec toi ? J'aurai jamais cru qu'il accepterait d'échanger son odeur avec qui que ce soit. »

Allen secoua la tête, ignorant le dernier commentaire de Lavi.

« Pas tout à fait. Il s'énerve vite. Mais il fait des efforts et il… Il est lui, quoi, mais il a bien pris soin de moi, pour l'instant. Je sais que c'est beaucoup lui demander, surtout que ça peut être long, donc je lui en suis reconnaissant. »

Lenalee souriait.

« Je préfère savoir que ça se passe comme ça que vous revoir agir comme avant tes chaleurs. Je vous aurai bien encastré dans un mur, tous les deux… »

Ces paroles pour le moins transpirante de l'irritation de la Chinoise firent frissonner Allen. Lenalee pouvait être flippante, quand elle le voulait. Peut-être qu'elle n'était pas la sœur de Komui pour rien. Il eut un petit rire nerveux.

« J'avoue que moi aussi. »

Lavi ricana.

« Tu te serais encastré dans un mur ? »

Levant les yeux au ciel, pensant en revanche qu'il l'aurait bien fait pour Kanda, Allen clarifia :

« Non, juste… Je suis content que ça aille mieux avec Kanda. »

Prenant conscience de ses paroles, il piqua un fard, et fit de son mieux pour ne rien laisser paraître. Sans succès, les deux autres l'avaient bien évidemment remarqué. Allen s'empressa d'ajouter, son teint ne s'arrangeant nullement :

« Enfin, je veux dire, c'est mieux qu'on soit comme avant, à se disputer sans que ça ne veuille dire grand-chose, vu mes chaleurs… N'allez pas vous faire des fausses idées. »

Lenalee lui ébouriffa tendrement les cheveux, le faisant protester, et Lavi lui colla une pichenette sur le front, le faisant râler.

« On avait compris, ouais. »

Allen croisa les bras, boudeur. Ils restèrent à discuter pendant une bonne heure, Kanda revenant ensuite, toujours si crispé. Lavi en profita bien sûr pour le taquiner en l'appelant par son prénom, ce à quoi le kendoka répondit par l'agressivité. Lenalee félicita Kanda pour ses efforts de comportement avec Allen, l'épéiste fixant ce dernier en se demandant ce qu'il avait bien dû se dire temps qu'il n'était pas là. Lavi ajouta malicieusement qu'ils étaient très mignons dans leur 'câlin' matinal, deux protestations unies fusant.

Ils partirent alors. Lenalee colla un énorme baiser sur le front d'un Allen embarrassé qui murmura que « ce n'était peut-être pas nécessaire ». Lavi lui tapota l'épaule, et voulut gratifier Kanda du même traitement, mais fut repoussé avant d'y parvenir. Les deux bêtas promirent de revenir. L'alpha et l'oméga se retrouvèrent seuls.

Kanda ne tarda pas à lui lancer, d'un ton sidéré :

« Lenalee te traite vraiment comme son gosse. »

Allen ne put qu'abonder dans son sens.

« Je sais, mais je ne lui ai jamais demandé de faire ça. »

Le brun haussait les sourcils.

« Pourquoi tu lui dis pas d'arrêter, si tu aimes pas ça ? »

Allen soupira.

« Je le lui ai déjà fait comprendre, mais je ne veux pas la vexer.

—Menteur, avoue que t'aimes bien ça. »

Le blandin grogna, signe de négation, et lui jeta un regard furieux.

« C'est toujours mieux que toi qui me fous une baffe quand je panique.

—Est-ce que je t'ai déjà refrappé depuis hier matin ? »

« Déjà », cela pouvait induire qu'il allait recommencer. Notant cette petite formulation malencontreuse, Allen tonna :

« T'as pas intérêt à le refaire !

—Si tu me gonfles pas. En tout cas, faudra pas s'attendre à ce que j'agisse comme ça. »

Allen eut un rire jaune.

« Comme si j'avais envie qu'on m'embrasse, de toute façon !

—Ta senteur émotionnelle s'est emballée quand elle l'a fait. »

Kanda touchait juste, mais ce n'était absolument pas une preuve qu'il avait raison.

« Ce n'est pas si désagréable d'avoir un contact affectif, c'est tout… De toute façon qu'est-ce que ça peut te faire, t'es jaloux, peut-être ? »

L'épéiste contracta sa mâchoire. Allen lui avait sorti la même idiotie lorsque Kanda l'avait accusé d'avoir trouvé un nouvel alpha en la personne de Link, et l'oméga savait que ça serait efficace pour lui rabattre son caquet.

« Tch, je m'en fiche totalement.

—Très bien, alors fiche-moi la paix avec ça, Bakanda ! »

Kanda s'exécuta. N'ayant rien d'autre à faire, ils se remirent à lire, Kanda ayant pris de nouveaux livres au passage. Comme ils ne faisaient presque rien d'autres que ça plusieurs heures durant, ils avaient vite fini ceux de la veille. Si cette fois-ci, ce n'était pas d'un auteur qu'Allen connaissait particulièrement, il rentra vite dans l'histoire qui, bien que banale, fonctionnait tout à fait.

Distrait, en observant Kanda plongé dans sa lecture, Allen se surprit à détailler son visage, et remarqua ses yeux tournés vers lui. Grillé. Le « tu veux quoi ? » agressif que Kanda ne prononçait pas était pourtant très audible. Alors il lui fallut trouver quelque chose à dire, pour que ce ne soit pas trop… bizarre. Ou révélateur, au choix. Allen déglutit.

« Hm… Merci, pour les bouquins. Ils sont vraiment biens. Surtout celui de Poe. »

Kanda refixa sa page.

« J'sais, je l'ai déjà lu. J'aime aussi ses poèmes. »

Allen ne put s'empêcher d'être interloqué. Deux fois qu'il mentionnait son intérêt pour ce genre-là.

« Tu es fan de poésie, Kanda ? »

C'était un peu bizarre à envisager, surtout que la poésie sous-entendait généralement une grande sensibilité. Kanda était-il un sensible, en vérité ? Ou un romantique ? Ce serait drôle. Impensable, mais drôle. Le brun ne lui répondit pas, et ce fut comme ça jusqu'au repas de midi, durant lequel l'épéiste consentit à lui adresser la parole pour lui demander s'il avait pris son calmant, l'engueuler en découvrant que non. L'après-midi, Allen essaya bien d'engager la conversation, dans un désir de contact humain. Pas énormément de fois, il n'avait pas trop insisté, mais il avait prononcé quelques phrases à divers intervalles de temps en espérant que le brun rebondirait dessus. Soit Kanda ne répondait pas, soit par monosyllabe, le 'tch', ou des insultes, aimable 'ta gueule, Moyashi'. S'il aimait la poésie, c'était clair qu'il n'était pas pour autant un poète.

Il n'y eut aucun incident, une ou deux joutes verbales assez longues pour porter ce nom, Kanda prit une douche, lui demanda s'il voulait sa veste le temps qu'il serait dans l'autre pièce – ce qu'Allen jugea comme soucieux. Vers la fin d'après-midi, il eut mal à la tête, et le brun lui ordonna sèchement de faire une sieste. C'était rude, et ça l'avait fait s'insurger, comme s'il accepterait de recevoir des ordres, mais ça ne partait pas d'un mauvais sentiment, puisque c'était pour son bien-être. Allen était toujours si étonné de cette implication. Kanda voulait éviter qu'il soit en situation d'inconfort. Il était paradoxal en étant pas plus aimable que le nécessaire, mais avait des attentions presque gentilles.

Il était assez tard quand Kanda le regarda dans le blanc des yeux.

« Ton lit, ou le mien ? »

Allen ne comprit pas. Le brun le fit se pousser, prenant place dans son lit. Obligé de bouger, l'oméga fronça les sourcils.

« Mais qu'est-ce que tu fabriques ? Je n'ai pas besoin de…

—Deux nuits que tu me réveilles tant qu'on ne dort pas ensemble. J'en ai marre. Autant pas perdre du temps. »

Allen se sentit obligé de protester.

« J'ai pas besoin, j'ai pris le médicament plus tard que prévu, il devrait faire effet plus longtemps !

—Pour que tu me réveilles aux aurores ? Que dalle, Moyashi. C'est peut-être pas ta faute, mais je tiens à pioncer normalement. »

Allen secoua la tête. Il entreprit de pousser Kanda.

« Non, Kanda, je te dis que c'est bon ! »

Kanda ne se laissait pas bouger, sévère.

« Je veux faire une nuit complète, Moyashi. »

Le maudit fut contraint d'abandonner. Il avait protesté par fierté, et il avait envie de protester encore, mais il comprenait le point de vue de Kanda et acceptait de reconnaître qu'il avait raison.

« Très bien. On peut s'approcher un peu ? »

L'épéiste plissa le front.

« Tu te fous du monde ?

—Non, mais tant qu'à faire… »

Kanda ferma les yeux, et il rabattit la couverture sur lui. Allen ne sut comment l'interpréter, alors il s'approcha. Près, pas trop non plus. Suffisamment pour ne pas « trop » coller Kanda, mais un peu quand même. Lui aussi espérait que de cette manière, il ne serait pas dérangeant pour l'alpha. Allen pensa que l'odeur de Kanda éveillait en lui un bonheur assez fort pour l'y aider.

Chapter Text

Des sons aigus et plaintifs, des phrases saccadées murmurées, Kanda eut envie de se pendre. Moyashi était encore en train de chouiner. Pour la troisième fois en trois nuits… Pourtant, au lieu de le voir en crise, il avait les yeux clos, était enroulé dans la couverture qu'il lui avait piquée, et dormait encore… Mais il rêvait.

Un cauchemar. Ça restait une grosse blague. Quand ce n'était pas une crise, c'était un cauchemar à la con. Énervé, Kanda put entendre les phrases avec plus de clarté. Des 'pas ma faute…', 'Noah…' Pas besoin d'être un génie pour comprendre qu'il faisait des cauchemars à cause du Noah en lui. D'autres murmures, moins intelligibles, se succédaient. Kanda soupira. N'attendant pas que ça se transforme en crise de panique, sait-on jamais, il prit les devants et secoua le plus jeune, le sommant de se réveiller ou de se calmer.

Allen ouvrit alors des yeux embués de larmes, qu'il referma aussitôt, ses paupières battant faiblement. Il était sonné. Kanda le vit trembler. Soupirant encore, il récupéra sa part de la couverture, Allen gémissant en réponse à ça, et l'attira contre lui. Ce rêve-là, ce n'était pas un produit de ses chaleurs. C'était un résultat du stress qu'il endurait. Vrai que pour un gamin de seize ans, le Moyashi en prenait plein la gueule. Pas étonnant qu'il s'effondre. Ce n'était, il l'avait dit, qu'un enfant. Kanda gronda. Bien que ce ne soit pas ses affaires, il reconnaissait que c'était injuste. Ça n'aurait pas dû le concerner, pas dû être son problème, mais avec le lien, tout changeait. Le Japonais ne s'attachait pas, ne se sentait pas concerné, il était plus dans une pensée empreinte de neutralité : il faisait ce qu'il avait à faire, si ça faisait du bien à l'autre, tant mieux pour lui.

Grâce au lien, il suffit de son étreinte pour qu'il se détende en quelques minutes. Kanda put se rendormir l'esprit plus tranquille. Ça le faisait toujours aussi chier, fallait pas tortiller, certaines choses le dérangeaient plus que d'autre, il se retenait énormément de ne pas s'énerver, acceptait plein de choses qu'il n'aurait jamais accepté auparavant, mais peut-être que d'un côté, ça ne le dérangeait plus autant d'aider, maintenant qu'il avait vu et vécu le merdier dans lequel le Moyashi était plongé, sa neutralité était moins biaisée du côté de la colère.


« J'ai super bien dormi. »

Allen avait déclaré ça sur un grand sourire. Kanda s'était crispé, avait eu la nette pensée que c'était du foutage de gueule, mais il n'avait rien dit. Si le gamin ne se rappelait pas avoir fait un cauchemar et avoir été brièvement réveillé, il ne le lui rappellerait pas. Pas que Kanda se retenait de râler parce qu'il se souciait de lui, mais il ne voulait pas qu'il se sente coupable et que ça le fasse s'excuser à nouveau pour quelque chose qu'il ne pouvait vraisemblablement pas maitriser actuellement, et qui se reproduirait sûrement. Il se fichait un peu que le Moyashi culpabilise, même s'il trouvait que c'était idiot, justement car il ne pouvait pas le contrôler. En revanche, l'entendre se confondre en excuses futiles dès le matin… ça l'aurait gonflé. Kanda comprenait que le blâmer en râlant n'y ferait, regrettablement, rien. Il se forçait à rester blasé. Dans son désir de converser, chose qui courrait doucement sur le haricot du kendoka, le blandin lui demanda gentiment :

« Et toi ? »

Kanda haussa les épaules. Comme le regard d'Allen persistait, il finit par grommeler un bref « ça va. ». Ce n'était pas un mensonge. Hormis le moment où le cauchemar de l'oméga l'avait réveillé, ça n'avait pas été très long et il s'était bien reposé. C'était du moins mieux que les deux dernières nuits. Allen acquiesça, enjoué, et se tut. Il se leva ensuite, sans doute pour aller aux toilettes. Le brun voulut l'aider à se mouvoir, mais Allen secoua la tête et marcha laborieusement pour faire son affaire. Il n'était plus au point de se casser la figure au moindre courant d'air comme l'avant-veille. Quand il revint, Kanda attendait bras croisés.

« Je vais partir m'entraîner, Moyashi, » annonça-t-il.

Si la visite de Lavi et Lenalee lui avait permis de s'éclipser la veille, il comptait établir cette petite routine d'avoir une heure d'entraînement, sa douche dans sa chambre ensuite –ça pouvait paraître ridicule, mais il préférait faire ça là-bas que dans celle du Moyashi, et peut-être, si l'état de l'oméga permettait qu'il s'absente un peu plus, une heure de méditation. Du temps peinard, en somme. Moyashi n'eut pas l'air des plus ravi de se retrouver seul, mais retourna se coucher, en apparence indifférent.

« Très bien… Tu pourras me rapporter quelque chose à manger ? »

Kanda hocha la tête. Moyashi bouffait tout le temps, il s'y habituait. Une fois habillé, il laissa comme toujours un vêtement contenant son odeur au blandin, et lui recommanda :

« Si tu veux prendre une douche, attends que je sois là. Fais pas comme la dernière fois. Je pars pas longtemps, un peu plus d'une heure. Si y a un problème, je prends mon golem, tu pourras m'appeler avec le tien. Mais appelle pas pour des conneries.

—Comme si je faisais ça, Bakanda ! »

Kanda ne réagit pas. Allen questionna :

« Pourquoi tu l'as pas avec toi, d'ailleurs ?

—On risque pas de m'appeler sur une mission à cause de toi, et le tien s'est mis en tête de l'attaquer, ça ferait du bordel. Puis c'est pas un animal de compagnie. »

Vrai que Timcanpy aimait beaucoup reproduire les disputes de l'alpha et l'oméga avec le golem de Kanda, il suffisait qu'ils se trouvent à proximité pour que Timcanpy veuille le provoquer. Le blandin en était personnellement plus amusé qu'autre chose. Allen jeta un coup d'œil à son golem, qu'il était loin de voir comme un simple appareil, puis se reconcentra sur Kanda :

« Je vois, il te faut ton calme plat.

—Et alors ? »

Allen haussa les épaules.

« Bon… Ben à tout à l'heure, Kanda.

—Prends d'abord ton calmant, crétin. »

Allen se gratta l'arrière du crâne, marmonnant entre ses dents. Sans qu'il n'ait besoin de le dire, Kanda sut qu'il avait encore oublié. Oubli volontaire ou non, ça restait à déterminer. Il alla lui chercher un verre d'eau, et put partir dès que le gamin eut pris son médicament. Il l'avait bien vu faire la gueule, mécontent d'être soumis à un traitement. Kanda le comprenait, lui aussi détestait ça. Il préférait attendre demain pour qu'Allen l'arrête, par sécurité. Après avoir apporté son petit-déjeuner au Moyashi, Kanda put profiter de son heure de tranquillité.


Allen avait fini par faire une sieste, n'ayant pas envie de lire dès le matin et décidant que le sommeil lui ferait digérer son repas. Si son humeur s'était améliorée, aujourd'hui, il affirmait qu'il la sentait étrangement bonne, sans doute le fait de ne pas avoir eu de crise dans la nuit et de voir que Kanda partageait vraisemblablement son état d'esprit. Il aurait craint de le voir morose et fâché pour avoir dormi à ses côtés, comme il l'avait été la veille. Bien qu'il se soit directement couché avec lui hier soir, c'était le genre de l'animal. Or, Kanda avait été relativement détendu, ou neutre. Autre bonne nouvelle, pour l'instant, il n'avait pas mal. Il était fatigué, mais il sentait encore du mieux. Naïvement, il se disait que sa condition allait sûrement en s'améliorant. Il n'envisageait pas la rechute, il fallait maintenant que son corps suive cette détermination.

Sentant une présence proche et la veste qu'il enlaçait contre lui être tirée, Allen vit Kanda, les yeux plissés, front aussi, nez froncé et les dents serrées, le tout formant un visage des plus irrités, alors qu'il essayait de reprendre son vêtement, que, de son côté, il avait apparemment retenu. L'Asiatique remontait aussi la couverture sur lui. À nouveau frappé par sa prévenance, il fut surtout amusé par l'expression du kendoka, et il éclata littéralement de rire, libérant accessoirement la veste de Kanda, qui retomba dans le vide dans le mouvement involontaire que fit ce dernier pour la ramener vers lui. Kanda parut encore plus en colère.

« Qu'est-ce qui y a de drôle, Moyashi ?

—Toi. »

Il repartit dans un nouveau fou-rire. Kanda rugit en retour :

« C'est quoi ton problème ? »

Pour ne pas déclencher de bagarre, Allen agita les mains, calmant son rire.

« Ton expression était drôle, c'est tout. Merci de me recouvrir, d'ailleurs. »

Kanda se contracta.

« Tu dormais, tu tremblais, et je voulais récupérer ma veste.

—T'aurais dû me réveiller. »

Kanda fit un mouvement d'épaule. Il se laissa tomber sur l'autre lit, Allen remarquant de nouveaux bouquins posés sur le bureau, Kanda en avait pris un en mains. Il se sentit obligé de préciser :

« Je n'ai pas encore fini celui d'hier. Enfin, il doit me rester deux chapitres...

—Je t'en ai ramené un autre, de toute façon.

—Très bien. »

Le maudit lâcha néanmoins un soupir. Avoir lu deux livres en deux jours, entamer son troisième aujourd'hui, il aimait lire, mais quand même… Et dire que Kanda avait la chance de pouvoir s'évader pour s'entraîner, lui. Certes, il n'était pas en chaleurs. Mais Allen en avait marre de cet état végétatif. Même lorsque les missions ne tombaient pas, il arrivait à faire des choses différentes, s'ennuyait parfois, mais tous les jours ne se ressemblaient pas comme là. Rêveusement, il souffla :

« J'aimerais bien une heure d'entraînement, moi aussi. »

Kanda braqua un regard éloquent sur lui.

« Dans ton état ? Tu galères à marcher rien que pour aller aux chiottes, Moyashi. »

Le Japonais, ou l'art d'enfoncer le couteau dans la plaie. Allen fronça les sourcils, irrité.

« Je sais bien, Kanda. Mais franchement, tu trouves pas qu'on s'ennuie ? »

Kanda fut obligé d'acquiescer. Allen continua :

« Puis toi, tu peux partir. Moi non… J'ai envie de bouger.

—T'es pas là pour ça.

—Merci, je le vois bien. »

Il soupira encore en ôtant les couvertures, ayant soudainement chaud, et remuant dans son lit. Sa bonne humeur perdurait, mais avec elle était venue une envie de ne pas rester inerte et de s'amuser un petit peu.

« J'aurais presque envie de partir en mission. »

Là, Kanda eut une sorte de rire cynique.

« Encore mieux, Moyashi. Tu te ferais buter en deux secondes.

—C'est pour ça que je dis 'presque'… Je préférerais même me battre contre un des robots de Komui. Je veux dire, je m'ennuie vraiment.

—T'es vraiment bruyant et pénible, Moyashi. »

Allen eut une moue fâchée.

« Excuse-moi d'en avoir marre d'être enfermé.

—Tes amis sont venus te voir hier, t'étais pas content ?

—Bien sûr que si, mais je n'ai pas quitté ma chambre depuis deux jours et j'ai passé mon temps à lire en dehors de ça ! J'en ai marre…

—T'es vraiment pénible. On peut rien y faire. »

Renfrogné, Allen se tut. Lui aussi, il était pénible. Oui, il n'y avait rien à faire, juste à attendre que ce soit fini. Quand même… Il voulait avoir l'impression d'avoir fait quelque chose de sa journée, aujourd'hui. Il interpela le brun :

« Tu voudrais pas qu'on fasse quelque chose ? »

Kanda le regarda comme s'il avait perdu la tête. En effet, cela semblait incongru qu'il lui propose de faire quelque chose ensemble.

« Comme quoi ?

—Je sais pas, un jeu. Les cartes, par exemple. »

Kanda secoua la tête.

« Je sais pas jouer. »

Allen sentit son enthousiasme monter.

« C'est pas grave, je t'apprendrais, ça sera marrant !

—Ça m'intéresse pas.

—Oh, mais Kanda… Ce serait drôle, allez !

—Non. »

Allen eut beau protester encore, l'Asiatique ne répondit pas. Il était frustré. Pour la dernière fois, il décida de proposer l'alternative de poursuivre un échange de paroles, discuter. Mais pour la dernière fois. Si Kanda le rejetait encore et ne pliait pas face à ses arguments, il laisserait tomber définitivement. Allen n'avait aucune raison particulière, en dehors de son désir de rapports courtois avec leur lien, pour courir ainsi après lui… Et il n'en avait pas la moindre envie, d'ailleurs. Tant pis pour sa curiosité, ce serait juste dommage. Si Kanda choisissait d'être hermétiquement fermé, il n'y aurait rien à faire. Sa bouche était sèche.

« Tu veux bien qu'on discute, cette fois ? »

Kanda était lassé.

« Mais pourquoi tu veux tout le temps discuter ?

—Ben, » tenta-t-il, « on était un peu en train de le faire, là… Je propose juste de continuer. Puis, je te l'ai dit, c'est pour ne pas s'ennuyer, tant qu'on est tous les deux… »

Kanda contra :

« Non, on discutait pas. Tu te plaignais, je t'ai dit que t'étais pénible, et tu me demandais de jouer avec toi, j'ai dit non. J'appelle pas ça discuter, Moyashi. »

Allen serra les dents. Cette fois-ci, il ne lâcherait pas si facilement. À dernière tentative disait un peu d'acharnement.

« On peut tenter de vraiment discuter, alors, Bakanda. »

Loin de connaître les pensées de l'oméga et bien évidemment irrité d'être acculé, Kanda cracha, assassin :

« Putain, tu lâcheras jamais ou quoi ? »

Les moulins à paroles emmerdant et têtu, il en avait connu un autre. C'était dans ces moments qu'Allen lui rappelait réellement Alma. Ça ne l'attendrissait pas, mais connaissant déjà le manège, il savait que l'autre ne s'arrêterait pas. Du moins, Alma n'avait jamais été découragé, il ne lui avait jamais foutu la paix avant d'être satisfait. Il savait qu'Allen n'était peut-être pas un acharné à ce point-là, mais ça ne voulait pas dire qu'il se lasserait très vite. Lui donnant raison, Allen prit une inspiration.

« Tu veux pas qu'on soit amis, je sais, moi non plus, » commença-t-il, « mais discuter pour se tenir compagnie ne veut pas dire être amis, Kanda. C'est juste pour passer le temps. Me dis pas que toi aussi tu veux pas faire autre chose que lire. On a pas beaucoup de choix. »

Kanda serrait les dents, méditant à ces paroles. Pour l'heure, il avait le choix entre chercher à avoir la paix en cédant ou à avoir la paix en se fâchant, paix qui ne serait que de courte durée avec cette option. Il n'aimait jamais capituler, sentait qu'il l'avait fait pour bien trop de choses et être dans cette situation où il devait prendre soin de l'autre lui faisait adopter un comportement qui ne lui plaisait pas. Il ne voulait pas en rajouter. Cela étant dit, c'était vrai aussi qu'il aimait bien, quelque part, se disputer avec le Moyashi. Lui assener des répliques mordantes et un poil méchantes. S'ils discutaient ensemble, il aurait le loisir de le faire, et ça ne voudrait pas dire que la conversation serait amicale. Il ne la rendrait pas comme telle.

Allen eut un sourire timide, et lui offrit un argument de dernier recours :

« Ça ne nous rendra pas plus proche que quand je pose ma tête dans ton cou pour te sentir. »

Kanda sentit son sang ne faire qu'un tour. Pas faux. C'était bien ce qui l'enrageait, que ce n'était pas faux.

« Écoute, Moyashi… J'ai fait beaucoup d'efforts. J'vais pas énumérer tout ce que je fais pour toi, tu le sais très bien. Et tu cherches encore à avoir plus. Je ne sais pas ce que tu t'es mis en tête, mais tu me casses les couilles. Je déteste les idiots qui insistent. »

Allen, lui, désespéra de cette réaction. Tout à fait celle qu'il espérait que l'autre n'ait pas.

« C'est pas une façon d'avoir plus, et ça ne devrait pas t'énerver comme ça ! Je te l'ai dit, je veux juste qu'on puisse un peu parler parce que ce serait plus agréable, qu'on s'ennuierait moins, et bon sang, Kanda, je sais très bien tout ce que tu fais pour moi ! Discuter, c'est rien à côté ! »

Il avait parlé vite et fort. Essoufflé, il cherchait une lueur de compréhension dans le regard de son homologue. Kanda était impénétrable.

« C'est déjà trop. J'en ai pas la moindre envie. »

Allen grinça des dents.

« Parce que t'as envie de faire le reste, peut-être ? Tu veux sérieusement qu'on passe une semaine ou deux comme ça ? Si la conversation t'ennuie, on arrête. On peut juste essayer.

—Moyashi… »

Le visage de l'alpha devenait plus sévère, c'était mauvais signe. Cette fois-ci, le blandin s'énerva :

« Tu as promis que tu serais mon alpha le temps de mes chaleurs. Je trouve normal qu'on discute un peu dans ces conditions, plutôt que de faire la tête chacun dans son coin ! Tu as choisi de t'occuper de moi, je t'ai pas forcé, maintenant assume ce que ça implique ! »

Kanda fut littéralement piqué au vif. Allen avait raison. C'était une promesse, et c'était son choix. Il n'aimait pas ça, mais ça calma son envie de l'envoyer chier méchamment, envie qui, avec son mauvais caractère, était vite montée. Les paroles d'Allen l'avait fait redescendre. Et il fut obligé de s'adoucir. Il restait contrarié, et de mauvaise foi. Bordel, l'oméga avait le chic pour le faire chier, mais parvenir à faire de lui ce qu'il voulait.

Exactement, il était obligé aussi d'y penser, comme Alma.

« Ouais, p'tête. Mais si j'accepte, et j'ai pas dit que j'acceptais, t'imagines pas qu'on va devenir potes. Je serais pas sympa. Ce sera pas agréable pour toi. C'est clair ? »

Honnêtement, ça lui écorchait presque la bouche de dire ça.

Allen hocha vivement la tête, semblant penser qu'un partenaire de conversation désagréable était mieux que pas de conversation du tout. En étant énervé, on avait la joie de ne pas s'ennuyer, au moins. Depuis le lit où il était allongé, Kanda tourna son corps vers lui, visage peu avenant, comme toujours. Allen ne savait pas si c'était très encourageant, mais en le voyant ouvrir la bouche, il eut un espoir de conversation, agréablement surpris que Kanda l'initie.

« Bon, tu veux parler de quoi ? »

Espoir un peu réduit à zéro, comme une enclume lui tombant sur la tête. Il ne s'y était pas attendu, à celle-là. Avalant sa salive, il articula un très bête et très franc :

« … Ben, euh… je sais pas trop. »

Ne sachant rien de l'alpha, de son passé, même de son présent, à vrai dire, à part qu'il faisait tout le temps la gueule et n'était pas très sociable, de ses goûts, ou quoique ce soit, ce n'était pas les sujets de conversation qui se bousculaient au portillon quand le maudit réfléchissait à quoi lui dire.

« On va pas aller loin. T'vois qu'on est pas fait pour discuter. »

Allen protesta :

« T'es marrant, toi, la conversation ça vient naturellement ! »

Kanda fronça les sourcils.

« Je sais comment ça marche, merci, putain d'nabot !

—Allen ! Et permets-moi d'en douter, monsieur l'asocial ! »

Ayant le réflexe puéril de penser un 'dans les dents', Allen admettait que c'était plutôt mal barré. Encore plus avec la réponse de Kanda, qui croisa les bras en posture défensive et l'œil noir :

« Je m'en fous, et puis je t'emmerde, enfoiré de Moyashi. »

Kanda l'avait prévenu, mais niveau conversation sympathique, y avait de la belle qualité. Et dire que c'étaient ses chaleurs qui le mettaient dans cette énorme mouise…

« … Je déteste ça. »

Kanda leva un sourcil.

« Que je t'appelle Moyashi ? Je sais. C'est pour ça que je le fais. »

Son petit sarcasme irrita l'oméga.

« Bakanda ! Non, être en chaleurs. »

Kanda soupira à son tour.

« C'est une sacrée merde, et t'es très chiant. Mais c'est comme ça.

—J'aimerais bien que ça soit autrement, justement… »

Allen s'attendait à ce que Kanda ne réponde plus, mais l'épéiste lui rétorqua :

« Ça ira mieux quand tes autres crises arriveront. »

Allen redoutait que ses pulsions sexuelles ne se déclenchent. Il était déjà pour le moins soumis aux élancements émotionnels fragiles dont l'avait pourvu le lien et son état, et il n'avait pas envie de devenir une bête contrôlée par le désir. Ça l'effrayait de plus en plus, en y pensant. Kanda lui coula un regard. Allen devina qu'il sentait son désarroi. Grâce à leur lien…

« Tu flippes, Moyashi ? »

Un petit air narquois. Allen n'apprécia pas.

« Je m'appelle Allen, et ouais, un peu… Y a pas à se moquer de moi pour ça. »

Kanda haussa les épaules.

« J'pense pas que ça va changer grand-chose. T'auras juste plus mal, tu pourras bouffer et dormir peinard, tu m'forceras à être au petit soin pour toi. Tu seras comme un pacha. »

Allen ressentit une morsure amère. Il hésitait à prendre ça comme une accusation sous-jacente.

« Ouais, c'est ça, t'oublies que j'aurai sûrement… envie de… Enfin, ça sera difficile. Et je tiens pas à être un pacha, j'aime pas forcer les gens à s'occuper de moi ! Je me tue à te le dire, tu l'as compris, non ? »

Kanda expira bruyamment.

« Je disais pas ça pour que tu te sentes coupable, abruti. »

Allen voulait accepter l'idée, mais il secoua quand même la tête. Il se sentit rougir à cause d'un sentiment déplaisant qui échauffait ses nerfs.

« Je tiens juste à te dire que y a aucun bien fait à ça. Tu m'as dit plusieurs fois que je faisais des caprices, et j'aime vraiment pas l'idée que tu me vois comme un oméga capricieux qui veut se faire chouchouter. Être épuisé, avoir mal, et être, en plus, dépendant d'un autre affectivement alors que ce n'est pas ce que je veux… c'est vraiment humiliant. Je n'aime pas ça. »

Il crut que Kanda allait s'énerver, mais son regard neutre le décontenança.

« T'as écouté ce que j'ai dit, ou t'es sourd ? Calme ta joie. »

Allen se passa la langue sur les lèvres.

« J'ai entendu, mais je voulais te le dire… J'aime vraiment pas quand tu me dis que je suis capricieux. »

Kanda observa un silence. Allen voulait bien croire qu'il avait voulu le rassurer avec de mauvais arguments et en était très maladroit, c'était visiblement son genre… Mais il fallait que ça sorte. Tandis qu'il réfléchissait à comment relancer la conversation, Kanda le devança :

« Bon, t'es pas excité ? »

Désarçonné, Allen avala sa salive de travers.

« Quoi ?

—Avec tes autres crises qui doivent arriver, t'as toujours pas envie de baiser ?

—Putain de merde, Kanda ! »

Lui aussi lâchait un beau juron dans la foulée. Il comprenait que Kanda, en tant que son alpha, veuille savoir si son état évoluait. Qu'il dise ça comme ça… Rien à faire, ça le gênait affreusement.

« Eh ben, quel beau vocabulaire, Moyashi.

—Va te faire ! T'as aucun tact !

—Tch. »

Allen répondit néanmoins :

« Je… J'ai des sensations embarrassantes qui reviennent assez souvent, oui, mais ça reste gérable. »

Kanda eut un rictus moqueur.

« 'Sensations embarrassantes', putain, comment tu dis ça.

—C'est mieux que ton 'envie de baiser' ! »

Allen était toujours aussi rouge. Quoi, le fait qu'il ne parle pas comme un charretier signifiait qu'il fallait se moquer de lui ? Kanda en rajouta une couche :

« C'est plus direct mais c'est moins con.

—Si tu le dis. »

Curieux, et son teint rougissant encore, Allen demanda, conscient qu'il rentrait sur un terrain personnel :

« Hm… Kanda ? Comment c'est pour toi ? Tu sais, d'être en rut ? »

Le kendoka ne cilla même pas.

« C'est moins chiant que pour toi. Je suis excité du matin au soir pendant une semaine, je passe mon temps à me branler, fin de l'histoire. »

C'était direct. Allen déglutit. Bon, il imaginait bien sûr que Kanda devait faire ça, et que lui-même, avec ses chaleurs, devrait le faire aussi –pas que ça le dérangeait tellement quand il était seul dans sa chambre et qu'il en avait envie – mais il avait vraiment du mal avec ces façons vulgaires de dire les choses.

« T'as vraiment aucun tact…

—On est entre mecs et tant qu'on parle de ça, après tout, sois pas choqué pour si peu. T'es vraiment trop prude, Moyashi. »

Il n'était pas prude, mais il avait des oreilles chastes, nuance.

« C'est Allen, et la ferme !

—Tch. »

Comme il n'y avait vraisemblablement plus rien à dire, Allen ne rétorqua pas. Pour autant, il n'était pas particulièrement déçu, au final. C'était ça qu'il voulait. Pouvoir discuter quand il y avait quelque chose à dire, sans que ce soit un flot continu et ininterrompu, mais au moins ne pas sentir que son temps de parole était limité. Il ne tarda pas à ressentir un désir de proximité avec le brun.

« J'peux me rapprocher de toi ? »

Sa demande était un peu timide. Kanda savait maintenant que c'était normal avec ses chaleurs. Sûrement peu ravi, il ne refusa pas.

« Tu veux pas plutôt que moi, je vienne ?

—Je veux me déplacer.

—Te casse pas la gueule.

—C'est bon ! »

Allen rejoignit Kanda dans son lit, lui grimpa à moitié dessus, le faisant râler, et s'écroulant à ses côtés, la tête proche de son épaule, mais pas appuyée. Il remarqua le livre du brun.

« Tu lis encore en Japonais.

—Ouais. »

Ne faisant rien, pour sa part, Allen ressentit encore une baisse d'énergie. Il se sentait toujours si confortable à côté de Kanda, avec son odeur et sa chaleur. Ça l'embarrassait tellement d'apprécier ça. Machinalement, il colla son front contre l'épaule du brun, dans un réflexe qu'il regretta instantanément. Il n'attendit pas la réaction de Kanda pour reculer, sachant que son geste ne serait pas accepté. Ce dernier lui jetait un regard meurtrier.

« C'était quoi, ça ? »

Allen rougit. Il ne devait pas se mettre à suivre ses instincts si stupidement, surtout après avoir déclaré qu'il n'était pas un oméga qui voulait se faire dorloter. Il valait mieux que ça.

« J-J'avais juste un besoin de contact… J'ai agi automatiquement ! Excuse-moi, Kanda, je ne le ferais plus ! »

Kanda grogna.

« T'es chiant, Moyashi.

—J'ai vraiment réagi sans réfléchir ! Je te demande pardon… »

Allen baissa les yeux, même s'il détestait ça devant Kanda, se sentant idiot. Kanda braquait toujours un œil scrutateur sur lui.

« C'est bon. »

Sous les yeux ébahis d'Allen, il eut alors un mouvement d'épaule, lui indiquant qu'il pouvait recommencer. Le blandin s'apaisa. Il osa un sourire.

Bien sûr, si Kanda acceptait, c'était uniquement en raison de ses chaleurs qui lui commandaient un besoin de contact physique. Il aurait tout de même pu refuser. Pour le principe, le blandin retourna son insulte au brun. L'idée que ce ne soit pas très correct de faire ça alors qu'il acceptait sa proximité lui traversa l'esprit, mais il voulait se défendre. Après tout, c'était Kanda, il n'était pas toujours des plus corrects avec lui.

« Tu es chiant aussi, Bakanda.

—Pas tant que toi. »

À juste-titre, Allen rétorqua :

« T'es celui qui s'énerve le plus.

—Parce que toi jamais ? Te fous pas de ma gueule. »

Ce n'était pas faux non plus, Allen le reconnaissait.

« Ben… Je sais que je peux effectivement me fâcher par fierté, je pense qu'à ma place, tout le monde le ferait… Enfin, peut-être pas… Mais, je sais tous les efforts que ça te demande, je veux que tu le saches. »

Le regard qu'il posa sur Kanda fut empli de gratitude. Après tout, encore maintenant, il lui avait accordé une discussion, et venant de lui, ça ne devait pas être tous les jours. Kanda tourna une page de son livre, lorgnant sa tête qui l'empêchait de faire un mouvement fluide.

« Arrête de me remercier. J'fais tout ça parce qu'il le faut. Si tes chaleurs se passaient bien, j'serais pas là.

—J'aurais aimé que ça se passe bien. »

C'était vrai. Si Kanda se révélait comme n'étant pas si affreux à supporter, qu'il pouvait même être attentif malgré son sale caractère, Allen aurait aimé que ce soit différent, et pouvoir se débrouiller tout seul dès le début. Kanda partageait bien sûr cette opinion.

« Moi aussi. Maintenant faut attendre que tes chaleurs soient pleinement déclenchées, en espérant que ça soit pas trop long.

—Oui. »

Ils étaient d'accord. Allen se cala plus confortablement contre lui. Au moins, ils pouvaient dialoguer tous les deux, maintenant. Ça ne signifiait en rien qu'ils se mettraient plus tard à avoir des conversations longues ni très passionnantes, mais ce serait simplement plus agréable d'être ensemble s'il ne s'agissait plus d'un interdit à présent.

Chapter Text


Après son repas de midi qu'il avait pris en compagnie de Kanda, Allen avait été un peu malade. L'Asiatique lui avait reproché de trop bouffer, mais il savait que ce n'était pas ça. La crise avait été moins violente que les autres, pas de quoi le faire paniquer ou se tordre, mais il avait encore eu des maux de ventres persistants. Kanda était encore resté à ses côtés pour le calmer, et il fallait le dire, Allen se sentait plus à l'aise. Ça restait le Bakanda, leurs rapports n'étaient pas agréables, mais cette petite évolution positive, le fait qu'il fasse des efforts, lui remontait le moral. C'était simplement plus confortable. Kanda ayant compris que le contact physique et son odeur marchaient sur lui, il l'avait tenu contre lui, une énième fois. À l'instant présent, Allen se trouvait encore dans cette position, tout contre le flanc du kendoka, la tête sur son torse alors que celui-ci lisait en le lorgnant avec une sorte d'indifférente mécontente de temps en temps. Bien que calmé, il n'avait aucune envie de se dégager, surtout que le brun ne faisait rien pour le repousser. L'élan émotionnel passé, Allen était irrité. Il n'arrivait pas à se contrôler, ses chaleurs le dominaient. S'il faisait ces… caprices, comme disait si gentiment le Japonais, c'était que ses hormones étaient plus fortes que lui. Pourtant, comme Kanda le savait, qu'ils avaient plus ou moins mis tout ça au clair, et qu'il l'acceptait en connaissance de cause, Allen essayait de déculpabiliser. Quand ses chaleurs seraient finies, Kanda et lui feraient en sorte de briser leur lien. Et la prochaine fois qu'il ferait ça, s'il devait y en avoir une, serait avec un véritable partenaire, en qui il aurait confiance, envers qui le besoin de s'appuyer et de se laisser aller serait une réelle envie, et donc moins embarrassant. Bien sûr, un partenaire pour qui recevoir ses élans affectifs serait moins dérangeant.

Quant à Kanda, et bien… Allen n'allait pas penser qu'il lui souhaitait de trouver un oméga, tout simplement car l'alpha semblait déprécier toute compagnie, alors un autre ne serait nécessairement pas mieux venu que lui. Le pire étant qu'avec ses attentions, Kanda pouvait avoir un côté doux. Allen imaginait qu'il ne ferait pas un si mauvais partenaire, si tant est qu'il soit capable d'accepter une personne à ses côtés. Il se demandait si le Japonais en était seulement capable. Quoiqu'il en soit, ce ne serait pas lui, c'était la seule chose qu'il savait. C'était tout de même dommage pour le brun. Allen voulait savoir pourquoi il refusait tout contact, pourquoi ça avait été si dur de le mettre d'accord pour avoir une discussion, mais c'était trop tôt pour ça. Il ne voulait pas qu'il se braque alors qu'il l'avait à peine un peu décoincé. Il avait fini par se rendormir, encore. Cette fatigue perpétuelle était normale dans son état. Quand il s'était réveillé, Kanda l'avait un peu repoussé, mais pas beaucoup. Il n'était plus à moitié couché sur lui, mais toujours contre lui.

L'alpha fronça les sourcils, lui coulant un regard.

« Tu passes vraiment tout ton temps à pioncer, Moyashi. Ça va mieux ? »

À part lorsqu'il avait pris sa douche avant qu'ils ne mangent, Allen avait beaucoup dormi aujourd'hui. Kanda ne demandait pas s'il allait mieux par réelle inquiétude. Il demandait car il était important que sa crise soit passée. Allen bâilla et s'espaça un peu. Il hocha la tête, choisissant de remercier la considération de mise.

« Oui, merci. »

Kanda n'accorda pas d'attention à son remerciement. Allen demanda gentiment :

« Tu veux bien me donner un livre, s'il te plaît ? J'ai assez dormi pour aujourd'hui. »

Allen tenta un sourire. Kanda sembla exaspéré.

« T'es bien gentil Moyashi mais je suis pas ton chien. Va le chercher. »

Allen leva les yeux au ciel. Il avait demandé poliment, en plus.

« J'ai pas dit ça, mais tu sais bien que j'ai du mal à marcher et là, je suis du côté du mur. »

Kanda s'exécuta alors, non sans soupirer de manière encolérée. Bon, malgré les efforts de Kanda, ça ne devenait bien entendu pas spécialement plus simple entre eux. Kanda était compréhensif sur certains points, obtus pour d'autres, et Allen ne savait toujours pas à quel moment l'épéiste allait, bon gré mal gré, vouloir faire quelque chose pour lui ou l'envoyer paître parce qu'il osait lui faire une demande. Kanda était imprévisible, complexe. C'était très déroutant. Il allait poursuivre les deux chapitres qu'il lui restait à lire, au moment où Kanda l'interpela à nouveau :

« Tu ressens toujours rien de spécial ? »

Allen comprit qu'il faisait allusion à ses crises à venir. Il pouvait comprendre la sorte d'impatience de l'alpha : plus vite elles arriveraient, plus vite ils seraient libres. Lui n'avait bien entendu pas plus hâte que le matin-même, puisque ça sous-entendait d'autres emmerdes.

« Je te l'ai dit ce matin, je ressens rien. Si ça arrive, tu le sentiras toi aussi. »

Kanda secoua la tête.

« Fait' chier. À la fin de la journée, ça fera déjà un peu plus de trois jours.

—T'es pas le seul à en avoir marre, mais qu'est-ce que tu veux que j'y fasse ?

—Rien. »

Le silence se rétablit entre eux. Chaque fois qu'Allen se mettait à penser à ça, il avait peur, bien sûr, et ce rappel que faisait Kanda n'était pas une exception. Il ressentait un certain besoin de verbaliser ses craintes, un peu plus que ce qu'ils s'étaient dit la dernière fois qu'ils avaient abordé ce sujet, mais il craignait que Kanda ne lui rétorque encore quelque chose narquoisement ou ne comprenne pas. Bien sûr, de son point de vue, tout ce que Kanda voyait était qu'il serait coincé avec un oméga tiraillé par le désir sept petits jours et qu'il serait tranquille. Il ne voyait pas la peur qu'Allen avait de ses propres désirs, la difficulté à se contrôler – encore que le kendoka finirait par y être confronté, et tout le reste. Pourrait-il lui expliquer ? Il n'était pas bien sûr de ce à quoi ça servirait, à part se calmer… Mais, toujours pareil, espérer du réconfort avec l'autre, qui lui avait bien dit qu'ils ne discuteraient pas gentiment…

Il soupira. C'était peine perdu.

Mais finalement, il osa :

« Kanda… Tu crois vraiment que ça ira, quand j'aurais ces crises ? »

Kanda ne quitta pas son livre des yeux.

« Je t'ai déjà dit ce que j'en pensais ce matin.

—Oui… » Allen développa néanmoins sa crainte. « Tu crois vraiment que ça se limitera à ça, que j'irais vraiment mieux si ce n'est le… » Il avait du mal à qualifier ça, ou n'osait pas réellement mettre les mots qui lui venaient en tête –ils étaient si embarrassants, « le désir… ? »

Kanda plongea ses yeux dans les siens, un sourcil haussé.

« J'suis pas devin, Moyashi. Mais ça ne sert à rien de t'inquiéter tant que ce n'est pas le moment. »

Allen déglutit.

« C'est sûr, mais je ne peux pas m'en empêcher…

—Tu t'empoisonnes la vie tout seul, crétin. »

Le blandin acquiesça.

« Peut-être. »

Il aurait aimé accepter la logique de Kanda, ne pas y penser pour garder l'esprit libre, mais comme lui, il ressentait une sorte d'impatience à ce que ça soit fini. Pas que ça se produise, en revanche. Puis, d'autres choses lui faisaient peur. Allen renchérit :

« D'ailleurs… On est d'accord pour dire que le lien nous influence tous les deux, hein ? »

Mâchoire serrée, le brun acquiesça. Allen reprit, la voix un peu hésitante :

« Tu n'as pas l'impression que c'est pire avec le temps ? »

Kanda leva une nouvelle fois les yeux sur lui. Ce qu'Allen lut dans son regard, par contre… Il en fut sûr. Le Japonais l'avait lui aussi remarqué.

« Si. Je pars du principe que plus vite tes crises arrivent, moins ça a le temps de faire effet sur nous. »

Allen pencha la tête sur le côté, interloqué. La logique se valait. Ou du moins, peu importe l'effet que le lien aurait, ils y seraient exposés moins longtemps, et ce serait plus facile de s'en dégager.

« Ce serait bien si ça marchait comme ça. Et si ça arrive vite, » concéda-t-il, « je ne serai pas un fardeau pour toi bien longtemps. »

Kanda souffla bruyamment.

« Arrête avec ta morale de saint, Moyashi. J'en ai marre des excuses. Tu l'as dit toi-même quand tu as voulu me convaincre de discuter, c'est moi qui ai choisi d'être là. Ne te sens pas désolé pour moi. »

Allen avala sa salive avec difficulté. 'Sa morale de saint ?' Il n'aimait pas du tout l'expression. Il sentit son sang ne faire qu'un tour, et ignora le reste des paroles de Kanda.

« Je te demande pardon ? En quoi j'ai une morale de saint ? »

Kanda resta neutre, il lisait tout en lui parlant, indolent.

« Tu le sais très bien, Moyashi. Tu fais attention à être exemplaire, tu me fais la morale quand je ne le suis pas, et tu as encore joué sur ta petite pensée modèle pour me pousser à accepter tes conditions. Tu n'as pas tout à fait tort sur tout, et je le répéterai pas, mais c'est pas en faisant celui qui s'en veut à mort de me mettre dans la merde que je vais être plus sympathique avec toi. »

Allen fut désarçonné.

« Je comprends pas. En quoi c'est mal de vouloir que ça se passe bien entre nous ? Pourquoi tu crois que je veux à tout prix avoir une pensée modèle ? C'est pas pour te pousser à être plus sympa ! » La colère montant en lui, il ajouta : « J'ai l'impression que rien ne peut te décider à être sympathique avec quelqu'un. »

Dû à leurs points de vue opposés, et leurs tempéraments réactifs quand ils s'exposaient l'un à l'autre, c'était sûr que ce genre de discussion houleuse amenait des dérapages catastrophe. Ils abordaient une pente dangereuse.

« C'est pas que c'est mal. C'est juste inutile. Tu te fatigues pour rien. »

Allen se sentit encore abattu par cet échange. En effet, pourquoi chercher à dialoguer avec quelqu'un comme Kanda ? Il regrettait d'avoir essayé, maintenant. Il avait cru qu'il n'était pas un salopard, pas autant qu'il voulait le faire croire, mais ce qu'il lui disait là recommençait à dépasser les bornes et à le toucher. Il ne voulait pas se laisser heurter à nouveau par les paroles de l'alpha, frustré de la situation au point qu'il cherchait à passer ses nerfs sur lui. Il refusait de lui en laisser l'occasion.

« Je…, commença-t-il, je ne me fatigue pas. C'est toi qui ne comprends toujours rien. Je commence à en avoir marre que tu m'accuses de… Je ne sais pas trop quoi, en fait. Je ne comprends vraiment pas ce que j'ai fait de mal. T'as tellement de mal à être correct que tu peux pas concevoir que les autres le soient sincèrement, ou quoi ? Je vais arrêter de me sentir désolé, très bien, mais je ne le faisais pas pour te forcer à quoique ce soit. Je ne prétends pas non plus avoir une pensée modèle. Me dire ce genre de choses de façon si méprisantes… C'est vraiment vexant. »

Kanda fronça les sourcils, mais eut un rictus.

« Je t'avais bien dit que discuter avec moi ne serait pas plaisant. Si je pense que tu dis de la merde, je le dis, tu le sais, y a pas à se vexer. C'est toi qui l'as voulu. Tu peux toujours me laisser lire tranquillement, si tu en as marre. »

Pour de bon, Allen sentit ses nerfs le lâcher. Il ne surveilla plus ses paroles, et se mit à crier :

« Tout ne tourne pas qu'autour de toi, bon sang ! C'est trop de te demander de penser à moi ? Tu peux comprendre que j'ai peur ? C'est mes premières chaleurs, j'ai jamais connu ça, et je suis coincé là-dedans, avec toi ! Tu as dit que tu serais mon alpha temporairement, tu l'as choisi, mais c'est une situation intime, et tu n'es pas vraiment mon alpha. On n'a aucune relation, et tu crois que je veux faire le type modèle parce que je cherche à ce qu'on s'entende au moins ? Mais réveille-toi un peu, Kanda ! Je veux faciliter les choses pour moi, et pour toi aussi ! »

Kanda était surpris, et avec ses yeux écarquillés et ses traits hagards, légèrement mais Allen parvenait à s'en rendre compte, il avait l'air bien con. Allen ne s'arrêta pas.

« J'avoue que je voulais simplement être rassuré, et tout ce que tu trouves à faire c'est encore m'attaquer ! Pourquoi tu fais toujours ça ?! Ça t'amuse, Kanda ?! Tu es vraiment le pire ! »

Kanda écarquillait encore plus les yeux, visiblement choqué par ses paroles. Le blandin, quant à lui, se sentait soulagé d'avoir crié, mais incroyablement triste. Dans ce tourment, Kanda était sa seule source de soutien, et il ne pouvait même pas avoir une conversation aimable avec lui. Le Japonais fit alors claquer son livre en le fermant, et le surprenant, il posa les mains sur ses épaules.

« Calme-toi, bordel. Ça sert à rien de se mettre dans des états pareils. »

Allen durcit son expression.

« Je ne… »

Mais il hoqueta. Il sentit une larme rouler sur sa joue. Comprenant qu'il venait inévitablement de s'humilier, sa sensibilité pour l'heure exacerbée commençait à le faire bien chier. Il serra les dents et toisa Kanda avec colère. Sa fierté était blessée, et il était lui aussi blessé. Le Japonais le fixait avec impuissance. Il semblait ne pas savoir comment agir. Bien sûr, le réflexe de s'excuser, lui, n'était pas là.

« J'ai juste dit ce que je pensais, bordel, » commença Kanda, une veine sur le front, mâchoire crispée. « Ce genre de choses m'énervent. T'as pas à te sentir coupable, c'est juste comme ça, et c'est ça que je trouve ridicule. C'est ça qui m'énerve chez toi, Moyashi. T'es toujours comme ça, tu dis 'ma main droite est pour les humains, ma main gauche pour les Akumas', tu penses toujours aux autres, et pas à toi. Conneries. A mon avis, c'est pour ça que t'es dans cet état, si à fleur de peau… Tu négliges tes sentiments, et maintenant tu le paies. »

Allen avala encore sa salive avec difficulté. Les paroles de Kanda le touchaient, il n'arrivait pas tout à fait à croire qu'il était celui qui lui disait ça. Néanmoins…

« J'ai pas tellement l'impression c'est ce que tu me disais tout à l'heure, Kanda.

—Je te disais que ça servait à rien de t'excuser, c'était stupide, et mens pas, ta culpabilité vient du fait que t'as l'impression de mal agir, et de déroger à ta morale parfaite. C'est ce que je te reprochais. C'est complètement con. »

Le maudit n'appréciait pas plus que tout à l'heure cette façon de voir les choses.

« J'ai pas une morale parfaite ! J'essaie juste de bien agir ! Qu'est-ce que tu me reproches avec ça, à la fin ?

—Je te reproche que t'en fais trop. Je te l'ai dit, c'est inutile et ça te fait dépenser beaucoup d'énergie pour rien. Sois plus indulgent avec toi-même, pauvre crétin. »

Allen n'acceptait pas cette critique. Peut-être que ce n'était pas faux. Peut-être que ça visait justement là où ça faisait mal. Kanda était apparemment doué pour cerner ce genre de choses et taper dedans avec ses gros sabots. Allen secoua la tête, toisant le plus vieux avec un accent d'amertume qu'il ne lui avait rarement connu :

« T'as aucune idée de ce que c'est d'être moi, et de ce que je ressens. Me reproche pas mon comportement. Je t'ai dit que j'arrêterais de m'excuser, alors voilà. Toi, par contre, tu devrais apprendre à le faire quand tu dépasses les bornes. Je pense trop aux autres ? Toi, tu penses qu'à toi. »

Kanda eut un mouvement de recul, ébranlé par sa colère. Allen termina :

« Je crois que t'as raison, on ferait mieux de lire tranquillement. »

Sur ces mots, il prit encore de l'espace par rapport au corps de Kanda dans le lit, et reprit sa lecture. Silencieusement, il laissa aussi couler de nouvelles larmes. Ce que disait Kanda n'était pas si méchant, dans le fond… Il avait une façon tellement brusque et tellement brutale de dire les choses que ça faisait mal. Il essaya de se calmer pour ne pas se mettre à renifler piteusement – ça aurait été la cerise sur le gâteau. Mais, vraiment, Kanda avait tapé en plein dans le mille. S'il se faisait tant de souci avant d'être en chaleurs, s'il avait traversé une période difficile émotionnellement, c'était bien parce qu'il avait peur de ne pas être à la hauteur pour le rôle qu'il devait jouer dans cette fichue guerre entre exorcistes et Noahs. À quoi servait-il, que pouvait-il faire, s'il représentait un danger ? À rien, voilà la réponse claire. Ça lui faisait peur. Il voulait aider l'humanité, sauver l'humanité. Mais quelque chose en lui attendait peut-être pour en être le bourreau… Il n'était peut-être pas assez bon pour aider, aussi. Quand il revoyait les visages suppliants des apeurés face aux Akumas, des personnes qu'il n'avait pas su aider…

Comble du comble, il y avait eu ce lien, puis ses chaleurs… Sa vie devenait doucement mais sûrement un cauchemar. Et ce con de Kanda ne trouvait rien de mieux que l'enfoncer joyeusement. Allen était très en colère, comme rarement il ne l'avait été contre l'épéiste.

Il essuya un œil avec le dos de sa main, quand une sensation entre ses omoplates le fit sursauter. Kanda venait d'y poser sa main, avec l'impact d'un coup plus que de manière douce. Il était énervé. Aussi, voyant rouge, Allen réalisa qu'il l'avait vraiment tapé. Kanda menaça :

« Moyashi, je vois bien que tu chiales encore. Arrête ça.

—Qu'est-ce que ça peut te foutre ? »

En témoignait sa vulgarité, Allen n'était pas suffisamment détendu non plus pour discuter avec l'autre. Kanda ferait mieux de le laisser, ou sinon, lui aussi pourrait vite devenir méchant. Loin de savoir ce qu'il pensait et ce qui se tramait en lui, Kanda grogna en poursuivant :

« Ça me fout, » il reprenait très sèchement ses mots, « que je te disais pas ça pour t'attaquer, ça t'a pas plu mais j'ai expliqué. Alors chiale pas. Ça m'énerve vraiment.

—Ouais, ben désolé de t'énerver, mais j'avais pas besoin de ton avis. »

La main ne le quittait pas. Kanda avait certes la voix chargée d'irritation, mais elle était encore contenue. Ça se voyait qu'il faisait des efforts pour détendre l'atmosphère entre eux, en dépit de l'approche maladroite semblable à une attaque. Allen s'en fichait, n'avait plus envie d'être complaisant. Les rôles se trouvaient ironiquement inversés.

« Tu pues tellement, ça me pique le nez, putain… Fait chier', me dis pas que tu tiens vraiment à ce que je m'excuse pour ces conneries, Moyashi ?! »

Il avait le culot de réagir ainsi ! Quand bien même les paroles avaient des relents d'offre, elle venait un peu tard et avait trop d'accents de mauvaise foi. Allen se retourna, avec agressivité :

« Je veux que tu me foutes la paix. »

La même colère arriva bien vite sur le visage de Kanda. L'alpha se leva.

« Très bien. Mais viens pas chialer parce que j'essaie pas de te comprendre ou j'sais pas quelle autre connerie. »

Kanda partit s'installer dans l'autre lit, le fusillant littéralement du regard. L'Anglais se retourna encore de son côté, la boule au ventre et les larmes toujours au bord des yeux. Bien sûr que dans cet état, une dispute, ce n'était pas très bon pour le moral. Comme il avait besoin du soutien de l'alpha, il supportait mal d'être énervé contre lui et que ce dernier le soit également car ça mettait en péril le confort émotionnel d'échanges agréables. Toutefois, il était vraiment trop remonté pour se reposer sur le besoin de calme que lui imposait le lien. Kanda l'avait mis hors de lui. Il avait besoin d'évacuer ses émotions en paix pour se calmer. Sans interagir avec le brun, il avait pris le temps de terminer ce qu'il lisait, et de recommencer à le lire. S'il se levait pour prendre l'autre ou demandait à Kanda de le lui donner, il croiserait son regard, et il ne le voulait pas.

Au bout d'une heure de relecture, il réfléchit à son comportement.

Il s'était vite emballé, autant lorsqu'il s'était mis à pleurer que lorsqu'il s'était énervé. Il avait conscience d'avoir aussi envoyé un message contradictoire à l'autre, d'être celui qui s'était fermé et d'avoir mal réagi. Kanda avait voulu le calmer, avait, peut-être, proposé maladroitement de s'excuser…Le blandin ne savait pas si c'était réellement sincère, ou si Kanda avait voulu le faire uniquement pour ne pas qu'il soit énervé. Allen se rendait compte à quel point le Japonais pouvait être maladroit dans sa façon de s'exprimer. Kanda n'avait pas voulu être méchant, mais il avait mal choisi ses mots, car il n'avait aucune notion de tact, aucune compréhension de ses émotions, et ça l'avait blessé en conséquence. Allen réalisait qu'il avait eu tort de mal réagir, mais comment réagir autrement ? Kanda pointait les raisons de son mal-être qu'il mettait à nu, et il les réduisait au rang d'imbécilité d'un 'sois plus indulgent avec toi-même, pauvre crétin', 'c'est inutile, tu te fatigues pour rien'. Certes, mais c'était ainsi qu'il avait toujours vécu… Comment ne pas le prendre mal ?

Allen comprenait que Kanda avait, quelque part, raison. Ça pourrait être aussi simple que ça s'il avait été capable de le considérer ainsi. Le fait qu'il ne l'était pas, constater son propre emprisonnement interne, voilà ce qui l'avait énervé. Dire quelque chose qui poussait ainsi quelqu'un dans ses retranchements, même avec les meilleures intentions du monde, ça remuait inévitablement le couteau dans la plaie. Allen se sentait idiot de sa réaction primaire. Il souhaitait s'excuser et se réconcilier avec Kanda. Mais vu son imprévisibilité, il ne savait pas comment initier ça. Ç'aurait été n'importe qui d'autre, personne ne lui aurait dit ce genre de choses de cette manière, il n'y avait que Kanda pour ça, mais si ça avait été le cas… Cette personne se serait peut-être excusée avant lui, ou aurait attendu qu'il le fasse pour s'excuser également. Avec le brun, ce n'était pas pareil. Il avait conscience qu'il devrait faire ça avec des pincettes, et expliquer ses réactions. Allen ne pensait pas que Kanda était idiot pour autant. Il comprenait que le brun avait, justement, du mal à le comprendre.

Il eut l'idée de commencer par lui demander de le sentir. Mais vu la violence de ses paroles, il se serait senti gonflé de faire l'innocent ainsi. Allen se tourna alors vers Kanda. Il lisait encore, le nez froncé. Contrarié ? Il ne savait dire, chez lui, ce genre d'expressions était perpétuel. Il pouvait tout aussi bien ne pas aimer ce qu'il lisait, et que ça n'ait plus rien à voir avec lui.

« Kanda ? »

Sa voix claire lui fit relever la tête. Comme on aurait pu s'y attendre, Allen vit de l'hostilité sur ses traits.

« Je devais pas te foutre la paix ? »

Allen hésitait à comprendre qu'il avait été vexé par ses paroles, ou du moins fâché. Il ne pourrait pas le blâmer pour ça. Il se mordit l'intérieur de la joue, puis baissa la tête en signe de réduction. Pour la symbolique, il détestait faire ça devant un alpha, encore plus un qui aurait dû être le sien, mais c'était correct.

« J'ai réagi excessivement. Je n'aurais pas dû te parler comme ça. Excuse-moi. »

Kanda eut un reniflement, ne tenant pas compte du sacrifice de sa fierté pour ses excuses.

« Et là, t'agis pas par hypocrisie ? C'est pas mon problème si tu veux te sentir moins mal d'être con. »

Kanda était encore direct, encore fâché. Allen secoua la tête, bien sûr, cette accusation l'irritait encore, mais il n'allait pas tomber là-dedans.

« Ecoute-moi ! Je me fiche d'être hypocrite en ce moment, je m'excuse parce que je regrette sincèrement. Si tu ne me crois pas, j'en suis désolé, parce que c'est vrai. J'aimerais vraiment que tu ne mettes pas toute mes intentions sur le compte d'une hypocrisie. Tu as raison, il y a des choses que je fais uniquement parce que je me sens vraiment obligé de les faire, je feins d'y prendre plaisir, c'est peut-être absurde, mais c'est moi que ça regarde. Je ne tiens pas à être jugé sur ça. Chacun ses choix. Je veux juste être gentil, et je pense vraiment que c'était mal, de te parler comme ça. »

Ils se regardèrent tous deux pendant une bonne minute, Allen voulant transmettre sa sincérité pure, et Kanda méfiant, mais attentif à ses paroles. Finalement, le kendoka claqua :

« Tch. C'est bien parce qu'on doit rester collés l'un à l'autre que j'accepte tout ça. »

Tout ça ? Ses excuses ? De croire ce qu'il affirmait ? Tout depuis qu'il s'occupait de lui ? Allen se posait la question, mais, tête baissée, murmura un simple, résigné, et attristé par le cours des événements :

« Je sais. »

Kanda soupira.

« Bon, je vais encore sortir une heure, pour méditer. »

Allen écarquilla les yeux. Il ne dit rien au début, mais demander à Kanda s'il était encore fâché lui brûlait les lèvres. Il ne voulait pas qu'il parte sans savoir si ça allait mieux. Kanda soupira encore.

« Fais pas cette gueule, j'suis pas énervé contre toi, pour ce que j'en ai à foutre. » Il soulignait ainsi son détachement. « J'suis pas con, je comprends que t'aies pas aimé ce que j'ai dit. Mais si tu tiens tellement à ce qu'on communique, alors toi aussi assume ce que ça implique. J'suis pas celui qui va faire gaffe à pas te contrarier si ça va à l'inverse de ce que je pense. On pense pas du tout pareil, y a des trucs où on se comprend pas, mais j'ai bien compris que fallait pas t'enfoncer méchamment. Je suis pas un saint, mais j'attaque pas ceux en position de faiblesse. Garde en tête que je fais pas ça. Si t'en es pas capable, ça va pas le faire. C'est pas à moi de m'adapter. »

Allen déglutit. Oui, Kanda avait raison et pointait, à nouveau, très justement le problème qu'ils avaient eu. Il hocha la tête.

« Très bien, je vais faire ça. Tant que j'y suis, quand j'ai pleuré et crié, c'était les chaleurs, tout ça…

—Je sais, Moyashi. »

Allen acquiesça encore. Maintenant naissait encore ce besoin de contact physique. C'était si embarrassant, ça se produisait toujours au mauvais moment. Il rougit et tritura ses mains nerveusement. Kanda le remarqua.

« Je peux y aller, ou t'as autre chose à dire ? »

Il sentait l'hostilité usuelle présente dans sa voix. Allen hésita.

« On peut se sentir ? J'ai besoin de contact… »

Kanda grogna. Quand ils se sentaient, ça durait plutôt longtemps, et Allen vit à son visage qu'il n'en avait pas envie. À la place, il vint poser sa main sur le crâne d'Allen, l'écrasant plus qu'autre chose, alors que celui-ci ne comprit pas.

« Qu'est-ce que tu fais ?

—Tu voulais un contact.

—Attends… T'essaies de me caresser le crâne, là, Bakanda ? »

Son ton était dubitatif, car vraiment, il s'y prenait mal. Kanda grogna encore. Allen jura que le teint de l'alpha s'empourpra légèrement, dû à sa réaction perplexe. Il arrêta rapidement.

« Tch. Quoi, t'as un problème ?

—Ben… »

Allen se tut. Kanda grogna, croyant qu'il se moquait de lui.

« T'auras mieux après, Moyashi. À dans une heure. »

Sans oublier de lui laisser un vêtement avec son odeur, Kanda partit, visiblement irrité, et Allen s'autorisa un sourire amusé. En dépit de la complexité d'interagir ensemble, Allen réalisait encore que Kanda n'était vraiment pas si mauvais. La maladresse de Kanda pouvait être négative car elle le rendait brusque et peu courtois, mais à l'instant présent, elle avait une tout autre face, qu'il jugeait comme étant plutôt étonnamment adorable.


Kanda l'avouait, il était un peu gêné. Il avait le sentiment que ce crétin de Moyashi venait de se moquer de lui, et mine de rien, ça touchait sa fierté. Imbécile. Il portait aussi les restes de son énervement par rapport à leur discussion. C'était parti de rien. Au début, Kanda n'avait pas compris que le Moyashi était en train de s'énerver, alors il en avait bêtement profité pour lui dire sa façon de penser, clairement et précisément. La réaction d'Allen prouvait qu'il avait du mal avec ça. Au fond, Kanda s'en doutait, mais il l'avait dit quand même. Il ne regrettait pas, parce qu'il en avait envie depuis longtemps. Autant dire qu'il n'avait pas aimé se faire envoyer chier alors qu'il proposait quasiment de s'excuser –lui, putain ! Kanda détestait s'excuser, admettre qu'il avait tort, mais il n'avait pas vraiment voulu blesser l'oméga, alors il aurait été prêt à s'excuser au moins pour ça, à sa façon. Pas les classiques 'je suis désolé' 'pardon', s'il ne retirait pas ses paroles, il les aurait tempérées.

Ce n'était même pas une question qu'il regrettait que le Moyashi lui fasse la gueule. Non. C'était l'odeur de sa colère, et ses arguments. Quand il pensait aux efforts qu'il était obligé de faire, Kanda se disait qu'il ne tiendrait jamais plus d'une semaine. Le fait qu'Allen se soit excusé et qu'il ait admis qu'il avait raison l'avait, à son tour, apaisé, mais c'était vraiment compliqué. Et trop prise de tête pour lui. Ce pourquoi il lui avait expliqué qu'il devait s'adapter à sa façon de discourir. Moyashi avait acquiescé, mais Kanda devinait qu'ils auraient d'autres incidents de ce genre. D'un côté comme de l'autre.

Se taquiner méchamment, jouer sur les limites, ça pouvait déraper à tout moment, c'était les risques. Ce qui l'énervait aussi, c'était de constater encore que le Moyashi et lui réussissaient quand même, sans que ce soit trop forcé, à dialoguer mieux qu'avant. En plus de s'être fait 'apprivoisé', ce qui était un problème de circonstance. C'était con, mais c'était aussi une des raisons pour lesquels il avait hésité à s'occuper de lui. Kanda ne voulait pas instaurer d'amitié avec lui. S'il avait pu l'ignorer, encore, mais non. Allen ne voulait pas se laisser ignorer. En soit témoin sa tirade accompagnée de larmes, il avait besoin de lui, littéralement, sur tous les plans. Kanda n'avait pas l'habitude de ça, se retrouvait largué, et ça se transformait bien sûr en tension chez lui. Et, il fallait l'admettre, leurs discussions, avant qu'elles ne dégénèrent, n'avaient pas été si désagréable. Il était partagé là-dessus. En communiquant, fallait qu'ils s'entendent mieux. Allen avait dit qu'ils devaient ne pas considérer ça comme de l'amitié, certes. Mais Kanda ne voulait pas s'attacher. Pas qu'il y avait moyen. Moyashi était chiant. Même s'il pouvait être, d'une certaine manière, un peu 'touchant'. Dans le sens où Kanda, qui l'avait toujours vu comme un oméga capable de se démerder seul, une qualité qu'il avait apprécié chez lui, pouvait comprendre son désarroi de connaître l'inverse, c'étaient juste ses chaleurs. Ce n'était pas 'vraiment' lui.

Ça faisait partie de lui, d'une certaine façon. Mais il n'était pas comme d'habitude. Kanda ne savait pas s'il aurait su parler comme ça avec le Moyashi de d'habitude, et il ne voulait pas le savoir. Enfin, Kanda refusait d'apprécier leurs rapports.

C'était sur ça, plus ou moins, qu'il avait médité avant de revenir, trouvant Allen en pleine lecture du deuxième livre qu'il lui avait ramené. Le blandin lui sourit. Il s'empressa de fermer le livre, et le regarda timidement en attendant qu'il prenne place à ses côtés. Il voulait toujours qu'ils se sentent. Kanda gronda intérieurement. Il ne perdait pas le nord. Une ou deux minutes plus tard, Kanda put sentir que les émotions du gosse étaient plus calmes. Il semblait même content, à en juger par une odeur à l'accent quelque peu enjoué qui émanait de lui. Était-ce le geste de tout à l'heure ? Kanda ne savait le dire, mais il avait peur d'avoir donné une mauvaise information. Il avait fait ça car il n'avait rien trouvé de mieux, ça avait été instinctif, mais c'était très con, quand il y réfléchissait. La honte monta en lui. Encore un truc à éviter, il le nota dans un coin de son esprit.

Allen lui lança un regard avant de se fondre contre lui, et Kanda fut surpris mais soupira d'agacement. Malgré lui, c'était agréable, rageusement. D'autant plus que la plus part du temps, Moyashi sentait le trouble lorsqu'ils étaient l'un contre l'autre, et c'était de circonstance. Ou même en règle générale. Ses émotions étaient perturbées. En cet instant, qu'il sente plus positivement, ça faisait du bien à Kanda. Le kendoka comprit alors que son hypothèse était encore une énième fois confirmée : l'odeur du Moyashi jouait sur ses humeurs à lui. Cela l'effraya. Si Allen se mettait à lui refiler ses émotions, vu son instabilité, il était pas dans la merde…

Allen choisit ce moment pour couper ses réflexions.

« Le livre que tu m'as ramené, c'est un recueil de poèmes.

—Et ? T'aimes pas ?

—Si. Je trouve juste amusant que tu aimes les ouvrages poétiques et que tu m'en aies ramené un.

—Je l'avais déjà lu et je trouvais rien d'autre. »

Son regard ourlé lui donnait l'impression d'être scruté. Où voulait en venir ce crétin de Moyashi ? Ce dernier lui sourit.

« Tu aimes vraiment ça ? »

Kanda haussa les épaules.

« Ça me détend. Qu'est-ce que ça peut te faire ? »

Au tour d'Allen d'hausser les épaules.

« Rien, c'est intéressant. Je me doutais pas que t'aimais quelque chose d'autre que ton épée, méditer, et les Soba. »

Kanda remarqua son petit sourire. Il le taquinait.

« Tch. Parce que tu t'intéresses à beaucoup de choses à part sauver la veuve et l'orphelin, Moyashi ? »

Œil pour œil dent pour dent. Allen eut l'air pris au dépourvu.

« Bien sûr que oui, Bakanda ! Comme ça, pas grand-chose me vient, mais la nourriture, peut-être ? »

Kanda hésita entre ricaner dédaigneusement, rester blasé. Il resta blasé. Concrètement, il trouvait que le Moyashi était un peu trop curieux à propos de lui. Il laissa donc retomber la discussion, comme il n'y avait de toute façon rien à répondre. Ils continuaient à respirer leurs odeurs réciproques, quand Allen finit par demander, dans un nouvel élan de curiosité :

« Dis, Kanda, je me demandais… Tu espérais quoi du lien ? »

Kanda fut sur le cul. Pourquoi, bordel, lui demander ça ? C'est bien ce qu'il demanda en premier.

« Pourquoi cette question ? »

Bougeant à peine la tête, le plus jeune expliqua :

« C'est juste qu'on est liés tous les deux, et si c'est pas plaisant pour nous, je me demande juste ce que tu espérais avant. Tout le monde pense quelque chose par rapport au lien, alors… Je suis curieux. »

Kanda soupira. Trop curieux. Ce n'était pas la première fois qu'il le constatait. Déjà, quand ils avaient plus ou moins abordé le sujet de ses origines, Allen avait posé des questions. Peut-être que dans sa logique, en savoir un peu plus sur l'autre était normal. Kanda avait du mal avec ce genre de choses. Rentrer dans cette discussion ou pas… Kanda se foutait un peu du lien. Il aurait pu être lié à Alma, ou à cette femme qu'il recherchait, mais à part ça… Il n'y aurait pas eu de lien, il rechercherait quand même cette femme, et pour Alma, il n'avait jamais eu besoin du lien pour lui coller aux basques. Il n'était pas obligé d'en parler, Allen ne savait rien sur ça et n'irait pas chercher plus loin que ce qu'il lui disait.

« Je voulais pas être lié. »

Allen releva la tête, surpris.

« Oh, on est deux alors. »

À Kanda d'être surpris.

« Tu voulais pas ? »

Allen enfouit son visage contre lui, inspirant ses phéromones.

« Juste que j'imaginais pas rencontrer mon partenaire un jour, en étant exorciste. C'est pas tellement la vie pour ça… Et je finissais par me dire que je serais peut-être pas lié, et je ne le voulais pas vraiment. »

Kanda réfléchit à cela. Quelque part, il n'avait toujours perçu que son point de vue concernant le lien. Normal, il était lui, pas Moyashi. Mais… Se dire qu'il n'était pas le seul que ça emmerdait vraiment, pas le seul dont ça bouleversait les plans, ça ne le réconfortait pas, mais le faisait envisager les choses de l'angle d'Allen, sans plus d'intérêt que ça. Allen reprit :

« Mais si tu étais lié, tu espérais quoi, toi ? »

Kanda ne comprenait pas vraiment le but de cette question, mais répondit par ce qui s'imposa à son esprit.

« Rien. Quelqu'un de pas chiant. »

Un peu raté, pour le coup. Allen grimaça.

« Tu trouves tout le monde chiant, Kanda. »

Le Japonais eut un rictus.

« D'où le fait que je voulais être lié à personne, Baka Moyashi. »

Allen râla contre cette appellation, puis ricana. Il semblait amusé par sa réplique. Kanda n'y fit pas attention. Sans dédain, il commençait à se demander ce que le Moyashi espérait, lui. Après tout, ça s'imposait. Beaucoup d'omégas espéraient trouver l'amour, et pas qu'eux, d'ailleurs. La plupart des gens voulaient que le lien se déclenche avec un partenaire qui leur plairait parfaitement, leur correspondrait parfaitement, et idéalisaient quelque peu l'affaire. D'autres avaient des espérances moindres, certains pas du tout. Il se demandait où se situait Allen. Certes, il avait qualifié le Moyashi comme étant naïf et niais. Mais il lui semblait qu'il n'était pas un crétin fini non plus. Kanda ne voulait pas non plus donner l'impression de s'intéresser – ce n'était pas le cas, c'était juste que ça s'imposait dans la conversation. Alors, de sa voix la plus bourrue, il lui lâcha :

« Et toi, Moyashi ? »

Le blandin leva la tête.

« Moi ? »

Kanda eut envie de répondre « oui, toi, débile », mais s'abstint. Allen rougit un peu. Loin de savoir qu'il avait déjà eu cette conversation avec Lavi, Kanda l'observait chercher ses mots.

« Ben… Pas grand-chose, en fait. Vraiment. Je me disais juste que ce serait bien si c'était une personne avec laquelle je pouvais m'entendre, et avec qui je pourrais nouer une relation solide en ayant appris à la connaître, qu'on pourrait compter l'un sur l'autre. Je suppose que c'est basique, mais ça me semble être le plus important. »

Kanda refusait d'être attendri par ça. Sa façon de rougir, de lever les yeux vers lui, peu sûr de ses paroles, tout en étant blotti contre lui, et sa pensée simple, délivrée sans bafouiller malgré sa gêne, avec une sincérité pure. Celle de ses discours niaiseux qui énervaient tellement Kanda. Mais là, ce n'était pas stupide. Le Moyashi voulait donc de l'entente, et de l'entraide. Kanda voyait bien qu'il ne parlait pas d'amour absolu comme beaucoup d'idiots, mais semblait déjà gêné de ses sentiments humbles. Grommelant un 'ouais, j'vois', Kanda s'était tu, et Allen n'avait rien demandé de plus. Il savait ce qu'il voulait savoir, visiblement. Et Kanda aussi.

Il fut irrité. À croire que ce petit con faisait exprès de faire le mignon. Parce qu'il n'y parvenait pas. Pas du tout. Toute la soirée, sans savoir pourquoi, Kanda avait eu du mal à se sortir de la tête cette expression pour le moins… touchante.

Quel putain d'enfoiré, ce Moyashi.

Chapter Text

Ce matin commençait leur quatrième journée ensemble.

« Tu te lèves tôt, Bakanda.

—J'vais m'entraîner.

—Déjà si tôt ?

—Ouais. »

Kanda s'était en effet réveillé plutôt de bonne heure, il ne devait pas être plus de huit heures, et vu que, pour la première fois depuis qu'il s'occupait d'Allen, rien n'avait dérangé sa nuit, il se sentait en forme, prêt pour un bon entraînement. Lui et Allen avaient dormi ensemble, à nouveau, le blandin le lui avait demandé timidement, mais Kanda avait répondu sur un ton impuissant qui signifiait que ça allait sans dire. Il n'y avait que la nuit de la veille, où ils s'étaient endormis ensemble qui s'était déroulée sans crise, si on oubliait le cauchemar. Kanda comprenait le calcul. Heureusement, le gamin ne faisait pas non plus de cauchemar toutes les nuits. Évidemment, quand il avait émergé, éloignant le corps du blandin confortablement blotti contre lui, il l'avait réveillé. Kanda savait que tout se produirait comme les autres jours, et qu'il en serait sûrement ainsi, une répétition de mêmes actions et interactions semi-irritantes jusqu'à l'étape suivante. Moyashi aussi. Ce dernier ne lui lança qu'un regard équivoque pour lui réclamer implicitement de quoi manger, conscient que Kanda savait maintenant ce qu'il avait à faire.

La vie suivait sa boucle. Allen déjeuna tranquillement pendant que Kanda s'entrainait. Kanda revint, ils lurent quelques temps. Moyashi lui parlait de temps en temps, Kanda répondait à demi-mots ou parfois de manière à peine plus investie, l'autre finissant par se lasser. Kanda se disait que visiblement, les crises n'étaient pas pour aujourd'hui non plus. Toutefois, si Moyashi avait moins mal, ça ne devrait plus être très long. L'infirmière l'avait dit. Demain, après-demain ? Peut-être, peut-être pas. Attendre, c'était très chiant pour le kendoka. D'autant qu'il digérait mal sa réaction de la veille. Pas que celle de la veille, enfin, celle-ci était encore une perte de contrôle trop importante. Pas physique, mais émotionnelle. Qu'est-ce qui était pire, au fond ? Les deux étaient à égalité, elles le concernaient lui, son être. Avec le recul, il devait l'admettre, bien qu'il l'ait nié précédemment, il avait bel et bien été quelque peu attendri par le blandin. Ce n'était pas si étrange de sa part, étant donné qu'il recherchait désespérément une femme qu'il avait connu dans son autre vie, l'amour et l'engagement n'étaient pas des choses avec lesquels Kanda déconnait. Qu'il puisse être touché par une conception humble et concrète de ces relations venant de l'oméga n'avait rien de très étonnant. Mais, avec sa retenue face à leur presque facilité à dialoguer, ça n'arrangeait rien. Les pour et les contres étaient les mêmes. Kanda aurait dû s'en sentir plus à l'aise, s'il n'avait pas été lui, comme Moyashi se sentait plus à l'aise, l'alpha pouvant littéralement le sentir. D'ailleurs, depuis que Moyashi était un peu plus détendu, Kanda récupérait plus de contrôle sur lui-même et les sentiments d'irritations reprenaient le dessus. Presque comme au réveil d'une anesthésie. Ça aurait pu le détendre complètement. Quelque part, ça y manquait presque. Mais Kanda était Kanda, celui qui s'était juré de ne pas refaire la même erreur qu'avec Alma, et de ne vivre que pour retrouver cette femme.

Il ne pensait vraiment pas qu'il y avait un risque de nouer quoique ce soit avec Moyashi. Rien. Nada. Cela dit, il ne voulait pas que Moyashi pense qu'il y avait une possibilité. S'il le confortait dans cette idée, volontairement ou non, quand Kanda voudrait remettre les choses à leur juste place, ça allait le blesser. La situation aurait été autre, Kanda s'en serait fichu, ce serait seulement sa faute pour avoir des espérances irréalistes. Seulement, c'était avant ses foutues chaleurs. S'il devait en arriver là avant que ce soit fini, il ne voulait pas être envahi d'émotions négatives à son encontre provenant du blandin, de la culpabilité s'il pétait encore un plomb avec sa sensibilité. En clair, il préférait éviter ça. Pour ce qui suivrait après, ses pensées étaient neutres. Se mettre définitivement le Moyashi à dos ne le gênerait pas plus que ça, une fois qu'il serait débarrassé du lien et de son obligation d'alpha. Peut-être que de ce point de vue-là, lui aussi agissait en hypocrite pour le moment, en faisant semblant de copiner avec lui sans que ce soit le cas, autant en apparence que dans le fond à cause de ses pensées. Moyashi pouvait dire ce qu'il voulait, lui ne croyait pas totalement à son 'on discute, mais on ne deviendra pas amis', il était clair qu'il était trop curieux pour que ce soit juste ça, il espérait l'avoir à l'envers, stupidement. Non, aucun peut-être, c'était clairement le cas, il était hypocrite. Kanda enrageait à cette idée, mais il n'avait pas le choix.

Vivement que ce soit terminé, bordel, pensait-il.

Dire qu'il y a encore quelques jours, Kanda était bien content que Moyashi et lui en soient pratiquement venu à se détester, car ça évitait tout rapprochement et favorisait la disparition de leur lien. Et dire qu'il était obligé de se comporter comme s'il y avait plus que ce lien indésirable entre eux, avec tout ce qu'il faisait pour lui. Oui, Allen ne voulait pas en profiter, il le lui avait répété tant de fois et ça se voyait bien à ses réactions qu'il n'aimait pas être si dépendant. C'était partagé, bien entendu. Kanda était, quelque part, égoïste. Il le savait très bien. Il n'avait toujours vécu que pour lui-même, que pour ses propres désirs et ses propres rêves. Il n'avait pas l'habitude et n'avait jamais eu la moindre envie de faire passer un autre avant lui. Surtout Moyashi, avec leur mésentente. Il avait donc hâte que le blandin ne soit plus obligé de dépendre de lui, de retourner à son existence égocentrique. S'il se forçait à rester neutre, que voir l'oméga si faible et si désespéré alors que ce n'était pas habituel le rendait moins en colère, cette colère ressurgissait à certains instants. Il ne pouvait pas totalement lutter contre ses réactions naturelles. Surtout qu'il commençait à saturer d'être tant sollicité.

Retenant un soupir, l'alpha lorgna le blandin, à côté de qui il se trouvait encore couché, près mais pas collé. Allen se tourna vers lui.

« Ça ne va pas ? Tu as l'air irrité, depuis ce matin. »

Kanda ne retint pas son soupir, cette fois, et haussa les épaules.

« Pas plus que d'habitude. »

Allen eut un rire, comme s'il s'agissait d'une blague, alors que c'était de la simple lucidité, et insista :

« Non, vraiment, tu as l'air ailleurs. »

Moyashi débordait de bon sentiments et d'intérêts pour sa personne, se croyant bien gentil, mais valait mieux pour lui qu'il ne creuse pas la discussion de ce côté-là, car si Kanda lui expliquait sa morosité, il aurait encore droit à une déferlante de culpabilité, et se prendrait encore son choix dans la gueule. Autant par sa conscience que par un argument du gamin. Puis, en même temps, Allen était con. Y avait pas de raison d'être irrité ou 'ailleurs' ? Peut-être qu'être coincé quatre jours sans pouvoir faire ce qu'il voulait, pour il ne savait pas combien de temps encore, n'était pas assez à son goût ? Kanda en avait, bêtement, marre. C'était naturel.

« J'suis de mauvais poil. »

Une réponse honnête, il espérait que Moyashi ne chercherait pas plus loin. Allen soupira à son tour.

« Je vois. »

Puis, il ajouta :

« Moi aussi, j'en ai marre. »

Il avait donc compris. Kanda ne voyait pas de raison de renchérir, il n'allait définitivement pas passer ses nerfs sur l'oméga, alors il se tut. Allen était obligé de se rendre compte qu'il ne trouverait pas un partenaire réceptif à la conversation avec le Japonais. Kanda, lui, se rendait compte qu'il avait quand même envie de communiquer. Il le sentait à la façon dont son essence émotive semblait venir vers lui, il cherchait juste comment le faire sans l'énerver. Kanda eut envie de lui lâcher clairement de ne pas essayer. Il ne savait pas trop ce qui le retenait. Enfin, si. Il prendrait inévitablement un ton ferme et catégorique, désagréable, et il savait que l'oméga n'aimait pas se sentir rabroué dans son état. Bordel, c'était pire que s'il avait été littéralement en sucre, comme sa foutue odeur. S'il ne fallait pas supporter l'odeur, il s'en serait foutu et l'aurait fait quand même, mais la moindre essence émotive négative du blandin se répercutait sur lui et déclenchait une culpabilité inhabituelle chez lui. Allen n'avait aucune putain d'idée de l'effet qu'il avait sur lui.

L'oméga demanda :

« Tu te souviens quand je t'ai proposé qu'on fasse un jeu ? On pourrait ? »

Kanda souffla. Tout ça le soulait.

« Moyashi… Tu vas te vexer et puer, mais j'ai envie d'avoir la paix. Et n'insiste pas, sinon je vais me fâcher. »

Allen eut un mouvement de recul. Il hocha la tête, dépité, mais ayant toujours l'air sincèrement désolé. Odeur accompagnant l'apparence.

« Très bien. Plus tard, peut-être ? Ça arrangera peut-être ton humeur, ça sera amusant ! »

Kanda grogna.

« Tu me fais chier. Je lis encore deux chapitres.»

Allen eut un énorme sourire et se replongea sur son livre lui aussi, satisfait. Kanda fronça les sourcils. Il avait râlé, mais encore cédé. Allen sortait encore victorieux, faisait encore ce qu'il voulait de lui. L'épéiste s'accrochait à l'idée qu'il n'avait pas le choix avec ses chaleurs, et tout ce qu'il savait. Mais il se demandait pourquoi tout ça lui tombait dessus, à lui. À eux. Qu'est-ce qu'ils foutaient liés, bordel ?! Ce n'était pas la première fois que Kanda s'interrogeait, il imaginait qu'Allen faisait de même. Ils n'auraient sans doute jamais la réponse à cette question. Lorsqu'il finit de lire, il referma son livre, se demandant ce que le gamin allait encore lui inventer. Allen lui dit qu'il terminait sa page et ferma le sien à son tour.

« Bon, c'est quoi, ton jeu ? »

Kanda n'avait pas plus envie de participer que tout à l'heure, mais si ça pouvait distraire son esprit, pourquoi pas. Le blandin s'assit au centre du matelas, Kanda poussant ses jambes, et pivota son corps vers lui, expliquant, les mains croisés sur son pyjama blanc.

« En fait, c'est un peu bête, j'avais déjà joué à ça avec Lavi quand on s'ennuyait et c'était amusant… On pourrait commencer par dire un mot, et l'autre doit trouver un mot en rapport avec le mot prononcé, puis ainsi de suite, et celui qui ne trouve rien a perdu. »

Kanda haussa un sourcil.

« C'est quoi ce jeu de merde ? Vous avez six ans ? »

Allen ne se laissa pas moucher. Il haussa les épaules.

« Ça fait passer le temps, et ça peut devenir amusant, Bakanda !

—Donne un exemple. »

Kanda n'arrivait pas à croire qu'il agréait à ce jeu ridicule. Fallait avouer qu'ils se faisaient chier, mais quand même…

« Eh… C'est un peu nul, mais si je dis orange, tu peux dire fruit, puis je dis arbre, tu dis feuille, je dis fleurs, tu vois le truc ? »

Le Japonais plongea le visage dans sa main.

« Ça vole vraiment pas haut chez toi et le Baka Usagi.

—Tu peux parler, Bakanda ! Puis je t'ai dit, c'est un exemple nul, mais c'est drôle ! »

Kanda ignora son argument, se concentrant sur son 'tu peux parler'.

« J'en suis pas à ce point-là… »

Allen fronça les sourcils, fâché.

« Bon, t'acceptes, ou pas ? »

Kanda croisa les bras, fixant le plafond.

« Commence. »

Allen réfléchit, se rallongeant confortablement et posant l'index au coin de ses lèvres.

« Soleil. »

Kanda eut un rictus cynique, ne voyant pas en quoi ce jeu pouvait être drôle. Indifférent, il répondit :

« Pluie. »

Allen répondit « Vent.

—Froid.

—Chaud. »

Kanda devait quand même l'avouer, ça stimulait son esprit dans d'autre direction que ce qui l'emmerdait.

« Été.

—Hiver.

—Geler.

—Fondre.

—Glace.

—Nourriture. »

Cela eut le mérite de causer à Kanda un certain amusement. Conscient qu'il allait faire râler le Moyashi, il rétorqua sarcastiquement :

« Obsession. »

Allen rougit et tonna.

« Bakanda, joue sérieusement !

—Je suis sérieux, Moyashi. »

Il se foutait sérieusement de sa gueule, en l'occurrence, et Allen le savait. Sous les yeux du kendoka, le plus jeune adopta un sourire cynique, quelque peu semblable au sien :

« Soba. »

Au tour de Kanda de froncer les sourcils.

« J'suis pas obsédé par les Soba. »

Allen secoua la tête.

« Je t'en prie, t'en mange à tous les repas. C'est pire qu'une obsession. C'est avec eux que t'aurais dû être lié. »

Piqué au vif, le Japonais eut un claquement de langue énervé, fusillant le blandin du regard.

« Je t'emmerde, Moyashi.

—C'est Allen ! »

Et le débile lui tirait la langue. Kanda reprit quand même :

« Nouilles.

—Frites.

—Sel.

—Sucre.

—Dégueulasse.

Délicieux. »

Conscient que c'était son odeur qu'il avait insulté, Allen avait volontairement mis de l'emphase sur le mot « délicieux ».

« Indigeste. »

Finalement, Kanda avouait que ça l'amusait un peu. Comme lorsqu'ils discutaient en ne tombant jamais d'accord, le Moyashi et lui trouvaient presque toujours des oppositions à se rétorquer. Ils continuèrent quelques instants, ayant eu quand même quelques blancs et quelques pauses réflexions, durant lesquels ils s'étaient taquinés sur le fait d'abandonner ou non, retrouvant leur certaine rivalité. Ils arrivèrent alors au mot agréable, que proposa Kanda. Allen y rétorqua 'sourire'. A cet instant, Kanda marqua une longue pause. Le visage d'Alma s'était matérialisé devant lui, et il l'avait bien vite associé au sourire amusé du blandin. Il en fut irrité, son amusement tué dans l'œuf, et resta sans répondre.

Loin de connaître ses pensées, Allen en déduisait qu'il avait gagné.

« Je me doutais que tu aurais du mal à rétorquer avec ça. Le sourire, tu connais pas trop. »

Il se fichait encore de lui. Kanda grogna.

« Ferme-la, Moyashi.

—C'est pas bien d'être mauvais perdant, Bakanda.

—J'suis pas mauvais perdant. C'est qu'un jeu d'enfants.

—On s'en fait un autre ? »

Il souriait. Kanda hésita. Faire l'imbécile avec le Moyashi ne lui apparaissait pas si désagréable que ça, et son humeur était un peu en hausse, mais est-ce qu'il avait envie de continuer cette mascarade trop longtemps ? Kanda était un peu perdu, et il avait vraiment besoin de faire le point sur ses pensées. Il ne savait pas si c'était vraiment le moment pour se laisser aller au risque de le regretter, avec ses oscillations. En même pas quatre journée complète, Kanda avait dû faire face à beaucoup de choses, et s'occuper du Moyashi avait pris des proportions considérablement importantes, sans que ce soit nullement son souhait. Il le savait, mais comme il l'avait pressenti, le vivre en vrai, c'était pire que ce qu'il pensait.

« Kanda ? »

La voix du blandin le sortit de son hésitation.

« Juste un. Après on arrête.

—D'accord. »

Allen n'était pas déçu. Ils jouèrent, et comme la première fois, Kanda se prit au jeu. Ils avaient passé en revue les synonymes 'd'idiot' pour s'insulter l'un l'autre. Quand Allen lui en proposa un troisième, arguant que ça devenait plutôt amusant, il ne protesta que pour la forme, et ils mangèrent d'abord. Lorsqu'ils s'arrêtèrent, Allen lui fit un sourire sincère, ni le sourire hésitant quand il avait peur d'être rejeté, ni le sourire narquois lorsqu'il se fichait de lui. Un sourire complice. Kanda n'y répondit pas, sachant toujours se contrôler pour ça, se contenta de lâcher un 'tch' blasé. Lui aussi avait pourtant ressenti cette espèce de complicité qu'il choisissait de refuser. Ce jeu de débile avait marché pour le mettre d'une humeur plus avenante. Sans déconner, ça lui donnait aussi l'impression d'être débile. Allen lui proposa finalement un autre jeu. Cette fois-ci, le but était de faire une phrase en rajoutant un mot ou groupe de mot chacun. Kanda accepta, entrainé par l'enthousiasme du plus jeune, et dut admettre que ça l'amusa également. En vérité, ce genre de jeux stupides, il en avait déjà fait avec Alma, et ça les amusait aussi tous deux, à l'époque. Kanda avait l'impression de retomber en enfance, et l'oméga soudainement plus joyeux à ses côtés lui rappelait d'autant plus son ami. Il ignorait ces pensées, qui l'assombrissaient intérieurement, et à chaque fois que Moyashi riait ou disait une idiotie, il se laissait distraire par ces pitreries enfantines. La contradiction s'enlaçait en lui. Kanda ne pouvait néanmoins s'empêcher de se demander :

Il m'énerve, je ne l'aime pas, et j'suis pas son pote, mais j'suis vraiment en train de déconner tranquillement avec lui, là ?

Kanda était partagé par tout ça. Mais au final, ils avaient bien dû griller deux bonnes heures avec toutes ces conneries. Allen ne proposa rien d'autre lorsqu'ils arrêtèrent, sachant que Kanda risquait d'en avoir marre à la longue. Il déclara juste qu'il allait faire une sieste et lui demanda l'autorisation de s'appuyer contre son flanc. Kanda accepta, content qu'il lui accorde la paix. Allen semblait proche de plonger dans le sommeil, mais il se tourna quand même vers lui, un sourire qui mangeait la moitié de son visage.

« Dis, Kanda.

—Quoi, encore, Moyashi ? »

Lassé, le kendoka haussait les sourcils, appréhendant l'idiotie s'il souriait comme ça.

« C'est plutôt cool, non, Bakanda ? On arrive à s'amuser ensemble et à bien s'entendre. Je dois dire que ça me fait plaisir. »

Ce fut la goutte de trop pour Kanda. Le Japonais ressentit une vive chaleur due à la colère montant brusquement en lui. Tout aussi violemment, il s'écarta d'Allen avec colère, et cracha :

« On s'entend absolument pas. C'est pas parce que je participe à tes conneries qu'on s'amuse. »

Allen, qui, il y a une minute, lui faisait un sourire des plus niais, changea totalement d'expression et n'eut pas l'air de comprendre.

« Mais tu t'amusais, toi aussi ! Tu as même eu une espèce de sourire, flippant, mais un sourire ! »

Kanda durcit sa mâchoire.

« J'ai pas souri. Je me foutais de toi.

—Bon, ok, mais et alors ? Tu avais l'air de t'amuser comme ça ! Y a pas à s'énerver. C'est pas grave, non ? C'est bien, au contraire, t'énerve pas ! »

Kanda avait envie de gueuler que c'était ce qui le gênait. Il ne voulait pas que ce soit bien. Et il n'arriva plus à retenir son ressentiment.

« J'en ai marre, Moyashi. » Sa voix froide causa au blandin d'être décontenancé. Kanda s'en moqua, continuant : « Commence pas à tout mélanger. Tout ce que je fais pour toi, c'est à cause de tes chaleurs, alors dis pas qu'on s'entend, parce que tu sais ce que j'en pense. Commence pas à te convaincre de ça, je te préviens. »

Allen bégaya :

« Mais… Kanda, je ne mélange rien, je sais très bien que tu le fais pour mes chaleurs, je te faisais juste remarquer qu'on s'était amusé ensemble, pourquoi tu le nies ? C'est pas un mal ! »

Il était perdu. Kanda se redressa brusquement. La forte colère qui brûlait en lui ne s'éventait pas malgré les émotions chamboulées du gamin.

« On ne s'est pas amusé, merde, Moyashi ! Si t'as eu cette impression, c'est certainement parce que toi tu étais amusé, ça fait plusieurs fois que j'ai remarqué que tu me refilais tes putains d'états d'âmes ! »

Allen fut choqué.

« Pardon ?

—Tu m'as bien compris. Tu te plains de ce que le lien te fait faire, mais moi je peux me plaindre de ce que ça me fait ressentir. Je sens tes émotions, je suis enfermé avec toi, forcément, je m'y perds, et putain, je vais finir par devenir taré. »

La culpabilité naquit inévitablement chez le blandin.

« Oh mon dieu, Kanda… J-Je ne savais pas, je…

—Tu recommences, bordel. Tu sens mauvais, et ça me fait me sentir coupable. Tu peux pas contrôler tes putains de sentiments au lieu de les laisser déborder comme ça ? »

Kanda commençait clairement à devenir méchant, à ne plus pouvoir contrôler sa colère, et Allen se sentit insulté. Evidemment, il l'était.

« Comment tu peux me dire ça ? Tu sais très bien que je n'y suis pour rien et que dans cet état je ne…

—Je dis ça parce que ça me fait chier ! »

En l'occurrence, il craquait.

« T'as pas idée que si tu te sens coupable, c'est peut-être que ta conscience existe, au lieu de m'accuser moi ?

—Va te faire foutre !

—Mais arrête de gueuler, si tu ne gueules pas je vais me calmer et tu ne seras plus influencé, c'est de ta faute si je sens comme ça ! »

Cela fit enrager l'alpha.

« J'vais pas arrêter, non. Je suis pas un chien que tu peux tenir en laisse pour faire tes quatre volontés. Dès que je fais quelque chose, il en faut encore, dès que je te cède une fois, il faut que je continue. Je te laisse me sentir, je dors avec toi, je dois t'aider pour tout et maintenant je te laisse me parler. À chaque fois, y a que toi que ça arrange, et t'es bien content comme ça.

—Je te demande pardon, Kanda ? Qu'est-ce que tu es en train d'insinuer ?

—Je t'ai bien vu te frotter joyeusement contre moi hier. Fais pas l'innocent. »

Allen fut défiguré par la colère et la rage.

« Espèce de sale connard ! » jura-t-il, « Je ne me suis jamais 'frotté joyeusement contre toi', j'essaie juste d'être détendu et de ne pas m'en faire pour mes pulsions, parce que ça m'énerve mais je ne peux rien y faire, j'essaie de l'accepter, et tu devrais faire pareil ! Puis si tu voulais pas qu'on se sente, t'avais qu'à dire non ! »

Kanda serra les dents. La colère était sourde dans sa voix.

« Comme si je pouvais dire non, Moyashi. » Allen allait protester, mais Kanda reprit : « Il est hors de question que j'accepte d'être esclave du lien.

—Moi aussi, je pense comme ça. Il y a des choses que je peux pas accepter, mais il y en a certaines pour lesquels ça ne sert à rien de lutter. Je comprends que tu sois fâché pour le reste, même si c'est pas de ma faute, mais pour l'instant, tout ce qu'on a fait, c'est jouer ensemble, est-ce qu'il y a vraiment de quoi sauter au plafond comme ça ?! »

Kanda secoua la tête.

« Oui, parce que tu en fais un acte d'amitié, Moyashi !

—J'ai dit qu'on s'entendait, j'ai pas employé le mot amitié.

—Me prends pas pour un con. Les amis s'entendent, et je veux pas m'entendre avec toi, faut te le rentrer dans le crâne, alors tes bons discours de petit con niais tu te les garde. »

Allen déglutit. Il sentait la blessure, mais surtout la colère.

« T'es qu'un sale enfoiré. Dire que pendant un instant j'ai vraiment cru que tu pouvais être gentil… » Kanda le regarda avec méchanceté, prêt à lui asséner que quoiqu'il ait cru, il s'était fait des fausses idées. « Alors on a joué sans s'entendre, si c'est ce que tu veux que je dise. Laisse tomber, on le fera plus, j'ai compris. Mais je t'en prie calme-toi, Kanda, arrête d'être si énervé contre moi. Je suis vraiment désolé pour ce que te font mes émotions, je vais essayer de les contrôler mais-

—Ferme ta gueule, » coupa Kanda, « on sait très bien que t'es pas foutu de le faire. J'en ai ras les couilles. »

Désemparé, Allen le fixait. Il cria à son tour :

« Mais qu'est-ce que tu veux, à la fin ? Où est-ce que tu veux en venir à me crier dessus comme ça ? Tu dis que t'en as marre que je m'excuse, et tu me fais des reproches ! Comment je dois réagir, hein ?!

—J'me tire, c'est tout. »

La façade d'Allen se décomposa. Kanda vit la peur dans ses yeux et l'incompréhension. L'ignorant, il sauta sur ses pieds, enfila sa veste et ses chaussures, avec la ferme intention de sortir de la chambre.

« Kanda ! Attends, tu vas pas me laisser comme ça, si ?! Tu m'avais promis que…

—Ta gueule. »

Sans écouter ses jérémiades ni ses appels, Kanda le laissa. Il ne partait pas définitivement, à cause de ses promesses. Mais il était vraiment énervé, et il avait besoin d'être seul. Méchamment, il voulait que le blandin croie qu'il ne reviendrait pas. C'était horrible, mais c'était une manière sournoise de le punir après tout ça. Encore un mauvais sentiment, le kendoka le savait. Une certaine culpabilité était déjà là, en lui, parce qu'il savait très bien qu'il réagissait mal et que ses actes étaient malveillant. Une part de lui jugeait que c'était amplement justifié, l'autre pensait qu'il avait tort. Kanda préférait écouter la première que la seconde.


La porte venait de claquer, et Allen ne comprenait plus rien. L'espace d'un instant, Kanda et lui avaient partagé un moment qu'il qualifierait de complicité, il avait réussi à faire en sorte qu'ils s'amusent ensemble et se taquinent gentiment, et il avait suffi qu'il le fasse remarquer au Japonais pour qu'il change brutalement et redevienne le Kanda-connard qu'il était lorsqu'ils avaient découvert leur lien. Pire encore, il était parti et l'avait laissé seul. Allen avait peur qu'il ne revienne pas. Il ne pouvait pas le croire. Kanda lui avait rabâché qu'une promesse était une promesse, que ça le faisait chier mais qu'il resterait, et il changeait d'avis juste parce qu'il avait mis l'amélioration de leur rapport en évidence ? Allen ne comprenait pas cette réaction. Une part de lui pensait qu'il avait juste craqué, que c'était momentané et qu'il reviendrait après s'être calmé. Mais l'alpha ne lui avait même pas laissé un vêtement, la seule chose qu'il avait laissé était les livres… Allen avait peur qu'il soit parti pour de bon. Dans ces conditions, il ne voulut pas paniquer ni pleurer. Il ne voulait pas donner encore raison à Kanda sur son caractère pathétique et son incapacité à se contrôler.

Intérieurement, il paniquait quand même. Et il était toujours si paumé. L'Anglais avait tout expliqué au Japonais, s'était platement excusé, au risque de paraître lourd ou stupide, sachant justement que Kanda risquait de lui en vouloir pour tout ça. Il n'était pas con, il savait très bien que Kanda n'agissait pas de gaité de cœur, et que leurs interactions positives étaient plus ou moins forcées. C'était pour ça qu'il était si content que Kanda et lui aient pris du plaisir à échanger ensemble en jouant, ça lui avait apparu comme quelque chose de sincère, qui n'était ni forcé par les chaleurs ni par les circonstances ou le lien… Il avait simplement voulu le faire partager à Kanda. En ça, il avouait sa bêtise. Bien sûr que Kanda allait se fâcher. Il avait sous-estimé sa mauvaise humeur. Qu'avait-il espéré ? Qu'il acquiescerait ? Qu'il sourirait ? Qu'il répondrait 'oui' ? C'était Kanda… Il comprenait son erreur, mais quoi ? Il ne pouvait rien dire de positif ?

Il avait cru avoir réussi à le convaincre que s'entendre était important pour lui. Il comprenait le caractère égoïste de sa demande. Il imaginait que même pour un alpha qui l'aurait aimé, ce n'aurait pas été agréable d'être enfermé avec lui et de gérer ses crises, avec les influences émotives en prime. Alors Kanda, pour qui il n'était sans doute même pas un camarade, devait vraiment avoir la situation en horreur. Allen imaginait qu'il regrettait sa décision, et il ne pouvait pas l'en blâmer. Mais ses arguments faisaient sens… La situation était intime, le prouvaient le fait qu'ils dorment ensemble et aient tant de contact, et qu'ils soient capables d'interagir convenablement ensemble n'était pas censé n'arranger que lui. En plus de ces problèmes, si Kanda était influencé à ce point par ses émotions, comme il le lui avait déclaré si agressivement, alors Allen craignait que ses autres crises risquent d'avoir un effet indésirable également.

Dans cette situation, il voulait qu'ils puissent régler ça à l'amiable, sans finir par s'en vouloir et se vouer une haine sans nom si quelque chose dérapait. Allen n'était pas naïf, il savait très bien qu'il serait sans doute plus 'esclave' de ses pulsions une fois que sa libido s'exprimerait, et si Kanda était affecté, et bien, un événement non-désiré était une possibilité. Allen n'avait aucune envie de coucher avec Kanda. Il le trouvait beau, mais ce n'était visiblement pas partagé et il n'y avait pas la moindre affection entre eux. Quand bien même, ça ne suffisait pas. Il n'était pas assez idiot pour croire naïvement qu'il suffisait qu'ils veuillent que ça n'arrive pas pour éviter le danger. Surtout avec l'influence du lien. Allen espérait qu'ils arrivent à gérer ça, mais si ce n'était pas le cas, c'était très important pour lui d'avoir un minimum d'entente avec Kanda. Ce n'était même pas car c'était sa première fois, il n'était pas particulièrement attaché à la symbolique de sa virginité, mais il voulait pouvoir expliquer à Kanda qu'il n'attendrait rien de lui sans qu'il ne se braque et ne le haïsse s'ils venaient à 'succomber'. Sur ce plan-là, il était réaliste et résigné. Bien sûr, ce n'était pas pour autant qu'il souhaitait découvrir le sexe avec un partenaire qui ne l'aimait pas et qu'il n'aimait pas. Dans l'idéal, il aurait aimé que ce soit un échange d'amour, se donner avec conscience, mais les choses ne se passaient pas toujours comme voulues.

Ce n'était pas un problème actuel, mais il y avait réfléchi. Toutes ces raisons faisaient qu'il avait besoin d'une entente avec l'alpha. Même un semblant, même en sachant qu'il n'y aurait rien après ses chaleurs, il voulait se sentir tranquille vis-à-vis des répercussions de leurs actes.

Quelque part, il aurait préféré revenir à la relation qu'il partageait avec Kanda avant le lien. Allen le réprimandait, Kanda gueulait, il y avait de l'animosité entre eux mais ça n'allait jamais très loin, et Allen pensait que Kanda appréciait plutôt s'engueuler avec lui, comme lui. Ils quittaient parfois ces échanges en étant irrité, bougonnant l'un contre l'autre, mais c'était simple. Il n'y avait pas d'insulte vicieuse, pas de méchanceté gratuite. Amusant qu'un lien, qui était censé rapprocher les gens, avait pour ainsi dire bousillé les relations qu'ils entretenaient.

Si Kanda revenait, il essayerait de lui réexpliquer, quitte à aborder les sujets un peu plus gênant, au risque de le faire fuir mais aussi pour se faire comprendre, et il commencerait par lui demander pourquoi il avait eu une réaction si violente… Si seulement le brun revenait.

Mains tremblantes, Allen avait lu, attendant que le kendoka ne revienne ou non, sachant qu'il ne pourrait pas faire mieux. Puis, il réalisa que Kanda avait oublié son pyjama, sous son oreiller. Allen n'osa pas prendre son haut pour le sentir, comme il n'en avait pas eu l'autorisation. L'oméga se dit qu'il viendrait certainement le chercher, mais au fond, ce n'était qu'un pyjama. Il réprima la peur qui enserrait son cœur. Si Kanda ne revenait pas, comment ferait-il ? Rien que la pensée le terrifiait. Timcanpy, qui était tranquillement posé sur son bureau, vint se poser contre son torse pour chercher à le consoler. Allen eut un faible sourire, que la peur effaça bien vite.


Kanda passa un long moment seul, à errer, en cherchant à ne croiser personnes parmi ceux qui lui adressaient la parole : Lavi, Lenalee, Marie. Il ne voulait personne pour lui demander comment ça se passait avec Allen, ni pourquoi il se terrait dans son coin avec une humeur massacrante. Il s'était d'abord entrainé, puis était monté à l'étage des plantes, s'était occupé de ses fleurs, et avait été ravi de se retrouver seul avec lui-même, hormis les sentiments encolérés qu'il se trimballait. Il y était resté, même après avoir fini son jardinage, sachant que personne ne viendrait le faire chier ici et qu'il pourrait penser en paix. Il avait réfléchi à sa colère, à ses sentiments pour le moins confus envers le Moyashi et ses responsabilités envers lui. Il avait toujours conscience que sa réaction était mauvaise, de sa méchanceté, mais la colère l'avait bouffé. Il s'était foutu en rogne et avait perdu le contrôle, fallait bien que ça arrive au vu de la situation. Allen avait eu de la chance qu'il ait passé trois jours en étant relativement indulgent, et qu'il ait cessé de l'être à l'instant où il avait été mieux. Quand il commença à se calmer, bien évidemment, Kanda fut envahi d'un sentiment coupable.

Il avait foiré.

Moyashi avait eu raison quand il avait dit que ce n'était pas de sa faute, et Kanda comprenait qu'il essaie de se détendre. Qu'il soit détendu lui était même personnellement agréable, puisqu'il était moins influencé par ses phéromones. Il savait qu'il n'aurait pas dû réagir comme il l'avait fait, mais ça l'avait mis littéralement hors de lui que Moyashi sous-entende qu'ils commencent à s'entendre, comme s'ils allaient devenir amis, et il avait laissé ressurgir le reste. S'il était honnête avec lui-même, Kanda avouait qu'il s'était effectivement amusé. Ce n'était pas la grosse déconnade, mais jouer avec Moyashi n'avait pas été mal. Il finissait par devenir plutôt indifférent à l'idée de dormir avec lui, d'échanger leurs odeurs ou de le laisser être proche. Pas que ça lui plaisait plus qu'avant, il n'avait jamais été très contact physique, mais ce n'était que pour un temps et ce n'était pas totalement désagréable non plus. Discuter, pareil. Moyashi pouvait être un peu lourd, s'énerver vite et avoir des remarques débiles, mais ça ne mangeait pas de pain. Kanda voulait bien reconnaître que ce gamin n'était pas un mauvais bougre, il était même trop gentil à son goût. Ça ne voulait pas dire qu'il pouvait l'apprécier, mais dans les faits, il ne le trouvait pas détestable. Juste très chiant.

C'était l'idée d'amitié qui était trop, car si lui était capable de séparer leurs interactions de l'amitié, il avait peur que Moyashi n'en soit pas capable et ne recherche plus. D'où son besoin violent de remettre les choses en place. Il savait qu'il pourrait essayer de lui expliquer son point de vue, mais Kanda avait plus l'habitude de gueuler pour affirmer ses positions que de s'étendre gentiment sur ce qu'il pensait. Il allait en avoir besoin, de toute façon. Il se résignait, mais n'en était pas moins tiraillé. Toute cette histoire allait trop loin pour lui, et il savait très bien qu'il n'était pas au bout de ses peines. Il avait été prendre une bonne douche froide dans sa chambre, et avait consulté son golem. Il aurait cru qu'Allen aurait utilisé Timcanpy pour le joindre, mais non.

Il était parti en milieu d'après-midi, lorsqu'il revint, la nuit commençait à tomber. La culpabilité grimpante, il se demanda dans quel état il allait retrouver l'oméga. Il pouvait très bien avoir fait une crise qu'il n'en savait rien et être encore en panique. L'idée l'effraya, et il fallait le dire, il s'inquiéta. Le couloir de la chambre du blandin, sans surprise, sentait mauvais. De la peur, de la colère, des sentiments diffus et entremêlés. Fortement concentrés. Kanda devina qu'il ne devait pas être très bien.

Il ouvrit la porte, chercha à tâtons l'interrupteur, et tomba sur la silhouette sombre du maudit, assit dans son lit. Kanda n'eut pas le temps de prononcer un 'Moyashi' qu'il se reçut un objet au travers du crâne, lancé avec violence.

Vaguement sonné, Kanda porta la main à son front, son sang faisant trois tours.

Le gamin venait de lui balancer un putain de livre ! Il aurait pu l'assommer, avec des conneries pareilles !

Donnant un coup de pied dans l'objet qui vola sous le lit d'Allen, Kanda s'approcha du maudit et le saisit violemment par l'encolure, levant une main, prêt à l'abattre sur le visage du plus jeune. Il s'arrêta au dernier moment, rencontrant le regard du blandin, qui n'essayait même pas se défendre ou de prononcer un mot. Kanda eut une sensation d'arrêt, dans laquelle il réalisa que quelque part, il l'avait mérité. Il était déjà fautif de la situation tendue, et frapper Allen aurait aggravé son cas. Il détailla le visage du blandin.

Son expression était fermée, il avait les yeux et les joues rouges, il sentait toujours un fort mélange de colère et de panique, de sorte que Kanda ne savait pas vraiment s'il était en train de pleurer ou s'il était en train de s'énerver. Sans doute les deux. Kanda le lâcha, s'assit au bord du lit, près des jambes croisées du blandin, qui baissait les yeux, toujours si sévère. Kanda ne s'était jamais vraiment excusé envers qui que ce soit de toute sa vie. Il avait beau le lui avoir proposé sous l'influence du lien, c'était de mauvaise foi. Allen avait refusé, et il savait très bien que c'était uniquement à cause des odeurs. Là, c'était sa connerie qui le poussait à s'excuser. Lui, Yû Kanda, se repentait réellement de sa colère. Entre Moyashi et lui, c'était compliqué. Kanda ne savait pas par où commencer. Sur le coup, il espérait que le gamin ouvre la bouche, parle, même pour lui gueuler dessus, pour lui donner une direction. Kanda était, c'était évident, paumé.

Ils restèrent comme ça quelques instants, Kanda attendant et Allen prostré. Enfin, la voix du blandin retentit à ses oreilles :

« Tu vas dire quelque chose, Kanda ? »

Le kendoka durcit la mâchoire.

« Qu'est-ce que tu veux que je dise ? »

Kanda sut qu'il sonnait con.

« Tu te fous de ma gueule ? »

La réponse d'Allen fut justifiée. Oui, bien sûr, il attendait des excuses. Kanda prit une profonde inspiration.

« Écoute, Moyashi…

—Non, toi, tu vas m'écouter. »

Kanda eut un mouvement de recul, surpris. Allen ne voulait pas d'excuses ? Il se tut, attentif aux paroles du blandin.

« C'est pas la première fois que je te le dis mais je te comprends pas, Kanda. Pourquoi avoir réagi comme ça ? Pourquoi m'avoir laissé seul pendant des heures ? Rien que parce que j'ai dit qu'on s'entendait bien ? Tu me détestes tant que ça ? »

Kanda grinça des dents. C'était évident, que le gamin allait le prendre contre lui, il était de ce genre. Ce n'était pas de sa faute, concrètement, même si Kanda le trouvait chiant. Il ouvrit la bouche pour parler, mais le blandin le coupa brutalement :

« Ferme-la, et laisse-moi finir ! » Kanda n'aima pas cette réaction, et voulut le dire, mais le flot du Moyashi l'interrompit encore. « Je te déteste. » Des paroles brutes et empreintes de colère que Kanda savait justifiées. « J'ai vraiment cru que tu ne reviendrais pas ! Tu as fait exprès de m'inquiéter, hein ? » Kanda ne baissait jamais les yeux devant quiconque, mais il dut lutter pour ne pas le faire. Une part de lui voulait rugir qu'il ne lui devait rien et qu'il n'avait pas à lui dire s'il revenait ou pas quand il partait. Ce n'était, il le savait, actuellement pas le cas. Et il avait fait le con, il savait très bien ça aussi. « Je comprends pas comment tu peux être si prévenant, parce que merde, tu l'as été, et après si méchant. Tu le fais pour mes chaleurs, mais si tu le fais, c'est que t'en es bien capable. Pourquoi tu préfères être un salopard alors que tu peux être autre chose ? Pourquoi tu es comme ça ? De quoi t'as peur ? »

Il reprit son souffle, et Kanda vit qu'il commençait à pleurer.

« Moyashi… »

C'était la seule chose qu'il pouvait dire, les joues gonflées d'un air irrité, impuissant.

« J'ai dit ta gueule, Kanda. J'ai pas fini. »

Le Japonais sut qu'il allait en prendre pour son grade, et il s'y résigna.

« Pour être franc, je sais pas trop quoi te dire de plus. Je t'ai tout dit. Que j'étais désolé. Que j'avais besoin qu'on s'entende pour mes chaleurs. Je n'aime pas non plus dormir avec toi, m'appuyer sur toi et faire tout ça. Tu le sais, bon dieu. Tu continues à ne penser qu'à toi, je ne sais pas quoi faire pour qu'on puisse dialoguer convenablement, toi et moi, et j'en ai marre d'essayer. Je sais que ce que je vais dire va t'énerver, mais si tu perds le contrôle à cause de mes émotions, qu'est-ce qui va se passer ensuite ? Je me suis préparé à l'idée que tu perdes le contrôle et si je n'en ai pas la moindre envie et que ça me fait peur, j'espérais aussi qu'on pourrait s'entendre au cas où ça arriverait. Tu peux crier que tu seras capable de te retenir et que rien n'arrivera, faut bien y penser. Je… »

Il essuya ses larmes, Kanda écoutait encore.

« Je ne sais pas quoi te dire de plus. Si ça ne marche pas, si tu continues à ne penser qu'à toi et à être égoïste, que tu en as si marre, et bien va-t'en. Laisse-moi seul, ramène-moi à l'infirmerie.

—Tu sais bien que tu supportes pas tes chaleurs sans moi, » Kanda le coupa sévèrement.

Les yeux d'Allen étaient incandescents.

« Je ne les supporte pas avec toi aussi. Si tu savais à quel point je regrette d'être né oméga, à quel point je déteste cette situation… Et si t'es pas capable de t'occuper de moi, vraiment, ne te force pas. Je préfère souffrir et être seul qu'être avec quelqu'un qui ne peut pas me supporter et s'amuse à me le faire savoir à sa guise. Si t'es là pour me faire encore plus de mal, et te faire du mal aussi, ça ne sert à rien. Alors pars, tu es libre. Laisse-moi. »

Les larmes roulaient sur ses joues et Kanda se sentit affreusement mal. C'était simpliste et stupide, l'épéiste savait qu'il était un imbécile, mais il se rendait compte d'à quel point il avait blessé le maudit, et à quel point il avait pu être égoïste. Kanda n'était pas totalement idiot, il avait eu conscience du fait qu'il blessait Allen. Les conséquences de son choix, le fait qu'il n'était pas le seul en jeu, que le Moyashi était celui qui était dans la merde, ce qui l'avait décidé à s'occuper de lui, le frappaient à nouveau. C'était lui, qui agissait comme un petit con. Kanda faisait exprès d'agir ainsi la plupart du temps et n'avait pas envie de bien se comporter. Pourtant, il allait le falloir, c'était à ça qu'il s'engageait. Kanda ne déconnait pas avec ses engagements. Et il venait pourtant de le faire. Ça le mettait inévitablement en colère contre lui-même. Il fallait qu'il prenne cette décision en connaissance de cause, en étant lucide et éveillé sur ce que ça impliquait. En ayant accepté de s'occuper du blandin, c'était à ça qu'il s'était ouvert, et il ne pouvait plus reculer.

« Je peux parler, maintenant, Moyashi ? »

Toujours larmoyant, Allen eut un mouvement d'épaule. Kanda prit un souffle. Il ne chercha pas à organiser ses idées, étant quelqu'un qui marchait mieux dans l'impulsion.

« Déjà, je t'aime pas, mais je te déteste pas. Je ne veux pas nouer d'amitié ou de lien avec qui que ce soit, pour des raisons personnelles. Tu ne peux pas comprendre, et n'essaie pas.

—Mais je compte pas empiéter sur ta vie juste parce qu'on parle ensemble, Kanda !

—Ta gueule, et laisse-moi parler, toi aussi. »

Allen se tut. Il continuait à renifler doucement. Kanda grogna. C'était difficile d'avoir une conversation normale avec quelqu'un pour lui, alors avec quelqu'un qui chialait…

« Je sais que j'ai été un connard avec toi. » Allen leva les yeux sur lui. « Je suis un connard, Moyashi. Tes chaleurs me changeront pas. Je sais qu'on est deux à ne pas aimer ce qui se passe, tu passes ton temps à t'excuser, mais ça t'empêche pas d'être chiant. T'y es pour rien, et t'es pas chiant exprès, mais c'est comme ça. J'en ai eu marre, j'étais de mauvais poil et je me suis lâché.

—Tu dis ça comme si ça excusait tout…

—J'ai pas fini, Moyashi, alors ferme-la, ou je te bute. »

Allen bougonna. Il lui avait pourtant fait le même coup.

« J'aurai pas dû, et je te préviens, je sais pas m'excuser. Je te l'ai déjà proposé en étant influencé par le lien, mais de moi-même, à chaud, j'y arrive pas, et j'sais même pas si j'en aurai été vraiment capable. Alors je m'excuse pas, mais ce que j'ai fait est mal et je le sais. J'ai promis que je m'occuperais de toi et j'ai pas changé d'avis. Je vais continuer à faire des efforts, et je promets que je ne m'énerverai plus comme ça. Si tu acceptes que je m'occupe encore de toi. »

Allen éclata littéralement en sanglot.

« C'est toi qui es parti comme si tu voulais pu t'occuper de moi, je te rappelle, sale Bakanda ! »

Ses sanglots augmentèrent, et Kanda eut le réflexe de poser ses mains sur ses épaules pour essayer de l'apaiser. Allen plantait des iris hésitants sur lui.

« Si je te dis que j'ai besoin d'un câlin, tu m'envoies chier ? »

Kanda soutint son regard.

« Non. »

Le blandin n'eut qu'un bref instant d'arrêt avant de lui sauter presque au cou, Kanda le réceptionnant sur ses genoux. Une de ses mains vint s'appuyer dans la nuque du blandin, lui enfonçant le visage dans son cou afin qu'il aspire son odeur. Les siennes étaient perturbées, et Kanda comprenait qu'il avait besoin d'être calmé, d'autant qu'il avait longtemps été privé de son odeur. Allen continuait de pleurer, et finit par chuchoter, les deux bras enroulés autour de lui.

« Je ne sais pas ce qui t'est arrivé pour que tu refuses une amitié avec quiconque, mais ce que je t'ai dit est vrai, je ne compte pas te forcer à me dire des choses que tu ne veux pas ni être une gêne pour toi. Puis tu crois vraiment qu'après que tu m'aies vu comme ça, j'aurai envie de t'adresser la parole ? Je serai tellement gêné de te croiser quand mes chaleurs seront finies, je crois que je ne pourrai pas le supporter… Je te demanderais juste de me pardonner pour tout ça, et d'oublier. »

Kanda comprenait Allen sur ce plan-là. Il se doutait qu'avec sa fierté, Moyashi devait vivre ses chaleurs comme une expérience traumatisante et qu'il n'acceptait pas de se montrer si faible devant lui.

« C'est pas ça le problème, Moyashi, et je le sais très bien. Laisse tomber. »

L'Anglais balbutia quelques paroles inintelligibles, avant de se reprendre et de demander :

« Tu as dit que tu ferais des efforts, mais t'as pas dit si t'acceptais qu'on s'entende. »

Bien conscient qu'il ne pourrait plus faire marche arrière après ça, Kanda ressentit un certain malaise, mais ne pouvait pas faire autrement.

« J'accepte. Si t'as besoin qu'on soit copains pendant tes chaleurs, on sera copains. Mais on se parlera plus après, et y a pas de négociation.

—Je viens de te dire que je voudrai pas, Bakanda ! Je plaisante pas ! T'imagine pas à quel point j'ai honte de moi… »

Kanda eut un certain rictus. Pas par rapport à la honte du Moyashi, ça lui inspirait plus de compassion qu'autre chose. Il trouvait qu'il avait bien de la chance d'être un alpha, il n'aurait vraiment pas supporté d'être un oméga. Allen était même plutôt digne de respect pour endurer ça, à son avis. Ce qui lui causait de l'amusement était qu'ils scellaient ainsi leur accord, et étaient dans la merde ensemble, jusqu'au cou, dans cette situation ironique au possible. Allen reprit :

« Kanda, tu dis que tu acceptes, mais est-ce que c'est parce que le lien t'y incite parce que je pleure ou est-ce que c'est toi qui accepte ? »

Kanda n'avait pas de mal à faire le tri. Les odeurs du gamin lui montaient facilement à la tête, mais non, il avait accepté en clair discernement. Paradoxalement, son pétage de plomb l'avait éclairé. Il répondit fermement :

« C'est moi. »

Le blandin pleura un bon moment, évacuant la pression qu'il avait ressenti et le Japonais se contentait de lui maintenir la tête au plus près de son cou, pour qu'il profite de ses phéromones.

Il le serrait contre lui, le laissait pleurer et se lâcher, espérant quand même qu'il ne finirait pas par partir en crise. Allen commença à se détendre entre ses bras. Kanda savait que la plus part des gens utilisaient des mots réconfortant dans ce genre de cas, massaient le dos ou l'épaule d'une personne en train de pleurer. Lui n'avait pas ces réflexes, mais marmonna un 'c'est bon' sec destiné à avoir cet effet. Allen inspirait son odeur, Kanda pouvait l'entendre le faire, et comme il pleurait moins, ça le détendait lui aussi en conséquence.

« Tu sens si bon, Kanda. »

Le Japonais en fut quelque peu décontenancé, Allen ne lui disait pas ça d'habitude, mais il imaginait que c'était un effet du stress. Il ne répondit pas, et le blandin se serrait plus contre lui. Kanda ne bougeait pas, acceptait sa proximité et n'essayait pas de le repousser. Il décida qu'ils resteraient comme ça jusqu'à ce que l'oméga soit calmé. Lequel reprit son souffle brusquement, d'une manière vive qui ressemblait presque à un gémissement. Le Japonais eut la pensée qu'il avait sacrément craqué, lui aussi. Naturellement. Fallait être con pour le laisser seul pendant des heures alors qu'il avait déjà du mal à supporter son absence une heure lorsqu'il allait s'entraîner... Kanda savait qu'il avait empiré la situation. Le gamin devait vraiment être dans un état émotionnel déplorable. Et réagir comme il l'avait fait alors qu'Allen essayait justement de se libérer de sa culpabilité pour se reprendre… Kanda savait qu'il l'avait sûrement accentuée, il l'avait ressenti par ses mots.

Ça le faisait, lui, se sentir encore plus salaud, et c'est pour ça qu'il acceptait tout ça.

Allen se mit alors à bouger contre lui, devenant plutôt agité, tout en le respirant bruyamment. Kanda repoussa son visage pour l'apercevoir, rencontrant des yeux brumeux et une expression absente, comme si le gamin était ailleurs, et ses mouvements ne s'arrêtaient pas. Il allait lui demander ce qui se passait, quand il sentit quelque chose de dur comme sa cuisse, et réalisa avec plus ou moins d'incompréhension.

Moyashi était passé d'en train de chialer à en train de se branler contre sa cuisse.

Kanda ressentit une violente douche froide, et avec elle une colère juste. Il ne pouvait tout bonnement pas accepter ça. Il repoussa violemment le blandin, et cette fois, il crut bien qu'il ne se retiendrait pas de lui coller une bonne claque, parce que si recourir à la violence avec un oméga en chaleurs n'était pas une bonne action, même lui voulait bien le reconnaître, ce qu'il faisait là en méritait une sacrée ! Et lui qui disait essayer de se contrôler et s'excusait au moindre écart ! Kanda ne comprenait plus, mais était fumasse et bien déterminé à en découdre. L'empoignant par le col, le secouant violemment, il hurla :

« Moyashi, bordel, t'as dix secondes pour m'expliquer ce que tu croyais faire avant que je te fasse une deuxième balafre ! »

Il réagissait exactement comme une bête en chaleurs.

Il n'était pas une bête, mais il était en chaleurs.

En voyant l'expression anéantie d'Allen, Kanda comprit. Il sentit, aussi. Sa main fut vite ramenée devant son nez. Il fut contraint de fermer les yeux. Putain, ce que ça sentait fort. Les crises du blandin étaient arrivées. Au bon moment, comme d'habitude. Kanda dut le lâcher. Lorsqu'Allen recommença à pleurer, il ne sut comment réagir. Le maudit marmonnait des mots dans sa barbe, et tourna un visage épouvanté dans sa direction.

Kanda sut que quelque chose en lui venait d'être détruit.

« Mon… mon corps a bougé tout seul, Kanda… Je… »

Il rougissait, les yeux écarquillés et le regard vide, complètement déphasé. Kanda eut pitié de lui. Il voyait bien que la panique s'installait, mais se refusa à le prendre contre lui, de peur qu'il ne recommence. Il choisit de poser les mains sur ses épaules, le blandin reculant brutalement, l'en empêchant. Kanda garda ses paumes en l'air, largement aussi largué que lui.

« C'est bon, Moyashi. Je vais pas te taper. »

Allen tremblait et s'excusait, en secouant la tête. Kanda parvint à poser les mains sur lui après deux tentatives.

« T'es en crise, t'as perdu le contrôle, ça va aller. Rappelle-toi ce que l'infirmière a dit, tu vas avoir besoin de te soulager. »

Allen secoua la tête plusieurs fois de suite, des larmes ressurgissant, Kanda ne sachant quoi faire. Cela l'énerva. Pas contre le blandin, mais il se sentait dépassé, et Kanda n'était pas de ceux qui aimaient être impuissants. Il eut l'idée de forcer le blandin à s'allonger et d'aller lui chercher à boire. Qu'est-ce qu'elle avait dit, l'infirmière, déjà ? Repos, être hydraté, aidé, et touché. Du contact. Sauf que ça deviendrait difficile d'échanger leurs odeurs si Moyashi s'excitait comme ça. Procédant doucement, il allongea Allen sur le matelas. Tremblotant, le maudit se retourna, dos à lui, et se recroquevilla. Kanda faillit partir, mais un détail attira son attention.

Putain de bordel de merde… !

Chapter Text

Du sang.

Il y avait du sang.

Kanda crut bien qu'il avait la berlue… Mais non. Le cul du pyjama du gosse était tâché de rouge, et pas qu'un peu. L'alpha zyeuta avec circonspection, indécision et perplexité. La seule chose qu'il put murmurer fut un « Moyashi » effaré. Qu'est-ce qui se passait ?

Allen l'avait entendu, il se tourna vers lui, toujours en marmonnant des excuses, et les dents serrées. En apercevant son visage, Allen écarquilla davantage les yeux et demanda :

« Je… J'ai fait quelque chose ?... »

Il était confus et ne comprenait pas l'expression de panique interne de l'alpha. Kanda secoua la tête, et pressentit que l'oméga allait faire un scandale. À juste titre.

« Moyashi, tu… Tu saignes. »

Allen ne parut pas comprendre. Kanda continuait de s'interroger. Il s'était blessé ? Non, pas , il n'y avait pas de raison que, il ne voyait pas comment il aurait pu… Et Moyashi n'était pas une fille. Il savait que les filles avaient leurs règles, car une fois, lorsqu'il venait à peine de rejoindre l'Ordre, alors qu'il était tombé sur une Lenalee en train de pleurnicher et qu'il s'était rudement moqué d'elle, elle le lui avait crié, de colère, et Kanda s'était renseigné. Ça ne pouvait pas être… Kanda s'approcha du gamin. Il le retourna, ce dernier se laissant faire, et se pencha sur lui. Le sang sentait fortement les phéromones. Kanda jugea cela étrange. Mais c'était bien de que ça venait, pas de son dos, ni de ses jambes. Allen suivit bien vite son regard et porta instinctivement la main au derrière de son pantalon. En sentant l'humidité et la retirant tâché de sang, il ne réagit pas. Il ne pleura pas, ne cria pas, ne dit rien. Il se contenta de regarder Kanda, la main ensanglantée tremblante, durant une bonne minute qui sembla interminable à l'alpha.

Il finit par parler, répétant ce que Kanda lui avait dit.

« Je… Je saigne. Kanda… Qu'est-ce qui m'arrive ? Je… »

L'épéiste accrocha son regard, ne pouvant rien faire d'autre.

« J'vais chercher l'infirmière, elle va t'examiner. »

Allen trembla et s'accrocha à lui, sa main sanguine tâchant la veste de son uniforme.

« Me laisse pas. Je t'en prie, me laisse pas. »

Il suppliait et quelque chose dans ses yeux tremblait autant que son corps, implorant pour son aide. Allen commença alors à pleurer, confusément.

« Je suis pas une fille, Kanda… J-Je devrais pas saigner, je suis pas une fille. Je suis pas une fille ! »

Il le répéta au moins trois fois de suite, haussant la voix à chaque fois, jusqu'à le hurler, et plongeant son regard dans le sien, pour appuyer ses propos, comme s'il cherchait à le convaincre. Putain, il perdait la boule. Perdu, sa propre confusion amoindrissant ses réactions, le brun serra les dents.

« J'le sais que t'es pas une fille, Moyashi. Calme-toi. Faut que je ramène l'infirmière, je pars pas longtemps, lâche-moi. »

Allen fit 'non' de la tête.

« J'ai peur, je veux pas que tu partes.

—Merde, calme-toi, si je vais pas chercher l'infirmière, tu pourras pas être soigné ! »

Kanda le poussa en arrière, pour le rallonger. Le blandin pleurait encore et luttait. En chaleurs, il n'était pas bien fort, mais Kanda avait quand même du mal à le pousser, le blandin forçant sur ses muscles et son emprise se resserrant sur ses bras. Il balbutiait gauchement ses inquiétudes.

« T-Tu crois que je suis b-blessé ? Je… vais me vider de mon sang ? Est-ce que je vais m-mourir ? »

Le kendoka cria :

« Mais non, pauvre con ! Laisse-moi aller chercher l'infirmière, et ferme ta gueule ! »

S'énerver n'était jamais bon, mais Kanda était inquiet lui aussi, et chez lui, tout sentiment était bon pour exciter ses nerfs. Moyashi ne lâchait pas ses bras, et Kanda se sentait presque trembler avec lui, le gamin tremblait tellement fort que ses os devaient sûrement s'entrechoquer. Allen était désespéré.

« J'en ai marre… Je peux plus supporter tout ça… J-je veux mourir, je ne veux plus être un oméga…

—Dis pas de connerie, Moyashi, tu vas pas crever ! »

Allen eut encore un mouvement de négation. Il n'arrêtait pas de trembler, de respirer bruyamment.

« Ça ne serait pas si mal… »

Kanda écarquilla les yeux. D'accord, le gosse était en train de devenir fou, et Kanda reconnaissait qu'il y avait de quoi. Mais qu'il se laisse abattre comme ça alors que ce n'était pas son genre… Kanda était en colère.

« Je croyais que t'abandonnais jamais, Moyashi ? Tu rends compte que t'es en train de renier toutes tes belles conneries, bordel ? Crois-moi, si tu veux toujours crever après tes chaleurs, je t'arrangerai ça quand tu veux, mais que je t'entende pu dire ce genre de conneries maintenant ou je t'arrache la tête. Il faut que tu me laisses aller chercher l'infirmière. »

Allen eut une lueur de honte dans le regard. Il percutait sa propre faiblesse et l'exhortation à reprendre le contrôle de Kanda, mais ne pouvait pas s'arrêter de sangloter, de lourds sanglots qui faisaient redresser son corps en avant, ne voulait résolument pas le lâcher. Il était en train d'être anéanti, lentement.

« Je vais t'en coller une, Moyashi, si tu me lâches pas. »

Aucun effet. Kanda ne préférait pas le frapper dans cet état, et pour être franc, il ne pouvait même pas récupérer assez d'emprise sur ses bras pour ça. Il ne savait pas ce qui se passait chez l'autre, mais Moyashi semblait vouloir lui briser les os, et il aurait pu. Il serrait tellement fort qu'il réussissait à lui faire mal, à lui. Kanda ne voyait aucune solution pour le calmer. Lui aussi allait finir par exploser. Il n'aimait pas être retenu contre son gré, et n'avait aucune putain d'idée de comment réagir. Il prit une profonde inspiration, ferma les yeux, et, puisant dans ses forces, poussa violemment le blandin en arrière, de sorte à le faire tomber sur le matelas. Comme Allen était accroché à lui, Kanda atterrit au-dessus de lui, son corps écrasant celui du blandin, qui émit un gémissement endolori. Kanda savait que c'était prendre le risque qu'il s'excite encore, mais il réussit à faufiler ses bras autour du cou du gosse, et se maintint contre lui.

Il avait préféré un contact physique à une violence, et il sentit à son corps tendu qu'Allen était surpris. Sans doute était-il aussi tendu à cause de sa crise. Quant au sentiment de surprise, pour être franc, Kanda l'était tout autant. Kanda ouvrit la bouche, adoptant un parler sec et autoritaire :

« Respire un bon coup et détends-toi, Baka Moyashi. Tu vas arrêter de dire des conneries, de paniquer, et je vais ramener l'infirmière. Elle va nous dire ce qui se passe. Faut que tu fasses ce que je te dis. »

Allen gémit, ses bras se refermant autour du dos de Kanda. Il tremblait encore et n'était absolument pas calmé. Il ne le serait pas avant d'avoir vu l'infirmière, de toute façon.

« Je suis désolé, Kanda… J'ai tellement peur… Je suis désolé, désolé… »

Il pleurait toujours. Kanda gronda.

« Fais ce que je dis, et ça ira. »

L'Asiatique l'espérait, du moins. En faisant semblant d'être maître de la situation pour calmer Allen, Kanda mentait. Il ne maitrisait que dalle. L'Anglais le libéra de son étreinte, et articula, la voix toujours blanche :

« J'aimerais me laver d'abord. Je veux pas rester plein de… de sang. »

Kanda hocha la tête. Il se redressa. Il sentait encore l'emprise du gamin sur lui, et il était sûr que s'il enlevait sa veste, il verrait des marques.

« Tu peux te lever ? »

Allen essaya. Sans grande surprise, même avec l'aide de Kanda, il n'arrivait pas à tenir sur ses jambes. Sa respiration était rapide, et l'alpha pouvait dire qu'il s'accrochait à sa senteur. Il le voyait frissonner longuement, se retenant sans doute de perdre le contrôle, et ses odeurs de peur et d'excitation s'entremêlaient. Kanda fut, lui, au prise avec un sentiment qu'il jugeait tout à fait dérangeant, absolument inapproprié. Ça commençait à l'exciter. Les odeurs d'envie de l'oméga, et même sa peur. Il savait que c'était un instinct primal enfoui en lui dû à son statut d'alpha, la vue d'un oméga en pleine chaleurs perdu face à lui l'émoustillait. Pourtant, Kanda n'était pas un animal, il était un être humain avec une conscience, même si elle était questionnable.

Ce ressenti lui faisait l'effet d'être très malsain, monstrueusement tordu, et il s'engueulait intérieurement pour ça.

Pour le moment, ça restait gérable. Il pensait pouvoir se retenir. À la longue, en revanche, lui aussi s'inquiétait. Il n'avait pas gueulé sur Allen en entendant qu'il avait réfléchi à ça, mais il s'obstinait à penser pouvoir se contrôler. En sentant les odeurs, putain, Kanda déchantait net.

Marmonnant un 'merde' rageur, Kanda se concentra sur le blandin à moitié suspendu à son épaule, ses jambes ne pouvant aucunement le supporter. Kanda s'aperçut que le lit avait été tâché, il faudrait changer les draps.

« Je vais te porter jusqu'à la salle de bain et je t'amènerai de quoi te changer.

—Ne me porte pas. Laisse-moi m'appuyer sur toi et avancer comme ça. S'il te plaît. »

Kanda voyait sa détresse, voyait qu'il essayait de se raccrocher comme il le pouvait aux bribes de sa dignité qu'il croyait annihilée, mais il insista :

« Moyashi, je peux pas te tirer, tu tiens pas debout. Range ta fierté dans ta poche. »

Il savait que c'était une demande gonflée de sa part, vu qu'il n'en aurait pas été capable à ce stade. Le regard déchiré de Moyashi était révélateur.

« Laisse-moi cette fierté, pour le peu qu'il m'en reste. »

Kanda consentit à le traîner avec lui. Le blandin sembla reconnaissant. Kanda le fit assoir sur le cabinet de toilette, coulant un regard vers la douche.

« Tu vas pas pouvoir faire ça seul, Moyashi. »

Allen baissa les yeux.

« Contente-toi de régler l'eau, j'irai habillé dedans. »

Kanda obéit.

Une fois la température tiède, il aida le blandin à s'assoir au sol dans le bac à douche, et son pyjama fut trempé. Kanda se retourna, comprenant qu'il allait ensuite l'enlever. Il resta silencieux en attendant que l'oméga termine de se laver, lui ramenant de quoi se changer et déposant les vêtements et draps sales dans un coin. Il les porterait à laver plus tard. Allen prenait son temps, mais Kanda ne fut pas impatient, comprenant son souci. Il lui demanda juste s'il saignait encore, ce à quoi le blandin répondit d'une petite voix qu'il n'avait plus l'impression. Cela le soulagea un peu, mais pas totalement. Évidemment, c'était pire pour l'oméga. Bientôt, Allen termina. Kanda lui donna une serviette pour cacher son intimité, et le fit à nouveau assoir sur le cabinet de toilette, lui donnant ses vêtements un par un. Le blandin s'habilla et lorsqu'il tenta de se lever, Kanda ne vit aucune tâche. Cela ne l'empêcha pas de prendre une deuxième serviette pour la poser sous le gamin, juste au cas où.

Il aida Allen à s'installer dans l'autre lit, et rencontra son œil peu sûr. Kanda reprit son parler ferme et sec.

« Bon, j'en ai pour pas plus de dix minutes. Je vais aussi emporter le linge sale. Ça va aller, Moyashi ? »

Le blandin hocha la tête.

« M-Merci pour tout, Kanda, et… vraiment désolé.

—Tch. T'y es pour rien, pauvre crétin. »

Allen était pâle et déglutit avec peine. Il était déboussolé, Kanda pouvait le sentir à plein nez, avait la gueule d'un fantôme et l'alpha avait peur pour lui. Il partit, et se dépêcha de ramener l'infirmière, en lui expliquant rapidement la situation.

Tout comme la première fois, elle commença par un examen de routine, constatant en entrant dans la chambre que l'odeur de peur d'Allen était assez forte pour qu'elle puisse la sentir. Allen se taisait et se laissait faire docilement, sous le regard attentif de Kanda. L'Asiatique s'assit au bord du lit, juste à côté du blandin, au moment où l'infirmière s'écarta, ayant tiré la chaise de bureau pour s'y poser. Allen ancrait son regard dans le sien, à la recherche de soutien. Kanda avait un visage totalement exempt d'expression, neutre, mais durcit pourtant sa façade, essayant de signifier qu'il lui en donnait. Il venait d'agréer à entretenir une entente amicale de circonstance avec lui, et avec ce qui venait de se produire, il s'inquiétait pour l'oméga. Il ne voulait pas penser à ce que ça impliquait. Leurs deux bras étaient côte à côté et se touchaient presque, sa peau nue, comme il avait dû faire laver sa veste tâchée, côtoyait le tissu de pyjama du blandin, mais Kanda se ficha de l'invasion de son espace personnel.

L'infirmière demanda :

« Donc, il a eu d'importants saignements anaux ? »

Allen baissa les yeux, mais acquiesça en même temps que Kanda. Il demanda à son tour, d'une voix effrayée que Kanda n'avait jamais entendue :

« Madame… Est-ce que… Est-ce que c'est normal ? Je suis un garçon. » Il l'affirmait d'une voix tremblante. « Je ne devrais pas avoir des menstruations ! Ce n'est pas… Je ne peux pas être… N'est-ce pas ? »

Ses yeux gris tournés vers l'infirmière exprimaient le choc et l'incompréhension. La femme, pour toute réponse, eut un rire. Kanda savait que c'était mal de frapper une femme, comme de frapper n'importe qui, mais il aurait bien décroché la tête de cette vieille mégère. L'infirmière se reprit.

« Excusez-moi, vous ne saviez donc pas.

—Savoir quoi ? » Kanda coupait agressivement.

La femme ignora sa verve.

« Ce n'est pas les mêmes menstruations que connaissent les femmes, » expliqua-t-elle, « ne vous en faites pas. Lors des chaleurs, il arrive que les omégas sécrètent un peu de sang. Ça montre que le corps est prêt et c'est aussi un moyen de secréter plus de phéromones et d'attirer l'attention des alphas. Ou plutôt, de votre alpha. Le plus important, c'est que vos crises sont arrivées, vous n'aurez donc plus qu'une semaine à passer dans cet état. »

Allen était éberlué, encaissant l'explication.

« C'est exactement comme les animaux… »

Mais au fond, de quoi était-il surpris ? Les chaleurs et les ruts étaient aussi une caractéristique animale. La femme haussa les épaules.

« Ne vous sentez pas dévalorisé. On peut établir la même comparaison avec les menstruations féminines, encore que ce n'est pas tout à fait pareil, et pour vous non plus. Ce que je veux dire, c'est que les saignements se produisent chez une femme en l'absence de grossesse, chez un oméga, c'est pour signaler que le corps est prêt à concevoir. Quoiqu'il en soit, c'est une conséquence du cycle utérin. Vous êtes un homme, mais vous êtes capable d'enfanter, vous avez un utérus, alors votre corps possède des caractéristiques propre à cela. Les omégas et les alphas fonctionnent différemment des bêtas, vos caractéristiques sexuelles ressemblent peut-être plus à celles des animaux, mais il ne faut pas oublier que nous sommes des mammifères, après tout. »

Allen semblait visiblement peu ravi d'apprendre tout ça, étant donné que ça lui causait de nouveaux problèmes, et avait l'air de réfléchir à ses propos. Inquiet par son manque de réaction, Kanda, lui, était énervé.

« Vous auriez pu nous le dire, bordel ! »

L'infirmière le remit à sa place, fronçant les sourcils :

« Comment étais-je censée savoir que vous n'étiez pas au courant ? Si vous avez d'autres questions, posez-les. »

Allen échangea un regard avec Kanda. L'épéiste se tut, le laissant s'exprimer, c'était lui que ça concernait. Allen demanda fermement, avec une sorte de colère, de sorte que Kanda comprit qu'il était lui aussi fâché qu'elle n'ait pris soin de leur en décocher mot :

« Est-ce que je risque d'avoir d'autres surprises du même genre ? Est-ce que j'ai d'autres particularités avec mon statut d'oméga ? »

La femme soupira.

« Et bien, si vous êtes vierge, ou peut-être l'avez-vous déjà expérimenté, vous risquez de saigner lors du premier nouage avec un alpha. » Devant le visage interdit du blandin, elle n'eut pas de mal à deviner qu'il n'en savait rien. « À cause de la formation et de la présence de votre utérus, une paroi s'est formée aussi. C'est une sorte d'hymen, mais ça ne se présente pas de la même façon que chez une fille, pour des raisons évidentes. Ce n'est pas placé au même endroit, et ce n'est pas la pénétration en elle-même qui peut être source de saignements, mais à la fin du rapport sexuel, lorsque l'alpha pénètre la cavité utérine pour se nouer à l'utérus, cette paroi se perce. Certains omégas n'en possèdent pas, tout comme il existe des femmes qui n'en possèdent pas également, même en ayant jamais eu de relations sexuelles. Ce n'est pas non plus un gage de virginité. »

À nouveau, Allen était troublé. Sans porter de jugement sur ce qu'il entendait, Kanda dut avouer qu'il était largué par un élément.

« C'est quoi, ça, le nouage ? »

Le maudit écarquilla les yeux et même l'infirmière eut l'air surprise.

« Tu ne sais pas ce que c'est ? » s'exclama Allen.

Kanda cracha son 'tch'. Conscient qu'il venait de passer pour un imbécile, il se crispa. Non, il n'avait jamais entendu parler de ça, et se demandait bien pourquoi son vieil idiot de maître ou les scientifiques de la branche Asiatique ne lui avaient rien dit, vu que ça concernait son statut d'alpha. Il croyait savoir ce qui était important. L'infirmière soupira, reprenant ses explications.

« Le nouage se produit à la fin de chaque relation sexuelle entre un alpha et un oméga. Le pénis s'étend à l'intérieur de l'anus, jusqu'à pénétrer la cavité utérine, dans laquelle il se coince pendant cinq à dix minutes en moyenne. C'est un moyen de garantir la fécondation, et c'est pour ça qu'il est primordial de se protéger lors des chaleurs. »

Pour le coup, Kanda comprenait ce que devait ressentir Moyashi, à apprendre des trucs comme ça. En vérité, il ne parvenait absolument pas à se représenter comment son pénis pouvait faire ça. Son expression dut, pour une rare fois, sortir de sa neutralité, car l'infirmière entreprit de le rassurer :

« C'est inconfortable au début, mais ça ne fait, en général, pas mal. Pas plus qu'à l'oméga, en tout cas. »

Kanda croisa les bras. Quand il verrait le vieux con, il l'engueulerait, en tout cas. Il aurait vraiment dû lui dire. Allen interpela encore l'infirmière :

« Il y a quelque chose d'autre ?

—Rien qui me vient à l'esprit. »

Kanda tiqua, et Allen rétorqua vivement :

« Ne vous fichez pas de nous, s'il vous plait ! »

Avec sa politesse et sa colère mélangée, ce 's'il vous plait' sonnait quelque peu flippant, et encore plus menaçant. Kanda était content que le Moyashi récupère un peu de véhémence.

« Je ne me fiche pas de vous. Maintenant, parlons de vos crises. Je vous ai déjà donné des consignes, mais vous semblez perturbé, et vous aurez sûrement besoin d'être apaisé. Là-dessus, j'imagine que vous savez comment vous calmer. J'espère que vous parvenez à mieux vous entendre. N'oubliez pas qu'il faut vous entraider, car en étant liés et en chaleurs, ça va tous les deux vous perturber. »

Kanda réagit :

« C'est normal que ses états émotionnels se répercutent sur moi ?

—C'est fréquent. Si vous le laissiez sentir vos émotions, il aurait aussi ce problème. Toujours est-il que vous allez vous désirer l'un l'autre, et j'ai amené avec moi de quoi vous protéger. »

Fouillant dans une petite mallette, elle en sortit un assemblage de préservatif. Kanda jugea qu'il y en avait beaucoup. Trop, alors qu'ils n'en utiliseraient même pas un.

« Prenez-les. »

Kanda croisa le regard du blandin. Il n'en voulait pas, mais en pensant à ses arguments et à ce que ses odeurs lui faisaient, il ne dit rien. Allen les saisit et donna à Kanda, qui partit les ranger dans un tiroir.

« On s'en servira pas.

—Très bien, mais il faut mieux en avoir, au cas où. »

Le Japonais ne pouvait rien dire. L'Anglais se mordit la lèvre.

« Par rapport à mes crises… Je n'aurais plus mal ?

—Normalement, non. Pour parler franchement, vous serez surtout préoccupé par vos besoins sexuels.

—Comment je dois le gérer ? »

Allen n'était pas expérimenté par rapport à tout ça, et il avait besoin de conseils de quelqu'un qui s'y connaissait. Kanda, qui n'y connaissait pas grand-chose non plus, était également intéressé par la réponse de l'infirmière.

« Je vous l'ai déjà dit, un oméga en pleine chaleurs a besoin de boire, de se reposer, d'être dans un climat de confort émotionnel et physique, et de se soulager. C'est quelque chose qui peut être fait seul en temps normal, mais ça dépend aussi de l'oméga.

—Comment ça, 'ça dépend de l'oméga' ? rugit Kanda.

—Je ne vous en ai pas parlé pour ne pas vous inquiéter tant que ce n'était pas un problème, mais il y a certains omégas qui ne supportent que le toucher de leurs alphas durant leurs chaleurs, car leur besoin de l'autre est trop fort avec le lien. C'est encore plus vrai que votre oméga est fortement stressé. »

Allen se taisait, estomaqué, Kanda eut un long, très long, moment de flottement intellectuel.

« Vous êtes en train de dire que faudra peut-être que je le branle ? »

Ça n'allait simplement pas être possible. C'était ça, s'occuper d'un oméga en chaleurs ? Kanda était prêt à accepter de bien se comporter avec lui et d'être relativement sympa (très relativement, il restait lui) avec lui. Mais ça… Fallait pas déconner ! Le maudit ne le réprimanda même pas, preuve de son propre égarement.

« Les phéromones vous pousseront peut-être à bien plus que ça. Je suis sincèrement embarrassée pour vous. » Elle avait en outre un air contrit. « Je sais que vous n'êtes pas un couple, et vous n'êtes pas en bon terme. Ça rend la situation d'autant plus difficile, ce pourquoi je vous recommandais de vous entendre. Peut-être que vous ne serez pas concernés par ce problème, je n'en sais strictement rien, mais je vous en informe. La plupart des gens liés entretiennent des relations, ou se mettent d'accord sur des limites lors de ces moments. Vous devriez voir comment les choses se passent et en établir, mais je ne peux rien vous dire de plus. À part que, bien sûr, vous ne devez en aucun cas vous forcer à quoique ce soit, l'un comme l'autre. S'il y a encore un autre problème, rappelez-moi. »

Elle partit, Kanda claquant la porte derrière elle, fulminant. Le maudit était tête basse et yeux éteint. Kanda ne savait plus comment réagir, et était définitivement dépassé par tout ça.

« Écoute, Moyashi, je crois que va falloir qu'on cause sérieusement. Je vais te le dire direct, je sais pu quoi faire. J'étais pas au courant de ça, moi. »

Allen releva la tête vers lui, ayant un regard d'impuissance. Kanda eut peur qu'il ne recommence à pleurer, mais ce ne fut pas le cas.

« Cette fois-ci tu pars ? »

Kanda se fâcha.

« Arrête avec ça, putain ! C'est pas de ça que je veux qu'on cause. C'est de ce qu'on va faire. »

Allen soupira. Ses pupilles tremblaient. Rien ne débordait, mais…

« Tu peux commencer par te rapprocher, s'il te plaît ? »

…Sa voix était quand même faible. Kanda se rassit à côté de lui. Allen tendit son bras dans sa direction. Kanda approcha le sien. Ni l'un ni l'autre n'osait concrétiser de geste, Kanda car il ne voulait pas non plus initier ces contacts, bien qu'il lui faille les tolérer, et Allen car il ne voulait pas lui demander de le faire, dans un souci d'orgueil, ridicule à ce stade, mais également tout aussi compréhensible. Kanda lâcha un soupir.

« Ça me fait chier. »

Allen fit de même.

« Moi aussi. J'en ai vraiment marre de ces chaleurs. »

Sa voix était atone. D'un geste vacillant, l'oméga avança sa main, qu'il posa au-dessus de celle de l'alpha. Toujours ce même regard déchiré. Kanda ne le repoussa pas.

« Kanda… Je vais te le redemander. Tu as dit que tu acceptais qu'on s'entende, tu as dit qu'on serait 'copains', mais je veux vraiment vérifier que tu n'étais pas influencé. Tu l'es toujours ? »

Le kendoka était bien conscient qu'il ne pouvait pas reculer.

« Tch. Oui, je le suis.

—Malgré tout ça ?

—Malgré tout ça, Moyashi. Ne me fais pas répéter. »

Allen serra sa main. Il avala sa salive, et pencha sa tête en arrière. Kanda savait qu'il retenait des larmes. Il renifla.

« Tu t'es fâché quand j'ai dit qu'on s'amusait bien et tu me dis qu'on sera amis pour mes chaleurs… T'es hyper contradictoire, tu sais ? »

Kanda eut un rictus semi-irrité.

« C'est parce que c'est moi qui l'ai décidé, imbécile de Moyashi, et c'est parce qu'on se parlera plus après. Ce qui se passera durant tes chaleurs restera là. On oubliera après. C'est ce que tu veux aussi, non ? »

Allen eut un fin sourire, sans joie.

« Oui, c'est mieux comme ça, autant pour toi que moi. Donc tu ne t'énerveras plus contre moi si on a une interaction positive, tu agiras comme un ami ?

—Oui, mais je te préviens, je suis pas bon comme ami, Moyashi. »

Allen lui fit encore un sourire, plus sincère. C'était juste comme le premier soir où ils avaient été réunis, Kanda assis à côté d'Allen à lui tenir la main avec plus ou moins de bonne volonté alors que la nuit tombait et qu'ils réalisaient tous deux qu'ils étaient dans cette immense mouise ensemble. Kanda aborda vite le sujet contrariant, sans prendre de gants.

« Pour tes crises, vaut mieux que tu essaies de te branler tout seul. Honnêtement, j'aime pas tellement les moments câlins, alors ça, j'ai pas envie de m'y lancer. Si je dois t'aider… On verra bien ce que faudra faire. Essaie d'abord. »

Ça valait mieux aussi car Kanda avait peur de se laisser emporter par les phéromones si le blandin prenait du plaisir devant lui et grâce à lui. Allen fronça le nez. Kanda sentit un relent d'odeur apeurée.

« Je comptais rien te demander pour ça, Bakanda ! Mais honnêtement, j'ai aucune envie de me toucher dans ces conditions. »

Kanda le toisa.

« Il va bien falloir.

—Mais…

—Faut d'abord te détendre. »

Allen secoua la tête. Ses odeurs émotionnelles s'emballaient encore.

« Tu veux que je parle honnêtement, moi aussi ?! Je viens d'apprendre que mon anatomie comporte autant de similitude avec les femmes qu'avec les hommes. Comment tu veux que je me détende ?! Je suis complètement perdu ! »

Kanda ôta sa main de sous la sienne et la plaça sous son menton. Le gamin venait de baisser la tête.

« Pourquoi t'es perdu ? T'es toujours un mec, Moyashi. T'es juste un oméga. »

Allen était surpris, mais il était tout aussi irrité.

« C'est facile pour toi de dire ça, tu es un alpha, tu peux pas comprendre ce que je ressens ! » Il avait du ressentiment. « Puis tu veux dire quoi par 't'es juste un oméga' ? Qu'est-ce que c'est, un oméga, pour toi ? J'aimerais être un garçon comme tous les autres, je veux pas qu'on puisse penser de moi que je suis une fille avec un pénis, ni que je suis un mélange garçon-fille, je suis un homme, Kanda ! »

Le Japonais leva les deux sourcils, sa main quittant le menton d'Allen. Quand avait-il dit le contraire ? Il était justement en train d'encourager le maudit à ne pas penser ça. Puis il vit qu'il était rouge de honte, de colère, et de tristesse mêlées. Ses yeux rougissaient, il se retenait avec peine de pleurer. Pour l'heure, c'était ses propres doutes qu'il avait exprimé. Kanda grogna.

« Est-ce que tu t'es déjà considéré comme une fille avant aujourd'hui, Moyashi ?

—Je t'interdis de dire que je me considère comme une fille !

—Alors ne commence pas à dire ça. Tu dis vraiment beaucoup de conneries aujourd'hui, continue pas. »

Allen se tut, comprenant parfaitement ce à quoi l'alpha faisait allusion. Kanda poursuivit :

« Pour moi, un oméga est pas moins un homme que moi, juste différent. Ces problèmes de qui est un homme et qui ne l'est pas me laissent indifférent. T'as une bite, t'es un homme. Et si ce n'était pas le cas et que tu voudrais quand même être un homme, je vois pas l'intérêt mais au fond, je m'en bats les noix. »

Allen était vraiment étonné.

« Kanda, tu…

—Quoi ? »

Allen déglutit.

« Je ne t'imaginais pas être du genre à penser ça. C'est plutôt le genre de trucs que je pense, moi… Alors… »

Kanda haussa les épaules. Ils étaient d'accord sur un point. Il le toisa avec un dédain encoléré, détachant lentement ses mots :

« Avoir honte d'être un oméga te mènera à rien, de toute façon, espèce de con. T'es pas comme les autres mecs, ça te perturbe, mais tu dois pas douter de ce que t'es, sinon, t'es pas rendu. » Kanda marqua une pause. « Tch. J'viens bien d'apprendre que ma bite peut se nouer, et j'en fais pas toute une histoire. »

Allen rougit.

« Mais t'es con, Kanda ?! Ça n'a rien à voir avec ce que j'ai, moi !

—Toi aussi, t'es con. C'est pas pour autant que ça me plait, Baka Moyashi. »

Allen leva les yeux au ciel, puis lui lança un regard que Kanda ne comprit pas. Pas tout de suite du moins.

« Merci, Bakanda. C'est bizarre alors que tu m'insultes, mais tu m'as remonté le moral. Pas complètement, mais un peu. »

Il lui fit un sourire. De la gratitude. Allen tapota la place à côté de lui. Kanda s'y coucha. Il savait qu'il devrait le détendre, au moins jusqu'à ce que son odeur de peur insoutenable disparaisse. Moyashi avait toujours besoin de profiter de son odeur. Aussi, d'un ton indolent, il demanda :

« Tu as besoin de me sentir, Moyashi ? »

Allen baissa les yeux en hochant la tête. Kanda l'attira à lui. Le plus jeune sembla apprécier l'étreinte, frémissant longuement contre lui. Sa crise avait été stoppée par la peur, sa douche et les révélations de l'infirmière, mais elle menaçait de revenir. En sentant les phéromones l'envahir, Kanda fronça le nez. C'était si fort. Il grommela :

« T'excite pas comme tout à l'heure. »

Cramoisi, le blandin rétorqua, fermant les yeux en s'enfouissant contre lui, bouffé d'une honte à l'odeur putride :

« J'ai pas les mots pour dire à quel point je suis désolé pour m'être laissé emporter comme ça. Ça… ça venait d'arriver et je n'ai compris que lorsque tu m'as repoussé… Je te demande pardon, je n'aurai jamais fait ça consciencieusement. Je me sens si stupide, j'ai l'impression de ne pas valoir mieux qu'une bête… Mon dieu, Kanda, je suis si désolé… ! »

Kanda plaça une main dans son dos. Il pouvait comprendre cette impuissance et cette colère de ne pas pouvoir se contrôler. Lui l'avait ressenti pour moins que ça.

« C'est bon. Je le sais. »

Ils restèrent dans cette position quelques instants, Allen le humant agréablement, Kanda essayant de ne pas perdre la face avec le déferlement d'odeurs. Moyashi n'avait jamais senti si bon. Et ça le faisait encore plus chier. Retenir son irritation était difficile, mais Kanda n'avait pas le choix. Bientôt, le blandin releva des yeux perdus sur lui, où Kanda vit briller la même absence que la dernière fois, mais contenue.

« Kanda… Je crois que… »

Allen se mordit la lèvre.

« Ça arrive ? »

L'oméga hocha vivement la tête. Kanda vit la panique dans ses yeux.

« Qu'est-ce qu'on fait, Kanda ? »

Le kendoka le regarda frémir longuement, alors qu'un gémissement sortit de ses lèvres lorsqu'il frôla involontairement ses côtés en bougeant. Putain. Ce son suffit pour le faire frémir également.

Le blandin répéta les mêmes paroles, une main accrochée à Kanda. Son agitation interne se reflétait amplement dans son regard. Une vraie tempête grisâtre.

« Kanda, mon corps… Je… »

Il ne lui obéissait plus. Allen déglutit difficilement. Il était plus que perdu. Il aurait aimé dire qu'il se sentait proche d'une rupture dans son esprit, il avait traversé ce stade au moment où ses crises s'étaient déclenchées, au moment où il avait vu le sang, mais à présent il ne ressentait plus rien. Juste des pensées teintés de sentiments qui l'avaient traversé mais ne l'habitaient plus à présent. Que du vide. Une mollesse de l'âme abimée. Du néant.

Allen avait été très perturbé aujourd'hui. Il avait été déboussolé de s'être retrouvé seul la moitié de l'après-midi, très largué par les réactions de Kanda, qui passait du jour à la nuit d'orage avec lui, puis de la tempête au grand jour brillant. Ils avaient convenu d'une amitié, mais Allen hésitait à avoir confiance. Il avait peur que s'il disait quoique ce soit qui déplaisait à Kanda, quelque chose qui allait trop loin, l'autre ne le rabaisse et ne recherche à l'éloigner avec violence. Il voulait croire en ses belles paroles sur les promesses, mais c'était dur… Il avait été perturbé par sa perte de contrôle, par sa réaction de se frotter contre Kanda comme un animal. Il ne supporterait plus ça à nouveau. A chaque fois qu'il perdait le contrôle, qu'il pleurait comme un bébé ou se laissait aller, commettait le moindre impair, il se disait que c'était la dernière fois, qu'il arriverait à redevenir lui, mais il ne pouvait pas.

Ses chaleurs tuaient quelque chose en lui, et Allen avait peur. Lorsqu'il s'était frotté contre Kanda comme un vulgaire chien en rut, il avait senti que son estime de lui-même s'effondrait. Il avait si honte de ce que l'alpha devait penser de lui et de ce qui lui-même pensait. Il avait peur de ne pas s'en sortir indemne. Ses problèmes restaient les mêmes. Concilier son caractère de battant, de jeune homme qui voulait avancer plus que tout, avec l'affaiblissement de ses chaleurs. Mais au fond, il réalisait que Kanda avait raison. Les craintes qui le laminaient avant ses chaleurs ressortaient. Il n'avait pas assez accordé à ses sentiments de s'exprimer, s'était trop négligé, et il payait au centuple. Tout s'en tortillait en lui et finissait lentement par disparaître.

Ce qu'avait révélé l'infirmière l'avait laissé pour le moins sur le carreau. Ça ressemblait à une mauvaise blague. Imaginer qu'il ne serait peut-être pas capable de se toucher lui-même, imaginer qu'il ne serait peut-être pas maître de son plaisir. Que ce serait encore l'alpha, que Kanda serait le seul à pouvoir le contrôler, le seul à pouvoir l'apaiser, le seul à avoir de l'effet sur lui. Qu'il viendrait à posséder son corps, la moindre parcelle de lui-même. Allen était profondément indigné, il ne voulait pas de ces réactions-là, ne voulait pas que ça se passe comme ça. Mais il ne pouvait rien faire si ça devenait le cas, et l'impuissance le rongeait.

Quant au reste, il le mettait dans le même sac. C'était déplaisant et si perturbant. Pas que ça le dérangeait tant que ça, au fond, il se fichait de posséder ou non une sorte d'hymen, se fichait beaucoup moins des saignements en début de chaleurs, mais ce qu'il n'aimait pas, c'était que ces caractéristiques le rapprochait des femmes. Il n'avait rien contre les femmes et n'avait jamais eu de doute sur son identité sexuelle : il était un homme, il avait toujours parlé de lui comme un garçon, et quand il était petit, il se fâchait si quiconque lui disait de ne pas faire quelque chose parce qu'il était un oméga, ou essayait de le traiter comme une fillette. Il avait toujours été contre ce fait d'être traité différemment des autres garçons à cause de son statut, et l'idée même que les omégas étaient si différents. Jusqu'à présent, rien ne différait chez lui. Certes, ces caractéristiques ne changeaient pas grand-chose, au final. Il savait que ses doutes premiers avaient été stupides. Son petit dilemme interne était stupide. Mais il n'aimait simplement pas que ces choses donnent raison à ceux qui pensaient qu'un oméga était féminin, et le fait qu'il ne prenait conscience de cette part de lui-même que maintenant le perturbait et le foutait littéralement en pétard. Encore plus que l'infirmière lui avait appris ça devant un alpha. Fusse-t-il son lié, c'était Kanda. Sa fierté avait été blessée, et si c'était bête, il avait ressenti un besoin de s'affirmer face à Kanda. Besoin inutile, puisque, ô surprise, le Japonais avait un avis plutôt ouvert sur la question.

Grâce à ses paroles, il avait réussi à se reprendre et savait qu'il ne devait pas avoir honte de lui. Au contraire, il devait en tirer une fierté et être plus fort. Au fond, il savait qu'il ferait mieux de recourir au même procédé avec tout ce qu'il endurait, mais il lui faudrait du temps pour encaisser ça. Or, il avait l'impression d'en manquer. Son calme apparent, sa clarté d'esprit, n'étaient que le fruit d'une panique folle qu'il refoulait pour que sa raison subsiste, s'il la lâchait… Il avait peur de ne pas pouvoir s'en remettre.

Alors, au comble de la contradiction, l'oméga choisissait consciencieusement de se remettre à l'alpha. Il n'avait plus la force de lutter, plus la force de gérer toute cette fichue merde. En lui demandant ce qu'ils devaient faire, il lui laissait le contrôle et essayait de voir s'il pouvait vraiment compter sur lui, s'il pouvait avoir confiance. C'était comme un test, une sorte de test très dangereux, et il espérait qu'il ne le regrettait pas. Allen n'était pas le genre à s'en remettre à un autre. Jusqu'à présent, il avait toujours nié son besoin de se laisser aller avec quelqu'un. Mais avec tout ce qui s'était passé aujourd'hui entre eux, c'était le moment où jamais de voir s'il pouvait réellement accepter qu'il soit son alpha dans cette situation. Que Kanda soit celui avec qui il dénudait sa fierté et posait ses armes semblait si dérisoire, mais il était sa seule source de soutien, comme ils étaient liés. Allen n'en pouvait plus, cette journée était trop longue, et en conséquence, il acceptait de montrer qu'il avait besoin d'aide. Cette crise, son corps qui le chatouillait de partout et ses picotements qui naissaient intimement… Allen avait l'impression qu'il pourrait perdre l'esprit.

« Qu'est-ce que… je fais, Kanda ? »

Sa voix pleura pratiquement le nom du Japonais si ses yeux s'y refusaient. Ce dernier le poussa un peu plus en arrière.

« Faut que tu te touches, Moyashi. »

Allen secoua violemment la tête. Son corps réclamait de l'attention, mais il n'avait pas la moindre envie de se prendre en main ou de se caresser. Il n'était pas dans cet état d'excitation consciente et assumée, il ne pourrait jamais faire ça comme ça… !

« Je ne suis pas assez détendu, je ne peux pas… »

Tout ce qu'il voulait, c'était sentir Kanda. Ça stimulait sa crise, mais il voulait sentir Kanda. L'Anglais gémit au moment où il sentit la main du brun se poser sur sa hanche et le ramener contre lui. Comment Kanda pouvait lui faire tant d'effet avec rien qu'un toucher ? Il se perdait. Définitivement. Il se raccrochait à son odeur. L'Asiatique respirait un peu plus fort, mais Allen ne s'en inquiéta pas.

« Moyashi, tu devrais vraiment faire passer ta crise. Ça ne s'arrangera pas si tu ne fais rien.

—Je veux pas… »

Il s'accrochait au débardeur de Kanda, respirant son odeur à plein nez. Kanda le repoussa à nouveau, retenant son visage entre ses paumes.

« Fais pas l'enfant, Moyashi. Tu dois le faire. »

Sa voix était si sévère. Il le sentait éloigné. Ils avaient beau avoir décidé d'être 'amis', ça venait juste de se faire, tout arrivait si vite et ça ne changeait pas grand-chose. Mais Allen avait besoin de se sentir compris.

« Mais Kanda, s'il te plaît, ne me force pas à… »

Il chercha de l'indulgence sur le visage de l'autre, mais il avait droit à cette expression perpétuellement fermée. Kanda se contenta de souligner l'évidence.

« Tu as peur. »

Allen ouvrit de grands yeux.

« Non. J'ai juste pas envie. »

Kanda ne laissa pas son visage partir, même lorsqu'Allen voulut se dégager.

« Si, tu as peur, je le sens alors ça sert à rien de me le cacher.

—Et alors, qu'est-ce que ça fait que j'ai peur de toute façon ?! »

Il avait levé la voix. Allen ne comprenait pas où voulait en venir Kanda. Le Japonais grogna.

« J'aime pas ceux qui mentent et font semblant d'être forts alors qu'ils tremblent de trouille. Tu dois dire ce que tu penses vraiment, sinon je pourrais pas t'aider, triple andouille de Moyashi. »

En quoi ça changerait quoique ce soit à leur problème ? Alors qu'il avait réussi à se reprendre, pourquoi Kanda le voulait à nouveau faible ?

« Je veux juste ton odeur pour me calmer.

—Mon odeur te calme pas, elle t'excite encore plus. Et il faut y faire quelque chose. Il va falloir qu'on prenne une décision, et que tu arrêtes de repousser ça parce que tu flippes.

—Je ne veux pas y faire quelque chose ! Que j'ai peur ou pas, ça change pas le problème !

—Il faut te calmer Moyashi, voilà ce que ça change. »

Ses yeux bleus sombres avaient l'air de sonder son âme. L'oméga se sentit agressé, et indigné. Il voulait que Kanda l'aide, pas qu'il joue encore à l'enfoncer. Prenant une longue inspiration, Allen tonna :

« C'est toi qui m'énerve, et maintenant arrête de me dire ça ! Je ne le supporte pas, tu me stresses, c'est infernal ! Je n'en peux plus, Kanda. Je ne sais pas quoi faire, mais je ne veux pas craquer, je l'ai trop fait ! Je… Je ne maitrise plus mon corps, je ne sais pas comment réagir avec toi, j'ai besoin que tu m'aides, j'ai besoin d'avoir confiance en toi. Laisse-moi juste me calmer de la façon dont j'en ai envie ! »

Kanda se tut. Il laissa Allen s'enfouir contre son torse.

« J'avais raison. Tu sens tout de suite meilleur quand tu dis ce que tu penses. »

Allen avait effectivement libéré ses pensées. Reprenant son souffle, il lâcha, faisant fi de toute politesse :

« Je t'emmerde, Bakanda. »

Kanda eut un rictus.

« Moi aussi. Maintenant, reprends-toi, Moyashi. Tu peux avoir confiance, mais c'est à toi de décider de quoi faire. Pas à moi. »

Allen baissa les yeux.

« Je…Je sais que c'est à moi de le faire, Bakanda ! Mais je… sais pas…

—Il va falloir prendre une décision.

—T'es marrant, toi ! C'est super embarrassant pour moi !

—Tu veux que je sorte ou que je reste avec toi ? »

Se retrouver seul terrifia Allen. Pas encore. Mais faire ça avec Kanda à côté…

« Non !

—Non à quoi, Moyashi ? »

Allen se cacha le visage dans ses mains, mais Kanda les lui ôta de force. Son expression se contractait, signe d'énervement.

« Je sais pas… Kanda, mets-toi à ma place deux minutes !

—T'es en chaleur, tu dois le faire, ou tu vas encore être malade. » L'Asiatique soupira. « Est-ce que tu t'es déjà touché, Moyashi ? »

Allen devint cramoisi. Mais pourquoi lui posait-il cette question ?! Sans doute qu'il voulait savoir si c'était totalement nouveau pour lui, ou s'il était déjà un minimum expérimenté, mais bon sang…

« K-Kanda… ! »

Il sentait son rougissement s'étendre. Kanda ne s'adoucit pas.

« Réponds, ou je te découpe. »

Allen ne répondit pas. C'était trop gênant.

« Moyashi, réponds, bordel, je suis un mec, moi aussi ! Si tu l'as déjà fait, je ne dirai rien, et sinon, je m'en fiche aussi, c'est toi que ça regarde. »

Évitant au mieux de croiser le regard du kendoka, Allen murmura :

« Ça m'arrive…

—Bon, alors fais comme d'habitude. »

Il secoua violemment la tête de gauche à droite.

« Mais Kanda… »

Le Japonais parut comprendre.

« Je vais partir de la chambre.

—Non, s'il te plait, non !

—Je reste à côté alors ? »

Allen était perdu. Il sentait les larmes remonter, et s'il refusait de les laisser sortir encore, s'il voulait résister, il n'y arriverait plus bien longtemps.

« Je…

—Merde, Moyashi, tu me soules, je me tire, je reviens dans dix minutes, t'as intérêt à t'être fini d'ici là. »

En le voyant se lever, Allen agrippa son bras de toutes ses forces en suppliant :

« Kanda, s'il te plait, Kanda, je vais le faire, mais t'en vas pas ! … Ne regarde pas… »

L'alpha avait une expression meurtrière, Allen voyait bien qu'il n'aimait pas être retenu de force. Allen s'en excusa intérieurement, mais était trop sonné pour le dire à voix-haute. Il lâcha Kanda, le Japonais restant assis au bord du lit, mais tourné dans l'autre direction, sa main glissant dans la sienne. C'était la première fois qu'il était celui qui initiait réellement leurs contacts physiques, à part cette fois où il était à moitié endormi. Allen devinait qu'il avait soit conscience qu'il avait besoin d'être rassuré, soit qu'il était influencé.

Il eut peur.

« C'est bon, Moyashi. Je me tourne. Je te tiens la main. Fais ce que t'as à faire. »

Allen hésita. Il fixait son propre bas de pyjama, avec la protubérance certaine qui se dessinait au niveau de l'entrejambe. L'odeur de Kanda l'avait excité, il avait envie d'être soulagé, mais il ne se sentait pas apte à le faire. Son autre main s'approchant de l'élastique de son vêtement, il jeta un œil à Kanda, de dos.

« C'est vraiment difficile… »

La main du Japonais serra méchamment la sienne, et il rugit :

« Tu sais quand même où est ta bite et ce que tu dois faire avec, bordel !

—Ça n'a rien à voir ! »

Kanda était implacable.

« Fais-le, ou je ne resterais pas gentil avec toi longtemps. »

Allen avait envie de lui rétorquer qu'il ne l'était pas, de lui demander ce qu'il voulait dire par cette menace, mais si, Kanda était incroyablement gentil pour le moment.

Il avait si peur, il était au comble de la gêne, et ne savait pas comment il faisait pour ne pas sombrer définitivement.

Allen passa enfin une main tremblante dans son caleçon. L'approchant de son pénis érigé, il essaya de le caresser comme il le faisait habituellement, l'enfermant dans sa paume et mimant un va-et-vient. Il poussa un petit gémissement, mais la sensation de plaisir n'était pas comme à l'accoutumée. Avec ses chaleurs, elle aurait dû être plus forte, ou équivalente. Elle était moindre. Pourtant, Allen s'acharna. Il ne voulait pas se reposer sur l'idée de compter sur Kanda, en outre, cette idée était loin de le reposer. Il ne pouvait pas faire ça, il ne voulait pas lui donner tout contrôle sur lui, ne voulait pas ne pas se maitriser, au moins un peu. Il avait déjà réfléchi à l'idée de coucher avec Kanda par accident, s'y était résigné comme une possibilité déplaisante, mais le fait qu'il ne puisse même pas se masturber… Non, Allen avait cru qu'il pourrait au moins se gérer personnellement. Ils ne pouvaient pas faire ça. Paniquant de plus en plus en se rendant compte qu'il ne parvenait pas à se faire jouir, et que ses caresses devenues rudes finissaient par lui apporter plus de douleur que de plaisir, il eut peur d'être un de ces omégas incapables de jouir sans le toucher de leurs alphas. Encore à cause de ce lien. Allen se sentait si en colère contre le lien, et contre ce statut, qu'il se jura de faire disparaître son lien avec Kanda après ses chaleurs. Il ne voulait plus jamais avoir à endurer ça.

Il voyait Kanda raidit, mais en apparence si neutre, et Allen se mit à pleurer. Il n'y arriverait pas.

« Je ne peux pas… Je suis désolé… Je ne peux pas.

—Tu ne peux pas parce que tu as peur ou parce que tu n'y arrives vraiment pas ? »

Une certaine froideur était dans sa voix. Allen se sentait horriblement perdu. Seul, perdu face à un autre.

« Je ne peux pas parce que ça fait mal… »

Kanda soupira. Il lâcha sa main, et se retourna.

« Laisse-moi faire, alors. »

Allen cacha son entrejambe, secouant la tête sans s'arrêter.

« Ne me touche pas. Je veux pas, Bakanda. Je veux pas. Je veux qu'on laisse la crise passer toute seule, je t'en supplie, je… »

Ses larmes lui brouillaient la vue. Il voulait mourir, tout pour ne plus subir ça. Kanda gronda :

« Il faut que tu te soulages, merde, ça passera pas tout seul ! C'est perturbant pour toi, je sais, et ça m'enchante pas non plus, mais laisse-moi faire.

—Ne me touche pas, Kanda ! »

Allen commençait à avoir très peur. Kanda attrapa ses mains et grimpa sur le lit. Il le maintint sous lui. Allen se débattit, effrayé en voyant qu'il n'arrivait pas à prendre le dessus.

« Tu perds le contrôle, avoue-le ! Kanda, reprends-toi, pitié, tu n'en as aucune envie et je ne veux pas que… »

L'alpha colla pratiquement son visage au sien, le laissant observer ses réactions du plus près. Kanda appuyait ses mots :

« Oui, j'en ai aucune putain d'envie, et j'irai pas plus loin. Regarde-moi, je me contrôle parfaitement. » Son visage était des plus résignés, le regret étant visible. Il ne le faisait pas de gaieté de cœur. « Si tu n'arrives pas à le faire, je le ferai. Rappelle-toi que l'infirmière a prévenu que ça arrivait. C'est parce qu'on est liés. Aie confiance en moi, Moyashi. »

Allen voulait bien le croire. Mais il était si perdu…

« C'est pas que je ne te fais pas confiance, c'est embarrassant ! E-t-t Kanda, p-pourquoi tu ferais ça pour moi… ? »

Les yeux du maudit tremblaient, de même que son cœur. C'était une question bête, il en avait conscience, il savait pourquoi Kanda ferait ça pour lui. À cause du lien. Seulement, comment pourrait-il encore supporter d'être avec Kanda s'ils faisaient ça dans de telles conditions… ? Comment pourrait-il se supporter lui-même ? Ce n'était pas aussi radical que coucher ensemble par accident, Allen le savait aussi. Mais il n'était absolument pas prêt à ce qu'un autre le touche ainsi alors qu'il en était incapable seul, alors que sa crise était si violente et qu'il était si perdu. Le blandin n'était pas prêt à ce que ça arrive maintenant !

Kanda était crispé comme jamais, Allen voyait qu'il forçait pour avoir une expression indifférente et qu'il était, lui aussi, dépassé par tout ça. Ils étaient aussi impuissants l'un que l'autre. Ça rassura brièvement Allen, à peine.

« Tout ça, c'est parce que je suis ton foutu alpha. On l'a dit, ce qui se passe pendant tes chaleurs restera pendant tes chaleurs. Ça me fait pas plaisir. Alors calme-toi, et laisse-moi t'aider. Tu as confiance, Baka Moyashi ? »

Allen fut convaincu.

Essayant de se calmer, de se convaincre que c'était normal entre un alpha et un oméga liés, qu'ils n'y pouvaient rien, Allen hocha anxieusement la tête et ne bougea plus.

Il consentit à s'abandonner au brun, à se laisser faire comme si Kanda était réellement son alpha. Il n'avait pas le choix, alors autant être fort et l'endurer.

Les mains de l'alpha se posèrent sur son corps, et alors que ses larmes voulurent sortir à nouveau à cause de la honte, Kanda posa une main sur sa joue. Il redressait son visage pour croiser son regard, avec une certaine délicatesse. Allen ne l'aurait pas imaginé être doux dans un moment pareil… Il n'aurait jamais vraiment imaginé un moment pareil avec lui, en fait, mais s'il avait dû… Kanda n'avait vraiment pas le profil du type doux. En vérité, si Allen avait été en meilleur état, et que le contexte avait été autre, il lui aurait demandé sérieusement de ne pas lui arracher le pénis, comme Kanda était toujours brutal. La pensée de la tête de l'épéiste face à une telle demande lui tira un faible sentiment amusé. Un peu d'humour ne tuait pas dans sa situation.

Pourtant, le Japonais le colla tout contre lui, et finalement, le souleva de manière à l'installer entre ses jambes. Ainsi, Allen profitait de sa chaleur et son contact mais ne voyait pas son visage. Il essayait de rendre la chose moins embarrassante pour lui, et plus confortable. Allen était étourdi, mais reconnaissant. C'était toutefois humiliant. Il aurait voulu plus de contrôle dans un tel rapport. Être maitre de ses réactions. Avoir plus d'initiative. Allen n'était certainement pas quelqu'un de passif. Et encore plus avec Kanda, à cause de leur petite rivalité et de la façon dont l'autre faisait réagir sa fierté à force de la heurter. Ironiquement, Kanda était devenu celui devant qui il ne cessait d'étaler les parts les plus faibles de lui-même. Il était le seul.

Égaré dans le silence, ses yeux restèrent fixés sur la main de l'Asiatique qui s'anima en lui donnant du plaisir, et ce fut bon. Ses gémissements firent bientôt tressauter ses cuisses et cambrer son dos, gémir sa bouche et la fièvre laminait son visage. Il se laissa complètement faire, ses mains osant à peine s'agripper aux cuisses de Kanda.

S'il commençait à se tranquilliser, la morsure du stress demeurait dans sa cage thoracique et son ventre. Il avait peur pour 'après'.

Enfin, la délivrance arriva, Allen tourna son cou en arrière de manière à regarder le visage de son bourreau.

Il le découvrit blasé comme on pouvait s'y attendre, mais en voyant son air perdu, Allen le vit se pencher, lèvres tendues qui embrassèrent son front. Allen gouta son orgasme accompagné du baiser de Kanda. Le Japonais sortit du lit, dérangeant leur position, pour chercher de quoi les nettoyer, et il revint finalement à ses côtés, toujours si proche, toujours si étrangement doux. Car il y avait de la brusquerie, mais il était prévenant. Il prenait soin de lui. Ça se sentait parfaitement. Allen sentit ses peurs s'évanouir, il se sentit si bien qu'il s'endormit contre Kanda instantanément, sans aucune autre pensée. Un 'merci' franchit néanmoins ses lèvres. Sa dernière sensation fut la main du brun qui se posa sur son crâne. Il ne caressait pas. Mais de sa poigne lourde, Allen se sentait réconforté.

Kanda, lui, était mortifié. Il en avait vécu des situations glauques et pénibles depuis sa 'naissance', mais tout cela virait au cauchemar. Il savait qu'il devrait s'expliquer pour ce geste au réveil d'Allen. Ce serait encore une humiliation. La réponse était la suivante : il n'avait rien trouvé de mieux. Il s'était rappelé des senteurs émotionnelles calmes lorsque Lenalee embrassait le blandin. Pour éviter qu'il ne panique, si son odeur et le plaisir ne suffisaient pas à le calmer, il avait rajouté un contact affectif. Kanda se faisait l'effet d'être aussi débile que Moyashi, mais il avait dû réagir. Depuis que l'infirmière était partie, les odeurs du gamin étaient terribles. Les phéromones et le lien étaient pour beaucoup dans les réactions de Kanda. Ce désir de protection envers le blandin avait muté en affection sous sa propre excitation. Les putains de phéromones de merde de l'oméga lui faisaient toujours cet effet dégueulasse. Quant à sa douceur avec le gosse, c'était simple. Il n'avait pas besoin d'être Sherlock Holmes pour deviner à ses réactions qu'il n'était pas expérimenté, et même s'il l'avait été, Kanda avait beau n'être pas commode et peu porté sur les échanges affectifs, il savait très bien qu'il y avait des contextes où il fallait être un minimum complaisant. Moyashi était terrifié, sa terreur était sans aucun précédent. C'était aussi pour sa propre culpabilité… Moyashi l'avait imploré, et quand bien même il avait fini par accepter, Kanda avait la sensation de l'avoir violé. Il n'avait pas tenu à le faire, mais un oméga en chaleurs devait être soulagé, et si Moyashi ne pouvait pas le faire seul, alors en tant qu'alpha… Kanda grinçait des dents. Ça le foutait en colère, il ne savait pas contre qui, mais il ressentait une fureur meurtrière.

Kanda en était arrivé à un point où il avait compris qu'il devrait faire passer le blandin avant lui-même. Tout arrivait si vite, mais il devait s'adapter. D'autant que Kanda avait toujours le sentiment d'avoir aggravé les choses en le laissant seul. Il savait qu'il lui avait fait peur, dans sa pulsion égoïste de lui faire du mal, et il se blâmait pour ça. Le gosse était perdu. Il avait déclaré qu'il voulait mourir, avait voulu qu'il prenne une décision pour lui… Ça ne lui ressemblait pas. Moyashi allait avoir besoin d'être épaulé pour ne pas ressortir de ses chaleurs avec des séquelles et complètement bousillé. Kanda n'aimait toujours pas ce gamin, il ne savait pas dans quoi il se lançait en ayant accepté son amitié temporairement, et si maintenant il devait l'aider à se soulager… Ils n'étaient, ni l'un ni l'autre, prêts pour ce genre de choses. Kanda ne voulait quand même pas qu'il soit détruit, et c'était en train de se faire. Les chaleurs gangrénaient son être.

Ces sentiments le partageaient.

Contemplant le corps endormi de l'oméga contre lui, Kanda passa son bras dans son dos afin de le maintenir proche. Allen ne se réveilla pas, mais il frotta doucement son visage contre son torse, avec une douce expression de bien-être. Pour l'heure, Kanda préférait ça. Tout ce qu'il espérait était qu'Allen soit soulagé, et qu'il ne ferait pas de deuxième crise directement. Kanda allait avoir besoin de temps pour récupérer.


Note : (La note est troppp longue et ne rentre pas dans le nombre de caractère prévu pour ça dans l'encadré "Note" sur le site, donc je suis obligée de la laisser dans le chapitre :'))

J'avais prévenu pour le côté WTF :')).

Bon bon, j'imagine qu'après tout ça vous devez avoir des réactions et vous étonner de ce virage, aussi de certaines idées. Je vais commencer d'une façon linéaire, avec le passage où Allen saigne et la visite de l'infirmière. Je voulais faire bref car je tenais juste à nuancer mais la note est très longueeeee, je suis désolée, mais s'il vous plait lisez jusqu'au bout avant de consolider votre avis, c'est important :).

Les omégas ont donc un utérus, et comme expliqué dans le texte, si l'utérus est fertile et fonctionne, il faut bien qu'il y ait des cycles et qu'il ne marche pas tout seul, si on veut du réalisme. Le prompt de l'omégaverse introduit les chaleurs, mais je trouvais logique de pousser et d'introduire des saignements avec l'idée qu'il y a bel et bien certains animaux qui perdent du sang pendant leurs chaleurs, et que si on suit la logique de l'utérus chez une femme, le corps humain fonctionne en sécrétant du sang, c'est donc encore une fois plausible. Puis ça participe à la petite parodie de l'omégaverse, car en plus d'une certaine animalisation, il est vrai qu'on peut dire que légitimer le fait qu'un oméga mâle puisse avoir un bébé car il a un utérus, c'est une certaine façon de camoufler la féminité dans l'idée de base et d'en faire presque un être intersexué. Il ne faut pas oublier que le prompt de base s'appuie sur un certain sexisme, et si c'est lui-même à des fins satiriques pour justement dénoncer cette féminisation des uke dans les yaois, j'ai eu envie de faire une satire de la satire :-p.

Pour l'hymen, si ça fait penser au cliché qu'on trouve dans les lemons mal écrits d'auteurs assez jeunes qui transposent trop le sexe hétéro sur le sexe homo, et qui, à nouveau, a été repris volontairement pour parodier, je ne vous apprends peut-être rien, mais c'est effectivement une paroi qui se créé quand l'utérus se forme, et qui n'a donc techniquement rien à voir avec la virginité. C'est vrai que des filles n'en ont pas, d'autres si. Encore une fois, avec ça, ça rajoute du réalisme et d'un côté c'est intéressant puisque ça va permettre d'aborder les stéréotypes sur la virginité. (Je ne vais pas rentrer dans un grand débat féministe, mais si on y réfléchit, c'est pas faux que la société met pas mal de pression sur les filles pour leur virginité).

Je voulais aussi revenir sur le petit dilemme d'Allen et son choc d'avoir appris ça. Comme dit dans le texte, il est instable, il a peur et il s'est senti humilié d'avoir appris ça devant un autre garçon. S'il vacille si vite en remettant en doute son identité sexuelle et n'aime pas que ça le "rapproche" des femmes, c'est parce que, comme on le voit depuis le début, les omégas sont dénigrés sur leur condition d'homme. C'est complexe pour eux de se construire. Pas que je tienne à faire passer l'idée que la notion de genre binaire est hyper importante, mais je trouvais simplement logique qu'en situation de déséquilibre/jugement arbitraire des autres par rapport à ça à cause de leur second-sexe, les omégas ressentent le besoin de se réclamer homme et puissent être potentiellement ébranlés dans leurs identités. Ce sera encore développé, btw. Concrètement, ça revient à ce que j'ai instauré depuis le début, Allen est biologiquement un homme, et il n'aime pas voir son identité remis en question.

Le thème de l'omégaverse gomme certaines différences anatomiques entre les hommes et les femmes au niveau de la reproduction par lui-même, ce que, en mettant de côté la parodie de la féminisation, je trouve intéressant en sortant justement les choses des cases binaires, et en l'accentuant ici, le récit affirme q u'il ait ces caractéristiques ou non, ça ne change rien à ce qu'il est. Disons que c'est paradoxal, mais en accentuant d'un certain côté la "féminisation", ça sert à déféminiser le personnage. Le montrer choqué et déstabilisé, pour la dernière fois, me semblait logique, car il est perdu et émotionnellement perturbé. En écrivant ce passage, je voulais surtout rendre compte de cette confusion légitime.

Passons à la fin et au fait que Kanda soit "obligé" de toucher Allen, qui a dû clairement vous choquer pour le coup. J'avoue avoir peur que ça mette certains lecteurs en position d'inconfort, car ça a été assez dur à écrire pour moi et j'ai vraiment fait de gros efforts pour bien traiter le sujet.

J'avais pas mal réfléchi à l'histoire du lien, les âmes-sœurs, le fait que ça se déclenche au hasard, qu'il n'y ait pas de choix de partenaire et que ce soit plus fort que les persos. Dans beaucoup de fics ça créé des réactions étranges chez les personnages, et je suis partie du principe qu'il pouvait y avoir un côté négatif avec le fait qu'il y ait alors de l'influence émotionnel de manière assez excessive. Pour l'effet des chaleurs sur les omégas, il y a de base une certaine problématique autour de ça : l'oméga est en chaleurs, donc excité et délirant dans beaucoup de fics, peut-il consentir si l'alpha essaie quelque chose ? Quant à l'alpha, quand il est sous l'emprise des phéromones, est-ce qu'il sait ce qu'il fait ? Beaucoup de problèmes qui créent des controverses, et je pense qu'il fallait les traiter.

Le lien est comme une sorte de mariage arrangé, et dans ce cas de figure, il veut les inciter à consommer, d'où le fait qu'un oméga ne puisse plus se contrôler. C'est encore une fois terrible pour Allen, non content d'avoir été chamboulé avec une crise identitaire, il perd aussi le contrôle de son corps et le pouvoir sur son plaisir, ce qui est quand même non négligeable psychologiquement. Évidemment, il vit cette perte de contrôle et cet abandon comme un acte forcé, car il n'a pas d'autre choix que de s'en remettre à Kanda.

Quant à Kanda, je trouvais normal qu'il s'en veuille. Allen a accepté qu'il le touche, mais Kanda est à même de comprendre ce que la situation peut causer comme ressenti chez lui. Avoir fait ce qu'il a fait ne l'a pas rendu à l'aise, surtout en étant pris de court. Dans beaucoup de yaois, avec la même situation, Kanda aurait touché Allen en mode yolo et la question de si ça pouvait être problématique ou pas n'aurait pas été abordée. Ici ce n'est pas le cas. J e n'ai pas voulu écrire quelque chose de tordu, je suis contre le fait de faire passer une culture du viol avec des récits qui rendent compte de situation sexuellement ambigu sans que ça ne soit réfléchi ou assumé comme tel. Au contraire, je suis parfois sincèrement affolée de cet apparent manque de conscience de certains auteurs, et j'espère justement vous sensibiliser un peu à ces choses-là. Donc non, je ne tiens pas à ce que ça parte en viol ou irrespect entre les deux personnages décrit comme un acte naturel, rassurez-vous.

Néanmoins, Kanda n'a pas le choix non plus. Comme Allen, c'est une victime du lien. Ici le lien prend une figure très antagonique, et il va leur causer beaucoup de soucis. C'est assez dark, ça ne sera clairement pas la fête, mais encore une fois, c'est justement une façon de montrer l'importance du consentement mutuel. Les personnages vont douter, se poser des questions, et chercher à ne pas se forcer. Si j'ai bien fait le boulot, vous devriez donc ressentir cette réflexion et ne pas être complètement mal à l'aise. Je sais que ce n'est sûrement pas ce que vous avez l'habitude de lire et que c'est sans doute nouveau pour vous, ou du moins un nouvel angle d'attaque du problème, mais j'espère que vous laisserez une chance à ma façon de gérer l'histoire :).

J'attire également votre attention sur le fait que la situation risque d'être tendue dans les prochains chapitres à cause de ça et d'exprimer toutes ces problématiques, surtout le suivant, attendez-vous à ce que ça soit lourd niveau charge mentale et culpabilité des deux côtés. Je vous le dis parce que je veux que vous le lisiez avec un certain recul, et que vous le verrez bien vous même. Je me répète car je ne veux pas qu'il y ait d'ambiguïté là-dessus, faites-moi confiance, les personnages vont, malgré la situation clairement malsaine, faire leur possible pour se respecter et ne pas outrepasser les limites.

J'espère vraiment que vous avez apprécié le chapitre et que mes notes vous ont éclairé, peut-être convaincu par rapport à certaines choses :).

Allez... Review ? X) Ne restez pas sans réagir s'il vous plait ! J'ai vraiment envie de discuter de tout ça avec vous, peut-être si vous avez des questions, des remarques, des choses que vous voulez que je nuance auxquelles je n'ai pas pensé, c'est à ça que ça sert :). Puis c'est les un ans de la fic haha !

Je pense que techniquement c'est mieux que je ne laisse pas passer deux semaines après le tournant potentiellement déstabilisant pour vous, donc le 18 sortira vendredi prochain. A partir de là, il y aura un décalage :). (De même que j'avais parlé d'extrait pour la page fb, ça commencera au 19 pour ceux que ça intéresse, j'en reparlerai x3)

A la prochaine fois !

Chapter Text

Kanda attendait. Depuis deux heures, il attendait que Moyashi se réveille. Moyashi allait avoir besoin de beaucoup dormir pour oublier son trop plein de stress avec tout ce qui s'était passé. C'était psychologique, c'était logique. Il avait quand même été lui chercher de quoi bouffer, lui n'ayant pas faim. Ça refroidissait doucement. Et putain, il n'arrivait pas à s'arrêter de penser. Il revoyait les derniers instants, avec toujours cette mortification intérieure. Cette sensation cauchemardesque et aliénante. Kanda se réveillait doucement de l'influence des phéromones, parce que Moyashi dormait paisiblement contre lui. Il avait dû dégager leur position en partant, mais en le voyant grelotter et grimacer une fois revenu, Kanda s'était dépêché de se coucher à côté de lui et de le hisser contre son torse. Pour le moment, le gamin avait la tête contre sa poitrine, était entouré de son bras, et si Kanda n'aimait définitivement pas les positions câlins, il avait l'impression que c'était la moindre des choses pour ce qu'il avait fait. Il se rendait compte de ce qui s'était passé, ça prenait de plus en plus de poids.

Allen suppliant, Allen disant qu'il ne voulait pas être soulagé, qu'il voulait que ça passe seul. Kanda n'avait pas voulu l'entendre. Il avait insisté jusqu'à le convaincre.

Bien sûr, une part de lui savait qu'il l'avait fait pour de bonnes raisons : les phéromones s'agglutinaient dans l'air, le rendaient fou. Il allait perdre le contrôle si Moyashi ne faisait rien, et comme il était l'alpha, que Moyashi était son lié, il l'avait fait pour lui. En plus, en se mettant à la place du gamin… Il réagissait comme lui lors de ses ruts. Se branler était nécessaire en étant si fortement excité, sinon ça ne passait pas. Ça pouvait bel et bien rendre fou. Kanda en savait quelque chose. Lors de sa première période de rut, il avait détesté perdre le contrôle de son corps et n'avait pas voulu se masturber. Il avait refusé d'obéir à ses hormones. En conséquence, il était vite devenu frustré, ça avait été ingérable, réellement douloureux. Il avait dû céder en étant plus qu'irrité, sans quoi, il savait qu'il ne l'aurait pas supporté. Le pire, c'est qu'il n'avait tenu qu'une journée. C'était fort, comme sensation. Il le savait pour l'avoir vécu. En ayant insisté pour prendre les choses en mains et convaincu Moyashi, il avait fait ce qu'il fallait.

Ça ne lui faisait pas plaisir de l'avoir branlé. Certainement pas. Il n'aurait jamais fait ça dans un autre contexte. Avoir appris qu'il devrait l'aider pour ça l'avait choqué, il n'était absolument pas d'accord, ça ne lui plaisait pas. Mais si c'était à ça qu'il avait agréé avec ses devoirs d'alpha… Merde, il ne pouvait pas reculer. Il savait que ça devait être horrible pour Moyashi pour l'avoir justement déjà vécu lui-même, bien que le cas du blandin soit pire. Imaginer ne pas pouvoir se soulager soi-même en étant tiraillé comme ça, devoir compter sur un autre et être incapable de le faire, physiquement… Kanda n'aurait pas supporté à sa place. Il savait que le gamin était fier. Il était maître de lui habituellement, et s'il perdait le contrôle lors de ses chaleurs, qu'il n'y pouvait apparemment rien, Kanda était, quelque part, soulagé qu'il reste lui-même jusqu'à présent : un gamin chiant, avec des discours et des idéaux gnangnan, qui savait ce qu'il voulait et était obstiné, même si ce n'était pas toujours dans le bon sens. Puis un putain de nabot con. Bon, il avait maintenant la larme facile et la susceptibilité aux aguets. Ça restait le putain de Moyashi. Un putain de Moyashi qui n'arrivait plus à cacher ses états d'âmes. Mais si Moyashi était définitivement détruit, après ça, si c'était de trop ?

Kanda était tout à fait à même de comprendre ce qu'il devait endurer en baissant sa garde devant lui. Leur relation n'étant pas des plus propices à ça, surtout de cette manière. Ils auraient pu être les meilleurs amis du monde qu'être réduit à ce point dans sa fierté devant un autre humiliait forcément. Kanda l'avait vu au summum de sa faiblesse, aujourd'hui. Il n'avait jamais autant pleuré, émis d'émotions négatives, et dit de choses flippantes qu'aujourd'hui. Ça pouvait se comprendre. Mais pour la énième fois, l'entendre dire qu'il voulait mourir, l'entendre douter de son statut d'homme, tant de choses inhabituelles… Le fait d'apprendre ce qu'il avait appris sur son corps en étant si perturbé, Kanda savait que s'il avait été un oméga, il y aurait aussi compris que dalle et n'aurait pas aimé. Au fond, ces détails n'étaient pas graves. Comme il était un alpha, il voyait en effet la situation avec plus de distance que le blandin. Moyashi avait de quoi être perturbé pour avoir saigné si abondamment et pour n'avoir pas pu retenir ses pulsions. Les réactions qui découlaient de ces perturbations, Kanda n'aimait pas. Ça n'était pas son Moyashi, celui à qui il était habitué. Il voulait que Moyashi redevienne celui à qui il avait envie de coller des baffes et celui qu'il voulait embrocher de Mugen. Pas qu'il soit ce gosse anéanti, bouffé de complexes et de remords.

C'était de sa faute, pour les remords. Il l'avait enfoncé, Kanda savait, et c'était lui qui s'en trimballait maintenant. Mais fallait le comprendre aussi, que quelqu'un dépende de lui comme ça, être obligé de se mettre en quatre pour un autre, accepter des contacts physiques, du dialogue, tout ce qu'il refusait avant… Ça ne faisait que quatre jours, merde. Au début, il avait fait des efforts surhumains, avait puisé dans son self-control pour honorer sa promesse et supporter Moyashi. Qu'on vienne pas lui dire qu'il faisait pas de son mieux. Le lien lui avait permis de refouler sa colère et sa conscience l'avait fait s'adapter. Il avait eu besoin de péter son câble un jour pour évacuer cette pression le jour où l'emprise du lien s'était affaiblie. Seulement, il l'avait mal évacué. Kanda n'était pas doué pour gérer la colère, autant envers lui-même qu'envers les autres.

Toujours est-il que Moyashi avait de quoi être détruit. Le problème revenait.

C'était là où intervenait l'autre raisonnement de Kanda. Il l'avait molesté, si ce n'est carrément violé, mais il se faisait l'impression d'être trop lâche pour oser le penser clairement. Il en était persuadé. La part de lui qui était habitué à cette vision normalisée des rapports alphas/omégas lors des chaleurs, celle qui lui avait été inculquée par la connaissance de ses devoirs d'alpha envers un oméga, lui disait que ce n'était qu'une branlette. Ça les avait surpris tous les deux, ils avaient dû prendre une décision vite. Après tout, c'était sans conséquence. C'était à cause du lien. Kanda aurait aimé être en position de refuser, de peser le pour et le contre, avoir plus de temps pour ingérer l'idée avant d'appliquer ce qu'elle demandait. Il n'avait pas pu à cause des phéromones, c'était compréhensible. Il avait agi vite, sous l'impulsion. Il était lui et il réagissait vite. Moyashi avait dit oui. Il l'avait même remercié, et Kanda avait mis un point d'honneur à être doux. En soi témoin le putain de baiser qu'il lui avait administré sur le front. En vérité, il n'avait jamais connu ce genre de situations, alors c'était encore plus embarrassant et irritant pour lui, mais il avait su s'adapter. Il avait bien traité l'oméga, c'était l'important, il n'avait pas fait ça comme un sagouin. Seulement voilà, il avait fait peur à l'oméga. Il l'avait senti, et le gamin avait été perturbé. Comment être sûr qu'il ne regrettait pas d'avoir dit oui ? Comment être sûr qu'en croyant l'aider, sur le moment, il ne l'avait pas définitivement brisé ?

Comment être sûr qu'il avait vraiment dit oui, déjà ? Kanda s'en voulait, il aurait dû redemander. Il n'aurait pas dû s'arrêter à ce bête hochement de tête, aurait dû arrêter ses gestes quand Moyashi avait menacé de chialer. Mais ce n'était pas ce qu'il avait fait. Au nom de quoi, c'était normal que le lien leur impose ça ? Il se sentait forcé par le lien, lui aussi. Il ne s'apitoyait pas sur son propre sort, cela dit. Ce n'était pas lui qui s'était fait tripoter la bite en pleurant pour que ça n'arrive pas. Au nom de quoi, putain, avait-il eu le droit de dire à Moyashi qu'il devait se laisser faire parce que c'était le lien ? Kanda avait également été perturbé. Ses réactions stupides s'expliquaient ainsi. Personne ne réagissait bien en étant sous pression comme lui. Kanda s'en voulait tout de même à mort, littéralement. Parce que c'était plus qu'une réaction stupide. Il ne s'était pas contenté de le rabrouer vicieusement, de partir faire la gueule comme un gamin dans son coin en attendant de se calmer. Il l'avait touché, intimement. Il n'avait pas eu le droit de faire ça. Moyashi n'aurait jamais dû accepter s'il n'en avait pas envie de lui-même. Franchement, il n'en aurait jamais envie de lui-même, tout comme c'était le cas de Kanda. Ils n'étaient pas un couple.

Kanda ne savait pas comment ils feraient, pour la suite. Ça le rendait taré. Il ne supporterait jamais l'odeur d'un Allen excité comme ça bien longtemps, mais il ne supporterait plus de le forcer. Plus jamais. Seulement, c'était trop tard. Encore cette question qui tournait dans sa tête… Si Moyashi était définitivement détruit, après ça ? Kanda se foutait qu'il le haïsse, sincèrement. Mais que ce soit pour ça… Non. Kanda se foutait du sexe, il ne recherchait pas les interactions sociales, alors les interactions sexuelles, c'était du Chinois pour lui. Et encore, parce qu'il parlait Chinois avec Lenalee. Kanda n'avait pas le comportement d'un alpha violeur. Il se foutait des omégas. Se foutait de Moyashi. Il ne l'avait jamais reluqué, même en ayant appris qu'il était son oméga, il n'avait pas cherché à le considérer comme attirant ni quoique ce soit. Il savait que certains alphas avaient la réputation de profiter de leurs omégas, et il l'avait lu aussi dans les livres : les alphas pouvaient perdre le contrôle. Les viols lors des chaleurs étaient fréquents. C'était le danger qui guettait un oméga. Car les alphas avaient une réponse très agressive aux phéromones. Et les omégas, eux, étaient en position d'impuissance. C'était néanmoins perçu comme un incident fâcheux mais compréhensible par la société. Kanda, lui, était contre ça. Il avait toujours ressenti du mépris à l'idée que des hommes ne soient pas capables de contrôler leur foutues queues. Phéromones ou pas, fallait choisir au bout d'un moment entre être une bête ou être un homme. Personne ne pouvait être les deux.

Mais que venait-il de faire, comment venait-il de réagir ? Exactement comme ceux qu'il exécrait. Kanda bouillonnait intérieurement. Il avait trahi ses principes, et il en avait peu. Il en avait trahi deux très important, aujourd'hui. Entaché sa promesse envers Moyashi quant au fait de l'aider, et, en plus, il s'était comporté comme un détraqué sexuel. En agissant ainsi, il n'avait pas aidé Moyashi, mais lui. Ça faisait donc une double entorse à sa promesse. Dire qu'il avait demandé au gamin d'avoir confiance en lui. Kanda avait la sensation d'avoir la gerbe. Il se martelait de reproches, se martelait d'insultes et de pensées noires. Voilà donc ce qu'il était. Un monstre. Dire que Moyashi avait insisté pour qu'ils deviennent amis, pour qu'il soit à ses côtés. Il s'était jeté tout seul dans la gueule du loup. Kanda le savait, de toute façon, depuis ce qu'il avait fait à Alma, qu'il n'était pas une bonne personne. Il voyait maintenant jusqu'où ça allait…

Moyashi dormait encore. Kanda avait peur du moment où il ouvrirait les yeux. Il ne voulait pas lire de la peur dans son regard, de la colère. Ou pire, plus rien. Ce regard éteint, ce vide. Kanda en avait peur. Il ne voulait pas que ça soit à cause de lui. Il avait accepté d'être là pour aider Moyashi, pour, il s'en rendait compte et il l'avait déjà pensé, accomplir ce qu'il n'avait pas pu faire avec Alma avec lui. Inconsciemment, il cherchait à réparer ses actes, peut-être, en se disant que s'il venait en aide à l'oméga, il aurait fait une bonne action. Était-il réellement parti en quête de rédemption ? Possible, peut-être. Il pourrait la chercher longtemps, sa rédemption. Il irait brûler en enfer, si cette merde existait, et qui sait s'il ne pourrait pas prétendre à piquer le trône de Satan en personne. Allen avait eu raison : il était le pire. Il était un sous-homme. Il n'était même pas humain, quand il y réfléchissait. Corps artificiel, âme réincarnée, il était comme un jouet cassé, un jouet de l'Ordre. Au fond, c'était bien ce qu'ils avaient été, lui et Alma. Des jouets.

Kanda s'était d'ailleurs longuement demandé pourquoi, si les omégas avaient la réputation d'être si faible, s'ils avaient longtemps été considérés comme la lie de la race humaine, Alma était un oméga. Au fond, Kanda ne savait pas d'où il venait. Comme lui, il avait dû être le produit d'une réincarnation, peu importe qui il avait été dans son ancienne vie. Ils auraient pu réincarner son âme dans le corps d'un alpha, ou même d'un bêta, ou bien une bêta. Pourquoi un oméga ? Kanda se disait, avec un soupçon d'horreur, qu'ils avaient voulu qu'Alma soit un garçon, pour la force physique, mais aussi pour se lier à un alpha et leur servir une armée de bambins surhumains en se reproduisant une fois ses chaleurs arrivées. Ç'aurait bien été le genre de l'Ordre. Une organisation Sainte. Son cul, oui.

Tandis que ses pensées valdinguaient, Kanda se mettait à réaliser quelque chose. Peut-être que c'était de là, que venait l'instabilité tant contée des omégas. Allen allait parfaitement bien, avant d'être en chaleurs. Bon, il traversait une phase de dépression, mais c'était un gosse. Leur vie d'exorcistes était compliquée, ça se comprenait, rien de trop inquiétant. Si les omégas passaient tous par ce genre de choses, s'ils étaient tous obligé de tout abandonner à leurs alphas et n'avaient plus aucun contrôle… Les omégas étaient des êtres humains, comme tout le monde, il y avait de quoi laisser de lourdes séquelles. En prenant en compte les abus potentiels des alphas, c'était normal de finir esquinté, si ce n'est complètement fou. Ils étaient des hommes, en apercevant le sang, ça créait des traumatismes également. S'il ne jugeait toujours pas que c'était gravissime, il fallait compter en plus le complexe d'apprendre à quel point leur anatomie différait des autres hommes. Kanda n'avait sincèrement jamais entendu parler de ça, avant. Au fond, ce n'était pas si surprenant. Les omégas et les alphas étant rares, on ne connaissait pas tout sur eux. Surtout des on-dit, des rumeurs, et tout ne se colportait pas. Et encore, eux avaient fini par être au courant grâce à l'infirmière, érudite sur la question. Ne pas comprendre devait être encore plus déstabilisant.

Voilà pourquoi Kanda avait rassuré Moyashi sur ça. Il le voyait toujours comme un homme, il n'avait pas menti. Les omégas étaient des hommes, Kanda ne les prenait pas de haut. Ça aussi, il l'avait déjà pensé, mais Alma, qui était un oméga, méritait beaucoup plus de respect que lui. Kanda avait de plus en plus de respect pour Moyashi, même s'il ne l'aurait toujours pas admis, pour avoir supporté ça trois jours entiers. Il espérait que ce quatrième jour ne signerait pas la fin de sa santé mentale.

Kanda sentait que la sienne était aussi en péril. Il ne cessait de s'en vouloir, même en voyant le visage béat du gamin alors qu'il respirait son odeur et rougissait en l'enserrant d'un bras, endormi. Kanda l'aurait repoussé autrement, mais il n'en avait pas la force. Plus Moyashi dormait, plus c'était mieux. Inconscient, heureux, avec l'air si innocent. Il était enveloppé par son odeur, il se sentait sans doute très bien, et loin de la réalité. Kanda acceptait de le lui accorder. Il aurait aimé pouvoir faire de même, mais il ne méritait pas d'être apaisé. Il avait encore foiré, et pas qu'un peu.

Kanda se jugeait : il était impardonnable, cette fois.

Une heure plus tard, Allen s'éveilla, les pensées en vrac, le cerveau retourné. Évidemment, il était encore groggy et toujours sous le choc de ses crises de panique, ainsi que des récents événements. Il ne comprenait toujours pas comment la situation avait pu lui échapper – leur échapper – à ce point-là. Kanda qui se mettait en colère comme jamais contre lui. Kanda qui acceptait son amitié. Son corps qui le trahissait. Son statut d'oméga qui lui causait des désagréments nullement envisagés, dont celui de n'avoir plus aucun contrôle de lui-même… Allen n'aurait jamais cru que ça se passerait comme ça, que Kanda et lui devraient avoir ce genre de rapports, alors qu'ils ne le voulaient de toute évidence ni l'un ni l'autre. De ce qu'il avait réfléchi du potentiel futur, bien sûr, le blandin ne s'imaginait pas forcé par Kanda. Mais il imaginait plutôt que ses chaleurs lui feraient perdre le contrôle de lui-même, que l'alpha le perdrait à la suite, et qu'étant tous les deux soumis aux impulsions, ils n'arriveraient pas à résister, que ça se ferait sans qu'ils ne puissent y penser, et qu'il ne serait pas en état de lui résister.

Peut-être qu'au fond, il s'était placé dans une position passive qui ne lui ressemblait pas en sachant que ses désirs n'allaient pas dans cette direction et que les chaleurs risquaient de lui donner envie de rapports sexuels, il pensait qu'il véhiculerait cette envie comme une contagion et que l'alpha viendrait la concrétiser. Il n'avait pas réellement réfléchi au fait qu'il pourrait réellement le désirer sur le moment, et que l'incident viendrait de lui. Allen savait qu'il n'était pas innocent. Il se masturbait bien avant d'être en chaleurs, avait des pulsions sexuelles et pensait au sexe, mais il était un jeune adolescent, c'était naturel à son âge d'être curieux, de vouloir découvrir son corps, ou la sexualité en général. Peut-être que ça faisait plusieurs fois qu'il se chopait consciemment en train de mater Kanda. Mais il ne se serait jamais imaginé qu'il pourrait être en situation de forcer Kanda à ça… Or, ce qui venait d'arriver… Allen avait très peur de sa prochaine confrontation avec l'Asiatique. Il devait avoir des tonnes de reproches à lui faire, et il les savait mérités. À cause de lui, à cause de son incapacité à se prendre en charge, à cause de sa faiblesse, Kanda avait été obligé de faire ça à sa place. Allen se sentait coupable, et imaginait que Kanda devait vraiment être en colère, devait vraiment le détester. Peut-être même qu'il le dégoutait. Sûrement. Toucher quelqu'un qui se comportait de manière si bestiale, qui se laissait complètement aller et n'avait aucune retenue sur son être, ça pouvait avoir un aspect repoussant.

Quand il pensait aux gémissements qu'il avait poussés, à ses manifestations de plaisir, la façon dont il s'était agité contre l'alpha lors de son extase et dont il avait apprécié ce qui se passait… Car ça avait été si agréable… Allen se sentait réellement repoussant en ce moment, comme dénué de toute vertu et redescendu à un comportement des plus primal. Il avait accepté la proposition de l'alpha, avait ressenti l'envie de s'abandonner à lui, l'envie qu'il le touche, et même plus… S'il avait eu peur, avait paniqué, avait souhaité mourir sous la honte d'être impuissant sur son propre corps, tout s'était bousculé en lui. Son esprit, les bribes de sa conscience s'accrochaient à son raisonnement, essayaient de lui faire prendre conscience de la situation, mais son corps et dans le fond de son âme… Tout réclamait Kanda. D'une manière si intime qu'Allen ne pouvait qu'en rougir furieusement. Pendant qu'il l'avait touché, quelque chose en lui avait voulu plus. Il avait eu les réactions corporelles qui allaient avec, et il était trop humilié pour les détailler de façon consciente. Ce qu'il savait, c'est que dans cet état, si Kanda décidait de faire plus que des caresses, d'aller plus loin, il ne pourrait certainement pas dire non. Ses désirs mettaient sa conscience en veille, seul le lien s'exprimait, son besoin de Kanda… son envie de Kanda.

Il s'était battu contre ça, était humilié et trouvait toujours injuste que le lien lui prenne sa capacité à se soulager, que seul son partenaire puisse le faire. Mais quelque part, comme il était en chaleurs, qu'il était dans la période dite idéale à la reproduction, ce n'était pas si étrange qu'il ne puisse être soulagé que par un partenaire et non seul. L'accepter était déroutant, et Allen n'y arrivait pas tellement. C'était trop tôt, tout s'était passé trop vite et il avait trop de choses à accepter d'un seul coup. Toutefois, il n'en voulait pas à Kanda pour ça. Aucunement. Il savait très bien que si l'alpha lui avait dit se contrôler, il avait dû être agressé par les phéromones, et il avait dû faire des efforts pour le préserver. Il comprenait aussi que Kanda se soit énervé. Allen avait été si indécis, si perdu et si empoté, qu'il avait fallu prendre une décision, et il s'agissait de Kanda. Ça devait certainement le stresser, et Allen voyait bien comment il réagissait à ça, plutôt mal, il fallait le dire… Il lui avait certes fait peur au début, il n'avait peut-être pas commencé à parlementer de la meilleure des façons, mais il ne l'avait pas violenté, et avait pris soin de lui demander confirmation avant d'entamer quoique ce soit. Maintenant qu'il savait l'effet qu'il avait sur lui, Allen était reconnaissant que Kanda ait su se contrôler, et qu'il ait su être si doux avec lui. Allen n'en revenait toujours pas, de toute sa douceur et sa prévenance. Il aurait pu bâcler l'affaire, être empressé, brutal, lui faire mal et ne pas se soucier de son plaisir. Ce n'était pas ce qu'il avait fait. Il l'avait touché avec soin, respect et le souci que ce soit agréable pour lui, Allen l'affirmait. Quelque part, ça le rassurait d'ailleurs. Si Kanda et lui venaient à le faire, il y avait des chances que l'alpha le traite correctement.

Allen voulait voir ce qui s'était produit comme un acte regrettable, trop impulsif, mais consenti car ils n'avaient pas le choix. Sauf qu'il savait que Kanda s'était une énième fois forcé pour lui, et qu'il n'avait absolument pas à se forcer à lui donner du plaisir de cette manière alors qu'il n'était pas son oméga, qu'il ne l'aimait pas et qu'ils ne s'aimaient pas. L'infirmière avait dit que c'était naturel, que c'était le lien, et Allen, bien que toujours indigné par ce fait, admettait qu'il y avait une certaine logique à ça, même si tordue et dégradante à la fois pour l'alpha et l'oméga, les chaleurs et les ruts avaient de toute manière un aspect dégradant, même si c'était totalement naturel, leurs corps fonctionnaient ainsi, tout avait toujours une face sombre, de toute façon. Ça ne changeait rien au fait qu'il ne voulait pas forcer Kanda à ça, qu'il ne voulait pas que Kanda se croit obligé de faire ça, et qu'il ne savait pas comment faire pour ses prochaines crises. Elle l'avait dit, que c'était important de ne pas s'obliger, mais ça sonnait si ironique avec le lien… Il préférait que Kanda ne se force pas encore, mais il ne savait pas s'il parviendrait à supporter ça longtemps, ni si ça pouvait réellement passer seul. Sûrement un temps, et ça revenait avec plus de violence, comme lors du déclenchement de sa toute première crise aujourd'hui.

Il ne mettrait plus Kanda dans cette situation désagréable, quoiqu'il arrive. Il espérait juste que le Japonais saurait lui pardonner, qu'il saurait accepter ses excuses, et qu'ils arriveraient à faire avec autant que possible. Ils auraient besoin d'en parler et d'établir certaines limites, tout comme l'infirmière l'avait dit, mais Allen n'avait pas envie d'ouvrir les yeux et de croiser la colère dans les yeux de Kanda. Il ne voulait pas qu'il lui en veuille. Certes, Kanda et lui venaient à peine d'agréer à être amis, et son petit test de confiance avait été réussi. Il pouvait s'appuyer sur Kanda. Ça ne changeait pas le fait qu'il était incertain par rapport à la suite de leurs rapports, par rapport à son comportement avec lui. Il avait fait preuve d'impudeur et s'était trop laissé aller, il comprenait que l'alpha ait fini par en avoir marre. Allen se disait qu'il devait, à partir de maintenant, mieux considérer les positions du Japonais et être moins exigeant. Il n'avait jamais voulu l'être, et s'était appliqué à faire des demandes lorsqu'il jugeait que c'était nécessaire, ou qu'il ne pouvait pas faire autrement. L'Anglais savait néanmoins que dans sa tendance à être un peu idéaliste, à vouloir que tout se passe au mieux, mais aussi à être irrité par l'asociabilité du kendoka, il avait peut-être tout de même un peu trop forcé les choses avec lui, certaines fois.

Pour son accusation de l'avoir vu se frotter joyeusement contre lui, notamment… Peut-être qu'à vouloir se sentir à l'aise pendant qu'ils échangeaient leurs odeurs, à se concentrer uniquement sur les phéromones et non sur sa culpabilité, Allen avait exagéré, en finissant par se conduire comme si c'était normal, alors que ça ne l'était absolument pas, il n'avait pas à réagir ainsi. C'était trop tard pour revenir sur cette mauvaise réaction, pour l'effacer, mais il pouvait corriger le tir en se rendant plus facile à vivre, en faisant attention à ne pas donner l'impression de profiter. Il s'en voulait de son comportement enfantin. Il avait beau vouloir être poli et attentionné, au fond, il restait toujours un sale gamin. Quand il pensait sérieusement à tous les efforts qu'il faisait faire au brun… Allen était, quelque part, content d'être parvenu à une sorte d'amitié avec lui, d'avoir initié un dialogue, mais à quel prix ? Il ne voulait pas que ce soit dans ces conditions. Allen l'avait réalisé en étant coincé avec Kanda, leur rivalité, le fait de se charrier et se lancer des attaques lui plaisait. Il considérait Kanda comme un camarade, peut-être même un peu plus, comme un ami mais pas tout à fait vu que ce dernier ne le voyait pas ainsi. Il les regrettait, leurs engueulades et leurs bagarres puériles, leur inimitié inoffensive.

Allen ne détestait définitivement pas Kanda. Il avait entraperçu des bons côtés chez lui, et Allen comprenait qu'il réagissait peut-être si méchamment pour se protéger. De quoi, pourquoi ? Mystère. Il avait probablement vécu de mauvaises choses, et s'il ne savait pas ce que c'était, Allen était triste que ça l'ait aussi renfermé, aussi brisé. Une part de lui le rendait curieux et voulait en savoir plus, sa part idéaliste aurait même aimé que ce soit réparable. Il ne voulait cependant pas en rajouter sur ses plaies en le forçant à des choses déplaisantes, ni en lui faisant porter le poids trop lourd de ses moindres exigences à cause de son état d'oméga en chaleurs, de ses besoins de contact physiques et émotionnels. C'était non seulement pour lui, mais aussi pour l'alpha, qu'Allen devait se reprendre et devenir plus fort. Il devait arrêter de se reposer sur ses besoins et apprendre à se contrôler. Allen continuait, dans le même temps, à vouloir que Kanda s'ouvre à lui, pour sa curiosité et à cause de la situation, mais il ne voulait plus donner l'impression de forcer les choses, il ne voulait plus que ça se passe ainsi.

L'oméga avait pris une résolution, mais bien sûr, il était peu stable, ses émotions étaient encore fragiles. En cet instant, il sentait le corps de Kanda tout contre le sien, se savait contre lui, et sentait même son bras dans son dos. Un geste encore forcé, que Kanda s'obligeait à faire. Certes, ça l'aidait à être rassuré, c'était normal dans son état, et un tel geste n'était pas dramatique à côté de ce qui s'était produit. Mais justement, Allen se faisait l'impression d'avoir trop obligé Kanda, ça prenait un chemin abusif, ce n'était plus un geste innocent. Sentant une douleur aux tempes, il plissa les yeux et sa main se serra machinalement contre le flanc du brun. La main dans son dos renforça sa fermeté, de manière à le maintenir contre lui.

Kanda croyait qu'il dormait encore, sûrement. Et il agissait en automate, continuait de le traiter avec douceur alors qu'il l'avait rendu obligé de faire tout ça… Allen voulait tellement s'excuser, tellement libérer l'alpha de toutes ces obligations grotesques, mais il en avait besoin, et s'il avait proposé à Kanda de partir, le fait qu'il ait refusé pour sa promesse… Allen avait été touché, à nouveau, mais il ne voulait pas qu'il se rende prisonnier pour lui. Sa volonté inébranlable de respecter les promesses, sa douceur… Kanda devait forcément être une bonne personne, au fond. Un gentil connard. Et lui profitait amplement de sa gentillesse. Cette situation était si difficile, si compliquée… Allen aurait tellement aimé que ça se passe autrement. Malheureusement, ce n'était pas le cas.

Et il faudrait faire face.

Il ouvrit les yeux. Kanda avait le visage tourné vers lui. Il manqua d'avoir un sursaut. Leurs regards venaient de se croiser. Kanda semblait aussi perturbé que lui. Naturellement. Allen déglutit doucement, et ne sut comment parler, comment exprimer ses pensées. La seule chose qu'il put faire fut de prononcer le nom de l'alpha avec désarroi.

« Kanda… »

Il eut exactement le même écho.

« Moyashi… »

Allen n'eut pas le réflexe de crier pour défendre son prénom, cette fois. Le réflexe avait été un peu amoindri par sa panique, où il avait laissé Kanda l'appeler Moyashi, n'étant pas en état de crier contre l'alpha. Avec ce qui se passait, ça lui semblait malvenu de rager contre le surnom, bien qu'il ne lui plaisait pas. Puis, ce n'était pas pour ça qu'il lui parlait. Il voulait s'excuser. Mais il ne se sentait pas assez courageux pour ça actuellement. Alors, lâchement, il choisit de se ménager, son cœur était trop lourd de ses pensées coupables et le nœud dans son ventre trop gros. Il baissa les yeux, osa juste se soustraire à l'étreinte de l'alpha, qui le laissa faire en ayant tout de même un regard surpris, ignorant le regret qui prenait place en lui. Kanda se releva pour approcher un charriot de nourriture du lit, Allen regardant les plats sans nulle envie. Le kendoka s'exprima d'un ton plat :

« Je t'ai pris à bouffer. Tu veux que j'aille faire réchauffer les plats ? »

Il restait touché que l'alpha ait pensé à lui. En regardant par la fenêtre dehors, il faisait nuit, et il devinait que ça devait être froid. Il n'eut pas la force de sourire.

« Merci beaucoup, mais j'ai pas trop faim. »

Kanda marqua un temps d'arrêt, son visage se crispa sévèrement.

« Moyashi, tu devrais manger. J'vais faire réchauffer. »

Allen secoua la tête.

« Jerry doit plus être aux cuisines. Il est quelle heure ?

—J'sais pas, dix-onze heures, mais j'sais le faire tout seul. »

Le blandin soupira.

« Te gêne pas. Je vais manger un plat, tu pourras rapporter le reste. »

Kanda eut l'air de vouloir ouvrir la bouche pour insister, mais il serra les dents et garda son expression crispée. Il retourna s'allonger à ses côtés, et ne parla plus. Allen ne pouvait pas dire que l'attitude de Kanda ne le décontenançait pas. Il était comme d'habitude, en un sens, froid et neutre…Mais sa crispation ressemblait à de la tension, à de la colère. Allen croyait deviner qu'il était fâché contre lui et qu'il était sous le choc de ce qui s'était passé entre eux. C'était normal, et il avait de la chance que le Japonais n'explose pas à nouveau. En fait, il n'était pas vraiment rassuré quant à son calme. Chez Kanda, une telle docilité était visiblement mauvais présage. Dire qu'ils avaient à peine convenu d'être amis, et qu'ils faisaient encore un pas en arrière… Le blandin choisit un plat au hasard, et mangea lentement. C'était froid, mais pas mauvais pour autant, il s'en fichait, de toute façon. Finalement, il en mangea un deuxième, mais se refusa à en entamer un troisième. Tant pis. Il mangerait mieux les prochaines fois, si l'envie était là. Il ne ressentait que du vide, et ce vide, il n'avait aucune envie de le combler de quelques façons.

Il osa se retourner vers Kanda.

« J'ai fini. »

L'Asiatique se releva, Allen devinant son irritation de devoir faire des allers-retours pour lui, mais eut l'air indécis.

« T'es sûr que je rapporte les plateaux ? Tu bouffes plus, d'habitude. »

Allen ne méritait pas sa sollicitude, qu'il savait fausse, de toute façon. Pourquoi Kanda continuait à être prévenant avec lui alors qu'il venait de le contraindre à ça… ? Y penser lui donnait envie de rendre son maigre repas, alors il se contraignit à chasser ces interrogations.

« Je t'ai dit que j'avais pas faim, c'est pas grave. Tu peux y aller. »

Il avait envie de rajouter une excuse, mais il avait peur de l'intonation de voix avec laquelle elle sortirait, et de la porte que ça ouvrirait. Kanda lui jeta un regard étrange. Comme une confusion, de la colère, et autre chose. Allen comprit pour la colère, mais pas le reste. Le kendoka n'avait plus de veste à lui tendre, mais Allen s'en ficha. Après tout, il n'était pas un enfant qui avait besoin d'une sorte de 'doudou' pour avoir une présence à l'effigie de l'alpha. Il en avait marre de toutes ces idioties. Kanda claqua qu'il ferait vite. Allen ne répondit pas. Leurs paroles et leurs actes étaient rigides, ils ne savaient ni l'un ni l'autre comment réagir, Allen n'avait pas peur de sur-interpréter en faisant cette conclusion. Ni l'un ni l'autre ne semblait vouloir aborder le sujet de ce qui venait de se produire. Au fond, Allen commençait à en ressentir l'envie et le besoin, car il aurait imaginé que Kanda lui ferait des reproches et ne retiendrait pas sa colère.

Seulement, l'alpha ne disait rien. Lui se sentait trop mal, trop stupide, trop coupable pour initier cette conversation. Quelque part, il espérait qu'ils ne parleraient pas, ce soir, et qu'ils repousseraient tout au lendemain pour qu'ils puissent oublier. Allen avait tellement envie et besoin d'oublier, beaucoup plus que de demander un pardon qu'il savait qu'il n'aurait pas. Cette amitié, que Kanda avait certainement dû lui promettre en étant possédé par ses phéromones, peu importe ce qu'il disait, ou alors, et Allen ne savait pas ce qui était le pire, en croyant qu'il y était réellement obligé, n'irait pas loin. Il leur restait une semaine, une semaine à vivre comme ça…Comment le pourraient-ils ?

Allen s'était bordé jusqu'aux oreilles, et essayait en vain de fermer l'éclat dissipé de ses angoisses pour s'endormir. Le kendoka revint peu de temps après, Allen l'entendit à l'ouverture de la porte et sa fermeture peu de temps après. Il aurait voulu faire semblant de dormir, mais il avait eu le réflexe de se redresser. Kanda restait debout devant la porte, avec son expression de colère confuse, semblant attendre quelque chose, et Allen sentit son front se contracter légèrement, parce qu'il ne comprenait pas quoi. Afin de désamorcer la posture au bord de l'explosion du brun, il parla d'un ton qui se voulait dénuée d'émotion :

« Je pense dormir maintenant, Kanda. Tu peux lire, si tu n'es pas fatigué, toi. Bonne nuit. »

Il souhaitait une bonne nuit, mais se faisait la réflexion que c'était stupide. Comment passer une bonne nuit après ça ? Allen s'injuria intérieurement en rabattant les couvertures sur son corps, au summum de l'épuisement. Il entendit des pas, mais Kanda ne se recoucha pas à côté de lui. Il restait debout, à côté du lit, à le regarder avec ce regard si incompréhensible sur son visage.

« Écoute, Moyashi…Je crois qu'faut qu'on parle de ce qui s'est passé. »

Allen se contracta, et ferma instinctivement les yeux, comme pour fuir cette réalité et cette demande. Il aurait dû s'y attendre. Il s'y attendait, en vérité. Mais tout était si vif, si douloureux… Sa gorge était nouée.

« J'ai pas tellement envie, Kanda. »

Il ne voulait pas le supplier de laisser tomber, il espérait que sa voix inhabituellement froide dissuaderait le Japonais, mais c'était naïf de sa part.

« Putain ! »

L'exclamation le fit sursauter. Il fut contraint de se redresser, et de tourner son visage déphasé en direction de celui de l'alpha, qui semblait contorsionné sous la rage. Allen ne faiblit pas, bien qu'il sente son cœur trembler. Kanda allait encore se lâcher, et il l'avait bien mérité, de toute façon. La voix rauque, lourde de rage parvint à ses oreilles :

« Bordel de merde ! J'arrive pas à croire que je vais dire ça, mais je suis désolé. »

Allen écarquilla les yeux, sans comprendre. Kanda venait de… il venait de… s'excuser… auprès de lui ? Indifférent à son incompréhension, l'Asiatique poursuivait :

« Je sais que j'ai insisté pour t'aider alors que tu me disais non, et merde, j'ai jamais voulu que ça aille si loin. Les phéromones m'ont influencé, on a eu une journée de merde aujourd'hui, et je crois que j'ai pété mon câble à tous les niveaux. »

Allen ne comprenait toujours pas, ou contraire trop bien. Kanda était en train de se blâmer pour ce qui s'était produit. Kanda croyait que c'était de sa faute. Son regret était palpable, et son trouble également. Allen n'avait jamais vu Kanda comme ça. Un tel dégoût dans sa voix, une telle haine… de sa personne. Allen ne comprit plus rien à Kanda.

« Moyashi, je suis pas ce genre d'alpha qui cherche à profiter d'un oméga. Je ferais rien qui ne t'aiderait pas. Je suis pas là pour te faire du mal. C'est pas pour ça que je suis venu te prendre, putain. »

Il éructait presque ses paroles, les crachait presque. Il était si contracté qu'Allen avait l'impression qu'il pourrait se briser comme un morceau de verre fissuré, semblait en colère, mais Allen savait très bien que cette colère n'était pas dirigée contre lui. Non, encore une fois, l'alpha s'en voulait, à lui-même.

« Alors si tu ne veux plus que je te soulage, je ne le ferai pas. Tu vas avoir du mal à supporter, tes odeurs seront plus fortes, mais je préfère ça que te toucher de force. »

Kanda le regardait dans les yeux, et Allen déglutit, les siens ronds. Il était surpris. Il aurait pensé que Kanda l'insulterait, qu'il lui mettrait tout sur les dos, et Allen était d'accord avec cette version des faits. Il avait l'impression d'être fautif. Il avait l'impression d'avoir contraint Kanda, de l'avoir pour ainsi dire violé. Même s'il était celui qui s'était fait touché, avoir pris du plaisir grâce à lui mais contre le gré de l'alpha ressemblait foutrement à un viol, et il se rendait compte que son état d'oméga en chaleurs forçait Kanda à bien trop de choses pour que ce soit supportable par ce dernier. Il avait l'impression d'avoir profité de lui, d'avoir agi comme un petit oméga qui souhaitait profiter de sa condition. Il comprenait que Kanda soit en colère contre lui et le trouve insupportable avec tout ça. Savoir que Kanda avait eu le même chemin de pensée que lui, qu'il s'en voulait et qu'il avait l'impression d'avoir abusé de lui… D'une certaine manière, Allen se sentait rassuré. Ça sonnait si étrange et si hors propos, mais il était rassuré que Kanda ne lui en veuille pas.

En revanche, qu'il se blâme lui-même… L'Anglais n'avait pas besoin de sentir les émotions de l'alpha, comme lui le pouvait, pour comprendre que le remord était en train de bouffer Kanda en ce moment. Il ne reconnaissait plus Kanda, n'arrivait pas à croire qu'il percevait ce relent palpable de haine de soi chez lui, et il était choqué. Il comprit que son odeur émotionnelle y avait sûrement contribué. Allen allait mal, pour la énième fois, cette journée avait été merdique, comme l'avait stipulé Kanda, ils avaient tous deux souffert de tout ça. Mais il avait déjà compris qu'il devait se ressaisir et être plus fort, pas seulement pour lui, mais aussi pour Kanda. Bien sûr que l'alpha avait mal interprété ses émotions. Il sentait qu'elles étaient négatives, mais ça ne l'aidait aucunement à savoir ce qu'il pensait en détail s'il ne l'exprimait pas, surtout après quelque chose d'aussi déboussolant. Évidemment, en conséquence, il se sentait encore coupable de l'avoir inquiété.

Allen aurait pu se remettre à pleurer et se sentir anéanti devant cette situation qui se nouait en un épouvantable cauchemar pour chacun d'eux, où ils culpabilisaient et se laissaient dévorés par leurs fautes, parce que ça faisait trop. Mais il ne le fit pas. Il sut qu'il devait être, pour la première fois depuis que Kanda l'avait pris, celui qui remontait le moral de l'alpha. Il fallait l'aider à y voir plus clair. Il devait être fort et être assez maître de lui pour qu'ils puissent s'expliquer ensemble. Il ne pouvait plus fuir la confrontation, à ce stade, et il savait qu'il ne le fallait pas. Kanda en avait besoin, et il ne laisserait pas l'alpha se haïr pour une erreur qu'il n'avait pas commise.

Devant son long silence, ce dernier s'était crispé davantage. Il ne tarda pas à crier :

« Moyashi, merde, dis quelque chose ! »

Ce fut le signal. Allen parla, après une brève inspiration pour reprendre contenance :

« …Mon dieu, Kanda…Tu ne m'as pas touché de force. C'était mon choix. J'ai hoché la tête, je t'ai laissé faire, j'ai dit oui, et je t'ai même remercié. »

Il regardait le brun dans les yeux, à son tour, ceux de ce dernier s'écarquillant, comme lui il y a quelques instants. Le maudit continua :

« Ce n'est en rien ta faute, c'est moi qui suis en chaleurs et…

—Te fous pas de ma gueule, » le coupa Kanda. Il secouait la tête avec mépris. Pas qu'envers Allen, ce dernier sut le dire. « T'implorais ma pitié, et moi je me suis laissé emporter parce que je voulais que tes phéromones disparaissent. »

Allen durcit son regard. Il était sincèrement touché que Kanda ait de la considération pour son état, pour ses sentiments, et qu'il ait peur de l'avoir brusqué. Effectivement, sa crainte et sa passivité prêtaient peut-être à confusion. Mais il se sentait en colère. Il avait pris cette décision, il savait ce qu'il faisait, et Kanda n'avait pas le droit de le penser incapable de choisir.

« J'ai accepté, Kanda. Je suis pas débile, je savais que tu allais me toucher si j'acceptais, et j'ai accepté, j'ai fait mon choix. » Sa voix était aussi ferme qu'une interdiction. « Ne me le retire pas. »

Kanda serra les dents. Allen secoua la tête, se sentant trembler dans son être. Kanda avait eu raison : il devait expliquer ce qu'il pensait en détails, et il s'y conformerait. Pour certains aspects, ça ne lui plaisait pas, mais il ne pouvait pas faire autrement à ce stade. Il ne pouvait pas laisser d'ambiguïté pour que Kanda le comprenne.

« Je sais que je suis pathétique, et que j'ai craqué, mais justement…Je voulais que tu t'occupes de moi, peut-être pas comme ça, c'est sûr, et tu vas me mépriser de dire ça, mais je voulais que tu décides pour moi. »

Kanda eut les yeux ronds, à nouveau. Allen baissa les siens, s'appliquant à ne pas croiser le regard de l'alpha alors qu'il étalait courageusement ses sentiments les plus ridicules et les plus bas.

« C'est la première fois de ma vie que je veux qu'un autre me prenne en charge. » Il déglutit, reprenant : « Tu vois, c'est pour ce genre de trucs que je voulais qu'on soit amis, qu'on s'entende… Je ne savais pas que ça prendrait de telles proportions, mais je me doutais que ça nous serait utile. J'ai choisi de te laisser me toucher, j'ai eu confiance. Je n'ai peut-être pas eu d'autres choix, mais toi non plus. Franchement, si quelqu'un viole quelqu'un ici, c'est plutôt moi qui t'ai forcé… » Il refoula une montée de larmes insidieuses à ces mots crus. « Bon sang, je me dégoute… je suis tellement désolé, Kanda, je voulais vraiment pas te forcer à tout ça. J'ai jamais voulu que ça soit comme ça. Je te demande pardon… »

Kanda serra les dents, ses lèvres se retroussant, et vint brutalement l'attraper par le col de son pyjama. Son front se colla au sien, brutalement. Allen serra les dents, il lui avait fait mal. Le Japonais était furieusement en colère. Comprendre qu'Allen se blâmait lui aussi ne lui plaisait pas.

« Dis pas de conneries, Moyashi ! Je me suis retenu de te frapper trois fois, je ne me retiendrais pas une quatrième ! T'es en chaleurs, putain, t'as rien fait ! Je sais que je suis ton alpha, que c'est normal dans ton état, alors arrête avec tes remords ! C'est moi qui ai cédé aux phéromones, moi qui n'ai pas su me contrôler, putain de merde ! »

En dépit de la rencontre fracassante de leurs fronts, Allen ne fut nullement intimidé par la colère de Kanda. Elle n'était pas réellement contre lui. Puis, arrêter avec ses remords, il était malin de lui dire ça sachant qu'il lui avait justement fait comprendre qu'il avait abusé de sa gentillesse ! Allen ne le comprenait pas, et c'était compliqué de raisonner une personne dont on ne comprenait justement pas le raisonnement. Il voyait cependant qu'il avait le moyen de se racheter en faisant comprendre à Kanda qu'il n'avait rien fait de mal en le touchant. Ce serait compliqué de le lui faire comprendre, mais Allen n'abandonnerait pas. Il était têtu, obstiné, c'était une qualité que ses chaleurs ne pourraient pas lui enlever. Il posa une main forte sur l'épaule de Kanda, sans pour autant essayer de le repousser, mais avec une emprise digne de ce nom.

« Kanda, arrête. J'ai dit oui. » Il était ferme. Il regarda l'alpha dans les yeux, ne pouvant s'empêcher d'exprimer sa consternation : « Dis, tu trouves que c'est normal que le lien fasse cet effet ? » L'emprise de Kanda faiblit, et il recula le haut de son corps, ses mains restant accrochées à son encolure. Il ne semblait pas comprendre. Allen développa son raisonnement. « Je sais que je suis en chaleurs, la période où je peux me… reproduire, alors c'est logique que je ne puisse être réellement apaisé que par un partenaire, et tu es ce partenaire… Mais tu trouves normal que ça soit une obligation ? Que ça m'y oblige et t'y oblige ? »

Kanda eut un instant d'hésitation dans le regard. Il soupira, à bout de nerfs.

« Moyashi…Le lien est une merde, on est d'accord sur ça. Mais putain de chiasse, tout à l'heure, tu n'as pas à me laisser faire ça parce qu'on est liés. Je n'ai pas à le faire, tu n'avais pas à accepter, bordel ! » Il avait haussé la voix. « J'ai eu tort de te convaincre, j'ai agi sous les phéromones, et merde, je… »

Allen ne voulait pas l'entendre s'excuser. Pas encore. Kanda avait du mal avec les excuses, et Allen ne voulait pas qu'il fasse ça sans que ce soit justifié. Le coupant brutalement, il hurla :

« TU NE M'AS PAS TOUCHÉ DE FORCE ! »

Surpris, Kanda eut un mouvement de recul.

« Et oui, » s'écria Allen, « effectivement, toi non plus, tu n'as pas à me faire ça parce qu'on est liés ! » Il commençait à comprendre où se situait justement le problème. « Ce n'est pas que toi…,» il s'en rendait en effet compte, « Ou moi… qui… nous sommes concernés par ça tous les deux, bordel ! » Il jurait aussi. Mais c'était ça. Il raffermit sa voix. « On est liés, on est tous les deux concernés, on est là-dedans ensemble ! On doit décider ensemble et en être sûr tous les deux ! Alors ne dis pas que c'est ta faute ! »

Kanda secouait la tête. Il ne paraissait pas convaincu. Allen posa, cette fois-ci, ses deux mains sur ses épaules, se redressant pour mettre son visage à la hauteur du sien.

« Bon sang, Kanda, peut-être que tu as voulu agir à cause des phéromones, peut-être que tu as réagi précipitamment, mais ce n'était pas forcé de mon côté, j'ai dit oui. Tu es le seul à t'être forcé. C'est ça qui me pose problème. »

Kanda grogna, rageur, et se débattit, serrant davantage le col de son pyjama, qu'il ne lâchait pas lui aussi. Il le lui déchirerait, si ça continuait, et il lui lança un regard noir. Ils avaient l'air sur le point de se battre, à s'empoigner l'un l'autre comme ça.

« Putain, oui, je me suis peut-être forcé, mais je l'ai fait parce que je savais qu'il le fallait et à cause des phéromones. Ça m'a fait chier, mais je suis pas celui qui s'est fait tripoté, bordel ! »

Allen rougit à ces mots. Il ne laissa pas son embarras l'emporter. Il jura à nouveau :

« Putain, c'est pas assez clair, Bakanda ? J'en avais envie ! Je le voulais, merde ! »

L'alpha fut décontenancé. Allen se mordit la langue. Le tour de ses yeux le brûlait. Il était, quelque part, fâché que Kanda le mette en position de dire tout ça. Mais il n'avait plus le choix de reculer. Il adopta un ton plus léger, exprimant son repentir.

« Je suis sincèrement désolé, Kanda. Ça n'a rien à voir avec mes crises, ou peut-être, mais j'ai aussi ressenti le besoin que tu prennes soin de moi comme si j'étais ton oméga… » Il fallait avouer son trouble, maintenant. « Je ressens toujours ça, le besoin de m'appuyer sur toi, d'être protégé, et même de te protéger. » Il eut un rire amer et baissa les yeux. Il lâcha Kanda à ce moment-là, l'alpha le lâchant également. « Depuis qu'on est liés, en fait. C'est si déroutant… »

Kanda adoucit son expression, largement aussi perdu que lui. Allen eut du mal à en croire ses oreilles, mais la réponse lui parvint d'une voix hachée et confuse :

« Je sais ce que c'est. » Kanda eut un reniflement de colère. « Tu vas dire que je ne sais pas parce que je suis l'alpha, mais je sais. Je ressens aussi le besoin de te protéger et de m'occuper de toi comme si tu étais mon oméga. »

Allen comprit. C'était donc partagé. Contrairement aux apparences qui pouvaient être fort trompeuses, tout cela n'avait rien à voir avec une déclaration d'aucune sorte, ou peut-être si : celle de leur débâcle interne, la révélation de ce que le lien leur imposait chacun. Ils étaient arrivés à ce tournant où ils se devaient d'en parler, l'ayant gardé pour eux trop longtemps. Kanda cracha :

« C'est comme si quelque chose prenait le contrôle de mes réactions, comme si quelque chose forçait des sentiments en moi. Je hais ça. »

Allen n'en fut nullement vexé. Là-dessus, leurs véritables sentiments s'accordaient justement. Il parla avec la même colère :

« Je hais ça aussi. »

Kanda le regardait encore dans les yeux. Allen avait l'impression qu'il pourrait gagner la confrontation, pourrait convaincre l'autre, mais pas s'il n'insistait pas pour lui faire comprendre son point de vue.

« Tu vois, c'est bien le lien le coupable, c'est le lien qui nous viole. »

Cela dit, ça ne voulait pas dire qu'Allen se sentait, pour sa part, moins coupable de ce qui s'était produit. Seulement, il comprenait que dire qu'il s'en voulait semblait convaincre l'alpha de sa propre culpabilité, et Allen voulait détourner l'attention de l'alpha de ses sentiments coupables, pour mieux le convaincre de son innocence. Quelque part, ça l'aidait aussi à ne plus autant se blâmer. En ça, il était perdu. Il y avait la part de lui qui agréait pour dire qu'il avait autant le droit à cette innocence paradoxalement accordée par l'obligation du lien. Il y avait aussi l'autre, qui le jugeait sévèrement comme ayant plus de responsabilité là-dedans que l'alpha et refusait de le laisser s'en tirer avec ça. Kanda secouait encore la tête. Allen demanda :

« Dis, Kanda, est-ce que tu m'aurais touché si j'avais continué à supplier et à refuser ? »

Kanda sembla décontenancé. Allen avouait que sa question paraissait stupide. Ils ne pouvaient pas le savoir, du moins, à première vue. Mais Allen était persuadé que ça ne serait pas arrivé. L'attitude de Kanda le lui montrait, même sous les phéromones, même sous influence, il arrivait à rester suffisamment maître de lui pour rester lui-même, du moins le plus possible. Allen était sûr qu'il serait incapable de le forcer réellement. À défaut de lui hurler dessus, Kanda y réfléchit quand même.

« Je… »

Première fois qu'Allen le voyait chercher ses mots comme ça. Les poings de Kanda se serrèrent sur ses genoux. Il ne baissait pas les yeux devant lui, pas plus qu'Allen le faisait, et se reprit bien vite, recomposant sa façade :

« J'aurai continué à te gueuler dessus. Je me serai sûrement fâché, mais je ne sais pas ce que j'aurai fait. »

Allen eut un sourire.

« Tu vois. »

Kanda gueula :

« J'ai dit que j'peux pas savoir, Moyashi ! C'est pas comme ça que t'as réagi ! » Il serra ses poings davantage. « Je l'aurai peut-être fait. »

Une vois si blanche, si lourde. Allen hésita, et posa une main au-dessus de ses poings serrés. Kanda les recula, mais Allen n'en fut pas offusqué. Il plongeait dans son regard.

« Je sais que non. »

Cela ne calma pas Kanda. En quelques secondes, il l'empoignait à nouveau, collant encore son front au sien, le visage plissé par une colère exacerbée :

« Tch, t'en sais que dalle, Moyashi ! Affirme pas ça avec ton expression naïve, parce que ça me fout les nerfs ! Ça me donne des envies de meurtres. J'ai été un connard avec toi toute la journée, je t'ai envoyé chier, rabaissé, juste parce que j'étais énervé, et je recommencerai sûrement si tu m'énerves, et tu le sais. J'ai promis de ne plus partir et de m'occuper de toi, mais tu sais comment j'suis. »

Kanda avait mauvais caractère, Allen n'allait pas chercher à le nier, il était loin d'être une personne facile, mais pourtant…

« Je sais aussi que tu as des bons côtés. Tu refuses de les montrer et tu as l'air de les oublier, mais tu l'as dit : tu n'es pas ce genre d'alpha, tu n'es pas ce genre de personne. Tu ne m'aurais pas forcé. J'en suis persuadé. »

Kanda cria à nouveau :

« Tu ne sais rien de moi, putain ! » En ça, il avait raison. « Tu ne sais pas de quoi je suis capable. J'suis pas un ange. » Quelque chose dans son regard, une trace de remord brûlante, convainquit Allen qu'il se blâmait pour plus que ce qui venait d'arriver maintenant. Il aurait aimé savoir quoi. Il aurait tellement aimé comprendre Kanda. Le brun était pâle comme la mort. « J'ai accepté d'être ton ami le temps de tes chaleurs aujourd'hui, je ne reviendrai pas sur mes paroles, mais on a passé quatre foutus jours ensemble, tu ne peux pas me connaître et affirmer ça, Moyashi ! Tu sais rien de moi, bordel ! »

Allen fut encore surpris, surpris qu'il remette sur le tapis cette promesse en laquelle il ne croyait même pas, qu'il croyait influencée par les phéromones, mais Kanda avait l'air d'y croire, lui. Allen ne sut si ça le faisait se sentir encore plus coupable de savoir que son hypothèse selon laquelle Kanda se pensait obligé d'être ami avec lui pour ses chaleurs pour ne pas le contrarier était confirmée, car ça ne ressemblait absolument pas à Kanda et il ne voulait pas forcer des réactions contraires à son caractère chez lui, ou si, égoïstement, ça le rendait heureux. Il choisit de secouer la tête et de ne pas s'attarder sur ça. Ce n'était pas le problème. Kanda était visiblement démoralisé, comme jamais Allen ne l'avait vu, et il voulait lui remonter le moral, même si c'était réellement difficile.

« Je sais que je ne sais rien de toi, mais ça, j'en suis intimement persuadé. Tu l'as dit, ce n'est pas comme ça qu'on a réagi, alors on ne peut pas savoir. De toute façon, tu n'as rien fait de mal. Tu sais, Kanda, on est pas obligés d'être amis, j'ai réfléchi, et c'est pas ton genre d'accepter des choses pour que tout aille bien. Je veux pas d'une amitié comme ça, et toi non plus. Ça me suffit si je peux compter sur toi en cas de besoin, et je vais essayer de ne pas en abuser. Mais le fait que tu en sois venu à vouloir faire ça…Tu n'es pas mauvais, ne réagis pas comme ça. Je ne t'en veux pas. Au contraire. Alors on va faire comme s'il ne s'était rien passé, et arrêter de s'en vouloir, parce que j'ai l'impression que ça ne sert à rien. »

Kanda secoua la tête. Il le relâcha avec violence. Il était toujours en colère, mais semblait essayer de se calmer.

« M'oblige pas à le redire. J'ai promis, Moyashi. C'est juste le temps de tes chaleurs, et ça changera rien, t'façon. Si j'ai promis, c'est parce que je me suis rendu compte que t'avais raison. Je le dirai pas deux fois, ça aussi. Faut qu'on s'entende le temps que cette merde passe, parce que ça nous change, mais ça nous engage à rien pour après, et c'est seulement pour ça que j'accepte. T'inquiète pas, ça veut pas dire que je vais devenir sympa avec toi pour autant. J'suis pas un bon ami, je te l'ai déjà dit. »

Allen déglutit avec peine.

« Je suis content que nos pensées se rejoignent sur ça, mais tu n'as vraiment pas à te forcer à t'entendre avec moi, tant qu'on ne s'entretue pas, on peut faire sans…

—Moyashi, arrête, tu l'as dit toi-même, avec tout ce que le lien nous fait faire, c'est mieux. J'sais qu'on en a aucune envie ni l'un ni l'autre, et même si je me suis énervé aujourd'hui parce que j'en avais marre, je sais que t'es aussi dans la merde que moi. Me force pas à être celui qu'insiste pour qu'on s'entende bien, sinon je vais me fâcher, et arrête de dire des conneries. »

La menace dans sa voix était sourde, mais pourtant très audible, il en avait marre du chemin que prenait la discussion. Pour éviter une bagarre, Allen ravala ses protestations. Kanda avait justement dit qu'il en avait marre de tout ce à quoi il était forcé, et Allen ne pouvait que le comprendre. Il se disait que de toute façon, il n'aurait qu'à contrôler ses agissements pour laisser du répit à Kanda, et ainsi faire son possible pour ne plus le déranger. Il pensait que Kanda était quand même généreux de ne pas se rétracter alors qu'il lui en offrait l'opportunité. Il déglutit.

« En tout cas, même si je suis silencieux et que je ne mange pas, ne t'inquiète pas pour moi. Je ne t'en veux pas. J'ai besoin de penser, d'encaisser, j'imagine que tu comprends pourquoi, mais je te suis reconnaissant. Je ne t'ai pas remercié automatiquement, mais parce que je le pense. Alors sois tranquille. »

Kanda serrait toujours les dents. Allen lui fit un sourire, essayant de mimer une posture décontractée en se grattant l'arrière du crâne, alors que tout son sang tremblait dans ses veines.

« Tu dois être content d'avoir la paix, non ? Tu n'aimes pas que je t'embête avec mes conversations, je sais que je t'ennuie et que tu me vois comme un mec chiant. »

Kanda ne réagit pas. Il avait pris de la distance par rapport à lui et serrait toujours les poings. Allen essaya encore d'initier un contact avec lui, dans le but de le conforter, en posant à nouveau ses mains au-dessus des siennes.

« Kanda, tu n'as rien fait de mal. Arrête de te blâmer. »

Le Japonais ne réagissait toujours pas, il le repoussa, trop fier pour accepter d'être physiquement réconforté, mais Allen recommença. Il ne voulait pas faire quelque chose que Kanda ne voulait pas aussi, mais il tenait à le réconforter, et il ne savait pas quoi faire d'autre.

« Tu n'as rien fait de mal. »

Il insistait. Kanda finit par soupirer, après avoir brièvement fermé les yeux, comme exaspéré. Il repoussa encore ses mains, mais le regarda avec un visage plus neutre, plus cet air totalement détruit. Allen vit que la tempête était passée, et il était rassuré. Il avait réussi à réconforter Kanda. Peut-être pas entièrement. C'était difficile de savoir ce qu'il pensait. Mais il avait cessé d'avoir le visage d'un accusé coupable au parloir.

« J'veux qu'on établisse juste quelques limites, comme l'infirmière a dit. Fini les conneries. J'ai compris que tant je devais t'aider et que tant que t'étais en chaleurs, tu devais passer avant. » Ces mots serrèrent le cœur d'Allen. « Je ferai ce qu'il faut. Pour tes prochaines crises, je veux pas que tu acceptes juste parce qu'il le faut, et je n'insisterai pas si tu veux pas. Faut que tu dises clairement ce que tu veux, Moyashi. »

Allen déglutit. Kanda lui laissait le choix. C'était bien normal qu'il soit celui qui ait la décision, il s'agissait de son corps, et non de celui du kendoka. Il était reconnaissant que Kanda prenne tout cela en compte, la plupart des alphas s'appropriaient facilement tous droits sur un oméga. La nature semblait les conforter dans l'idée qu'ils les possédaient, avec le peu de contrôle que le lien et les chaleurs leur accordaient d'eux-mêmes. C'était si horrible... Allen n'arrivait pas à réfléchir, c'était beaucoup trop tôt et trop difficile pour lui, mais il devait se forcer à le faire et ne pas fuir. À cause de ses chaleurs, il n'était plus un enfant à partir de maintenant, et ce n'était pas en repoussant ce qui n'allait pas qu'il aurait du repos, il commençait à le comprendre.

« Kanda… Je t'avoue que je ne sais toujours pas quoi faire. »

Le brun le regarda, mais ne réagit pas. Allen continua :

« Je veux essayer de me soulager seul. Je préférerai ne pas te forcer à le faire, mais si les phéromones te font cet effet et me le font à moi aussi, je… » Il n'osait pas regarder Kanda. « Je suppose qu'on verra, et si je peux vraiment pas faire passer la crise, s'il n'y vraiment pas le choix, je suppose que je te demanderai de l'aide. » Kanda ne réagissait toujours pas, et Allen eut du mal à avaler sa salive. « Seulement si tu acceptes, mais je ne veux vraiment pas que tu t'y forces, alors tu es libre de refuser, et je t'en prie, ne te force pas. Si tu ne veux pas, je ne veux pas non plus. Mais en tout cas, ne te sens pas coupable. Je me sens vraiment apaisé maintenant, et j'ai confiance en toi. »

C'était vrai. Allen avait eu confiance en Kanda tout à l'heure, et il avait toujours confiance en Kanda. Comme le kendoka serrait encore les dents et semblait peiner à croire son affirmation, Allen rougit en pensant à ce qu'il allait dire. Mais s'il fallait ça pour le réconforter et dédramatiser ce qui venait d'arriver, alors c'était son argument de dernier recours…

« Tu… Tu as vraiment été très doux avec moi, Kanda. Je suis sincère quand je dis ça. »

Kanda eut un mouvement de recul, et Allen jura qu'il s'empourprait.

« Tch. T'fais pas d'idées, foutu Moyashi, j'allais juste pas te brutaliser. »

Son ton était froid, désagréable, mais au moins, il n'y avait plus de culpabilité. Allen rougissait encore, mais eut un sourire. Son argument avait marché.

« Je me fais aucune idée, mais je suis content que tu aies su être doux, c'est tout, tu as fait au mieux et tu m'as aidé à me calmer. Alors merci. »

Cette fois, Kanda était obligé de considérer ses paroles. Il soupira.

« Très bien. Tu veux que je dorme avec toi ? »

Allen sentit à nouveau son cœur se serrer.

« Tu n'es pas obligé, Kanda… Je ne veux pas t'obliger. »

Le brun grogna.

« Moyashi, arrête. Tu veux, oui ou merde ? »

À son tour, le blandin soupira. Il n'était plus en état de se battre ce soir, et il voulait dormir. Il ne voulait pas s'endormir seul, et se savait pire qu'un enfant pour cette réaction immature.

« Je veux... »

Il souffla anxieusement. Le brun se changea rapidement et se coucha à ses côtés, la chambre fut plongée dans l'obscurité, mais Allen voyait bien que Kanda était encore tendu. Il voulut le rassurer :

« Kanda, ne sois pas si crispé. Tout va bien.

—J'sais, c'est bon. Moi aussi j'ai besoin d'encaisser, merde. »

Allen ne lui en tenait pas rigueur. Il le comprenait même tout à fait.

« Bonne nuit.

—Tu te colles pas ? »

La proposition était alléchante, et après cette journée lourde en rebondissement, interminable en discussions et disputes, Allen voulait le confort émotionnel et physique d'une étreinte. Seulement, c'était toujours le même problème, il voulait avoir suffisamment de retenue pour ne pas le faire et ne pas taper sur les nerfs de Kanda. Ce n'était pas naturel entre eux. Il ne voulait plus obéir au lien et aux chaleurs.

« Je te l'ai dit, je veux plus t'obliger à faire ce genre de choses. Tu es à côté, c'est suffisant. Bonne nuit. »

Le brun gronda :

« Tu pues. Ramène-toi. »

Allen sentit ses entrailles se nouer. La voix n'était pas aimable, pas douce. Mais merde, il l'appelait et acceptait l'idée de son étreinte. Allen était déchiré intérieurement entre son désir de ne pas envahir l'autre et celui d'avoir son confort.

« Kanda, non…

—Moyashi, je suis ton alpha. Je sais que je dois le faire. »

Allen avait de plus en plus de mal à ne pas pleurer. Il ne voulait justement pas que Kanda le fasse par devoir.

« J'ai compris que te contraindre à ça sous prétexte de mes chaleurs et du lien était exagéré. Même si c'est l'usage, entre nous, ce n'est pas comme ça et ça ne doit pas l'être. Je comprends que tu aies fini par être énervé et je ne veux pas que tu continues à faire des choses comme ça.

—Putain ! » L'exclamation de Kanda le tendit de la tête aux pieds. « Pas d'excuses, pas ce soir, Moyashi. On en reparlera demain. Je veux dormir, moi aussi, alors viens-là, fais pas chier. »

Allen se tourna vers Kanda, mais ne s'avança pas pour autant. Il voulait distinguer son visage pour expliquer ses réactions.

« Mais, Kanda, je ne veux pas que tu…

—Ça suffit. »

Sec, impérieux. Il en avait marre. Bien sûr, l'Anglais avait conscience du fait qu'en s'excusant et en palabrant, il énervait largement Kanda, et n'accomplissait pas sa résolution. Mais il ne voulait plus de tout ça…Il était à bout de nerfs, essayait de s'accrocher à cette conviction, à ce fait de savoir que trop compter sur Kanda épuisait ce dernier et que se servir de ce fait allait le contraindre lui-même à se contenir. Il essayait de se manipuler, en quelque sorte, pour garder à l'esprit que s'il se laissait aller, il ferait quelque chose de mal pour Kanda, et pour ne plus le faire. Mais si ce dernier le lui refusait, ne le laissait pas se convaincre qu'il devait se contenir, comment pourrait-il ne pas s'effondrer encore sur lui en étant si éreinté, si rien ne l'en dissuadait ?

« Tu pues vraiment, Moyashi. Qu'est-ce que j'arrête pas de te dire, bon dieu ? Arrête de nier tes sentiments. T'es con ou quoi ? »

Le choc de ces paroles se répercuta en Allen, il le ressentit dans chaque part de son être. Nier ses sentiments. C'était sa seule manière d'être fort. Depuis la mort de Mana, ça l'avait toujours été. Kanda ne pouvait pas le lui enlever. L'épéiste souffla :

« J'ai envie de te tuer quand t'agis comme ça, putain. T'es pas bien, alors arrête de faire le con, et viens dans mes bras. »

Ça sonnait si ironique, et dans une autre bouche, cette phrase aurait semblée réconfortante, voire câline. Pas chez Kanda. Bien sûr que non. Mais Allen éclata quand même en sanglots à ce moment-là, l'alpha l'attirant à lui sans qu'il ne se débatte, et lui enfouissant la tête dans sa poitrine. Allen fut enveloppé de l'odeur de l'alpha, ressentit le plaisir et bien-être du cocon de sa senteur florale, les larmes s'accroissant en un ruissellement, longue coulure, sur son visage.

« Pourquoi tu ne veux pas me laisser être fort ? »

Il avait l'air si pathétique. Kanda se tendit contre lui. Il marqua un temps d'arrêt. Allen devina qu'il réfléchissait à ses mots, et il sembla enfin comprendre.

« C'est pas ça, Moyashi. C'est pas te rendre plus faible d'accepter ce dont tu as besoin. C'est en te forçant à souffrir que tu te rendras faible. Je te l'ai dit, à partir de maintenant, tant que t'es en chaleurs, je m'en fous de ça. »

Allen secoua la tête contre Kanda, ces mots censés l'apaiser faisaient si mal. Mais Kanda le maintenait toujours si fermement contre lui, avec une sorte de douceur brusque qui le caractérisait, et il était si bon avec lui… Allen ne pouvait qu'être reconnaissant, et se blâmer davantage.

« Kanda…Tu ne devrais pas t'emprisonner dans une promesse sordide. »

La situation était sordide, il fallait l'admettre. Kanda nia.

« Je m'emprisonne pas. C'est pour tes chaleurs, et c'est qu'un foutu câlin. »

Allen se permit de se détendre. Il n'en pouvait plus, et s'il se laissait encore dévoré par l'angoisse, il allait exploser, son esprit allait rendre l'âme. Il prit un souffle, long, et expira aussi fortement.

« Merci pour tout ce que tu fais, Kanda. Tu es vraiment quelqu'un de bien, en vrai, tu sais... »

Le Japonais se contracta, mais ne brisa pas leur étreinte pour autant.

Allen arrêta de penser, fit de son mieux pour du moins, et ferma les yeux, prêt à se laisser sombrer. L'odeur de Kanda éveillait des petits picotements chez lui, il avait peur que ça se transforme en crise, mais il savait que ça ne serait pas le cas. Il était actuellement trop bouleversé pour ça. Et ce serait mieux. Après tout ça, lui et Kanda n'avaient pas besoin d'être confrontés à une deuxième crise si tôt. Il se concentra sur la chaleur de Kanda, la senteur de Kanda, et alors qu'il se faisait l'effet d'être encore en train de céder à ses instincts d'oméga, il choisit délibérément de suivre le conseil de Kanda. De ne plus nier ses sentiments, de ne plus se prendre la tête, et de s'endormir. Avec tout ça, Allen savait maintenant qu'il pouvait avoir pleinement confiance en Kanda.

Kanda l'avait réconforté et lui avait prouvé qu'il était digne de sa bonne foi. Petit à petit, il ferait de son mieux pour s'affranchir des sentiments avilissants dus à son statut d'oméga en chaleurs, et respecterait le confort de l'alpha. Mais, dorénavant, il décida d'accepter que Kanda l'aide tant qu'il n'empiétait pas sur ses limites.

La seule chose dont il était sûr, c'est que Kanda serait peut-être son alpha pour ses chaleurs comme il ne pouvait pas faire autrement, mais il serait le dernier. Il ne voulait plus jamais se montrer si démuni devant qui que ce soit à part Kanda, vu qu'il n'avait pas le choix.

Chapter Text

Allen était enveloppé par l'étreinte de Kanda lorsqu'il ouvrit les yeux. L'Asiatique dormait à poings fermés, et lui devinait qu'il s'était réveillé en plein milieu de la nuit. Son bref sommeil avait été reposant et agréable, mais il était toujours trop épuisé pour dormir paisiblement. Il n'aurait pas dû le faire, mais après quelques minutes de pensées floues et imprécises, il se remit à réfléchir, la fatigue le rendant morose, prompt à ressasser l'angoisse. Il demeurait chamboulé, aux prises avec son désir de lutter contre ses instincts, et sa crainte que ses chaleurs ne le fassent mal se conduire avec l'alpha. Difficilement, Allen essaya de faire taire sa culpabilité. Ce n'était pas constructif et ne lui serait d'aucun secours, il le savait. D'autant que Kanda l'avait encore accepté, tout à l'heure. Allen l'avait remercié et le considérait réellement comme une bonne personne. Il aurait pu saisir ces occasions pour raffermir ses griefs et lui interdire tout ce qu'il se forçait à lui passer. Ce n'était pas ce qu'il avait fait. Kanda avait été étonnamment compréhensif et soucieux de lui. Il en était de même pour cette promesse d'entente amicale qu'il aurait pu envoyer au diable, il s'y tenait toujours. Deux fois, Allen lui avait proposé de changer d'avis. Deux fois, Kanda ne l'avait pas fait.

Par rapport à ça, les mêmes sentiments qu'il y a quelques heures plus tôt l'habitaient. Allen était rassuré, en quelque sorte, que Kanda lui ai promis deux fois d'être là. Mais ses craintes étaient encore là, elles aussi. Il aurait aimé dire que ça s'arrêtait là, Kanda avait dit qu'il était là, c'était bien, point. Ce n'était pas le cas. Allen allait tenter d'avoir confiance en Kanda pour ne plus retourner sa veste, et choisissait de se reposer sur cette idée-là tant qu'il le pouvait. Seulement, il était terrifié qu'il ne change d'avis, qu'un de ses actes vienne ébranler les décisions du Japonais. Allen s'en était rendu compte, Kanda réagissait violemment et repoussait lorsqu'il avait l'impression qu'il essayait d'établir une proximité réelle avec lui, ou lorsqu'il croyait qu'Allen pensait lui-même être proche. L'idée même de nouer une réelle amitié avec une personne semblait le faire bondir. Allen ne comprenait pas pourquoi. Mais ça lui faisait peur. Comment s'entendre avec quelqu'un s'il savait qu'il n'avait aucun droit de s'attacher et aucun droit de prendre cette entente au sérieux, ni de la juger agréable ?

C'était toujours irrémédiablement compliqué, mais se flageller de pensées à ce propos n'allait pas l'aider non plus. Il devait se concentrer sur le positif, cette entente avec Kanda leur faciliterait la vie, il avait été obligé de se battre pour, et quant au reste, ils se débrouilleraient bien. Il l'avait déjà décidé, de toute façon, qu'il ferait attention à ne pas brusquer Kanda et essaierait de résister autant que possible à ses instincts. Il pourrait y arriver, peut-être pas tout de suite, mais Allen savait qu'il devrait le faire, il n'avait pas le choix. S'il ne voulait pas se laisser détruire par ses chaleurs, se laisser abattre…Il le devait, il le fallait. Ne pas s'arrêter, ne pas stagner, ne pas s'effondrer. Ce ne serait pas pour aujourd'hui. Pas encore. Pas comme ça. Il devait avancer !

Allen avait honte d'avoir plusieurs fois pensé qu'il voulait mourir, de s'être senti sur le point d'abandonner. Il avait des tonnes de raisons d'en arriver là, de vouloir tout arrêter, et toutes étaient plus importantes, plus existentielles que ces maudites chaleurs. Bien sûr, Allen était encore jeune, il était un adolescent, ce genre d'épreuves fragilisait un être, et il avait encore des choses à découvrir puis à apprendre pour devenir complètement adulte.

Honteusement, Allen profita de l'endormissement de Kanda, et de ce qu'il espérait être l'un de ses derniers instants de faiblesse, pour se blottir davantage contre l'épéiste, et respirer à nouveau son odeur, afin de chasser les idées noires et traîtresses. Lui-même était si fatigué. Kanda semblait bien endormi. Allen regarda son visage, éclairé faiblement par la lumière de la lune, une énième fois frappé par le fait qu'il était beau. Ses traits harmonieux, fins, mais bel et bien virils… Dire qu'à sa place, beaucoup d'omégas auraient été fiers et se seraient réjouis d'être liés à un alpha aussi beau. Ils auraient été refroidis avec son caractère, c'est le moins qu'on puisse dire. Enfin, Allen ne pouvait pas le nier, Kanda était magnifique. Ça lui faisait presque regretter que son caractère ne soit pas autre, et qu'il ne puisse pas être simplement un bel alpha avec qui il serait lié. Ç'aurait été tellement plus simple… Ou peut-être pas. Allen ne savait pas s'il aurait supporté d'être si abattu avec quelqu'un de plus simple. Sûrement pas. Même si Kanda et lui avaient été amants, ce qui ne serait jamais le cas, Allen n'aurait pas aimé ça. Ou même si ça n'avait pas été Kanda…

D'une certaine façon, toujours très étrangement, Allen était soulagé que ce soit Kanda. Ils ne passeraient plus de temps ensemble après. Ils n'avaient aucun véritable lien. Le brun emporterait le souvenir de sa faiblesse avec lui, il ne s'amuserait pas à la colporter en racontant à tout le monde ce qui s'était passé, ce n'était pas son genre, et il se foutait totalement de ce que ça impliquait. Le seul aspect négatif, c'est que Kanda se rappellerait qu'il s'était comporté comme un véritable enfant, et Allen avait peur qu'il ose le lui ressortir s'ils se disputaient, comme il tapait bien là où ça faisait mal et qu'il ne réfléchissait absolument pas à l'impact de ses paroles lorsqu'il voulait avoir le dernier mot. Même s'ils avaient décidé de ne plus interagir, Allen savait qu'ils risquaient d'être dans des contextes où ils se verraient, ne serait-ce que s'ils partaient en mission ensemble, devraient s'échanger une parole, et que la tension entre eux serait présente. Ils étaient comme ça.

Ce serait compliqué, de passer totalement outre.

Le problème actuel, cependant, c'était que le brun était si attrayant qu'Allen était subjugué, comme ensorcelé. Merde, pourquoi n'arrivait-il pas à faire abstraction de ça ? D'autant qu'avec son odeur, les sensations qui naissaient en lui devenaient pour le moins fortes. Allen se força à se reculer, légèrement. Il ne voulait pas faire de crises. Pas encore. Ça se reproduirait bien, et Allen devinait que s'il se sentait soudainement si attiré par Kanda, c'était bien pour ça. Mais il essayait juste de se calmer après trop d'agitations. Ne pouvait-il pas avoir du répit ? Au moins un petit peu ? Allen ferma les yeux, voulant se rendormir. Les sensations dans son ventre s'agitèrent néanmoins davantage, un stimulus sensoriel important.

Allen se mordit la lèvre. Plutôt que de rester à côté de la source de son trouble, il décida de se lever pour aller jusqu'aux toilettes, il pourrait penser en paix là-bas et retournerait dormir, peut-être que l'élan de crise serait aussi fatigué que lui après un aller-retour des sanitaires au lit. Il ne voulut pas enjamber Kanda, alors il glissa jusqu'au pied du lit pour descendre depuis là-bas, puis tituba fortement jusqu'à sa destination après une escalade laborieuse, durant laquelle il manqua de se rétamer. Allen passa bien une demi-heure à penser, refusant de quitter la pièce pour se remettre au lit alors qu'il avait terminé ce qu'il avait à faire depuis longtemps. Même comme ça, il ne se sentait pas apaisé comme il l'aurait aimé.

Être loin de Kanda amoindrissait l'attraction, mais elle était toujours présente. Il devait faire un effort pour ne pas gémir à l'idée de retourner se coucher à côté de l'alpha, de son odeur excitante…Depuis quand une odeur était censée être excitante, déjà ? Allen n'avait jamais ressenti ça avant ses chaleurs, et il n'avait jamais été stimulé par aucune odeur, hormis celle d'un bon fumet de nourriture, mais ce n'était pas la même chose.

C'était frustrant, rageusement frustrant.

Finalement obligé de retourner au lit, la fatigue frappant, le jeune homme soupira face à son évidente difficulté à marcher. Fort heureusement, ayant fini par attraper le coup, il ne tomba pas. En revanche, il s'écroula brutalement à côté de Kanda en ayant regagné le lit, cognant involontairement sa tête contre son torse. Bien sûr, Kanda n'allait pas rester endormi bien longtemps après qu'il lui soit rentré dedans. Se préparant à s'excuser, Allen vit le regard embué de fatigue du brun après que celui-ci ait remué. Il regarda autour de lui sans comprendre, poussa un grondement mécontent, l'air vaguement encoléré. Allen se mordit la lèvre. Kanda l'avait déjà dit lui-même, sa fatigue se reportait sur lui, car il lui 'refilait' ses états d'âmes. Penser ça… C'était tellement effrayant, le lien. Être lié, ça voulait véritablement dire s'appartenir corps et âme, devenir l'un l'autre en ressentant exactement les mêmes choses, ne plus avoir le contrôle de soi. Être des âme-sœurs, des liés, c'était en effet ne devenir qu'un dans sa symbolique la plus sinistre et la plus terrifiante… Le lien enchaînait leurs âmes et asservissait leurs corps.

Et cette foutue odeur qui l'excitait encore !

Allen ferma les yeux, essayant de se maitriser.

Kanda l'interpela :

« Moyashi, qu'est-ce tu fous ? Tu dors pas, putain ? »

Le maudit fut bien obligé de répondre.

« Excuse-moi, » commença-t-il simplement, « j'étais parti aux toilettes et je me suis cassé la figure en me recouchant. » Il marqua une pause, affichant un air désolé. « J'ai pas fait exprès de te tomber dessus. »

Parler normalement était dur dans son état, alors que cette odeur l'excitait au plus haut point. Allen regarda craintivement Kanda, espérant qu'il ne se rendait compte de rien et qu'il n'allait pas se fâcher. Kanda se passa une main sur le visage, et se redressa pour détacher sa queue de cheval, ses cheveux tombant dans son dos. Allen avait suivi son geste avec la bouche entrouverte, contraint à s'extasier devant la beauté de l'autre homme. Kanda secoua la tête d'agacement et se recoucha.

« Bon alors rendors-toi et fais pas chier. »

Allen hocha la tête face à sa voix sèche. Kanda ne remarquait rien. Ses phéromones étaient sous contrôle ? Peut-être. Le brun eut un mouvement pour l'attirer à lui. Allen refusa d'un mouvement de main. Il ne préférait pas se coller à Kanda dans cet état. Le brun grogna.

« Recommence pas ton chichi, Moyashi. J'ai dit que c'était bon que tu te colles. »

Allen déglutit. La senteur florale le taquinait, et il avait peur de ne plus pouvoir se contrôler longtemps.

« C'est pas ça le problème… »

Ce n'était pas le seul, du moins. Allen avait murmuré, presque inaudible, et Kanda l'attira contre lui, faisant fi de ses protestations, les sourcils froncés. Il commençait à parler, dire la première syllabe de son « c'est quoi » rageur et dédaigneux mais se tut brutalement. Allen était maintenant plongé dans son odeur. Son bas-ventre se mit à exploser sous les sensations extatiques qui y naissaient les unes après les autres. Un désir si violent qui le possédait. Il commença à gémir, plaquant sa main devant sa bouche, essayant de se libérer de l'emprise de Kanda, malgré la main forte de ce dernier dans son dos. Kanda le maintint néanmoins, mais lui fit relever la tête dans sa direction d'un pouce sous son menton. Le toucher fit à nouveau gémir Allen. Il en avait si honte.

« Tu fais une crise ? »

Allen ne pouvait plus nier.

« Oui… C'est pour ça… Pour ça que… »

Il ne pouvait pas finir sa phrase, en revanche, il sut que Kanda comprenait facilement l'idée. Il ferma les yeux. Le violent frisson eut un petit frère, et encore d'autres ensuite. Son corps était une masse tremblante, désespérée de l'odeur de l'alpha, désespérée de son contact. Allen devenait aussi désespéré que cette masse, qu'il incarnait en fait. Il se noyait en son corps, en son être, comme si tout bouillonnait jusque dans ses tripes et le submergeait. Ce n'était même pas une exagération. Il avait chaud. Il se mordit furieusement la lèvre. Kanda ramena ses deux mains devant son visage, sans reculer ni le repousser. Il finit par plaquer lui aussi une main devant son nez, pour tenter d'amoindrir les phéromones. Allen nota qu'ils ne devaient vraiment pas avoir l'air fin comme ça, tous les deux, à se couvrir le nez des phéromones tout en étant incapable réellement. Ils ne savaient pas comment réagir, crevés et indécis. Allen n'osait pas demander quoique ce soit à Kanda, pas plus qu'il n'osait faire de gestes ou que Kanda lui-même osait lui demander quelque chose. Ils avaient beau en avoir discuté, avoir eu un accord oral, ils n'avaient pas la tête froide. Peut-être plus que tout à l'heure comme la tension était moins étouffante, mais ils avaient toujours cette sensation lourde du mal être dans le corps, cette impression que ça n'allait pas. Et c'était la vérité, ça n'allait pas.

C'était si embarrassant pour eux, ils n'étaient pas plus préparés que tout à l'heure, et ils étaient au beau milieu de la nuit, merde. Leurs deux cerveaux fonctionnaient au ralenti.

Ils ne voulaient ni l'un ni l'autre recréer la situation ambiguë et tendue de la dernière fois en agissant de façon précipitée.

Allen étant lui-même, réfléchissant avec sa raison, ressentant et ayant ses propres sensations, n'avait pas envie que Kanda le touche encore, à la fois pour ne pas le forcer et car il trouvait définitivement humiliant de ne pas pouvoir se masturber seul, que ses chaleurs et le lien l'en empêchent. Il préférait que ça passe tout seul, comme c'était venu, si c'était comme ça. Il ne voulait pas céder, abandonner son corps et sa fierté. Seulement, maintenant qu'il avait connu la main du brun, cette main si douce mais si ferme, cette main qui lui avait procuré, en dépit de son horrible gêne embarrassée, un immense plaisir, son corps et ses instincts d'oméga en chaleurs en avaient envie. Il finissait par en mourir d'envie. Ses yeux n'arrêtaient pas de se perdre sur l'alpha, de repasser en revue les sensations, bon dieu, ça lui faisait tellement mal de l'admettre, si exquises qu'il avait ressenti… Sa beauté le frappait toujours plus, le fait qu'il soit son lié… Une petite voix lui chuchotait que si les choses avaient été autres entre eux, ils auraient pu être ensemble. Que ça aurait pu être normal qu'ils… Ces pensées insidieuses faisaient rugir Allen, parce que ce n'était pas sa façon de penser. Cette logique était totalement idiote. Le lien en avait peut-être la prétention mais il ne remplaçait pas une véritable attraction ni de véritables sentiments. Ces pensées faciles qui banalisaient l'acte et les relations alpha/oméga n'étaient pas de lui, mais autant qu'il pouvait les rejeter car elles ne lui correspondaient pas, il avait envie de s'y laisser aller. On pouvait l'en blâmer, mais c'était une partie de sa culture, de la culture propre au lien, propre aux chaleurs, et en cet instant difficile, tout lui soufflait de s'y abandonner, bien qu'Allen ait toujours vu les choses autrement. Bien qu'il n'ait, fondamentalement, aucune envie d'être touché par Kanda. Tout son corps le voulait, lui. Tellement.

La contrariété lui donnait si mal à la tête…

Kanda choisit ce moment pour grogner.

« Merde, c'est tellement fort. »

À voir l'alpha – son alpha – assailli par son odeur et déstabilisé alors qu'il était toujours si neutre, en dépit de ses efforts pour le cacher, Allen en fut d'autant plus excité, malgré lui. Son instinct d'oméga le rendait carrément fier de provoquer un tel résultat chez Kanda. Non, définitivement, il pensait avec ses chaleurs, ce n'était pas lui, pas ses pensées, pas ses réactions. Pas lui. Allen eut du mal à avaler sa salive, sa bouche était sèche et pâteuse. Il avait soif. Réellement. Mais il était incapable de parler pour demander à boire. Kanda reprit, la voix rauque :

« Qu'est-ce que tu veux faire, Moyashi ? »

Comment pouvait-il lui demander ça dans son état ? Allen avait tellement de mal à démêler les sensations forcées des vraies, des vrais désirs des faux… Il se perdait, lutter lui faisait si mal, alors que fallait-il faire ? Lâcher la bride, se laisser aller ? Retenir en priant pour ne pas exploser ? Il se débattait contre sa fièvre intérieure, mais n'arrivait à rien. Il était proche de succomber, de perdre son semblant de contrôle, ou de s'y perdre carrément. Kanda recommença, d'un souffle irrité :

« Moyashi, ça va pas être possible longtemps, ça sent trop fort… Tu veux te rendormir comme ça ? »

Allen secoua la tête. Il le savait, que ça serait pas possible, merde ! Il n'était pas con, merci bien, il se rendait compte de ce que ça lui faisait, et s'il en était de même pour Kanda… Oh, ça serait bientôt ingérable pour eux, et vu comme les chaleurs le contrôlaient, Allen avait peur de ce qu'il adviendrait de son comportement s'il ne retenait plus rien. Il essaya de reculer, ignorant le fait que ce soit inconfortable pour lui. Ça n'aidait en rien, alors il se rapprocha à nouveau.

« Je… crois, » il rougit, il n'arrivait pas à croire qu'il discutait de ça avec un autre, qu'il l'annonçait comme si c'était normal, « que je vais essayer de me… »

Il s'interrompit. Ses oreilles étaient brûlantes, il ne pouvait pas dire le mot. Allen jeta un regard anxieux sur Kanda. L'Asiatique hocha la tête, se couvrant toujours le nez, indifférent à sa gêne.

« J'me retourne ? J'me barre ?

—Retourne-toi, mais ne bouge pas, s'il te plaît… »

Allen ne supportait toujours pas la distance avec lui. Qu'il soit retourné l'aiderait. Comme Allen était toujours proche de lui, il prévint, timidement, par souci de l'alpha :

« Je me recule quand même un peu, Kanda. Je ne vais pas faire ça dans ton dos, ne t'en fais pas. »

Au sens de se caresser en étant tout contre lui, parce que techniquement, il était bel et bien dans son dos. Ça aurait été vraiment malsain d'être collé à lui et de le respirer tout en. Bon sang, Allen pensait que ça ne pouvait pas être pire pour lui ! Kanda eut un mouvement d'épaule.

« Je m'en bats les couilles. Tant que tu fais disparaître ces phéromones à la con et que tu fous rien sur moi. »

Allen comprit ce qu'il voulait dire par 'ne rien foutre sur lui' et ça lui mit les joues en feu. Il marmonna un faible 'd'accord'. De toute façon, il comptait se faire jouir dans son caleçon –la pensée la gêna. Ainsi, il ne tâcherait pas le lit, il n'aurait qu'à demander à Kanda de lui donner de quoi se changer et de l'aider à se déplacer à la salle de bain pour ça. Allen grinça des dents. Ce que cette situation était avilissante. Être en chaleurs et conserver sa dignité humaine n'était apparemment pas compatible… Allen déglutit, encore fallait-il que ça marche. Fermant les yeux, se concentrant sur son besoin ardent d'être soulagé, Allen essaya de se convaincre qu'il était seul, qu'il avait juste envie de se masturber comme l'adolescent aux pulsions saines et naturelles qu'il était, et fit glisser sa main dans son pyjama, dans son sous-vêtement, empoignant son pénis à la base. Contrairement à la dernière fois, il n'était pas en pleine panique, bien que stressé, et ne fit aucun mouvement agressif. Il essaya d'être doux, de recréer la sensation agréable qu'il savait très bien s'apporter lui-même – il se considérait plutôt doué de ses mains pour s'apporter la jouissance d'habitude, il savait ce qui marchait sur lui, bien sûr, à force de se pratiquer. Seulement, seule la frustration demeurait. Ça aurait pu être comme se gratter la jambe. Ça démangeait, il y touchait, la sensation était à peine agréable, mais à la longue, ça finissait par brûler, par devenir insupportable, et y toucher se révélait plus douloureux que de laisser passer la démangeaison. Y toucher se révélait même être une connerie.

Ça devenait pire. Des petites larmes – qui n'étaient ni l'effet de la tristesse, de la colère ou du stress – coulaient toutes seules de ses yeux. C'était une réaction physique, non émotionnelle. Il avait l'impression d'avoir le regard vaporeux. Et son bas-ventre en feu, son sexe aussi… Il voyait la silhouette de Kanda, entendait l'alpha respirer, savait qu'il devait probablement être aussi frustré que lui. La main toujours dans son caleçon, Allen attendit quelques instants avant de recommencer. Au moment où il imita un mouvement de pompage, il gémit malgré lui, mais pas de plaisir. Ça faisait vraiment mal. Son gémissement était clairement endolori, il n'y avait aucun doute possible. En conséquence, Kanda se retourna, se demandant ce qui lui arrivait.

« Moyashi ? »

Allen rougit. Sa main était encore dans son sous-vêtement, et que Kanda voit ça… Il prit feu. Littéralement.

« Je ne t'ai pas dit de te retourner, Bakanda ! Ne regarde pas ! »

Il avait parlé agressivement. Sa réaction était un peu stupide, car Kanda s'inquiétait seulement, ce qui n'était pas une mauvaise chose et était normal dans leur situation. Mais la gêne l'emportait. Il serra ses jambes, sentant son visage proche de devenir de la lave en fusion. Kanda ferma les yeux, sans se retourner pour autant, crachant un 'tch'. Il n'avait pas aimé son invective.

« Je m'suis pas retourné pour regarder ce que tu fais, putain, je m'en fous ! On aurait dit que tu souffrais, connard de Moyashi ! » Kanda devint moins froid, il comprenait qu'il y avait effectivement un problème. « Ça va ou pas ? »

Allen déglutit.

« Je… »

Ça faisait mal quand il se touchait, il ne pouvait plus l'ignorer, il ne pouvait pas le faire, ne pouvait pas se soulager. Il le voyait, qu'il n'allait pas pouvoir le faire. Impuissant, il se résolut à avouer.

« Je n'y arrive pas… » Il fit une pause. « Ça fait comme tout à l'heure, ça fait très mal… »

Allen avait sorti sa main de son sous-vêtement, et il dit à Kanda d'ouvrir les yeux. Le Japonais le regarda, contemplant son égarement, et demanda :

« Tu veux qu'on fasse quoi ? On laisse passer ? Ou tu veux que je le fasse ? »

Allen se mordit la lèvre, inquiet.

« Tu vas supporter mes phéromones si on essaie de laisser passer, Kanda ? »

Kanda soupira rageusement. Cette question appuyait sa faiblesse, Allen devinait que ça l'ennuyait en conséquence.

« Et toi ? »

Ce n'était pas une réponse, mais elle soulevait aussi la question de son côté. Le plus jeune ne savait plus quoi faire, ni quoi penser. Il ne voulait pas céder à ses chaleurs, mais est-ce que lutter contre ses besoins physiologiques était intelligent, surtout à une heure avancée de la nuit ? C'était comme refuser éternellement de manger ou de boire. Il ne pouvait pas lutter contre la nature. S'il n'arrivait pas à le faire… S'il n'avait aucun moyen de faire passer la crise… Il avait dit à Kanda qu'il aurait confiance en lui, à nouveau. Allen planta des iris hésitants sur l'alpha :

« Je…Je sais vraiment pas quoi faire. Kanda, tu serais d'accord de… ? »

C'était vraiment le summum de l'humiliation. En être réduit à demander à quelqu'un d'autre de le toucher parce qu'il ne pouvait pas. Ce n'était plus l'heure de s'insurger, mais cette condition d'oméga… Allen détestait cet aspect-là. Kanda eut l'air d'inspirer lentement, comme s'il se retenait de lui arracher la tête.

« C'est toi qui doit être d'accord, putain de Moyashi. »

Allen manqua de sourire. La situation ne s'y prêtait pas, mais que Kanda soit si soucieux de son consentement et donc de son bien-être, ça lui faisait curieusement plaisir, comme s'il n'était pas si seul dans tout ça. De toute façon, avec ce qu'il avait fait remarquer à Kanda, il l'avait déjà constaté. Ils étaient deux, ils avaient à être d'accord tous les deux. C'est bien pour ça qu'il secoua la tête.

« Oui, mais tu acceptes, toi ? »

Kanda grogna.

« C'est à toi de le vouloir ! »

À cause de la frustration, Allen répondit sur le même ton :

« C'est à toi d'être d'accord ! Ce n'est pas que de moi dont il est question, Kanda ! »

Kanda souffla, irrité.

« Je veux que les phéromones disparaissent. J'vais devenir taré sinon. Ça te va ? »

Allen hocha la tête, très faiblement. Kanda réattaqua :

« Toi, dis-le clairement. Je te touche pas si tu me dis pas que tu veux. »

Allen fut contraint d'abdiquer à son tour.

« Je le veux aussi… Mais, Kanda, t'es sûr que… ? »

Le regard de Kanda fut éloquent.

« Demande-moi ça encore une fois et je t'éventre. » Il marqua néanmoins une pause, plongeant ses yeux dans les siens. « C'est pas moi l'oméga en crise, bordel. J'vois l'état dans lequel t'es là et j'veux pas que tu regrettes ça, alors tu prends deux minutes et tu réfléchis bien avant de répondre. »

Allen comprenait que Kanda soit agacé, car cette considération commençait à le mettre en colère lui aussi. Il y avait déjà réfléchi, putain de merde. Il n'arrêtait pas d'y réfléchir, et ce voile dans son regard allait bientôt s'écrouler, sa conscience avec lui. Il dut faire un effort surhumain pour répondre. Sa voix était bien entendu chevrotante.

« J'suis pas bête, Bakanda. Je te l'ai déjà dit, je sais ce que je veux. »

Mais Kanda s'était aperçu de l'état de sa voix. Il fronça les sourcils, refusant.

« Non. T'es en pleine crise et tu te contrôles plus, du con de Moyashi. Je ne veux pas faire quelque chose comme ça si tu ne me réponds pas en étant toi-même. »

Allen s'énerva :

« Ne m'insulte pas ! On en a déjà parlé, je ne me sens pas violé, et je te signale, du con de Bakanda, que je sais que mes phéromones t'influencent et que je n'ai pas envie que tu sois forcé ! Moi, je suis tout à fait en état de consentir, crois-moi ! »

Allen en venait à utiliser les insultes également pour renforcer son opinion. Kanda durcit son regard après une hésitation, menaçant :

« Très bien, Moyashi. Moi aussi, je t'ai dit que j'ai dit oui. Ne me pose plus la question, sauf si tu tiens vraiment à ce que je t'éventre. J'aime pas les paroles en l'air, tu le sais, ça. »

Allen savait que sa menace n'était pas sérieuse.

« Je sais que tu le feras pas, et moi aussi je l'ai dit, Bakanda. »

Le brun eut une expression fâchée.

« Comment ça, j'le ferai pas ? Tu m'cherches, Moyashi ? Tu veux qu'on le vérifie ?

—Tu éventrerais un oméga en chaleurs à qui tu as promis de l'aide ? »

Allen vit que sa contre-attaque tapait dans le mille. Kanda grogna entre ses dents serrées :

« Pas un oméga en chaleurs, mais toi, oui. »

Allen leva les yeux au ciel, ne prenant toujours pas sa menace au sérieux, et Kanda plissa le front avec irritation. Ils se toisèrent, se provoquant, mais malgré l'apparente tension, ils n'étaient pas sur une pente dangereuse de bagarre ou de réelle discorde. Ils communiquaient simplement à leur manière usuelle. L'oméga s'en sentait rassuré. Sans doute que Kanda ressentait la même chose. Allen avala sa salive, timide :

« Si on a dit oui tous les deux, alors… ? »

Kanda revêtit une expression neutre.

« Je vais commencer. T'es prêt, Moyashi ? »

Allen hocha la tête. Il ne l'était pas vraiment, mais il fallait bien arrêter la crise.

L'alpha l'attira à lui. Ils avaient beaucoup hésité, de sorte qu'Allen avait moins honte d'être touché, mais il se retrouvait quand même déboussolé. Il était incertain. Kanda l'était sûrement aussi. Il ne l'installa pas entre ses jambes et ne chercha pas à lui faire changer de position. Allen se retrouva contre son torse, comme s'ils se sentaient, et alors que les sensations naquirent avec plus de vigueur, que la douleur dans son sexe recommença à le lancer, Kanda passa l'une de ses mains dans son sous-vêtement, frôlant la peau de son bas-ventre. Allen eut un sursaut au contact, ses yeux se relevant s'accrochant à ceux de Kanda, porteurs de son embarras, de la situation de nudité dans laquelle il se sentait, l'alpha ralentissant momentanément. Ce ne fut que de courte durée. Kanda se reprit vite. Il le prit en main, et, lentement, après un regard pour chercher son autorisation, il commença ses mouvements. L'oméga poussa un long gémissement lascif, le plaisir l'emportant instantanément. Il ne savait pas si c'était parce que Kanda était un autre, que ce n'était donc pas lui qui se touchait, ou si c'était parce que Kanda était son alpha, ou encore à cause de ses chaleurs, mais c'était tellement bon. Il n'avait jamais ressenti un tel plaisir, une telle intensité dans la stimulation. Il sut que ce serait proche, qu'il ne mettrait pas longtemps à jouir. Kanda était toujours si doux. Ses gestes n'étaient pas empressés, pas agressifs, tellement contraire à ce qu'il était habituellement.

Il prenait même le temps de détailler ses expressions, tout en le caressant plus lentement, avant d'accélérer le rythme, voir si quelque chose n'allait pas, s'il lui faisait mal. Allen n'avait pas besoin qu'il le dise pour le comprendre. Son attitude le montrait. Et ça lui plaisait. N'ayant jamais connu ce genre de situations, avoir un partenaire si soigneux et si attentionné, c'était quand même rassurant, il fallait l'avouer. Il n'aurait pas attendu ça venant de Kanda, mais c'était une bonne surprise. Le Japonais avait donc une douceur insoupçonnée. Allen fut surpris par cette idée, au fond attendri, tout en sachant très bien qu'il faisait ça parce qu'il ne voulait pas abuser de lui et parce qu'il voulait être correct. La plupart des gens auraient eu une attitude de ce genre. Mais la prévenance de Kanda, chez lui justement, ça lui apparaissait comme quelque chose d'impossible, et c'était ce qui l'attendrissait. Dans le sens où l'Anglais savait qu'il prenait sur lui pour lui donner ce dont il avait besoin et qu'il se souciait simplement de lui, alors que ce n'était pas son genre d'habitude. Ce qui était largement aussi impossible que sa douceur, mais tout aussi plaisant.

Avec cette attitude, il se comportait réellement comme un ami. Bien que leur rapport dépasse de très loin ce que feraient deux simples amis ensemble habituellement, ça restait purement platonique dans leur cas. Kanda faisait en effet un acte de gentillesse envers lui. Allen constatait que contrairement à ce qu'il lui avait dit, Kanda ne se révélait pas être un mauvais ami pour l'instant. Il avait un sale caractère, mais ça ne faisait quand même pas tout. Allen n'aurait pas pu lui être plus reconnaissant.

Bientôt, il ne fut plus capable de penser. Seuls comptaient les mouvements de cette main, la béatitude qui traversait son corps en une myriade de sensations de bien-être depuis le centre de son plaisir, ses pieds qui se tendaient, ses cuisses qui tremblaient, faiblement écartées, et ces autres sensations qu'il ne voulait pas comprendre et à qui il ne voulait pas donner de voix. Il gémissait plus franchement, ne faisait plus autant attention, le nez enfoncé contre le torse de Kanda. Il savait qu'il se sentirait coupable après, qu'il aurait honte, mais pour le moment, il n'avait honte de rien, il voulait jouir. C'était ce qui comptait, il était excité comme jamais et l'alpha faisait de son mieux pour l'aider. Allen lâcha un gémissement plus aigu, et le visage de Kanda se tendit. Sans y prêter attention, Allen se sentait, quant à lui, très proche de sa délivrance. Il poussa d'autres gémissements de la même intonation. Kanda était de plus en plus tendu, dents serrées par sa mâchoire crispée et ses lèvres retroussées.

Allen finit par le remarquer, se demandant brièvement pourquoi il s'énervait, mais perdu dans le plaisir, il ne put rien dire. Il se contentait d'espérer que sa main se ferait plus vive – juste un peu, encore un peu, et ce serait bon. Peut-être était-ce les phéromones et la gêne, sûrement qu'il était embarrassé lui aussi et qu'il n'aimait pas ça, Allen ne voyait pas quoi d'autre, son interrogation était idiote.

Brusquement, le maudit poussa un son proche du cri. Il se couvrit la bouche d'une main, l'autre s'agrippant à la chemise de Kanda. Il avait les oreilles en feu, soudainement honteux, et leva un œil sur l'alpha avec une pointe d'anxiété. Le Japonais arborait une expression inchangée, peut-être plus endurcie. Allen se mordit la langue pour ne pas recommencer. Il savait que c'était normal d'aimer le toucher de l'alpha, mais il n'avait pas le droit de gémir sans retenue, Kanda n'était pas son petit-ami, il ne faisait pas ça dans le réel but de lui donner du plaisir, il devait se retenir ! Il en allait aussi de sa fierté. Allen ne pouvait pas lui afficher son plaisir sans retenue, de façon si obscène, comme s'il jugeait ça normal... Enfin, malgré sa honte cuisante qui l'avait nettement refroidi, Allen comprit que son corps allait rendre les armes. En fermant les yeux sur un long gémissement qu'il fit de son mieux pour étouffer, étalant ses sens à la pression lente et vigoureuse de l'orgasme montant en lui, Allen fut brusquement obligé de les rouvrir.

Il sentait quelque chose contre son front, une sensation humide et douce.

Les lèvres du brun.

Kanda l'avait encore embrassé.

L'action fit bien entendu rougir Allen davantage, si c'était possible. C'était embarrassant, ça semblait anormalement intime dans leur situation, mais c'était aussi étrangement réconfortant… Allen le regarda, montra bien qu'il l'avait vu et qu'il ne comprenait pas. L'épéiste poussa une sorte de rugissement rauque, rageur, de sorte qu'Allen ne savait pas s'il était en rage contre lui ou contre sa propre réaction. Sans doute les deux. Le plaisir avait tué toute protestation en lui ainsi que toutes paroles. Il était à bout de souffle, ça avait été particulièrement intense… Il recouvrait petit à petit son état normal, Kanda l'avait lâché, mais sa main était bien évidemment souillée, comme son propre caleçon. Allen fut horriblement gêné, et n'eut aucune envie de questionner Kanda à propos de quoique ce soit, alors qu'il venait de lui abandonner un grand pan de sa retenue. Les pensées qui lui avaient traversées l'esprit et leur signification prenaient réellement du sens à ses yeux. Ça ne plaisait pas du tout à Allen d'en être venu à penser ce genre de choses qui étaient pire qu'une logique primitive. Il avait envie de s'excuser, n'ayant fondamentalement jamais voulu se laisser aller comme ça devant lui, mais Kanda n'avait pas du tout la tête du gars qui a envie d'excuse ou de discuter après ça. Avec égoïsme, Allen était exactement dans le même cas.

Ils étaient encore et toujours dans la même position embarrassante, paumés par leurs réactions et ces désirs imposés, ils le savaient tous deux très bien.

Kanda alla se laver les mains, revint pour l'aider afin qu'il puisse se changer, et ils allèrent se coucher sans un mot, se collant l'un contre l'autre machinalement, Allen n'essayant pas d'émettre la moindre protestation cette fois-ci. L'embarras du malaise et l'incertitude entre eux étaient tellement palpables qu'ils pouvaient le sentir sans que ça n'ait aucun rapport avec le lien. Ils réussirent néanmoins à s'endormir, Allen apaisé et Kanda momentanément libéré de l'emprise des phéromones, mais évidemment tiraillé.


Kanda avait mis du temps à s'endormir, contrairement au maudit qui s'était effondré dans ses bras, retrouvant au fur et à mesure de son endormissement une expression aussi béate que celle d'un imbécile heureux. Mais pour l'alpha, c'était lui, l'imbécile. Il était pire que ça. Un con. Un gros, gros con. Il l'avait encore fait. Il avait encore embrassé le front du Moyashi. Le lien l'avait encore possédé, le lien avait encore insinué cette envie en lui, et le gamin avait senti si bon que Kanda avait fini par avoir vraiment envie de l'embrasser, et par le faire. Après tout, quand Kanda voulait vraiment faire quelque chose, il le faisait au mépris du reste. L'espace d'un instant, cette putain d'envie était réellement devenue sienne, il y avait tenu comme à trancher un Akuma avec Mugen. Ça faisait deux fois, deux fois qu'au moment où il prenait son pied, Moyashi déferlait des phéromones en abondance considérable, encore plus que lors de ses crises. Kanda était un être humain, il y avait des choses auxquels il était obligé de succomber, comme tout à chacun. Et cette envie, avec la tonne de phéromones qu'il avait prise en pleine gueule… Elle avait pris vie, bordel de merde.

Ça ne voulait absolument pas dire que Kanda l'acceptait. En aucun cas. Avec son bref sommeil, le brun n'était pas en état de se prendre la tête et n'aurait pas dû commencer à penser, au risque de s'embrouiller et de prendre des mauvaises décisions, à nouveau, seulement, il n'arrivait pas à s'en empêcher.

Les choses qu'il voulait faire entraient toujours dans le domaine de ce qu'il contrôlait, de ce qui lui correspondait et de ses vraies envies. S'abandonner à une impulsion étrangère, irréalisable pour lui, irréaliste chez lui, ne lui ressemblait pas, mais pour la énième fois, il n'avait eu aucun foutu choix. Autant dire, en substance, qu'à l'heure actuelle, Kanda avait la haine. Pas contre Allen, il avait dépassé ce stade. En revanche, Kanda avait furieusement envie de casser la gueule de l'infirmière pour ne pas leur avoir raconté ça avant, pour soi-disant éviter les problèmes. Ils étaient plutôt jusqu'au cou dans les emmerdes, et on leur en rajoutait plusieurs autres. Kanda essaya de se rasséréner. Peut-être qu'il arriverait à contrôler ça, la prochaine fois – il réessaierait et était assez têtu pour ne pas abandonner. Mais… le gamin l'avait bien vu, l'avait bien senti, et ils avaient beau être tous les deux paumés, Allen n'allait pas fermer gentiment sa gueule à ce propos éternellement. Kanda l'avait déjà trouvé moins éteint, mais ils étaient fatigués, et il lui faudrait du temps pour se reprendre. Ce serait à lui de lui montrer qu'il avait le droit de se laisser aller, qu'il était là pour lui, même s'il ne savait pas comment et que ça l'emmerdait. Kanda savait cependant qu'il n'avait plus le droit d'avoir de la mauvaise volonté à ce stade. Il ne voulait juste pas avoir à se justifier pour un baiser à la con qu'il n'avait donné qu'à cause des phéromones.

Ça lui donnait presque envie d'éclater de rire tellement c'était ridicule. Qu'il perde le contrôle de cette manière, que les phéromones le rendent affectueux, lui, Kanda Yû, c'était une blague. En vérité, ça le rendait furax. Il avait envie de frapper quelque chose, de s'entraîner, de trancher des Akumas avec sa Mugen bien-aimée, tout tant que ce soit quelque chose de violent qui lui permette d'extérioriser sa frustration. Kanda savait être calme. Il était irascible, mais il savait se tenir, il était doué pour se contrôler. Si c'était ce qui l'avait retenu de péter des colères à tout va contre le maudit malgré ce que les chaleurs leur obligeait à faire –l'obligeait surtout personnellement, et si c'était pour ça qu'il avait fini par comprendre qu'être calme serait mieux pour l'oméga, ça ne voulait pas dire que la colère n'était plus là, car son éclat était tout frais.

Honnêtement, il avait encore les boules. La journée d'hier lui avait servi de leçon sur le fait de faire éclater sa rage sur Allen, c'était mauvais, dans tous les sens du terme, d'autant qu'il était tout aussi victime que lui. Seulement… Il faudrait que Kanda la fasse ressortir dans quelque chose d'autre, sinon, il finirait par s'enrager encore.

À force de se ronger les sangs, sachant qu'il n'avait pas fini de réfléchir à tout ça, et à force de haïr le lien dans sa barbe inexistante, le Japonais avait fini par arrêter de penser et s'endormir tout en serrant l'oméga contre lui. Son odeur sucrée l'enveloppait dans une sorte de double étreinte, avec celle qu'ils partageaient physiquement, qu'il jugeait beaucoup trop agréable pour que ça ne remue pas ses nerfs un peu plus longtemps.

Chapter Text

Mal reposé à cause de la contrariété de la veille, quand Kanda commença à s'extirper de son sommeil, la première chose qu'il sentit termina immédiatement de le réveiller.

Dans la chambre, ça sentait horriblement mauvais, mais aussi très bon. Les effluves nauséabondes le frappaient les premières, mais ce qu'elles cachaient était un pur délice. Comme si Moyashi était à la fois en crise de panique et en pleine chaleur. Le parfum d'excitation déclencha un réflexe de bien-être chez l'alpha, mais la panique de l'oméga était le problème. Kanda n'eut pas le temps d'être irrité, car il était sous le coup de l'émotion du plus jeune. Moyashi n'allait de nouveau pas bien. Les odeurs l'assiégeaient de partout. Le détaillant, Kanda le vit crispé, les jambes serrées, et le corps tremblant, alors qu'il se mordait les lèvres. Il ne tarda pas à comprendre que son intuition avait été la bonne. L'idiot avait fait une crise, et plutôt que le réveiller, il avait préféré se retenir.

Kanda réalisa vite qu'Allen emprisonnait durement son sexe entre ses jambes, et se demanda avec un haussement de sourcil s'il comptait se le briser. S'il continuait ça, il se ferait mal. Kanda le secoua, voulant le faire réagir et lâcher prise avant qu'il ne se blesse. Allen ne bougeait pas. Il semblait figé dans sa position et ne plus réagir à son environnement. Avec une pointe d'inquiétude, Kanda se demanda depuis combien de temps il était comme ça avant que les odeurs – il venait de le comprendre – ne le tirent de l'endormissement. Il persista dans ses tentatives de faire réagir l'oméga, mais Allen se contentait de frémir, lèvres rouges à sang, et de serrer plus fortement les jambes en réponse à son contact.

Quel numéro avait décidé de jouer ce con ?!

Kanda se mordit furieusement la lèvre à son tour en pestant intérieurement.

Ce putain de Moyashi ! Dès le matin, sans déconner !

Kanda voulut se calmer et ne pas se mettre en colère contre le jeune adolescent. Certes, ce n'était pas de sa faute, c'était les chaleurs, mais ce qu'il faisait empirait la situation, cet idiot aurait dû s'en rendre compte ! Agacé alors qu'il se sentait inhabituellement fatigué, comme depuis quelques jours, même au réveil, Kanda secoua encore Allen, résolu à gueuler.

« Moyashi, qu'est-ce que tu fous, bordel ! Reprends-toi, putain ! Tu vois pas que tu te fais du mal ?! »

Allen ne réagit toujours pas, malgré son invective. Au contraire, il avait fermé les yeux en l'entendant crier. Kanda le vit resserrer encore ses jambes, et grimacer sous la douleur qu'il s'infligeait. Ce con était vraiment en train de se faire du mal, il le faisait exprès ! Énervé, Kanda comprit qu'il avait effectivement dû le faire exprès au début, et que s'il ne réagissait plus, c'était qu'il avait perdu le contrôle. L'alpha eut peur, il ne savait pas gérer ça. Il n'aimait pas quand Moyashi perdait le contrôle de lui-même au point d'être comme ça… Kanda sut néanmoins qu'il devait réagir et prendre les choses en main. À ce stade, Moyashi n'était plus conscient de ses actes. Avec horreur, il voyait ce que ça donnait quand le blandin décidait de laisser passer la crise elle-même et s'obstinait… Ça promettait pour la suite, si cette option était impossible. Allen avait dû vouloir faire preuve d'un contrôle si rigide sur lui-même qu'un choc destructeur avait paradoxalement pris le dessus. Hésitant brièvement, Kanda glissa sa main entre les cuisses de l'oméga, et le força à les écarter. Ce dernier poussa un gémissement plaintif en résistant. Cela stoppa Kanda dans son entreprise, mais il savait que ce qu'il faisait l'empêcherait de se faire mal, alors il n'arrêta pas. Moyashi aurait de la chance s'il ne s'était pas vraiment blessé avec ces conneries.

Dès l'instant où Kanda ôta sa main, Allen voulut resserrer les jambes dans un reste de réflexe désespéré, mais Kanda ne le laissa pas faire, retournant saisir sa cuisse.

Avec Moyashi qui pétait encore un câble, y avait pas à dire, cette journée commençait bien.

Le brun serra sa main libre en un poing, il se sentait encore hésiter. Il venait de se réveiller, il n'était pas frais et pas à même de bien réagir, mais sa bouche parla :

« Moyashi, est-ce que je te soulage ? »

Kanda avait la mâchoire crispée. Putain, ça ne lui plaisait pas. Bien sûr que non. L'oméga n'était même pas calmé, il ne pouvait pas consentir. Mais dans cet état, Allen avait besoin qu'il fasse quelque chose pour lui, Kanda le savait. Le blandin se mordit la lèvre. Kanda espéra qu'il allait réagir, parce qu'il ne savait pas quoi faire, et il ne voulait pas commencer sans une quelconque forme d'autorisation. Allen baissa tardivement la tête, l'effondrant contre son torse, à la recherche de son odeur. Kanda s'apprêta à le faire reculer, quand l'oméga se redressa légèrement et vint remonter la main qui tenait sa cuisse en un geste mou, presque mécanique, manquant totalement de vivacité. Il la posa proche de son entrejambe, pour signifier sa requête. Ses yeux imploraient. Kanda le vit hocher la tête. Ce relent d'angoisse, de peur et de honte lui donna presque envie de l'embrasser à nouveau, foutu réflexe affectif à la con en réponse à sa peur. Il ne le fit pas, ayant en tête de se retenir, voulant conserver cette détermination. Kanda avait laissé les phéromones l'humilier assez comme ça. Il allait faire des efforts, mais il y avait quand même des limites et des choses pour lesquelles le lien irait se faire foutre.

Pour le moment, Kanda se fichait un peu de ça, ce n'était pas le problème immédiat. Il fallait qu'il aide l'oméga, et la peur palpable qu'il sentait chez lui le dissuadait de se laisser irriter par des pensées déplaisantes.

Sans brusquerie, il baissa le pantalon du gamin et voulut s'attaquer à son caleçon. Pas pour le plaisir de regarder, mais car avant de toucher, vu comme l'oméga s'était comprimé, il ne voulait pas le blesser si sa verge était endommagée. Car c'était une possibilité. Un pénis était fragile, et si Allen se faisait ça depuis longtemps, avec autant de force –il avait eu du mal à décoller ses cuisses, il ne voulait pas risquer de le blesser encore plus. Allen retint son geste, les yeux brillant de honte. Jusqu'à présent, il avait toujours évité que Kanda le regarde.

La bouche du maudit s'ouvrit. Kanda devina qu'il voulait dire non, aussi, il contra le premier :

« Moyashi, laisse-moi voir dans quel état c'est. J'ai été plusieurs fois en rut, et j'ai déjà essayé de me retenir en faisant ce genre de chose, au début. Ça peut blesser. Ça fait combien de temps que tu te la coinces entre les jambes, comme ça ? » Allen eut une lueur interloqué dans le regard en entendant son expérience, et haussa les épaules, tremblant. Kanda grogna. « La prochaine fois, tu me réveilles, au lieu de faire ça, imbécile ! »

Allen baissa les yeux. Kanda tira le caleçon, mais l'oméga l'en arrêta encore. L'alpha fit de son mieux pour adoucir ses gestes.

« Je te l'ai dit, je compte pas détailler ta bite. Mais je veux voir si t'es pas blessé. »

Finalement, voix rauque, éraillée, éteinte, Allen répondit :

« Ça va… Y a pas besoin de… »

Kanda nia.

« On est tous les deux des mecs, et me dis pas que ça va avec ce que tu faisais. Si tu me laisses pas voir que tout va bien, je ne te touche pas. »

Il était autoritaire. Allen déglutit.

« Mais… »

L'Asiatique grogna à nouveau.

« Je t'ai dit, je m'en fous de ce que je verrais. » Devant la lueur d'humiliation et d'incertitude dans le regard de l'oméga, Kanda décidait d'accomplir l'un de ses premiers actes de sympathie : être conciliant. « Si c'est à cause de ça, je sais que je déconnais l'autre jour sur la taille de ta queue, mais je déconnais juste pour t'emmerder. Je me moquerais pas, je le promets. Laisse-toi faire, Moyashi. »

S'il s'était mordu la lèvre et avait piqué un fard au mot 'queue', rassuré, Allen cessa de se débattre, et Kanda baissa son caleçon le long de ses cuisses. Sa verge était semi-érigée, rouge et semblait avoir été malmenée, mais à priori, ce n'était pas dramatique. Fallait voir la sensation qu'aurait le gamin au toucher, maintenant. Kanda ne fit aucun commentaire, bien qu'il fût tenté, d'agacement, de vouloir rassurer l'oméga qui fermait les yeux et se crispait au possible : son pénis était tout à fait normal. Y avait pas de quoi en faire une jaunisse. Il était plus court que le sien et moins large aussi, avec une forme plus fine, mais une longueur respectable, définitivement pas de quoi se moquer. Kanda n'avait jamais vu le sexe d'un autre oméga, mais Allen ne donnait pas raison à la rumeur disant que leurs pénis étaient inexistants, pas plus grands qu'un pouce. Ce n'était du moins pas son cas. Pour avoir si honte, Kanda ignorait si cet idiot le croyait muni d'une verge gigantesque, comme la réputation des alphas le laissait sous-entendre, mais il jugeait qu'Allen n'avait pas à être humilié. C'était peut-être aussi une histoire de pudeur. Ce qu'il pouvait plus ou moins comprendre, bien que personnellement, il se fichait d'être nu devant autrui, la pudeur n'étant pas son souci premier.

Kanda fut envahi des relents humiliés et soucieux de l'oméga. Ça l'énervait de le voir aussi peu confiant quand ce n'était pas son habitude, avec lui du moins. Allen faisait toujours en sorte de rester fier, même quand il lui demandait quelque chose. Kanda savait néanmoins que c'était tout aussi naturel qu'il soit gêné connaissant sa pudeur, alors il soupira.

« Ouvre les yeux et relaxe-toi, Moyashi. J'ai pas à me moquer. »

Ces mots, délivrés d'un ton sec comme à son habitude, étaient censés exprimer le fond de sa pensée sans expliciter. Kanda n'irait décidément pas lui dire que son sexe était d'une bonne longueur, même s'il pouvait parler crument, le faire pour dire ça aurait paru bizarre, surtout qu'il n'en avait pas grand-chose à foutre et qu'ils n'étaient absolument pas là pour complimenter leurs attirails. Sentant qu'Allen avait besoin d'être calmé, il continuait donc à être conciliant. Kanda prenait au sérieux ses efforts pour faire ce dont il avait besoin. Incertain, Allen osa le regarder. Kanda approcha sa main, mais sans le toucher.

« Ça a pas l'air hyper abimé. T'as mal ? »

Allen hocha la tête. Kanda ne bougeait plus.

« J'essaie de toucher ? »

Une lueur de désir dans le regard, l'oméga hocha la tête, la baissant immédiatement.

« S… S'il te plaît… Kanda… »

Avec douceur, l'alpha dressa le visage de l'oméga, contemplant son expression perdue mais reconnaissante, y cherchant une trace de véritable consentement. Il voulait toujours que le véritable Allen lui réponde, pas l'oméga en chaleurs. Allen se laissa aller contre lui, approchant son corps alors que Kanda l'empoignait doucement. Il eut un sursaut. Kanda hésita à arrêter, ayant peur de lui avoir fait mal, mais se rendit vite compte que c'était le plaisir le responsable. Procédant très doucement, faisant attention à prendre un rythme très lent, il amena Allen à l'orgasme, ce dernier s'agitant faiblement contre lui et gémissant. Kanda s'en voulut de le constater, car il s'en fichait, mais l'oméga semblait mieux apprécier d'être caressé avec beaucoup de lenteur. Quelques minutes plus tard, l'alpha entendit l'oméga murmurer peu distinctement qu'il se sentait bizarre, selon ses propres dires. Kanda fut de nouveau inquiet, mais à ce moment-là, Allen éjacula dans sa main, se tendant brutalement, poussant un long gémissement aigu. Son orgasme avait été puissant. Et telles étaient les phéromones qui se déferlaient. De la perturbation. Du désarroi. Un fort désir. Une reconnaissance. Une certaine… affection ? Un plaisir certain. Elles arrivaient en masses. L'oméga le voulait. C'était tout ce qui tambourinait dans la tête de l'alpha. Kanda voulait se retenir de céder à ses pulsions, mais les phéromones lui brouillaient la tête comme de l'alcool, encore qu'il n'avait jamais été soûl, même en ayant bu, mais il voyait bien l'effet que ça pouvait avoir sur certains traqueurs ou encore ce Baka Usagi. Il lâcha le pénis du gamin, se concentra sur sa main souillée, mais il était incapable de bouger, subjugué en regardant Allen haleter doucement suite à sa jouissance, toujours à moitié nu. Sans le vouloir, Kanda s'attardait sur ce qu'il voyait, se prenait à trouver Moyashi attirant. L'oméga peinait à reprendre son souffle, à revenir de ses sensations. Son regard était si reconnaissant, si intense… Ses yeux brillaient de gratitude. De honte aussi. Mais couplé aux odeurs… ça faisait de l'effet à Kanda.

Merde, pourquoi le lien lui faisait ça ? Pourquoi il avait tellement envie d'embrasser le front du gamin ? S'il ne mentait pas, l'alpha avait même d'autres envies, qu'il avait assez de force pour retenir. Son regard croisa encore celui d'Allen. S'il continuait de le regarder comme ça, Kanda allait simplement le…

Soudain, mû par la pulsion caractéristique qui s'infiltra si vite en lui qu'il ne put la retenir, Kanda baisa son front, ayant eu la pensée auto-indulgente fusant dans son crâne 'qu'après tout, Moyashi le méritait un peu'.

Il avait posé ses lèvres contre la peau. Il appuyait le contact, sachant qu'elles quitteraient l'épiderme en claquant, et inspira malgré lui l'odeur sucrée d'Allen, soumis à son instinct d'alpha, la ressentant en lui de manière si intime et si profonde qu'il écarquilla les yeux en se détachant brusquement, comme s'il avait reçu un jet d'eau froide. Juste après, il commença à ressentir une sorte de besoin d'inspirer brutalement l'air, car les phéromones l'avaient embrouillé, mais il s'étouffa en se retenant. Il savait que s'il l'avait fait, il aurait eu l'air d'un essoufflé. Le brun n'en fit toujours rien, et plaqua une main devant son visage pour cacher le son de son inspiration à peine plus brusque qu'à l'accoutumée. Hors de question qu'il affiche encore plus sa perte de contrôle. Kanda n'arrivait vraiment pas à s'en remettre, quand bien même il parvenait à rester maître… Il essuya rageusement sa bouche. En se sachant si abruti par ses réactions, il eut la rage de ne pas s'être dominé. Ces pensées et ces réactions ne lui ressemblaient pas !

Allen, quant à lui, le toisait, l'air paumé. Il murmura un 'Bakanda ?' interrogatif et idiot, sa main se porta à son front, touchant là où il l'avait embrassé alors que ses yeux brillaient de confusion. Puis, prenant conscience de la nudité de ses parties intimes, il remonta rapidement son caleçon et son pantalon de pyjama, rougissant comme jamais. Kanda serrait les poings, les dents. On aurait dit une mauvaise romance, et il en avait déjà lu par inadvertance, de ces merdes, alors il savait de quoi il parlait pour cette comparaison.

Kanda appréhendait le « pourquoi tu as fait ça » logique et de mise qui le ferait rugir. Mais Allen se taisait. Il ne le lâchait juste pas des yeux, insistant physiquement sans amorcer une parole. Ce n'était pas habituel venant de Moyashi, il ne se gênait pas pour l'emmerder d'habitude. Kanda devinait que s'il n'osait pas demander, c'était parce qu'il avait encore peur d'une de ses explosions de colère et qu'il n'avait pas tout à fait confiance en lui. Ce qui était compréhensible. Kanda ne pouvait pas empêcher la culpabilité de le piqueter, et aussi une certaine frustration, car il savait qu'ils devaient avoir confiance l'un en l'autre, le maudit le lui avait gueulé, et il le comprenait. Sa promesse n'arrangerait rien à elle seule, il faudrait les actes avec. C'était loin d'être devenu facile.

Quelle merde. Bon dieu, quelle merde.

Tout ça, c'est cette saloperie de lien !

Au moment où Kanda s'apprêta à le hurler, Allen s'effondra encore contre lui, lui lançant ce regard perdu mais comblé des deux autres fois. Comme Moyashi le lui avait dit, il aimait ça. Les contacts affectifs, les baisers, les échanges d'odeurs, les câlins… L'infirmière l'avait signalé, pour ça, il fonctionnait comme tous les omégas. Et avec ses chaleurs, ce besoin s'exprimait. Kanda se demanda si c'était peut-être aussi cette attente du contact de l'oméga qui l'y avait poussé. Fort possible. Si tel était le cas, il ne pouvait même pas l'engueuler, car il ne faisait pas ça intentionnellement.

Maintenant qu'Allen essayait de s'endormir, passant à autre chose, il ne pouvait même plus gueuler, c'était trop tard, et ce serait lui qui ramènerait l'attention sur sa connerie s'il le faisait.

Kanda se crispa de la tête au pied. Allen risquait de poser des questions, tôt ou tard. Et Kanda craignait de lui faire peur s'il disait que c'était les phéromones qui l'y poussaient, tout comme il craignait qu'il ne se fasse de fausse idées. Il n'avait pas d'affection pour lui. Il n'avait aucune envie de faire ça. D'accord, peut-être que ça ne lui plairait pas, pour des raisons obscures, que Moyashi devienne une loque, mais ce n'était pas pareil, bordel de merde ! Il n'allait pas se laisser contaminer par les sentiments que ce putain de lien lui refourguait ! Il n'aimait pas Moyashi, Moyashi ne l'émoustillait pas, Moyashi ne lui faisait pas d'effet !

Il attendit que le gamin s'endorme et fila sous la douche qu'il prévoyait de prendre bien froide.

En songeant à ce qui se passait, encore plus en visualisant son membre gorgé de sang alors qu'il se déshabillait, Kanda fut démotivé. Voilà qu'il bandait comme putain de chien en rut, tandis que les images des expressions de l'oméga pendant qu'il le caressait défilaient devant ses yeux, que les sons de ses gémissements dont il se rappelait lui envoyaient de longs frissons le long du bas-ventre. D'autant qu'il avait pu contempler l'ampleur de l'excitation de l'oméga en ayant aperçu l'abondante humidité qui s'écoulait de derrière ses cuisses. Il savait que c'était, et ce que ça voulait dire.

De ça aux odeurs, tout le lui criait. Moyashi le désirait en lui, il avait envie de coucher avec lui.

Malgré lui, le Japonais se sentait réactif à cette idée. Il avait aussi envie de lui. Cela lui mit le dos et le visage en feu sous une violente colère à peine la pensée se forma dans son crâne.

Putain d'merde, fait chier !

Oh, Moyashi et lui n'étaient pas sortis des ronces, bien au contraire…


Allen ouvrit lentement les yeux, une heure après ça. Il vit Kanda contre lui, à lire un livre, nota qu'il avait pris de quoi lire aussi pour lui en remarquant une reliure inconnue sur le bureau et l'en remercia intérieurement. Il était horriblement gêné quand il pensait à la scène dont l'Asiatique avait été témoin tout à l'heure. Allen avait encore perdu le contrôle. Quand il s'était réveillé le matin, les odeurs de Kanda et sa propre érection proéminente lui avaient sauté au visage. Il était déjà dans un état avancé d'excitation, et il n'avait pas su quoi faire. Quelque part, c'était pire que gérer des crises douloureuses, même si ces crises-là faisaient très mal et qu'il était content de ne pas en avoir eu jusqu'à présent. Ce n'était cependant pas aussi embarrassant, et pas aussi humiliant, finalement. La douleur, c'était une chose sur laquelle on avait jamais vraiment d'emprise. Alors que l'excitation… Allen savait que ses chaleurs bouleversaient ses hormones, qu'il risquait d'être excité, incapable de se soustraire à de tels sentiments. Mais le vivre…

C'était horrible. Il détestait ça. Encore plus en sachant qu'il ne pouvait pas se soulager sans Kanda. Il avait refusé de le réveiller, étant déterminé à voir si ça ne pouvait pas passer seul. Bien entendu, ça n'avait pas fonctionné. Et Allen avait ensuite tout essayé. Se caresser doucement. Vivement. Il avait recommencé à se faire mal, frustré. Quand il avait arrêté, voyant que Kanda n'ouvrait pas les yeux et dormait à poings fermés, Allen n'avait trouvé que ça, se coincer le sexe entre ses cuisses et serrer rageusement en espérant que la douleur ferait cesser son érection. Sans succès non plus. Et il était resté longtemps comme ça, impuissant, soumis à un instinct destructeur, à mi-chemin entre une douleur intense et ses sens soumis aux odeurs plaisantes de Kanda.

C'était une réaction stupide, mais il n'avait plus été capable de réagir autrement. Heureusement, Kanda l'avait calmé, et s'était à nouveau montré très prévenant et doux avec lui. Quelque part, Allen était frustré d'avoir dû montrer son corps, mais comme Kanda n'avait pas eu l'air moqueur, il était rassuré. Allen n'était pas complexé par son sexe, il avait bien sûr entendu les rumeurs sur les omégas et s'étant vu lui-même, il se considérait comme plutôt bien muni. Il ne s'était pas amusé à se mesurer précisément, mais pensait approcher facilement une quinzaine de centimètres en érection. Certes, il n'était pas énorme, mais selon lui, c'était déjà bien. Seulement, en connaissant aussi les rumeurs sur les alphas, il se demandait ce que leurs membres pouvaient donner si déjà lui, en tant qu'oméga, pouvait être bien muni. Encore en tant qu'oméga, la pensée l'effrayait un peu. Puisqu'il savait qu'il y avait de fortes chances pour qu'il soit en-dessous, il avait toujours un peu craint la douleur et ce que ce serait que d'avoir un long membre en lui, d'autant plus en pensant au nouage maintenant qu'il savait ce qui l'attendait, même si la chose n'était pas d'actualité pour lui.

Brièvement, il appréhendait un peu en imaginant qu'elle pourrait tout aussi bien le devenir, mais il n'avait pas envie de penser sérieusement à ça.

Ce qui le contrariait un peu actuellement, c'était l'idée que Kanda ne fasse une réflexion plus tard, en dépit de sa promesse. Si ça arrivait, il l'ignorerait car ce serait stupide et qu'il n'y aurait après tout pas de quoi être sérieusement vexé, mais avec ses chaleurs, le trouble que lui inspirait son corps, il n'avait vraiment pas envie que l'alpha s'en amuse, alors ça l'inquiétait. Enfin, une petite remarque puérile aurait dû le cadet de ses soucis, il se rendait compte qu'il était un peu gamin avec ça, mais il était vraiment gêné... Allen était pudique et se dévoiler à Kanda n'aurait pas été son choix sans ses chaleurs, il avait plus de mal à passer outre que si c'était réellement voulu…

Sa peur principale aurait dû être qu'il ne respecte pas les autres promesses, et c'était le cas. Mais pour l'instant, ça partait bien. Quant à lui qui voulait faire de son mieux pour ne pas être un poids, de son côté, ça commençait plutôt mal, il s'en rendait compte avec colère contre lui-même.

Quand Kanda croisa son regard, Allen sentit son visage se réchauffer à cause de ses pensées, peut-être aussi à cause de ce qui s'était passé, mais il fit de son mieux pour le cacher. Hésitant à paraître amical ou à faire celui qui ne faisait pas attention à l'autre –chose un peu ridicule quand leurs regards se croisaient alors que Kanda le tenait contre son flanc en l'entourant d'un bras, Allen se mordit l'intérieur d'une joue. Il allait murmurer un 'bonjour' hésitant, quand son ventre gargouilla sévèrement. Il eut envie de rire sous la nervosité et décida d'agir comme d'habitude à moins que l'expression de Kanda montre qu'il en avait marre ou n'aimait pas ses réactions. Il eut donc un demi-sourire et marmonna son 'bonjour' distinctement.

Sans surprise, Kanda n'y répondit pas et ôta son bras, libérant son buste. Allen s'écarta un peu, l'alpha le regardant, interrogateur :

« Tu veux que j'aille te chercher à bouffer ? T'as rien becté depuis hier midi. »

Allen hocha la tête, niant néanmoins moins :

« J'ai quand même un peu mangé hier soir. Mais oui, merci. »

Kanda haussa un sourcil, sa pensée étant résumée par ce geste. Allen avouait qu'il n'avait pas fait honneur à la cuisine de Jerry contrairement à son habitude, mais il ne s'était pas totalement boudé. Cela dit, ce n'était pas suffisant. Toujours sans répondre, l'épéiste se leva et lui tendit une veste. Son regard noir le dissuada de la refuser. Allen s'en saisit, quelque peu rassuré que tout se passe comme d'habitude. Kanda revint vite avec son déjeuner, qu'Allen engloutit cette fois sans laisser une miette. Il avait presque envie d'une deuxième collation… Enfin, il lui faudrait attendre le prochain repas. Kanda ayant rapporté les plateaux, Allen en avait profité pour prendre son livre, attendant qu'il revienne pour aller prendre une douche, comme il chancelait toujours trop pour se tenir seul jusqu'à la salle de bain.

Avec ce qui se passait, se laver l'aidait à se sentir mieux, même si ça n'effaçait pas tout à fait la souillure que le lien lui imposait. Ou plutôt, leur imposait. Quand il demanda à Kanda s'il comptait y aller après lui, celui-ci lui répondit avec la mâchoire serrée qu'il l'avait déjà fait pendant qu'il dormait. Allen s'était inquiété pour sa crispation, comprenant par là qu'il le dérangeait et ne voulait pas lui parler.

Ils avaient lu en silence, en étant côte à côte. Kanda n'avait pas essayé de le reprendre dans ses bras, et Allen n'avait pas demandé non plus. Ils étaient à quelques centimètres, dans le même lit, dans une proximité suffisante. Allen aurait aimé que le lien ne le pousse pas à désirer plus, autant pour le confort de Kanda que le sien, et se forçait à se contenter de ça. Il avait déjà eu trois crises, sans compter celle interrompue par sa panique. Allen espérait que ça ne se reproduirait pas tout de suite. Il songea qu'ils avaient oublié de demander à l'infirmière à quelle fréquence les crises arrivaient… Mais peut-être que ce n'était pas prévisible. Ça ne dépendait peut-être que de lui. Enfin, de ses chaleurs, du moins, parce que si ça dépendait réellement de lui, ça serait tellement plus facile.

Parlant de ses crises…

Allen s'était tu, jusqu'à présent, parce que bien malgré lui, il avait aimé ce qui s'était produit et il ne voulait pas froisser Kanda de sorte que l'alpha refuse de le soulager s'il n'arrivait toujours pas à le faire, mais… Kanda avait pété un plomb, ou il… Allen ne savait pas, justement. Il ne comprenait pas pourquoi, les trois fois où ça s'était produit, en plus d'être incroyablement doux, prévenant et gentil, Kanda l'avait embrassé. D'accord, c'était sur le front, ce n'était rien de dramatique, et Allen savait que ce n'était certainement pas sentimental. Mais ça ne changeait pas que ça le décontenançait. Il aimait bien ce geste, mais il voulait savoir pourquoi.

Il avait peur de demander à Kanda, peur que ce soit une erreur qui lui refasse crier au scandale s'il n'assumait pas son propre geste. Mais vraiment, il fallait qu'il sache. Il voyait bien aux réactions de l'alpha qu'il ne se contrôlait pas totalement dans ces moments, Allen devinait qu'il ne ferait pas ça s'il se contrôlait, mais même… Pourquoi faire ça ? Allen tourna son regard vers Kanda et déglutit.

« Kanda…Désolé, il faut que je te le demande. »

Le brun redressa le nez de son livre et parut attendre, neutre en apparence. Comme Allen tardait à formuler ses mots, Kanda retroussa ses lèvres, prêt à râler, mais, en fermant les yeux, le blandin parla, peut-être un peu trop fort sous la gêne furieuse :

« Pourquoi tu m'embrasses quand tu me caresses ? »

Allen s'empourpra en réalisant son choix de mots, et il ne fut pas le seul. Kanda claqua son livre, une veine battant sur le front. Allen sut qu'il avait merdé.

« Dis pas ça comme ça, putain ! »

Le blandin se retint de sursauter devant son ton mordant. Kanda grinça entre ses dents, nuançant en le regardant dans les yeux, assénant brutalement ses paroles :

« Déjà, je t'embrasse pas, je te baise le front, Moyashi. »

Le ton brutal jurait un peu avec les mots, et Allen aurait pu en rire dans un autre contexte. On aurait dit un enfant boudeur. Mais il n'avait pas envie de rire. Même quand Kanda se comportait stupidement. La colère émanait physiquement de l'alpha, il n'appréciait pas la discussion, et Allen sut qu'il tentait le diable en poursuivant, mais il avait besoin de comprendre dans sa situation. Très bien, il aurait pu être bêtement heureux que Kanda lui donne de l'affection en plus d'être doux, mais ce n'était pas son genre de penser comme ça, surtout avec Kanda ! Allen eut du mal à avaler sa salive.

« Ça s'appelle embrasser quelqu'un, Kanda. Je ne comprends pas pourquoi tu fais ça avec moi. »

Il avait été jusqu'au bout de sa pensée. Kanda eut une grimace perdue… ? encolérée. C'était étrange.

« Putain, c'que tu m'emmerdes ! C'est pas assez évident comme ça ? Tu sentais mauvais quand je te touchais, fallait bien un truc pour te détendre. »

Les joues de Kanda étaient toujours un peu plus pourpre qu'à l'accoutumée, et celles d'Allen étaient assorties. Ils n'avaient pas l'air de deux idiots, à se quereller pour quelque chose qui les embarrassait autant l'un que l'autre. Allen était touché que Kanda veuille le détendre, mais…

« Ok, je me doute un peu que c'est pour ce genre de trucs, mais Kanda, pourquoi ça ? »

Kanda effondra son visage dans une main, l'air rageusement blasé – si, c'était possible, seul Kanda y arrivait. Allen l'entendit grogner un 'putain de merde', et Kanda retourna son regard vers lui, ayant récupéré sa façade.

« Sois pas con, tu sais pourquoi, Moyashi. C'est tes putains de phéromones qui m'refilent ça. Quand je te touche, t'as envie que je te baise, je le sens. »

Heurté, Allen baissa les yeux, craignant des reproches et un intense sentiment d'humiliation le surplombant dans tout son corps. Bon sang, ses phéromones étaient si explicites que ça sur ses envies ? Elles en disaient si long ? Même lui n'osait pas voir ça comme ça… Kanda reprit, secouant la tête, exprimant ainsi sa propre impuissance et sa dépréciation de ce qui leur arrivait :

« Fais pas cette gueule. C'est normal comme t'es en chaleurs, mais ça m'affecte, et c'est la seule chose que j'ai trouvé pour me contrôler. » Allen était étonné que Kanda avoue sa faiblesse comme ça. Ce n'était pas son genre. Mais il comprenait aussi que Kanda veuille clarifier les choses. C'était mieux. Ils étaient tous deux assez intelligents pour s'en rendre compte. « Comme tu flippes, j'ai commencé parce que je me souvenais que t'avais dit que les contacts affectifs te faisaient du bien, c'est tout. J'aimerais qu'on évite d'en reparler. J'essaierai de pu faire ça. Ça me fait suffisamment chier. Me force pas à répéter ça, Moyashi. » Ça se voyait à son visage que Kanda n'expliquait pas son impuissance avec facilité. « J'ai été clair ? »

Allen était toujours gêné, mais hocha la tête vivement, comprenant que Kanda ne désirait pas s'étendre là-dessus. Cependant, en entendant que l'une des raisons était que Kanda se rappelait de ses paroles sur les contacts physiques affectueux, lorsqu'il l'avait taquiné à ce propos à cause de Lenalee, ça le touchait. Ça lui rappelait aussi quand il lui avait caressé le crâne. À ce moment-là, Allen avait trouvé que Kanda était adorable. Et il le ressentait encore à présent. Allen lui fit un sourire.

« Tu veux bien te rapprocher un peu, Kanda ? »

L'alpha soupira mais obtempéra. Allen se rapprocha aussi, prévenant que ce serait rapide, sous le regard interdit de l'alpha. Dans ce geste instinctif, Allen approcha son visage de celui de Kanda, qui n'eut qu'à peine le temps de le voir venir, et colla un baiser sur sa joue, retournant à sa place aussi sec. Kanda était resté coi au moment où ses lèvres avaient claquées contre sa joue. Il marqua un temps d'arrêt, puis émergea de sa stupeur, ayant tout l'air d'un dragon tiré violemment de son sommeil. Il crachait presque du feu.

« Moyashi, putain, qu'est-ce que tu viens de foutre ?! Ne recommence plus jamais ça, ou tu finis les tripes à l'air ! »

Allen se doutait que ça ne serait pas apprécié, mais il avait voulu le faire, toujours parce que Kanda agissait d'une manière adorable. Allen n'était pas tellement porté sur les échanges de ce genre malgré ce que ce stupide lien lui faisait désirer, mais ça pouvait lui arriver d'avoir des gestes de tendresses lorsqu'il était attendri, en particulier pour Lenalee. Ce coup-ci, c'était Kanda qui l'attendrissait. Il ne l'aurait jamais cru. Ça lui avait donné cette idée. Il aurait pu ne pas le faire, et par un curieux revers de pensée, il avait osé. Ça le rassurait, que Kanda puisse être comme ça. Puis, s'ils devaient être amis… Allen était toujours hésitant à prendre ça au sérieux, et ne voulait pas se laisser aller trop vite, mais ce n'était rien de plus qu'un baiser platonique. Il rétorqua donc, sur le même ton, levant les yeux au ciel :

« C'est rien qu'un bisous, Bakanda !

—Tu feras tes putains de bisous de merde à un autre, sale connard ! »

Le regard de Kanda était mauvais, et Allen leva ses deux mains en signe d'apaisement pour tempérer.

« Ne te fâche pas, s'il te plaît. C'est juste que… la façon dont tu le disais, et le fait que tu aies voulu me détendre, que tu te sois rappelé de ça… Je trouve ça adorable. C'est pour ça que je t'ai embrassé. C'est amical. Rien de plus. Et je ne le ferai plus. »

Il souriait toujours timidement à l'alpha.

Ce dernier prit une minute pour réfléchir à ça. Effectivement, certaines personnes avaient pour tendance de juger qu'un baiser, en guise de contact affectif, avait une valeur de remerciement. Kanda jugeait, en son humble personne, que c'était idiot et ce n'était pas son cas mais il ne voulait pas se disputer de bon matin pour quelque chose de si débile. Surtout que merde, la protestation débile, ce « c'est juste un bisous », ça lui rappelait Alma. Alma lui rétorquait les mêmes conneries quand il essayait de lui voler des putains de 'bisous'. Le bon côté, c'était que si Moyashi recommençait à faire des trucs qui le faisaient chier, c'est qu'il se détendait peut-être. Kanda était partagé, car il ne voulait pas qu'il se repose sur lui trop vite, la dernière fois, il ne l'avait pas supporté, même si le gamin n'y pouvait rien. Puis, finalement, Kanda arriva à la conclusion qu'il testait surtout sa confiance. Kanda savait que dans l'histoire, il devait se tempérer en ayant accepté de l'aider, mais ça ne voulait pas dire qu'il allait accepter ça.

Il grinça des dents. Ces conventions sociales stupides lui mettaient les nerfs en feu.

Kanda commença à pester contre la dimension amicale :

« On n'est pas… » Puis il s'arrêta. Réflexe. Techniquement, il avait promis que le temps des chaleurs du gamin, ils étaient amis. Autant dire qu'il allait la regretter, celle-là. Il ne gronda que plus fort. « Laisse tomber. Je suis pas adorable, j'ai fait ça parce qu'il le fallait. Et putain, c'est quoi cette manie ?! »

Allen marqua un temps d'arrêt.

« Je ne comprends pas.

—Y a rien à comprendre, » contra Kanda. « J'aime juste pas cette façon d'embrasser les autres comme ça. »

Allen redressa encore ses mains dans le but de l'apaiser à son ton désagréable.

« Très bien, je ne le ferai plus, je te l'ai dit, mais c'était une manière de te montrer ma gratitude, donc ne reste pas fâché. C'est une convention un peu stupide, je te l'accorde, mais j'en ai eu envie. »

Il couronnait le tout de son stupide petit sourire. Kanda soupira, expliquant rageusement :

« T'as eu envie à cause du lien, Moyashi, contrôle-toi ! Est-ce que tu fais ça avec le lapin crétin ou l'emmerdeuse ? »

Allen serra les dents.

« Peut-être à cause du lien, et non, mais eux ne s'occupent pas de moi pendant mes chaleurs, et tu pourrais être plus respectueux quand tu parles d'eux, Bakanda ! » Surtout pour Lenalee, dont l'insulte montait peut-être d'un grade face à celle de Lavi. Allen souligna sournoisement. « Puis je te ferais dire que toi aussi, tu t'es pas contrôlé, là ! »

Kanda le dévisagea.

« Tu m'fais chier. »

Le blandin eut encore ce réflexe de lever les mains en l'air comme un innocent surpris sur une scène de crime.

« Recommence pas à t'énerver.

—Je suis pas énervé, Moyashi. »

Se disant, Kanda secouait la tête avec irritation. Il ne s'énervait pas. Moyashi savait ce que donnait sa colère. Il arrivait à se contenir. Par contre, si le maudit s'acharnait à lui dire qu'il était énervé quand il ne l'était pas, c'était fort possible qu'il finisse par lui taper sur le système. Peut-être qu'il avait sa tête des mauvais jours –quand étaient les bons ? – mais avec cette conversation, que voulait Moyashi ? Allen plissait les yeux, incertain.

« À peine. »

Kanda arrondit son regard. Il ne voulait pas en démordre, le con.

« Tu me cherches. »

Allen secoua la tête.

« Même pas. Écoute, Kanda, tu as dit qu'on était amis, alors je ne le ferais plus, mais me fais pas des yeux mauvais comme ça. Dans cette situation, je pense que j'aurai fait ça aussi avec Lavi ou Lenalee, oui. T'aimes pas et je le respecte, mais on va pas en faire un plat, si ? Je recommencerai pas, même si tu refais quelque chose de mignon, c'est promis. »

Kanda lutta pour ne pas lever les yeux au ciel et hurler. Il ne faisait rien de mignon ! Il perdait le contrôle, c'était pas pareil, bordel ! Il inspira discrètement et essaya de tempérer ses sentiments irrités. C'était dur. Il regrettait définitivement certaines promesses. Voilà dans quel merdier il se fourrait à force de promettre des trucs… C'était ça, son problème, au fond. Il avait beau faire des efforts pour être un enculé, y avait pas à tortiller, il était quand même trop gentil.

« J'suis pas mignon. J'ai promis de ne pu me fâcher, je le suis pas. T'façon je le ferai pu moi aussi. Bon, on peut se remettre à lire tranquille ou tu veux encore me faire chier ? »

Allen fit 'oui' de la tête. Kanda fut ravi de pouvoir décrocher de tout ça. Après la longue journée de la veille, il voulait une journée calme, aussi plan-plan que possible. Allen rajouta tout de même.

« Ah, juste… Tu sais… Pour le baiser. » Kanda eut la nette envie de lui arracher la tête et de le faire taire. Qu'allait-il encore lui sortir comme connerie ? « Si jamais tu n'arrives pas à contrôler… J'ai jamais dit que ça me dérangeait que tu le fasses. » Les yeux agrandis par la surprise, le kendoka se sentit con. Oui, il savait qu'Allen aimait ça car il sentait son essence émotive se remplir de joie, mais l'entendre le lui avouer, c'était autre chose… Allen continua : « Enfin, c'est mieux que tes pertes de contrôles te fassent faire ça plutôt que de me sauter dessus. »

Bon, Kanda devait admettre qu'il marquait un point, n'empêche qu'il avait dit non. Son visage dut être éloquent. Allen lui souriait toujours.

« Mais si tu veux plus le faire, c'est toi qui vois aussi. » Un petit rire nerveux suivit. « Tant que tu restes toujours doux. »

Le blandin avait le don de l'embarrasser et de lui casser les couilles. C'était un véritable talent. Tournant des yeux incandescents dans sa direction, Kanda grommela, irrité par ses paroles :

« Je préfère pas le refaire, putain d'Moyashi. J'arriverai à me contrôler. » Ça valait tout aussi bien pour le fait de l'embrasser que de faire plus. « Il me faut juste du temps pour m'habituer. »

C'était une promesse qu'il se faisait à lui-même plus que pour le blandin. Et il espérait être en mesure de la tenir. Allen hocha la tête en continuant de sourire, et Kanda ne sentit aucune déception émaner de lui. Il lui rétorqua juste sévèrement :

« C'est Allen, Bakanda. »

Et Kanda l'ignora, se remettant à lire.

Ils agissaient tout à fait comme avant leur violente dispute : Kanda contenait sa colère, et Allen était chiant en essayant de ne pas l'être – une bonne blague. Mais c'était mieux. Puis s'ils étaient censés être amis… Ouais, assurément, ça signifiait qu'il devait forcément se laisser un peu plus faire. Il avait réussi lorsque le lien l'avait pour ainsi dire endormi. Le lien avait moins d'emprise, il en avait surtout lors des crises du gamin, et Kanda agissait de lui-même pour l'instant, ce qui était quand même vachement plus plaisant. Il était paumé, hésitant sur ses réactions. Ça ne lui plairait probablement à aucun moment, mais il n'était quand même pas con. À force que tout lui prouve qu'Allen avait besoin de lui, ainsi que d'être confortable, sans stress, il faisait des efforts, car ça l'arrangeait lui aussi dans l'histoire. Surtout qu'encore une fois, il avait contribué à empirer la situation, il l'avait blessé, et avec ce que le lien l'obligeait à lui faire… Être un minimum gentil s'imposait. Il avait saisi que l'oméga ne se sentait pas violé, mais rien à faire, Kanda ne se pardonnait pas entièrement d'avoir été trop brutal avec lui au début alors qu'il le suppliait, il devait se faire pardonner ça, même si ce n'était techniquement pas pardonnable. Kanda essayait simplement d'agir comme un être humain décent, chose rare pour lui. Être un connard ne lui apparaissait pas comme une bonne solution.

Kanda se mit réfléchir, lisant absentement, justement en rapport avec la gêne de l'oméga, sa propre culpabilité et sa décision raffermie d'être là pour lui. Il ne comptait absolument pas tout lui passer sous prétexte qu'il avait fait le con avec lui, et pas qu'un peu, mais il comptait en effet continuer à être indulgent et agir au mieux, car, encore une fois, tout ça lui avait permis de comprendre qu'Allen étant en chaleurs et en incapacité de se contrôler sans son appui, il devait faire le passer avant lui. Ça le faisait chier, mais il en était capable. D'autant qu'Allen avait eu raison sur cet argument : le lien l'y avait aidé, mais il avait pu être plus sympa.

L'Asiatique préférait, ne pouvant y échapper, de loin faire cela de son plein gré plutôt que d'y être contraint par ce foutu lien. Puis, oui, il l'avait déjà pensé, mais Allen n'était pas si insupportable, juste chiant, c'était donc possible qu'il s'entende avec lui. En même temps, Kanda ne supportait personne. À part Alma, il n'avait jamais supporté quelqu'un. Il se ferait violence pour Moyashi à cause des circonstances exceptionnelles. C'était tout. Ça ne voulait toujours pas dire qu'il se laisserait marcher sur les pieds. Si Moyashi en demandait trop à son goût, il gueulerait, il le pourrait tout à fait, car il n'était pas du genre à se laisser faire tant qu'il n'en avait, soit, pas envie, soit, pas de raison, comme le prouvait leur précédente interaction.

Pour ce qu'il acceptait, il n'en avait pas envie, mais il avait des raisons de le faire. Kanda était quelqu'un qui savait se maitriser, ça valait aussi bien pour prendre sur lui et faire ce qu'il avait à faire. Ici, être un bon alpha. Venant de lui, c'était comme impossible. Si son soutien était important pour l'oméga, être réellement ami avec lui n'était pas dans ses plans. L'aider pour qu'il surmonte le traumatisme de ses chaleurs et ne pas être si froid avec lui, c'était nécessaire. À part pour Alma, où c'était venu naturellement en beaucoup plus de temps, c'était la première fois que Kanda essayait d'être gentil, sympathique avec un autre. Moyashi ne lui faciliterait pas toujours la tâche, Kanda s'y attendait. Il s'attendait aussi à d'autres engueulades avec lui, ce qui, bien qu'il ne soit pas sensible à ces choses-là et peu dérangé par une bonne gueulante, venait presque le stresser. L'oméga n'était pas en état d'aimer l'asticoter comme à son habitude et les vraies engueulades lui déplaisaient. Ces sentiments viendraient sûrement lui chatouiller le nez si ça se produisait, et ça se produirait, c'était mathématique.

Ça rendait le tout encore plus complexe.

Kanda pouvait-il réellement agir comme un ami pour Allen, si c'était faux ? Kanda se mordait l'intérieur de la joue en y pensant. Il ne pouvait pas se perdre éternellement dans un foutu débat interne. Il avait certes trop de temps pour y réfléchir, mais trop peu pour développer une vraie réponse. Eux n'avaient pas assez de temps pour développer une vraie amitié, Kanda se refusait à croire qu'une semaine et quatre jours changerait quoique ce soit entre eux, même s'ils étaient forcés de se coller comme cul et chemise. Ils ne seraient pas amis. Ce n'était pas ce qu'il voulait et bien pour ça qu'il acceptait. Ce serait du vent. Rien d'important, ni de vrai. Autant pour lui que pour l'oméga. Le problème avec le vent dans leur situation, c'est qu'il pouvait vite s'accroître en tempête. Kanda ne voulait pas de tempête. Il ferait en sorte qu'il n'y en ait plus.

Tout ça, il l'avait déjà décidé au moment où il était revenu vers le maudit après sa colère. C'était pour cette raison qu'il ne s'était pas rétracté, même après qu'Allen ait insisté une deuxième fois pour lui faire retirer ses promesses. Avec tout ce qui leur était tombé dessus, Kanda n'avait vraiment pas eu le temps d'y réfléchir, il était quelqu'un qui préférait l'impulsion de toute manière, mais comme ils ne se parleraient plus ensuite, ça l'empêchait aussi de se trahir, et il ne se passerait rien de plus entre eux.

Il savait qu'il s'engageait dans quelque chose de difficile, de compliqué, qu'il allait sûrement regretter de nombreuses fois mais il le fallait. C'était pourtant si ironique de se dire qu'en l'espace d'une journée, il avait presque haï le blandin et que maintenant, il refusait de retirer sa promesse de fausse amitié. En dehors de son sentiment de culpabilité, de devoir se racheter de ses fautes, Kanda n'était pas sûr de ses motivations, pas sûr de comprendre pourquoi il avait peur pour Allen dans ces moments – il fallait l'avouer, il le ressentait depuis le début. Il n'était pas sûr non plus de comprendre pourquoi il refusait de le laisser se noyer dans sa merde. Il y avait le lien, mais s'il était honnête, ce n'était pas la seule chose. C'était peut-être ce qui l'avait rendu si furieux.

Fondamentalement, Kanda Yû n'avait jamais aimé Allen Walker. Quand il était arrivé à l'Ordre, il l'avait pris pour un péteux naïf, un de ces exorcistes ravis d'avoir été choisis par l'Innocence, comme si c'était quelque chose de bien, aussi cons que les traqueurs qui jalousaient les ô combien heureux élus. Il avait cru qu'avec sa naïveté, sa maladresse et sa jeunesse, il se ferait buter en moins de deux. Ça arrivait. Les traqueurs crevaient comme des dominos, les exorcistes étaient si peu nombreux que c'en était pathétique. Qu'il soit un oméga, Kanda ne l'avait pas jugé pour ça. Pour la millième fois, il s'en carrait furieusement la raie, des seconds-sexes. Fille, garçon, oméga, alpha, bêta… Un con, c'était un con, point. Ses idéaux niaiseux, sa gueule d'hypocrite dégueulasse, l'avaient conforté dans l'idée qu'Allen ne ferait qu'une brève apparition dans son paysage. Ça n'avait pas été le cas. Le con était toujours là. Au moment où Kanda avait été son lié, avait été confronté à ses senteurs émotives, et avait compris qu'un mal être le suivait, puis que ses chaleurs avaient accentués le tout, peut-être que brièvement, d'une manière très mesquine et mauvaise, il avait pensé que c'était bien fait pour sa gueule. La réalité de la vie le rattrapait, ça lui ferait les couilles et le remettrait à sa place. Seulement… Par certains aspects, cet enfant était en effet insupportable, chiant, lourd, irritant, beaucoup trop idéaliste pour son propre bien. Mais Kanda avait compris que c'était ce qu'il était : un enfant d'à peine seize ans, un être encore innocent, qui se battait pour conserver cette innocence dans un monde pourri.

Nouvellement, Kanda changeait d'avis. Peut-être passait-il du tout au rien avec lui, quand on pensait à cette furieuse colère de la veille. Il avait haï cette innocence chez le blandin, suite aux épreuves qu'il avait traversé, voir qu'elle était encore là, ça faisait que le respect qu'il avait pour lui s'amplifiait, mais il ne l'aurait pas avoué.

Ça ne changeait pas qu'il ne l'appréciait pas, il ne l'aimait toujours pas, mais peut-être que c'était pour ça qu'il voulait l'aider.

Kanda se dévouerait donc à lui faire surmonter cette épreuve, dont Allen ne sortirait pas indemne sans soutien, il se le promettait. Pour autant, Kanda savait qu'Allen avait en lui la force de surmonter. Kanda ne se voyait pas comme son sauveur. Ce n'était absolument pas dans cette idée qu'il le faisait, et il savait que l'oméga, bien que lui ayant déclaré qu'il voulait être pris en charge, recherchait plus un appui qu'une prise de contrôle. L'alpha ne le connaissait pas des masses, mais quand même assez pour se douter de ça. C'était surtout qu'il ne savait plus où il en était, et ça ne datait pas de ses chaleurs. Moyashi se faisait une crise identitaire et ce n'était pas étonnant non plus. Kanda serait l'appui dont il aurait besoin, le point de repère, le temps qu'il puisse se relever et se remettre à avancer. Ensuite, il aurait sa paix et ils seraient tous les deux contents. L'équation était simple. Kanda aurait fait assez de bonne action pour dix ans avec ça.

En dehors de tout ça, en dehors de raisons tangibles, quand il voyait Allen comme ça, quand il voyait que l'oméga était en train d'être anéanti… Non, Kanda ne voulait pas en démordre, il l'avait pensé il y a quelques jours, il se foutait de sa petite vie, fallait pas se méprendre, mais comme Allen était techniquement son oméga et qu'il était coincé avec lui, il ne voyait plus autant d'inconvénient à la lui faciliter pour l'heure. Même si pour ça, il devait faire des efforts contre nature, même si rien ne s'arrangeait, il se promettait qu'il aiderait l'oméga à se ressaisir.

Il avait peur pour lui, et voulait protéger son innocence.

Ça ne datait toujours pas d'hier, quand il était venu chercher l'oméga, Kanda avait décidé que faire des efforts de comportement était un moyen de respecter sa promesse envers Alma pour prendre soin de son lié. Il était temps de faire les choses correctement, pour aussi respecter ce qu'il avait promis à Allen.

En une soirée, puis quatre jours complets, un cinquième à peine commencé, les chaleurs de Moyashi l'avaient mis dans une situation des plus délicates dont il n'était malheureusement pas prêt d'être sorti. Ce lien était comme un mensonge dans lequel ils s'embourbaient. Et le plus gros souci des mensonges, c'était qu'à force de les répéter, ils devenaient vrais.

Chapter Text

Kanda avait pu lire deux bons chapitres avant que Moyashi ne l'interpelle de nouveau.

« On peut se sentir ?

Kanda n'aimait pas toujours pas le 'on', mais c'était surtout inconscient, comme les omégas aimaient échanger leurs odeurs avec leurs alphas. Sentir et être senti étaient deux choses importantes pour leur confort. En conséquence, sa mâchoire se crispa. Il décida de ne pas gueuler contre la formulation, mais il ne desserra pas les dents.

« Ouais. »

En vérité, le blandin sentait de plus en plus mauvais, mais Kanda n'avait pas réagi en attendant qu'il lui fasse une demande. L'embarras de leur dernière conversation ne se dissipait pas. Avoir enfin été obligé de s'expliquer pour le baiser ne lui plaisait pas. Néanmoins, s'il avait parlé, c'était car ça valait mieux de dire qu'il n'avait pas réussi à se contrôler que de dire qu'il avait vraiment eu envie d'embrasser Moyashi. S'abaisser en avouant sa perte de contrôle, ce qu'il détestait, était une humiliation, mais laisser le maudit croire qu'il avait envie lui-même de l'embrasser… Plutôt crever. Il n'était pas fâché contre Allen pour autant, mais il savait que l'oméga n'était pas con au point de réagir comme tout à l'heure, qu'il finirait par lui poser des requêtes si ça n'allait vraiment pas. Kanda s'en rendait bien compte, Allen n'était toujours pas détendu avec lui, il voulait toujours se retenir. Kanda n'était lui-même pas détendu et était quelque part content qu'il se retienne pour l'instant. Il ne pouvait pas l'en blâmer.

Cependant, le Japonais espérait qu'il ne lui referait plus de coup comme ça.

Allen lui coula un regard hésitant devant sa crispation.

« Pardon si ça t'embête. Tu préfères finir ton chapitre ? »

Kanda secoua la tête.

« M'en fous. »

Allen et Kanda étaient toujours côte à côte dans le même lit. Doucement, l'alpha attira l'oméga contre lui, posant la main derrière sa nuque, de manière à lui maintenir la tête dans son cou. Une autre main sur son flanc. Il avait pris l'habitude des gestes. Allen, même si rigide, sembla se détendre. Ses odeurs devinrent plus agréables, ce dont l'alpha fut satisfait, mais il restait crispé. L'Asiatique devinait que leurs rapports seraient tendus un moment, autant de son côté que de celui de Moyashi. Kanda avait beau avoir réfléchi tout à l'heure et mis les choses au clair avec lui-même, il n'avait pas communiqué avec Allen. L'oméga ne pouvait pas lire dans ses pensées. Kanda ne savait pas comment communiquer, il ignorait ce qu'il fallait dire. Après tout, il continuait à réagir avec indulgence, lui montrait qu'il était là, l'oméga aurait pu s'en contenter. Pourtant, ils auraient besoin d'en parler. Une dispute si violente, avec des mots si hauts, ne s'oubliait pas comme ça. Même pour eux qui passaient leur temps à communiquer de cette manière. Il leur faudrait s'expliquer à nouveau sur certaines choses. Ils auraient pu s'en foutre, que ce soit tendu. Une part de Kanda ne voulait pas voir ça comme un problème, car c'était tout le temps tendu entre eux, et ces derniers mois, ça avait été l'apogée de la tension. Sauf qu'Allen avait besoin d'un ami, pas de tension. Kanda se doutait qu'Allen parlerait avant lui, car il était comme ça… Ou peut-être pas, comme il faisait attention à ne pas le contrarier.

L'épéiste était d'accord pour faire des efforts, mais faudrait pas compter sur lui pour initier ce dialogue-là. Idiotement, lui comptait sur le blandin. Quoiqu'il en soit, ils verraient bien le moment où ça viendrait sur le tapis, Kanda voulait s'en foutre pour l'instant. Car, pour l'instant, Allen s'apaisait entre ses bras, tout allait bien, et Kanda devait avouer que ses odeurs le calmaient. C'était peut-être la seule note positive dans tout ça : échanger leurs odeurs était agréable. Ça le faisait chier de l'admettre, ça aussi, mais c'était vrai. Ça l'éloignait de la colère, des sentiments négatifs. Il en avait bien besoin.

Allen se colla un peu plus à lui, Kanda ne sourcillant pas en voyant qu'il prenait à peine plus ses aises, mais s'inquiéta en le sentant se raidir brusquement. Des odeurs arrivèrent. Allen redressait un regard perdu sur lui que Kanda avait déjà compris.

« Kanda, je crois que…

—Déjà, Moyashi ? »

Kanda était effaré, il y avait un peu moins de deux heures, Allen avait déjà été soulagé. C'était sa quatrième crise alors que ça ne faisait même pas un jour complet qu'il avait quitté son état de pré-chaleur. L'oméga baissa les yeux, embarrassé.

« Je ne peux pas contrôler…

—J'sais. »

Kanda s'en rendait bien compte, qu'il ne pouvait pas les réfréner. Il fallut un instant à Kanda pour réaliser qu'il s'était remis à trembler. Ce n'était pas bon, mais comment lui reprocher d'être mal à l'aise lors de ses crises, alors que deux fois, ça n'avait pas vraiment été dans les meilleures conditions… Kanda était aussi horriblement mal à l'aise. Lui qui ne ressentait jamais ce genre de chose ne savait pas comment réagir. Allen prit la parole :

« Je vais essayer de le faire, peut-être que j'y arriverai cette fois. »

Kanda hocha la tête, sans répondre. Il craignait que ça n'ait pas de résultat et s'en doutait, mais il comprenait qu'Allen avait besoin d'essayer un peu. Kanda espérait aussi que ça marche pour ne pas avoir à le faire. Il proposa machinalement :

« Tu veux que je me retourne, Moyashi ? »

L'alpha était prêt à bouger. Les odeurs du gamin qu'il sentait de près ne lui en donnaient nullement l'envie. Allen trembla encore contre lui.

« Est-ce que… Est-ce qu'on peut garder cette position ? »

Kanda comprenait qu'Allen voulait continuer à le sentir. Ça le détendait lui aussi, et il était trop mal à l'aise pour s'en priver. Il offrit un simple soupir en réponse. Allen leva des yeux larmoyant sur lui.

« Ça ne te dérange pas, Kanda ? Que je sois contre toi… »

Il ne baissait pas les yeux et avait réussi à refouler les larmes. Plus encore, sa voix s'était faite ferme. Il était déterminé à garder la face. Kanda ne voulait pas sonner trop embarrassé non plus.

« Pas plus que de te toucher moi-même. »

Allen acquiesça. Kanda le vit glisser sa main dans son pantalon de pyjama et détourna le regard, le laissant se caresser tout en le sentant. Allen remuait faiblement, respirait plus fort, mais il ne gémissait pas, pas comme quand lui le touchait, l'épéiste le constatait. Sans surprise, il sentit plusieurs fois que le regard du blandin dévorait son profil alors que lui restait stoïque. L'oméga sentait la confusion, la crainte, et la gêne de l'humiliation. Au bout de quelques minutes, une voix sourde s'éleva :

« Je… »

À nouveau, Kanda avait compris.

« Tu peux pas ? »

Sa voix atone eut l'air d'intimider le plus jeune. Allen enfonça son visage contre son torse après un regard, inspirant son odeur à plein nez, et se détacha rapidement.

« Pardon, Kanda… Je vais continuer. »

Kanda savait que c'était inutile. Aussi, il alla attraper le bras de l'oméga, parlant doucement :

« Laisse. Ça sert à rien. » Ces mots semblèrent heurter Allen, mais tant pis si l'entendre ne lui plaisait pas, Kanda jugeait qu'il fallait qu'il l'assume. « Tu vas encore te faire mal. »

Allen se laissa faire lorsque Kanda écarta son bras, et ne chercha pas à se libérer de son étreinte. Il prit une bruyante inspiration, et s'exprima posément :

« Je suis vraiment désolé de te mettre dans cette situation.

—Je sais. »

Il n'y avait rien que Kanda pouvait dire de plus. Allen avait l'air si paumé, sa façade était si fragile, si artificielle… Kanda le voyait, pour une énième fois, faux, mais d'une manière dont ils savaient tous deux ce qui était réellement. Allen cracha :

« Je hais le lien. »

La colère déformait ses traits. Cela manqua de tirer à Kanda un rictus, s'il n'avait pas eu envie de péter un câble en pensant à ce foutu lien.

« On est deux.

—Est-ce que tu me détestes, moi aussi, Kanda ? »

L'oméga ne baissait pas les yeux, mais sa voix chancelait. Kanda ne réagit pas, mais sentit l'air se bloquer curieusement entre son torse et sa gorge. De la tension interne. Ils y arrivaient sûrement, à cette confrontation qu'il redoutait. Allen allait forcément vouloir l'instaurer maintenant, même si ça n'aurait pas dû être le bon moment. Pas alors qu'ils étaient si confus, pas alors qu'il était en crise. Quand l'épéiste put se reprendre, son trouble ne se reflétait évidemment qu'au travers d'un visage fermé. Il était suffisamment maître de lui pour ça. Sa voix fut blasée :

« Je t'ai déjà dit non. »

Allen aurait pu se satisfaire de ça. Sans discourir, Kanda approcha sa main du pyjama du maudit. Celui-ci le retint, et l'épéiste eut encore l'impression d'avoir eu un geste trop brutal. Il s'apprêtait à demander au plus jeune s'il ne voulait pas être soulagé, mais la main de l'oméga se posa sur son poignet, n'osant pas se glisser dans la sienne. Le toucher était une demande de contact affectif et de tendresse. L'alpha le sut. Moyashi se trouvait encore en pente raide émotionnelle, et il savait aussi pourquoi. Il n'avait pas eu tort sur son intuition.

Kanda se tendit.

Allen avait une expression hésitante.

« C'était avant que tu sois obligé de faire tout ça, et je parle même pas des… caresses, Kanda… »

Le brun se contentait de le fixer, attendant qu'il termine, car il ne savait pas quoi répondre à ça, à part un autre 'j'ai déjà dit non'. En revanche, s'il chercha à ce qu'Allen lâche prise, ce fut pour poser sa main au-dessus de la sienne, appuyant son regard, montrant qu'il répondait à sa demande muette, voyant celui de l'oméga sursauter et se remplir de larmes à son geste. Allen ne pleurait pas pour autant. Il fixait leurs mains l'une au-dessus de l'autre.

« Je sais très bien que c'est horrible pour toi… Tu n'aimes pas le contact, tu n'aimes pas être avec des gens, tu ne m'aimes pas… Tu n'aimes pas que je me laisse aller, tu n'aimes pas que je m'excuse, et j'arrête pas de le faire. Je sais que tu vas me haïr. »

C'était ce que sa colère lui avait mis en tête et Kanda avait déjà réalisé que ça aurait pu être vrai. Il avait failli en vouloir à Moyashi pour tout ça, il avait failli le détester. Hier, c'était dans cet état d'esprit qu'il s'était levé, et c'était cet état d'esprit qu'il avait fait éclater. Pas étonnant que l'oméga en soit venu à cette conclusion. Seulement, il s'était passé ce qui s'était passé, Kanda avait compris ce qu'il avait compris, et il avait pris les décisions, les résolutions qu'il avait prises. Il savait que ce n'était pas de la faute du blandin. Tout ça, c'était le lien. Tout ça, c'était parce qu'Allen était censé être son foutu oméga, et qu'il était censé être son foutu alpha. Simplement. Et comme ils luttaient contre le lien, qu'ils voulaient rester eux-mêmes et ne pas succomber, le lien luttait aussi contre eux, créant cette situation tordue et glauque au possible. Kanda était dégouté de tout ça en son for intérieur, mais ça n'avait rien à voir avec Moyashi.

Lequel répéta son nom avec inquiétude. Kanda ne savait pas quoi lui répondre. Il ne savait pas comment exprimer ce qu'il pensait, ni ce qu'il fallait exprimer pour rassurer l'autre. Il n'était pas sociable et n'était pas fait pour ça, merde. Quand Allen l'interpela encore, les yeux grands de peur de ce que signifiait son manque de réaction, il ne put s'empêcher d'être irrité.

« Moyashi, la ferme. Je suis ton alpha, c'est tout. »

Allen secoua vivement la tête. Il allait se péter les yeux à force les écarquiller comme ça, Kanda se faisait du moins cette réflexion.

« Tu as dit hier que tu en avais marre de tout ça ! »

Kanda fut celui qui agrandit légèrement son regard, surpris par son haussement brusque de ton. Il avait presque crié. Allen reprit.

« Et je comprends ça, Kanda. Je ne sais pas quoi faire pour contrôler mes réactions, je ne sais pas quoi faire pour que mes chaleurs arrêtent de me rendre faible, je… »

Une larme coula. Il alla directement l'essuyer, mais d'autres menaçaient de tomber. Kanda ne réfléchit pas, il suivit son instinct sur ce coup-là, et enferma le gosse dans une étreinte. Il le tenait fort contre lui, essayait de lui faire respirer ses odeurs, Allen appréciant le câlin d'infortune. Kanda n'avait jamais su communiquer, mais autant essayer d'être clair.

« Ouais, j'en ai eu marre et j'en ai toujours marre. »

Allen se tendit. Kanda ajouta sur un ton d'évidence :

« On en a tous les deux marre, Moyashi, j'sais ça. »

Le blandin gardait les yeux ronds, surpris de sa complaisance. Kanda s'en agaça. Il n'avait jamais aimé répéter les mêmes choses plusieurs fois non plus.

« On en a déjà parlé, j'étais énervé hier et j'ai agi comme un connard avec toi. Je te l'ai dit et répété plusieurs fois. Maintenant arrête de flipper pour tes réactions, et détends-toi, putain, sinon je vais t'encastrer. Tu le peux, je tiens pas à ce que tu sois si stressé pendant une semaine. Je sais que tu as besoin de confort émotionnel. Je l'ai capté. Je te l'ai dit hier soir, c'est fini les conneries. »

Allen leva faiblement la tête dans sa direction, visiblement rasséréné. Il semblait reconnaissant, sentait l'amertume, mais une odeur plus joyeuse. Kanda devinait que si ses paroles lui apportaient une sensation plaisante, c'est qu'il avait réussi à le rassurer. Un pic de stress vint néanmoins lui fouetter le nez.

« Kanda… Tu acceptes vraiment que je puisse faire ça avec toi ? Me laisser aller ?

—Oui, Moyashi. »

Kanda savait que c'était un 'oui' qu'il allait regretter, comme la promesse d'amitié, mais c'était pour une petite semaine. Une foutue semaine, et ils seraient tranquilles. Son 'oui' était ferme. Il ne voulait plus qu'Allen lui repose la question. Il voulait que ce soit clair et qu'ils n'aient plus à se prendre la tête pour ça maintenant. Il voulait que ce 'oui' soit compris comme une autorisation qui ne s'inverserait pas. Allen était son putain d'oméga en chaleurs qui avait besoin de lui, Kanda comprenait désormais ce que ça impliquait et acceptait cette responsabilité. Allen et lui se regardèrent un moment. L'oméga semblait analyser son 'oui', et Kanda devina, espéra du moins, qu'il en avait compris la portée quand il le vit fermer les yeux et que ce contentement amer revint le taquiner. C'était plus de la reconnaissance et de l'émotion face à sa gentillesse.

Allen osa lui sourire.

« Tu es vraiment une bonne personne, Kanda. »

Kanda grinça des dents, sentant sa propre humeur descendre en flèche. Il avait détesté quand Moyashi lui avait dit ça la veille, et il détestait ça à nouveau. Ça lui donnait la pulsion agressive et primale de le gifler. Parce que non. C'était faux. Mais ce n'était même pas Allen qui méritait une gifle, c'était plutôt lui. Il n'avait rien d'une bonne personne. Absolument rien. Kanda prit une inspiration, sans bruit, et essaya de dévier la conversation :

« J'te soulage, Moyashi ? »

Au moins, pendant qu'il le toucherait, Allen fermerait sa gueule. L'oméga acquiesça timidement. Son embarras était toujours présent, mais plus aussi humilié, la différence était nette. Il recommençait à se sentir en confiance. Au vu de la situation, il n'y avait rien d'étonnant à ce que Kanda considère cela comme une étrange victoire, mais dont il ne se sentait pas victorieux, n'ayant aucune raison de l'être si on enlevait ce lien. Allen hocha la tête.

« Vas-y.»

Sa voix tremblait, mais il était décidé. Kanda voyait qu'il reprenait contenance et qu'il essayait de se rendre maître de la situation. C'était mieux, et ça l'encourageait lui-même à être plus à l'aise, de ne pas le tripoter alors qu'il était dépassé. Kanda serra le corps de l'oméga contre lui, faisant descendre sa main entre leurs deux ventres. Ne mettant que peu de temps à saisir son pénis, il entreprit de le caresser lentement. Tout de suite, Allen se pétrifia contre lui et gémit en réaction. Kanda devait l'avouer, ça le tendait aussi, de deux façons différentes, chacune mauvaises. Moyashi ne pouvait pas retenir ses gémissements avec ses chaleurs, son excitation était trop grande pour ça. Malgré lui, Kanda se rappela l'image de ses fluides corporels le long de ses cuisses. Il ne put s'empêcher de ressentir une curiosité instinctive, de se demander s'il en était de même maintenant, et se réprimanda violemment intérieurement. Ce n'était pas qu'il avait voulu regarder en premier lieu, mais ça lui avait sauté aux yeux, toujours malgré lui, parce que merde, Moyashi mouillait tellement… Kanda frissonna intérieurement. Il se forçait à se sentir indifférent, mais il n'arrivait pas à l'être, plus encore, ça l'agitait.

D'agacement, et de désir.

L'alpha se faisait violence. Allen était après tout un oméga en chaleurs, son corps réagissait en conséquence, ça n'avait rien avoir avec lui – quand bien même, il s'en serait foutu – évidemment que ça l'excitait quand il le touchait. Un oméga n'avait plus aucun contrôle sur rien dans ces moments. Kanda fit de son mieux pour ignorer ces pensées, contrarié de son inhabituelle perversité. Il se serait bien passé de l'effet que tout ça lui faisait. Il ne comprenait même pas pourquoi il n'était pas indifférent, s'il n'y avait que le lien… Kanda s'en énerva encore. Le lien perturbait tout en lui. Ses pensées lui échappaient, ses propres désirs… Il gronda intérieurement.

Sa main active prit un rythme fluide, son autre main soutenant le corps du blandin contre lui, l'aidant à le sentir. Kanda voulait qu'il soit le plus calme possible afin que ses odeurs ne l'embrouillent pas trop. Cependant, au fur à mesure que sa main devenait prompte, que la respiration du blandin s'accélérait avec les tremblements de ses jambes, Kanda put sentir une odeur de trouble. Craignant d'avoir blessé Moyashi, il ralentit son rythme, essaya d'être plus doux, mais l'odeur ne changeait pas.

Kanda sut qu'il n'arriverait pas à lui demander ce qui se passait sans sembler l'agresser et le stresser davantage. Il ralentit, mais attendit qu'Allen lui dise quelque chose. Ses caresses s'espaçaient de plus en plus, il regardait le gamin et lui laissait le temps de le repousser ou de formuler une pensée. Allen ne fit qu'enfouir sa tête contre son torse, venant chercher sa main en remarquant son ralentissement. Il mima de guider sa main à prendre un rythme plus fluide, sans oser. Il était toujours d'accord, mais ça ne voulait pas dire que du côté de Kanda, le toucher alors qu'il était mal à l'aise pour une quelconque raison l'enchantait. Ils allaient devoir apprendre à communiquer ensemble, et c'était foutrement difficile.

Kanda n'allait pas devenir un as en sociabilité du jour au lendemain, et Allen, bien que faisant beaucoup plus d'effort que lui et lui rabâchant que communiquer était important jusqu'à aujourd'hui, avait toujours la manie de cacher ses véritables sentiments quand il s'agissait de choses importantes par fierté.

Le Japonais commençait à comprendre que l'oméga avait commencé par vouloir s'ouvrir spontanément à lui les premiers jours, à cause du lien. Comme l'influence que Kanda recevait le rendait plus ou moins réceptif, Allen avait continué. Quand Kanda s'était sorti de cette influence, ils avaient fait un pas en arrière… Ce ne serait pas facile de retourner naturellement à ça pour eux.

Le Japonais hésita à s'arrêter en faisant fi de l'autorisation muette de l'Anglais quand il lui apparut clairement que l'odeur ne se calmerait pas. L'oméga ne semblait en tout cas pas dans de bonnes conditions pour jouir, alors ça ne marcherait pas. Même le lien et les phéromones sexuelles répandues dans la chambre ne semblaient pas étouffer ce mal-être chez Allen. Kanda finit par arrêter, sa main posée fermement sur la hanche à demi-nue de l'adolescent qui tourna un regard aussi perdu que honteux sur lui.

Kanda rugit, énervé de devoir lui demander de s'expliquer.

« Bon, Moyashi, pourquoi tu sens comme ça ? »

Allen baissa les yeux, et les releva brutalement sur lui. Ses mains allèrent instinctivement remonter son pantalon de pyjama sur ses hanches. Il bégaya un peu :

« C'est… la sensation… Je supporte pas. »

Kanda fronça les sourcils.

« J'te fais mal ? »

Ça lui aurait semblé un peu gros que Moyashi sente si mauvais pour ça, mais comme cacher ça aurait aussi été le genre d'Allen, s'il s'y prenait mal, autant le lui dire. Ce qu'il lut sur le visage de l'autre lui apprit qu'il y avait bien plus que ça.

« Non, c'est pas toi. » Sa voix était étranglée, mais il se forçait à le regarder, à lui sourire, ces sourires faux qui donnaient à Kanda l'envie de le décalquer. « Tu fais rien de mal. » Le sourire s'évanouit. « C'est mes chaleurs. Je… Je ne peux même pas me contrôler, même pas me soulager moi-même et mon corps, il… Il ne m'obéit plus… » Kanda n'était pas surpris que son malaise vienne de là, mais il restait impuissant, parce qu'ils n'y pouvaient rien. Allen continuait. « Je… ressens tant de trucs étranges, Kanda… Et tu le sais en plus… J'ai même l'impression que tu peux le comprendre mieux que moi, à cause du lien… Je suis tellement humilié… »

Kanda comprit. Il ne supportait pas de s'abandonner à lui, il ne supportait pas d'être touché et d'être soulagé. En se sentant idiot, il se rappela qu'il avait révélé à Allen qu'il sentait son envie d'être 'baisé'. Le brun se fit la réflexion que ce n'était pas très malin de lui avoir dit ça, même s'il n'était pas du genre à ménager les autres en parlant et qu'il n'allait pas commencer. En revanche, l'oméga n'assumait clairement pas ce désir, et Kanda ne pouvait pas le blâmer, car lui non plus n'assumait pas les siens. Si Allen lui avait sorti qu'il sentait son envie de lui, qu'il savait qu'il le voulait, Kanda aurait eu envie de l'écharper vif et se serait senti humilié comme jamais. Il était bien heureux que son statut d'alpha le préserve de partager ses émotions avec l'oméga contre son gré. C'était dans ces moments qu'il ressentait du respect pour Moyashi.

Kanda se rendait compte qu'il ne pouvait pas exiger qu'il assume quelque chose que lui-même n'était pas capable d'assumer. Seulement, et il réalisait avec rage que s'appliquait également à lui, si le Moyashi n'était pas capable d'assumer les désirs que lui donnaient ses chaleurs et se torturait pour ça, il n'avancerait jamais. Kanda ne savait plus quoi faire pour ne pas que ce fichu oméga lui pique une crise de nerfs entre les bras. Il serra les dents.

« Si te toucher te met dans cet état, j'arrête. »

Allen écarquilla les yeux face à son ton ferme. Il se mit à pleurer. Kanda fut dépassé, et grinça. Il fallait se douter que son parler sec allait empirer les choses. Il avait sonné plus désagréable que prévu, et l'oméga avait eu l'impression qu'il se fâchait.

« Non, s'il te plaît, non. »

Il alla chercher sa main, mais Kanda refusait de recommencer dans ces conditions.

« Alors calme-toi. Je vais t'aider, mais je ne veux pas faire ça si tu te calmes pas. »

Allen prit un moment pour ravaler ses larmes et respirer. Merde, c'était normal qu'il ne veuille pas toucher le blandin quand il sentait le malaise, c'était déjà assez malsain comme ça. Allen se reprit, soufflant pour s'y aider.

« Je comprends. Je vais me calmer. Désolé de te mettre mal à l'aise. »

Kanda eut encore un soupir, se retenant d'arguer qu'il ne l'était pas. Il n'aimait pas que le plus jeune lui trouve une émotion, lui qui détestait en montrer, mais nier aurait été un mensonge. Kanda attira encore l'oméga à lui, prêt à accepter tant qu'il ne pleurait plus. Il essaya d'être doux, sa main sur la nuque de l'oméga avait une emprise ferme mais pas brutale, et il lui laissa le temps de respirer ses odeurs. Au moins, pour le calmer, il commençait à savoir comment faire.

« C'est bon. » Sa voix était plate, mais pas sèche. Kanda parlait plus doucement. Il reprit néanmoins en fermeté quand il continua : « C'est chiant tout ça, mais chialer sert à rien. »

Il énonçait un fait, et Moyashi devait dépasser ça s'il voulait se reprendre. L'oméga se contenta d'aller chercher sa main libre et la tint un instant dans la sienne.

« Tu as raison. »

Kanda ne soustrayait pas au contact.

« Je continue ?

—Je t'ai pas demandé d'arrêter, Kanda. »

Allen lui fit un nouveau sourire. Kanda grommela.

« Tch. »

L'oméga souriait encore, mais son sourire disparut vite.

« Dis, est-ce que tu peux… » il hésitait, « me serrer plus fort contre toi ? » Devant l'expression dure de Kanda, il secoua la tête. « Excuse-moi. Je réagis vraiment comme un oméga stupide. »

Kanda soupira et s'exécuta. Il enlaça l'oméga sans sourciller. Lui faire un câlin ne le dérangeait pas avec ce qu'il devrait lui faire d'autre. C'était compréhensible qu'il veuille ressentir un peu de tendresse. Même Kanda pouvait comprendre ça. Aussi, en entendant le blandin s'excuser encore, il dut réprimer son envie de baiser son front et renforça encore son étreinte.

« Ta gueule avec tes excuses. Et décontracte-toi. Je te sens tendu. »

Allen déglutit bruyamment. Ses deux mains étaient collées contre le torse de Kanda, et son visage était proche de sa clavicule. Il avait la tête sous son menton, et Kanda savait dire que la position lui était confortable. Allen bégaya :

« C'est seulement que tu n'étais pas obligé de…

—La ferme. »

S'il avait accepté, c'était qu'il le voulait bien. Allen s'enquit :

« Mes phéromones t'influencent ? Si c'est le cas, je… »

Kanda en eut marre. Pas encore des excuses. N'avait-il pas déjà dit assez 'oui' comme ça ? C'était tout à l'honneur de l'oméga ne pas vouloir imposer ses désirs et de vérifier que son confort était également respecté, mais Kanda ne voulait pas qu'il ne le croie pas capable de lui résister. Ça piquetait sa fierté. Il pesta :

« J'ai dit la ferme ! J'ai accepté car je m'en fous, sinon crois-moi, j'aurai gueulé ! Putain ce que t'es lourd, foutu Moyashi ! »

Allen cria à son tour :

« Ne crie pas, je voulais juste être sûr, sale Bakanda ! »

Kanda plaça sa main dans le dos du blandin au lieu de sa nuque. Son autre main s'éloigna de celle d'Allen pour s'en aller entre leurs deux corps. Il lui jetait un regard de dédain, mais accompagné d'une pointe de tendresse qui l'énervait lui-même. Ce n'était peut-être pas la première fois qu'elle était là. Kanda s'entendit fulminer à l'encontre du gamin, mais entendit surtout l'accent plus doux de sa voix, heureusement imperceptible de nul autre que lui-même.

« Baka Moyashi. »

Allen déglutit quand il le prit en main, étouffant sa probable protestation. Kanda se mit en mouvement. Il le caressa doucement, avec cette tendresse toujours présente. Il commençait à comprendre qu'Allen préférait ça comme ça, en douceur. L'oméga faisait de son mieux pour retenir ses sons. Le brun voyait bien que c'était peine perdue, ils lui échappaient malgré lui, légers car il les calfeutrait derrière ses dents serrées et une main remontée devant sa bouche. L'autre s'agrippait maladroitement à son débardeur. Kanda ne pouvait pas nier qu'il aimait entendre sa voix. C'était comme une musique à ses oreilles. Allen sonnait irrésistiblement mignon, et ça le faisait autant chier qu'il pouvait apprécier. Il était excité par ses phéromones et par ses propres actions. Il se rendait compte que d'une manière étrange, il aimait donner du plaisir à l'oméga. C'était le lien, ça, y avait pas à tortiller. Mais il y avait aussi vraiment quelque chose en lui qui faisait qu'il aimait lui faire du bien. C'était si bizarre.

Kanda était étonné de se découvrir un côté presque altruiste, lui-même ne se savait pas si doux, mais après tout, il n'avait jamais fait ça avant, il était tout aussi inexpérimenté que le symbiotique, et il restait dans son état d'esprit de ne pas faire ça comme un malpropre. Il découvrait forcément une nouvelle facette de lui-même. Kanda se doutait que s'il avait eu un véritable partenaire sexuel, il ne l'aurait pas traité avec brutalité, de toute façon. Contrairement aux apparences, ce n'était pas son genre. Il avait beau avoir un comportement agressif et être toujours prêt à se foutre sur la gueule avec quelqu'un, il était bel et bien capable d'autre chose quand il le voulait. S'il avait réellement voulu coucher avec quelqu'un, ça aurait été une personne qu'il aimait ou qu'il respectait assez fort en plus d'un éventuel désir pour en avoir envie. Kanda ne brutaliserait pas un être aimé ou respecté dans un tel moment.

Tout ce qu'il ressentait en plus de son trouble le mettait au tapis. C'était comme si un sixième sens endormi ouvrait les yeux grâce à Moyashi. Il se trouvait tellement con, putain, qu'il avait envie de se claquer. Stupidement, il était excité. Il ne pouvait pas s'empêcher de vouloir l'oméga, de se dire qu'il était son alpha, qu'Allen pouvait lui appartenir, et qu'il devait le faire sien de la manière la plus totale. Le lien et les phéromones l'empêchaient de réfléchir et de se soustraire aux pensées. C'était ce que son instinct lui criait, et Kanda se récriait contre lui. En même temps, la peur le gagnait, et elle donnait du poids à son instinct d'alpha. Le kendoka n'arrêtait pas de se le demander : comment garderait-il le contrôle encore sept jours ? Même pour lui, un symbole en matière de self-control, c'était une épreuve face à laquelle il craignait un cuisant échec. Kanda détestait ça autant que ne pas pouvoir se maitriser, l'échec.

Excédé, Kanda sentit sa mâchoire se crisper et ses mouvements accélèrent. L'oméga ne parut pas s'en plaindre, il gémit en réponse, mais l'alpha se morigéna. S'il devenait brutal avec Allen en s'énervant, ça n'allait pas le faire. Ce n'était pas le moment de se mettre en colère.

Afin de se calmer, il se laissa envahir par les effluves d'Allen, goûtant son bien-être, s'en sentant bien vite contaminé. L'oméga se sentait bien, et lui, l'alpha, se sentit bien aussi. Les sensations voyageaient de l'un à l'autre d'une manière si étrange que Kanda devait faire un effort pour ne pas en être agacé. C'était une merde pas croyable, ce que le lien leur faisait. Surnaturel, irréaliste, irréel… Pourtant, c'était réel. Ils ne pouvaient pas s'y arracher. Une part de Kanda n'en avait même pas envie. Il avait juste envie de faire jouir Allen, de sentir ses phéromones, de le sentir trembler contre lui, haleter, et d'avoir la satisfaction de savoir qu'il avait pris du plaisir grâce à lui. Rien que ça.

Et ça n'aurait pas dû être comme ça. Ça n'aurait pas dû lui faire ça. Qu'Allen ait du plaisir était, encore une fois, le but recherché comme il fallait ça pour le soulager, mais de là à aimer ça, à trouver du plaisir en le faisant… Kanda n'aimait pas que le lien l'influence comme ça.

Sa main libre était remontée à la nuque de l'oméga, elle s'était figée dans les cheveux blancs, sans caresser, juste une emprise qui le rapprochait de lui alors que son autre main était en mouvement. Le liquide pré-éjaculatoire lui dégoulinait déjà sur les doigts, et il se doutait que l'oméga n'allait pas tarder à jouir dans sa main. Ses gémissements étaient plus forts, ses tremblements augmentaient. L'oméga recommença néanmoins à se tendre, Kanda grognant intérieurement. D'une manière égoïste, ça lui déplaisait qu'il interrompe son propre bien-être par ses odeurs de stress. Une part de lui s'enrageait. Même en prenant son pied, ce foutu débile était obligé de s'inquiéter pour dieu savait quelle raison. L'autre comprenait que c'était la peur de l'abandon, du point de non-retour, avec lui, qui le bloquait.

« Détends-toi, Moyashi. »

Il sonnait neutre, plat, mais Kanda avait le souffle plus court que d'habitude. Bordel, comment lui en vouloir de ne pas apprécier la situation ? Même avec la meilleure des volontés, Kanda n'était pas… ça ! Il n'était pas une bonne personne, contrairement à ce dont semblant se convaincre Moyashi. Il n'était pas là pour les autres, pas un ami, juste un mec qui courrait après ses chimères avec l'espoir incongru de les retrouver, alors qu'une part de lui savait très bien qu'il avait sa part d'imbécilité par ces actes, qu'il s'accrochait peut-être à un impossible, mais un impossible auquel son cœur s'acharnait à croire. Kanda était aussi pitoyable que tous les autres, dirigé par des pulsions et des émotions futiles. L'être humain était pitoyable. Kanda se sentait humain malgré lui, malgré sa condition de monstre. Il aurait aimé ne pas l'être. Il aurait tant aimé ne pas être lié.

Pourquoi Moyashi ? Pourquoi ça se passait comme ça ? Pourquoi Moyashi ne restait pas fort ? Pourquoi Moyashi ne supportait pas ses chaleurs et pourquoi c'était lui qui trinquait ? Pourquoi ?

Ces pensées, ces doutes, traversaient son cerveau à la pelle, et Kanda devina encore une fois pourquoi il se retrouvait à broyer du noir. Les interrogations de l'oméga se répercutaient sur lui. Dans l'agitation du moment, Kanda mélangeait leurs émotions. Bon sang…

Allen respira plus fort, sa main se serrant contre le tissu de son haut, et l'autre se crispant devant sa bouche. C'était plus long que d'habitude. Mais, il fallait le reconnaître, au milieu des odeurs de perturbations et de plaisirs, des gémissements lascifs et de son propre souffle coupé, Kanda le ressentait comme quelque chose d'intense. Il devait en être pareil pour le maudit. Peut-être que c'était dû à toutes leurs confrontations, leurs communication émotionnelles. Pas que ça devenait soudainement sentimental, oh non, mais ils étaient épuisés émotionnellement, les senteurs de plaisir prenaient en intensité, les happaient. C'était également ce qui était effrayant. Maintenant qu'ils savaient un peu mieux où ils en étaient, où étaient les limites dans ce merdier et que Kanda avait fait comprendre à Allen qu'il avait le droit de se laisser aller, l'oméga essayait, même en ayant du mal et en voulant se contrôler. Kanda cherchait naturellement à lui faire ressentir qu'il était là.

L'atmosphère était à la solidarité. Ils apprenaient à se soutenir. En plus du lien qui stimulait le moindre sentiment positif en l'amplifiant, c'était ça qui créait l'intensité.

De son côté, Allen gémit encore. Kanda lui dit de se détendre à nouveau. Alors, dans un long sursaut, Moyashi se répandit dans sa main, et Kanda émergea deux secondes des phéromones pour se prendre la pelletée post-orgasmique à laquelle il ne s'habituerait jamais. Cela dit, quand ça ne l'excitait pas encore plus, ça le relaxait, alors ce n'était peut-être pas si désagréable. Plus encore, cette fois, Kanda ne l'avait pas embrassé. Et il en était heureux. Il n'avait même pas pensé à le faire, trop occupé à apaiser sa colère. Enfin, ça ne voulait pas dire que les sentiments affectueux ne s'érigeaient pas en lui. Kanda avait eu raison là-dessus quand il réfléchissait à ce que le contact du blandin lui ferait s'il acceptait de s'occuper de lui : un sentiment paternaliste était là.

Allen se recula finalement, reprenant son souffle, alors que Kanda quittait son sous-vêtement. Il lui lança un regard confus mais reconnaissant, avec des joues bien rouges. Les odeurs le submergèrent encore. Kanda serra les dents. C'était maintenant que l'envie était là. Il dut faire un effort surhumain pour s'en détourner.

« Lève-toi, » dit-il, s'adressant à Allen, « je vais t'emmener te nettoyer. »

L'Anglais acquiesça. Kanda lui coula un regard. Soudainement, il ne sentait plus d'odeurs émotives particulières, et ça le déstabilisait.

« Ça va mieux, Moyashi ? »

Allen leva les yeux sur lui, surpris de l'entendre être concerné. Kanda durcit sa mâchoire. Après tout, ils avaient optés pour être 'amis', et c'était comme ça, que ça faisait, les amis, non ? Pas qu'il voulait sonner trop intéressé, mais au moins le minimum. Kanda n'était pas bon à ça, mais il se rappelait des conneries qu'Alma lui rabâchait à longueur de temps. L'oméga en face de lui rougissait.

« Oui, ne t'inquiète pas. C'est juste… gênant. »

Kanda ne répondit pas. Bien sûr que ça l'était. Si ça ne se voyait pas dans son cas, Kanda était gêné, lui aussi. Sans qu'ils n'échangent plus de mot, il aida Allen, et une fois cela fait, il décida qu'il était temps qu'ils se prennent à manger. Il avait lui-même plutôt faim, pour la première fois depuis la veille. Avec son estomac noué, c'était cependant une faim qu'il avait du mal à vouloir contenter, mais il le fallait bien. L'estomac de Moyashi avait chanté lorsqu'il avait annoncé qu'il sortait, son propriétaire s'étant gratté le crâne d'un air embarrassé.

Kanda avait espéré ne croiser personne. Si Lavi et Lenalee lui demandaient des nouvelles d'Allen, ou insistaient pour savoir comment ça se passait entre eux… Kanda ne saurait franchement pas quoi leur répondre et n'en avait aucune envie. Heureusement, ça n'avait pas été le cas. Traîner un énième chariot de victuailles lui déplaisait, mais lui et le gamin avaient pu manger tranquillement, sans qu'aucun des deux n'essaie de faire la conversation. Ils étaient trop hésitants sur la manière d'interagir ensemble avec ce que le lien leur faisait pour ça. Encore que Kanda n'aurait rien initié, mais l'oméga l'aurait fait habituellement. Néanmoins, le prouvait leur confrontation de tout à l'heure, ils agissaient conformément à eux-mêmes, plus ou moins.

Ils parvenaient à ne pas se laisser dépasser, c'était le plus important. Ils venaient à peine d'être confrontés au nouvel aspect des chaleurs d'Allen, et c'était comme si six mois s'étaient écoulés depuis la veille tant le temps leur paraissait paradoxalement long, mais ils s'en sortaient plutôt pas mal pour le moment. Kanda était satisfait de ça, même si le reste ne le satisfaisait bien entendu pas. Il aurait tellement aimé pouvoir se passer de tout ça.

Tandis qu'il mangeait silencieusement, Allen se contentant de se battre avec Timcanpy pour ne pas qu'il lui pique sa bouffe, ce demi-calme factice était vivement apprécié par Kanda.

Une semaine. Il n'y en avait plus que pour une semaine. Est-ce que ça ne pourrait pas tout le temps être comme à l'instant présent ? Calme ? Kanda savait bien que non. Il réalisa qu'il avait besoin d'un peu de tranquillité, pour s'empêcher de penser et ne pas s'irriter.

« Je vais partir m'entraîner, » annonça-t-il alors que le maudit croquait dans un hamburger. Devant son visage assombri, il ajouta : « Pas longtemps, mais il me faut du temps seul. »

Là-dessus, il était clair sur ses intentions, et l'oméga ne pourrait pas lui reprocher de vouloir se défouler. Allen l'interrogea :

« Tu pars combien de temps ?

—Une heure, comme d'hab.

—D'accord. »

Le silence retomba. Kanda commença à se préparer pour partir, cherchant un vêtement avec son odeur à donner au blandin et attendant qu'il ait terminé son repas pour rapporter le chariot dans la foulée, quand une sensation de malaise le saisit. Des odeurs lui montèrent au nez. Kanda se concentra sur le maudit, le voyant picorer son assiette qu'il dévorait joyeusement précédemment. Allen évitait de le regarder et se taisait. Kanda devinait qu'il n'oserait pas parler. Soupirant, il se résigna à demander :

« Tu sens mauvais, Moyashi. Y a un problème ? »

Devant l'absence de réponse et la mine renfrognée du plus jeune, le Japonais commença à s'énerver.

« J'aime pas qu'on me réponde pas quand je pose une question. »

Allen leva les yeux sur lui. Kanda ne savait pas ce qui se passait, mais ça le faisait chier. Et c'était lui qui cassait les couilles pour de la communication, avant ?

« Moyashi, réponds. »

Allen soupira.

« Si je réponds pas, c'est parce que ça va t'énerver. »

Kanda marqua un temps d'arrêt.

« Peut-être bien. Mais je veux savoir pourquoi tu sens mauvais comme ça avant de partir.

—Ce n'est rien, pars. Tu ne peux pas ne pas y faire attention ?

—Tu voulais qu'on se parle quand y avait un problème. Ce que tu fais, ça sert à rien et c'est juste stupide. »

L'oméga secoua la tête, déconfit.

« Je veux juste que tu crois pas que j'essaie d'influencer tes réactions. »

Kanda contracta sa mâchoire.

« Tu vas juste influencer mes nerfs si tu craches pas le morceau. »

Moyashi déglutit.

« Bon… T'as insisté, je te le rappelle. Je…Je sais que ce n'est pas ton problème, mais je ressens pas l'envie d'être seul aujourd'hui. Si tu veux quand même y aller, vas-y. C'est juste mes nerfs, je peux supporter une heure. Je suis désolé de pas pouvoir contrôler mes émotions. »

Kanda s'était tut, conservant une expression indéchiffrable. Il aurait dû s'en douter. Sa culpabilité ressurgit. Pour une heure, s'absenter ne lui paraissait pas dramatique, mais avec les crises du gamin… Kanda hésitait franchement. Peut-être valait-il mieux qu'il veille sur lui. Il savait que l'oméga ne disait pas ça exprès, comprenait mieux pourquoi il avait opté pour le fait de la fermer pour ce coup-là, mais c'était sous-estimer son habilité d'alpha à sentir ses émotions. Si cette connerie n'avait pas été là, Kanda aurait peut-être remarqué qu'il se jetait moins sur sa bouffe, il l'aurait plus facilement ignoré, n'ayant pas les foutues odeurs dans le nez. Quoiqu'il en soit, Kanda savait bien qu'il avait à se racheter. L'hésitation l'énervait. Il le faisait de bien des manières, mais veiller sur lui en faisait partie également. En contrepartie, il se promit de partir plus longtemps le lendemain.

Kanda croisa les bras.

« Très bien. Je reste. Mais demain je pars deux heures, que tu sentes mauvais ou pas. »

Sans que ses odeurs ne changent, le blandin le regardait avec reconnaissance mêlée de culpabilité.

« Non, Kanda, je t'ai dit, je n'ai rien voulu influencer, tu n'as pas à…

—Ta gueule. »

L'alpha leva les yeux au ciel, puis durcit son regard. Il acceptait de son plein gré. Indécis, Allen choisit de rouspéter à son tour :

« Kanda, sois plus agréable ! Quand tu fais ça je sais pas si t'es fâché ou si tu veux juste pas que je m'excuse. »

Le susnommé réprima un rictus d'irritation.

« Je suis pas agréable et j'aime pas les excuses.

—Alors merci. Je ne te dérangerai pas, c'est promis. Mais si tu changes d'avis, tu peux y aller, vraiment. »

Allen lui faisait un sourire timide. Kanda n'y répondit pas mais se recoucha à ses côtés, montrant que sa décision était prise.

Ils attrapèrent de quoi lire, sans parler, juste en étant côte à côte. Comme le maudit faisait en sorte de ne pas le déranger, ayant compris qu'il ne le voulait pas, Kanda se disait que ça allait le faire pendant un moment. Il était déçu, mais il savait qu'il avait pris une bonne décision, une décision altruiste et non-égoïste. Il se déchainerait encore plus lors de son prochain entraînement, voilà tout. Même s'ils restaient ensemble physiquement, avoir cette solitude mentale, s'occuper individuellement en n'étant pas constamment l'un sur l'autre était crucial. Avec l'influence du lien, autant sur leur pensées que sur leurs actes physiques, ces rapports que les chaleurs leurs faisaient avoir, il fallait qu'ils s'en délivrent. Ce n'était pas peut-être si dramatique en soi, ils pouvaient voir le problème sous cet angle. Ils étaient liés, plein d'alphas et d'omégas liés passaient par là. Sauf qu'ils le désiraient, ou choisissaient de le désirer. Dans leurs cas, où ils peinaient déjà à avoir des rapports de cordialité… Ça avait tout de déstabilisant. Ils savaient, l'un comme l'autre, qu'ils devraient trouver le moyen de se battre contre ça. Seulement, il leur faudrait du temps. C'était très long, car ils n'auraient pas pu s'ennuyer davantage enfermés ensemble, mais les problèmes arrivaient si vite qu'ils avaient du mal à se raccrocher à quoique ce soit. C'était donc aussi trop rapide. Trouver une emprise n'était pas aisé.

Pour Allen en particulier. Il avait peur de ses propres envies, était ulcéré de ne plus contrôler son corps, et craignait de ne plus jamais en être capable. Kanda, qui subissait petit à petit la même chose, préférerait être écorché vif plutôt que céder au lien.

L'ambiance était calme en apparence, mais elle cachait seulement l'hécatombe en chacun d'eux. Cette communication, cette entente à laquelle ils agréaient était si vitale car c'était la dernière chose qui faisait d'eux des humains, et non des bêtes soumises à leurs instincts les plus bas. S'entraider, se comprendre, c'était tout ce qui leur restait là-dedans s'ils voulaient que les choses aillent au mieux. Pour ça, il fallait que chacun y mette du sien.

Quand Allen recommença à sentir mauvais, Kanda ne s'inquiéta pas. Il y avait des raisons, ça allait peut-être passer. Mais quand le trouble s'installa, tenace, l'épéiste se sentit inévitablement contrarié. Il ne voulait pas l'agresser sur ses odeurs, comme il le faisait maladroitement au début, mais il voulait qu'Allen se calme. Il pouvait se mettre à stresser de tout son soûl, ça n'arrangerait rien, ça ne changerait rien. Kanda savait qu'il stressait, lui aussi, cela dit. Il parcourut les mots de la page qu'il lisait sans y prêter réellement attention pendant une bonne dizaine de minutes. Les secondes écoulées étaient une lourde poignée quand il se décida à parler.

« J'aime vraiment pas tes odeurs, Moyashi. Qu'est-ce que t'as ? »

Allen soupira.

« Ça m'énerve que tu puisses le sentir. »

Kanda n'aurait pas pu être plus d'accord. L'Anglais passa une main nerveuse dans ses cheveux.

« Je suis désolé. J'aime mieux pas en parler. Ça n'a rien à voir avec toi, ne t'en fais pas. C'est juste moi. »

Le brun soupira. Qu'importe la raison pour laquelle Moyashi se foutait à déprimer, il n'avait pas envie de l'écouter se plaindre ou d'écouter ses angoisses. Pas qu'il ne pouvait pas compatir, mais à part lui balancer une réplique dure, même sans vouloir être désagréable, il ne pouvait rien faire d'autre. Car tout le monde souffrait. Tout le monde avait des emmerdes. Kanda pensait que se laisser aller marchait bien cinq minutes, mais fallait se reprendre. Il n'était pas assez gentil pour être celui à qui il fallait s'adresser en quête de réconfort. Cependant… Allen sentait meilleur quand il s'exprimait. Ça lui faisait du bien, de parler. Kanda comprenait qu'il était le genre à en avoir besoin. S'il disait ce qu'il pensait, lui s'arrangerait bien pour ne pas être trop désagréable en répondant.

Il soupira.

« Ça me plait pas, mais j'ai dit que j'étais d'accord qu'on soit copains. Tu peux parler si tu veux, mais t'attends pas à ce que je sorte les violons. »

Allen esquissa un sourire. C'était clair dans l'intention. Il parut considérer l'offre, ses mains se serrant sur la page de son livre.

« J'apprécie ta sollicitude. Mais je suis sérieux, Kanda, c'est pas un truc dont j'ai envie de parler. Mes pensées ont juste déviées, ça va passer. »

Le brun resta neutre. Il n'allait pas forcer le plus jeune à lui parler s'il ne le voulait pas, tout ce que lui voulait était qu'il pue moins.

« Si tu veux pas en parler pense pas à des conneries et arrête de chlinguer. »

Il ne disait pas ça méchamment, et le maudit s'en rendit compte, puisqu'il leva les yeux au plafond en soupirant à son tour.

« T'es vraiment chiant, Bakanda. Je fais pas exprès. Autant pour ça que pour les odeurs. »

Kanda fit mine de se replonger dans son livre.

« J'sais. Mais j'te ferai dire que c'est toi qu'es chiant, foutu Moyashi.

—C'est Allen ! »

Kanda l'ignora et il en fut ainsi un moment. Les odeurs du maudit ne se calmaient pas. Ayant eu le temps de terminer un chapitre, Kanda se tourna à nouveau vers lui.

« Mais pourquoi tu t'obstines à penser à des trucs qui te dépriment si tu veux pas te mettre à table ? C'est vraiment con. »

Son irritation était parfaitement audible. Allen baissa la tête, ayant un rire amer.

« Je sais, mais c'est curieux, en fait. J'ai pas envie de penser aujourd'hui, et j'arrive pas à m'en empêcher. »

Kanda ne le comprenait que trop bien. Lui aussi n'avait pas envie de se prendre la tête et ne pouvait pas faire autrement.

« Ouais, j'vois. »

Le blandin leva les yeux vers lui.

« Je peux te sentir ?

—Encore une crise ?

—Non, il me faut juste un peu de contact. Si ça ne te gêne pas. »

Le Japonais comprenait que ça le réconforterait, si le dialogue n'aidait pas. Il acquiesça.

« Ramène-toi. »

Ils se mirent vite en position pour échanger leurs odeurs, et l'alpha fut satisfait de voir qu'Allen ne s'excitait pas. Il n'aurait pas aimé qu'il parte en crise maintenant. Pas qu'il aurait aimé ça à un autre moment, mais il ne se sentait pas de le gérer. Les odeurs, le contact physique… Il trouvait autant d'apaisement là-dedans qu'Allen alors il ne crachait pas dessus. Kanda n'avait envie de rien faire à part sentir l'oméga, et il se doutait qu'il en était de même pour ce dernier. S'ils avaient pu passer la journée comme ça… Kanda ne savait pas combien de temps ils restèrent ainsi, mais ça dura longtemps avant qu'Allen ne se décide à l'interpeler.

« Hé, Kanda, tu veux bien qu'on fasse un jeu ? »

Sa voix ne souriait pas mais il écartait finement les lèvres en levant les yeux vers lui. Kanda avouait que la dernière fois qu'ils avaient joué, ça n'avait pas été trop mal, mais en pensant à leur dispute et tout ce qui en avait suivi, il était refroidi.

« Pas d'humeur. »

L'oméga s'enquit.

« C'est ma faute ? »

Il s'inquiétait que ses odeurs l'aient encore influencé. Kanda nia.

« Non. J'ai autant de raisons que toi d'être contrarié et de pas vouloir jouer.

—Je comprends, » Allen adoptait un ton de voix complaisant, « mais pour s'occuper après, ça pourrait être bien ? J'en ai marre de la lecture. »

Kanda réfléchit une minute, toujours plongé dans son étreinte avec l'oméga.

« Peut-être plus tard, quand j'serai d'humeur. »

Allen souriait et se blottit contre lui. Il eut un éclat désolé dans l'œil en se reculant, attendant sa réaction, mais le Japonais le fit se rapprocher, montrant qu'il acceptait sa proximité.

Si Kanda avait et aurait toujours trop d'orgueil pour inspirer consciencieusement son odeur ou pour être celui qui se collait et semblait en cherche de contact – actions qu'il avait faites lorsqu'il était à moitié endormi et influencé par le lien, il s'en souvenait avec toujours autant de colère – il acceptait les effusions de l'oméga. Allen avait saisi l'autorisation. Ses phéromones sentaient bons. Kanda fut, quant à lui, bien. Serein. Ils grillèrent bien une heure comme ça, dans les bras l'un de l'autre, leurs odeurs voyageant et s'échangeant paisiblement. Sans qu'ils ne cherchent à parler, ni à faire quoique ce soit. C'était définitivement agréable.

Kanda finit par demander :

« Quel jeu débile t'aimerais qu'on fasse, cette fois ? »

Allen s'éloigna de lui en fronçant les sourcils.

« Ils sont pas débiles, mes jeux, Bakanda ! »

Kanda profita de l'éloignement pour se remettre droit et pour croiser les bras. Allen lui souriait… mais d'une manière un peu plus inquiétante. Kanda avait déjà vu ce sourire.

« Les cartes. J'ai envie de t'apprendre. C'est une honte que tu ne saches pas jouer. »

L'épéiste soupira intérieurement, peu enthousiaste.

« C'est long, d'apprendre à jouer ?

—Oh, non… Enfin, si tu n'es pas trop idiot. Et, toujours si tu n'es pas trop idiot, tu seras peut-être capable de jouer contre moi. »

Le blandin lui tira la langue quand il pesta un 'tch' irrité, suivi d'un 'te la raconte pas trop'. Kanda reprit, ayant un rictus carnassier, enhardi par le défi.

« On va voir qui est l'idiot ici, Moyashi, quand je deviendrais meilleur que toi.

—C'est Allen, et tu peux rêver ! Mais rassure-toi, je me sens d'humeur à être gentil, je te laisserai gagner la première partie. »

Kanda voyait qu'il se remettait à vouloir le charrier et il appréciait qu'Allen se comporte comme avant, c'était rassurant qu'il en soit toujours capable. C'était une façade, mais c'était mieux.

Le brun avait déjà remarqué que lorsqu'Allen jouait aux cartes, il devenait ce que n'importe qui à part lui aurait jugé flippant et qu'il prenait un malin plaisir à plumer les autres. Or, bien que novice dans le domaine, Kanda ne comptait pas se laisser faire et relevait le challenge. L'enthousiasme s'était un peu calmé quand en se levant pour attraper un jeu de cartes dans un des tiroirs du bureau, Allen avait manqué de finir par terre. Il s'était réceptionné lui-même et avait réussi à prendre le jeu, puis à revenir se coucher en procédant doucement et en s'aidant du mobilier, bien qu'ayant les traits crispés. Kanda n'était pas intervenu, comprenant que la fierté de l'autre faisait qu'il préférait encore galérer plutôt qu'il fasse les choses à sa place.

Ils s'étaient taquinés et s'étaient lancé des piques après les explications d'Allen, lorsqu'ils avaient vraiment commencé à jouer. Ça avait duré un moment. Bien entendu, le maudit gagnait. Kanda était étonné par la chance aux jeux qu'il se payait. Ou ses capacités de tricheur invétéré, y avait quelque chose. Au choix, donc. Ils ne s'étaient pas lâchés, continuant de se taquiner et Kanda accusant volontiers Allen de tricherie, ce dernier se rebellant. Il n'avait pas fallu longtemps à Kanda pour percuter qu'ils venaient d'avoir une conversation, et échange social qu'on pouvait qualifier d'amical. Si s'envoyer des vents comptait dans la balance. Il avait promis qu'il le serait, après tout. C'était toujours mieux que rien. Kanda avouait que ça ne le gênait pas tant que ça, tant que c'était jusqu'à la fin des chaleurs du gamin. Ça n'irait pas plus loin, il ne s'attacherait pas.

Ils terminaient de jouer, Allen ayant le ventre qui gargouillait furieusement, signe qu'il avait faim. Kanda avait proposé de ramener quelque chose. Allen lui sourit, en rigolant.

« Heureusement qu'on a pas joué de l'argent, tu es nul. Enfin, heureusement pour toi. Tu m'aurais rendu riche. »

Le kendoka secoua la tête avec indifférence.

« Je joue pas d'argent contre les tricheurs.

—Je triche pas, je suis juste bon !

—C'est ça. »

Allen eut une moue boudeuse.

« Je te montrerai comment faire la prochaine fois, et il suffit de chance aussi, c'est pas de la triche, Bakanda ! »

Kanda s'était déjà levé avec un rictus moqueur.

« On verra ça une autre fois, Moyashi.

—Allen !

—M'en fous. »

Sur ces mots, il sortit. Ils mangèrent ensuite. Puis, au moment de dormir, après qu'ils aient essayé deux autres jeux de cartes, la bataille cette fois-ci, plus simple que le poker, et le jeu du menteur, auquel ils s'étaient peut-être plutôt bien amusés, Allen avait commencé à respirer plus fort et à rougir tout seul. Kanda avait compris qu'il avait une autre crise. Les phéromones paisibles changèrent radicalement. Le kendoka attira le maudit contre lui en sentant qu'il s'effrayait et le laissa sentir ses phéromones pour se calmer.

Leur moment agréable n'était plus.

« J'en ai marre, » chuchota Allen, démuni, « ça n'arrête pas… C'est vraiment fréquent… Kanda, comment on va faire ? »

Kanda ne savait pas quoi répondre à ça.

« T'en as pas eu depuis la fin de matinée. Il est tard. C'est pas si fréquent. »

Ça l'était déjà trop, en étant honnête. Allen eut du mal à avaler sa salive et respirait de manière saccadée.

« Peut-être, mais… Je ne peux plus. Je ne supporte pas. »

Kanda n'eut d'autres idées que de le serrer contre lui.

« Tu dois supporter. Ça sera comme ça pendant sept jours, tu peux pas y échapper, Moyashi. »

Allen eut un regard interdit, comme s'il venait de le comprendre. Il paniqua :

« Mon dieu, je ne peux pas, je ne peux pas… Je ne vais pas pouvoir supporter ça ! »

La détresse du gamin qui se retenait de pleurer dans ses bras toucha réellement Kanda en cet instant. S'il vivait la même chose quand il était en rut, lui avait le contrôle de son corps, il n'avait pas à s'abandonner à un autre… Quand il s'imaginait à sa place, il avait réellement la gerbe. Kanda ne se laissa pas prendre par l'empathie. Il lui fallait calmer l'oméga. Toujours rageusement impuissant, il ne savait pas comment lui remonter le moral, lui qui n'était pas bon pour ça. Il était sans doute le pire en la matière.

« Moyashi, arrête de dire ça. Tu t'enfonces tout seul. Capte-le. Fais pas le con. »

Allen paniquait contre lui. Kanda continua, rassemblant des arguments qui lui semblaient cohérents :

« Rappelle-toi de ce que je t'ai dit, chialer sert à rien. T'as dit que j'avais raison. J'ai dit aussi que j'étais là pour toi et que je prendrais soin de toi pendant tes chaleurs. Je suis ton alpha, et putain, ça m'écorche la bouche de le dire, mais on est potes pour l'instant. » Kanda tenait quand même à la notion de temporalité. « Tu peux compter sur moi. Alors arrête de te dire que tu n'y arriveras pas et sois fort, bordel. Tu peux l'être, mais seulement si t'arrêtes de chialer et que tu te sors les doigts du cul. Ça se fera pas autrement. Tu piges ? »

Le Japonais n'avait pas l'habitude de parler autant, surtout pour dire ça. Bien que ses phrases soient sèches et articulées de façon brutale, il pensait avoir fait passer le message. Il avait dit ce qu'il pensait, ce qu'il avait à dire. Allen respira longuement, et il finit par lui répondre :

« Ça me touche beaucoup, ce que tu dis. Hormis ta vulgarité, je sais que tu as raison. Mais je déteste tellement ça… » Il se coupa, et respira à nouveau. « Tu es vraiment bon avec moi.

—Arrête, Moyashi. J'suis pas gentil. Tu sais pourquoi je le fais.

—Je sais, mais même… Kanda… Je… »

Il eut du mal à trouver ses mots, et finit par laisser tomber. Allen eut un regard déterminé.

« Ça va aller. Je ne vais pas pleurer.

—Bon, on fait quoi pour ta crise ? »

Allen soupira.

« J'essaie seul. Et si j'y arrive pas…

—Ok, je t'aiderai si tu peux pas. »

Kanda savait qu'il ne pourrait pas. Quatre fois de suite, ça n'avait pas marché, il n'y avait pas de raison qu'il y arrive cette fois-ci. Sans surprise, le phénomène se reproduisit. Kanda le força donc à arrêter en voyant qu'il s'acharnait. Allen avait beau dire qu'il l'écoutait, qu'il avait raison, ça ne passait pas si facilement. Ce pour quoi Kanda compatissait. S'il avait été à sa place, s'il avait été un oméga, Kanda imaginait qu'il n'aurait pas pleuré, pas parce qu'il n'en aurait pas eu envie, mais parce qu'il en était devenu physiquement presque incapable. Les légères pertes de contrôles du lien qui lui donnaient envie d'avoir des gestes tendres et des attentions gentilles pour le blandin, soit ce que tout le monde faisait envers un oméga, le rendaient déjà fou, alors tout perdre… à l'intérieur, il serait mort, sachant qu'il n'en était pas loin en temps habituel. Kanda savait qu'Allen devrait être très fort pour endurer ça. Quelque part, il pensait même qu'il l'était déjà. Malheureusement pas assez, mais ça pouvait s'améliorer.

Avant qu'il ne commence, Allen posa une main sur son poignet.

« Tu… Je sais que je l'ai dit un million de fois… Mais… Pardon. C'est ma faute si tu dois faire ça. »

Kanda gronda.

« Moyashi, est-ce que t'en veux une ? Je t'ai dit de te laisser aller, j'arrête pas de te le dire, alors si tu captes pas le 'oui', je vais me fâcher. J'suis pas une machine à discours mielleux, peu importe si ça te fait te sentir mieux. J'dis les choses une fois, pas cinquante.

—C'est pas ça, Bakanda ! C'est que… tu sais très bien pourquoi je m'excuse. Tu dis oui, très bien, et je cherche pas à redire, mais merde, j'aurai voulu…

—C'est pas de ta faute. »

Kanda le foudroyait du regard en disant ça. Il ne voulait pas qu'il le pense.

« C'est la faute du lien. Des chaleurs. Pas de la tienne. Arrête de faire chier. »

Allen déglutit.

« Je sais, mais c'est parce que je ne peux pas que tu es forcé de…

—Je ne suis forcé à rien.

—Kanda… »

Kanda grogna encore. Il se sentait réellement énervé.

« J'te ferai dire que tu m'as convaincu que je t'avais pas violé. Si toi tu continues à te blâmer, je peux faire pareil. » Allen secoua violemment la tête, proche de protester, mais Kanda colla une main devant sa bouche, pour lui faire fermer. « C'est inutile de faire ça. Si tu me fais des excuses encore une fois parce que je dois te toucher, je te fous une claque, que tu sois mon putain d'oméga en chaleurs ou pas. Compris ? »

Le brun savait très bien que c'était plutôt lui qui aurait dû s'excuser. Il libéra la bouche d'Allen, qui avait eu un éclair de surprise dans le regard à la fin de sa phrase. Kanda disait toujours qu'il était son alpha, mais il ne parlait pas de lui comme de son oméga, par détachement. Il ne rompait pas le détachement par sentimentalisme, mais parce qu'il se sentait responsable de l'oméga, à présent. Allen hésita finalement avant de rétorquer.

« Compris. »

Il prit une inspiration, souriant.

« Ça va mieux. Merci. »

Kanda put le ressentir grâce à ses odeurs, nettement améliorées.

« J'y vais, alors ?

—Oui. »

Puis, le blandin ajouta encore :

« Juste… Encore merci d'être mon alpha pour mes chaleurs, depuis le début. Merci pour tout ce que tu as fait. »

Kanda haussa les épaules. Il avait fait aussi beaucoup de conneries, il en avait conscience.

« Arrête de me remercier tout le temps aussi. Ça va finir par tomber, et j'déconne pas.

—Si je comprends bien, tout risque de me valoir une claque ?

—Si tu me soules, oui. »

Allen osa lui tirer la langue, en un geste très enfantin. Il n'était pas très crédible avec les joues rouges et le regard à l'ouest. Kanda n'y fit pas attention. Allen sourit.

« C'était bien, tout à l'heure, quand on a joué.

—Et ? J'vois pas ce que ça vient foutre là-dedans. »

Allen haussa les épaules à son tour.

« On le refera ? »

Ça lui faisait plaisir qu'ils se soient amusés ensemble. Kanda n'allait pas le lui enlever. Sans vouloir l'avouer, il en avait envie également.

« Ouais. »

Le Japonais reprit plus doucement :

« T'es prêt ?

—Oui, je le suis. »

L'oméga lui accordait sa confiance et l'alpha put se mettre en mouvement. Ils s'engageaient vraisemblablement dans une route encore longue, mais ils la parcourraient ensemble, oubliant leur mésentente au profit d'une camaraderie nouvelle. À partir de maintenant, c'était eux contre le lien, contre les chaleurs. Ce n'était pas le poids du monde qui reposait sur leurs épaules, douce ironie en tant qu'exorcistes, mais c'était le poids des leurs. Leurs individualités. Leurs mondes internes, leurs consciences étaient en jeux. Autant dire qu'ils avaient intérêt à gagner.

Chapter Text

Allen s'éveilla en un sursaut, le souffle court et le bas-ventre en feu. Kanda, qui était endormi, le serrait étroitement avec un visage fermé. Le symbiotique eut de la culpabilité quant au fait de le réveiller… Mais ils en avaient parlé la veille au soir… Après sa crise, qui l'avait trop bouleversé pour dormir directement, ils avaient finalement disputé une autre partie de cartes, pas le Poker, trop long, mais un petit jeu plus rapide, pour se détendre. Ça avait été bien. Allen s'amusait vraiment avec Kanda, et il attendait avec hâte qu'ils puissent faire un nouveau jeu. C'était distrayant. Ça faisait presque une semaine qu'ils étaient enfermés ensemble, et de la vraie distraction, ça le revigorait. Épuisés, ils avaient été se coucher directement après. Quelques minutes avant qu'ils ne s'écroulent, Kanda lui avait fait promettre de le réveiller si quelque chose se produisait pendant qu'il dormait, et de ne pas recommencer ses conneries de la veille, sous peine de s'en prendre une. Le blandin soupira.

Il n'avait vraiment pas envie de réveiller Kanda, comme si c'était normal de le réveiller pour qu'il… comme si c'était normal de faire ça ! Même si Kanda avait été son petit-ami, ce qui ne serait JAMAIS le cas, Allen se serait senti horriblement mal d'interrompre son sommeil pour lui dire 'hey, je suis en pleine chaleurs, tu peux me soulager ?' Mais attendre qu'il se réveille… L'oméga se crispa. Cette situation était tellement mauvaise. C'était mal. Il avait déjà tenu un jour. Il en restait six, cinq s'il omettait celui-ci… Il fallait qu'il tienne. Ce serait sûrement les six jours les plus horribles de sa vie, mais Kanda avait raison, s'il arrêtait de se laisser contaminer par ses angoisses, se répétait qu'il pouvait le faire au lieu de se récrier l'inverse… Ça irait. Il n'était, le brun le lui avait dit, pas seul. Ça le touchait que Kanda s'implique réellement. Allen avait toujours peur mais se cimentait petit à petit une confiance en lui. Ça ne changeait pas qu'il y avait encore des doutes qu'il aurait aimé exprimer avec le brun, même s'il ne savait pas comment, surtout comment faire pour ne pas l'énerver, du moins.

Puis ses propres tourments, aussi…

L'oméga soupira encore. Avec lenteur, et timidité, comme s'il se sentait épié, il décida d'essayer lui-même, mais évidemment, son pénis restait insensible à ses caresses. Allen ne voulait pas abandonner l'espoir de réussir, même s'il le savait vain à présent. Il ne voulait pas se reposer sur Kanda comme si c'était normal. Allen coula un regard sur le Japonais, si bien endormi. Il savait qu'il l'épuisait physiquement et émotionnellement à cause de ses chaleurs. Il s'était promis d'être fort pour ne pas impacter sur lui. C'était difficile. Il devait y arriver. Pour lui. Pour Kanda. Et pour avancer, comme il l'avait promis à Mana. Il n'était pas le seul oméga au monde, cette épreuve, et les autres, seraient surmontables pour lui, et alors, il pourrait tout affronter. Il fallait y croire. Allen savait qu'il n'était pas au bout de ses peines, et c'était pour ça qu'il devait être fort. Être brave. Il n'avait jamais manqué de courage, jamais manqué de verve et de détermination. Son esprit était affaibli, il doutait, mais ces traits de caractères là faisaient partis intégrantes de lui. Il ne devait pas les oublier.

Le blandin voulut remettre ses cheveux en place et respira. Il se frotta les yeux, attendit quelques instants, et regarda à nouveau Kanda. Bon dieu… Il allait se faire tuer. Procédant doucement, il plaça une main sur l'épaule du kendoka, et en expirant, il le secoua faiblement, en appelant son nom.

« Kanda ? Réveille-toi ? »

Sa voix était aussi faible que son geste. Il se sentait si coupable qu'une part de lui espérait que le brun resterait endormi et qu'il aurait une excuse pour laisser tomber. Puis Allen se mordit la lèvre. Ça ne lui ressemblait pas d'être si peu assuré dans ses décisions, il se rendait compte qu'il se comportait presque lâchement. Seulement, il était question de réveiller l'alpha pour ses chaleurs. Il se sentait partagé entre son désir d'être cohérent avec ce qu'il faisait et de l'assumer, mais aussi par le fait que faire ça lui semblait tout simplement mal. Bien évidemment qu'il y allait à reculons en sachant qu'il commettait quelque chose de répréhensible à ses yeux. Il se mordit encore la lèvre en voyant que Kanda restait sourd à ses appels. En même temps, rien que le fait de le regarder lui envoyait des décharges électriques dans le corps. C'était tellement pathétique, tellement stupide de désirer quelqu'un comme ça, juste à cause d'un lien, de chaleurs ! Ça l'énervait tellement qu'il aurait pu hurler de rage s'il ne savait pas tant se tenir. Allen ferma les yeux, poussa un autre soupir, et se remit à secouer Kanda.

« Réveille-toi, s'il te plaît. Kanda ? »

Allen vacillait intérieurement. Il était perdu, sentait qu'il avait besoin de Kanda, de sa présence. Ça l'embarrassait que le lien lui fasse ça, mais il le ressentait. Le brun finit par remuer à côté de lui et grogna. Allen fut rassuré et encore coupable de le voir émerger. Un peu amusé par le grognement, même s'il n'avait pas tellement la tête à ça. Déjà au réveil, le brun bougonnait. Il râlait vraiment tout le temps. Le blandin finissait par en plaisanter, comme l'alpha l'avait amusé lors de leurs jeux. Ils essayaient d'être amis de circonstance, et Allen voulait bien reconnaître qu'il pouvait avoir un côté sympathique de très loin, si on oubliait sa mauvaise humeur, son sarcasme et son cynisme. Mais ses remarques, ses manières brusques, sa sincérité bourrine, étaient drôles. Ça n'en faisait pas une compagnie si désagréable. Puis, Allen savait qu'il l'appréciait, parce qu'il était un camarade, en plus de tout ça. Qu'il aimait s'engueuler avec lui. Il y avait déjà réfléchi. Plus d'une fois, il s'était surpris à regretter leur relation d'avant, et ça devenait encore plus clair maintenant. En dépit du fait que ce soit à sens unique, en dépit du fait que leurs relations s'étaient énormément dégradées dès qu'ils avaient été liés, que leur mésentente s'était accentuée… Allen se l'avouait à lui-même : à ses yeux, ils étaient déjà des amis.

Il s'en voulait tellement de lui faire ça…

Kanda posa ses yeux sur lui et se redressa, sans bailler, sans s'essuyer les yeux, le flegme incarné. Il aurait pu être réveillé depuis deux heures que ça n'aurait rien changé à son état. Ça rassurait Allen… Il avait craint de le voir à moitié crevé comme les premiers temps. Troublé, Allen réalisait que ça venait sans doute du fait que lui aussi avait bien dormi, en oubliant le réveil brutal.

« Il est quelle heure ?

—Je sais pas, mais le soleil est déjà un peu haut. » Il pouvait le voir par la fenêtre aux rideaux mal tirés, une portion d'extérieur était dévoilée et le jour au dehors y brillait. « On a dormi longtemps. »

Le blandin osa un petit sourire qui s'évanouit vite. L'alpha le regardait encore, et leva la tête. Il fallut du temps à Allen pour réaliser qu'il sentait l'air.

« Ça sent les phéromones. T'es en crise ?

—Je… Oui. Excuse-moi de te réveiller pour ça. Je ne savais pas quoi faire. J'ai déjà essayé de… »

Kanda soupira.

« Tu peux toujours pas ?

—Non. »

Allen voulut baisser la tête, mais il fit un effort pour ne pas le faire, même si son expression n'était pas fière. Comment aurait-il pu l'être ? Kanda ne réagissait pas. Il continua timidement :

« Je te demande pas de le faire pour moi, mais j'avais besoin que tu sois réveillé... Est-ce qu'on peut échanger nos odeurs ? Ça passerait peut-être… »

Allen savait bien que non, jusqu'à présent, c'était trop intense pour qu'ils attendent que ça parte, ça ne partait pas seul. Et Kanda le savait aussi. Il le toisait.

« C'est comme tu veux, mais tu sais très bien comment c'est. J'peux te soulager pendant que tu me sens, ça ira plus vite qu'attendre pour rien. »

En le voyant intimidé, l'alpha ajouta :

« Sauf si t'as pas envie. J'vais pas t'y forcer. »

Le blandin rougit à ces mots. Il en avait bien trop envie, c'était ça qui était problématique. Il s'autorisa un soupir.

« Je peux vraiment rien faire tout seul… C'est tellement frustrant. Comme si je ne servais plus à rien… »

Kanda marqua un temps d'arrêt, et finit par avoir un petit rictus.

« Ça change pas de d'habitude, Moyashi.

—Enfoiré ! Tu peux aller te faire voir ! Sérieusement, ce n'est pas drôle ! »

Allen n'était pas réellement vexé. Le sujet restait trop sensible pour en rigoler, d'où son exclamation, mais il avait remarqué que Kanda était comme ça, quand il décidait de sortir une pique ou de parler. Il savait qu'il essayait aussi de l'empêcher de se lamenter, en ne rentrant pas dans le sérieux de son aveu, en témoignait son moment d'inaction avant qu'il ne lui réponde. L'Anglais n'avait pas envie de se lamenter, de toute façon. Pas aujourd'hui. Il rajouta, croisant les bras :

« Puis tu crois que tu sers à quelque chose, toi, Bakanda ? »

Un 'Tch' lui répondit. Sans qu'il ne puisse arguer, Kanda l'entraîna contre lui, et il s'en fut. Allen s'irritait de terminer à bout de souffle, à gémir contre l'autre jeune homme alors qu'il le caressait, en faisant toujours attention à ne pas être brusque, respectueux de son confort, tandis que les odeurs et le plaisir lui mettaient les sens en miettes. Il aurait pu se concentrer sur le fait que c'était agréable. Qu'ils étaient d'accord. Que Kanda le traitait avec respect. Que ça lui faisait du bien… Mais il n'y arrivait pas. Bientôt, le paroxysme de son plaisir fut pourtant atteint, et il sentit le soulagement net le frapper en même temps que sa jouissance.

Ensuite la honte.

Haletant, Allen n'osait pas regarder Kanda, lequel se dépêcha d'aller se laver les mains. Ils passèrent à leur préparation matinale. Allen prit une douche le premier, se changea, en songeant qu'à cause des chaleurs, il serait de toute façon obligé de se changer plusieurs fois par jours. Ça devenait incommodant quand il y pensait. Hier, il n'avait pas arrêté. Il n'aurait pas eu besoin de se changer autant s'il ôtait ses vêtements, mais sinon, c'est les draps qui en auraient pâtis. Et il ne voulait toujours pas être nu lors de ses crises. Étant un oméga, il n'avait pas des éjaculations très importantes comparé aux bêtas ou aux alphas, il savait ça, mais c'était tout de même assez pour que ce soit gênant. Encore que c'était le cadet de ses soucis, mais visualiser les désagréments secondaires était mieux pour son moral que de s'occuper du pire. Allen soupira une fois que tout fut terminé, ayant eu la maigre satisfaction d'être repu grâce à un déjeuner. Il proposa à Kanda de jouer, et si ça l'enthousiasmait toujours autant, il n'arrivait pas à rester concentré sur le jeu. Chose rare pour lui prenait toujours un plaisir fou à plumer quelqu'un. Que ce soit Kanda pouvait rajouter de la joie à l'affaire, mais c'était comme s'il n'avait pas le bon état d'esprit pour ça.

Ça pouvait arriver à tout le monde, effectivement.

Il en fut ainsi jusqu'au début de l'après-midi. Comme à l'accoutumée, ils avaient divisé leurs temps entre un peu de lecture, un peu de conversation à sens-unique pour Allen ou très bref échange, et du ravitaillement. Le blandin se répétait le même refrain qu'à son réveil : Demain, ça ferait une semaine que c'était comme ça. Il lui restait quelques jours à vivre ça. Ça paraissait rapide, mais en même temps si loin.

Allen ne pouvait pas s'empêcher d'être angoissé. De se demander ce qui allait se passer. Ça lui torturait l'esprit. C'était à peu de choses près ce qui l'avait déjà harcelé la veille, ajouté à ses interrogations, sa peur de ne pas pouvoir se gérer, d'être un danger pour les autres, sa culpabilité pour des choses qu'il n'avait pas accomplies ou qu'il peinait à accomplir… Ce qu'il gardait désespérément pour lui, ce qui le bouffait. Maintenant que plus que jamais. Ce qui se passait accentuait tout son mal-être. C'était logique. Ses chaleurs le mettaient en position de descente aux enfers. Peut-être que s'il n'y avait pas eu le reste, seule sa faiblesse momentané, il aurait souffert, mais il y aurait eu moins de bagages intempestifs. Or, le reste était. Le reste restait.

Puis, Allen n'était pas idiot non plus. Il savait très bien que même s'ils étaient amis temporairement, Kanda n'aurait pas très envie d'écouter ses plaintes. Ça ne le concernait pas. Ça ne concernait nul autre que lui. Il ne pouvait pas vouloir partager avec un autre ce qui lui pesait sur la conscience. Peut-être qu'il aurait pu… Mais n'était-ce pas égoïste ? N'était-ce pas égocentrique ? Toujours, il savait que ses amis, Lavi et Lenalee, voulaient qu'il le fasse avec eux… Mais personne ne pouvait rien y faire. Allen lui-même ne trouvait pas de solution. En parler l'aurait fait paraître ridicule, comme un pauvre gamin stupide incapable de se dépatouiller. Déjà que ses chaleurs le rendaient dépendant physiquement d'une personne… Il ne pouvait pas se déplacer sans vertiges, ses jambes tremblaient et son corps était faible. Il ne pouvait rien faire sans quelqu'un avec lui. C'était horrible. Il se retrouvait presque invalide, incapable de se mouvoir. Rien ne semblait pouvoir le soulager de ça. Que ce soit les calmants, ou les moments de chaleurs… Tout l'enfonçait davantage dans l'abîme de la souffrance.

Pourtant, c'était naturel. C'était comme ça que c'était censé se passer. Ce n'était peut-être pas si grave. Il en avait déjà fait la remarque à Kanda, lors de leur débat où ils se blâmaient. Il ne pouvait être soulagé que par un autre parce que ses chaleurs venaient d'un besoin de reproduction, ce n'était pas un désir ordinaire, ça ne se réglait pas comme à l'ordinaire. Kanda était son lié. Il sentait ses émotions, était celui qui se retrouvait concerné par ses besoins, mais après ? Ils ne pouvaient rien y faire, ça ne dépendait pas d'eux, il n'y avait personne à blâmer. Ni Kanda, ni lui. C'était simplement la vie. Puis, enfermés ensemble et influencés des phéromones, ils étaient obligés de tisser un lien, autre que celui qui les unissait malgré eux. Ce n'était pas une mauvaise chose en soi non plus. Mais c'était si complexe… Ils n'étaient pas préparés … Allen n'arrivait pas à s'y faire. Pas à l'accepter. Pourquoi, alors que c'était normal, ça lui paraissait si mal ?

Il voyait bien les regards irrités de Kanda, qui ne disait mot, ayant retenu de la veille que ça ne servirait à rien de lui demander de parler s'il n'ouvrait pas la bouche le premier. Allen finit, après une longue hésitation, par décider de parler. Il savait que ses odeurs allaient irriter Kanda, même s'il n'en dirait peut-être rien. Et ça restait dans sa tête, tout tournait en boucle, il ne pouvait pas oublier. Kanda lui avait proposé de parler hier, en faisant abstraction de son désintérêt. Pourquoi ne pas le faire ? Allen se mordit la lèvre et ferma les yeux quelques secondes. Il ne savait pas ce qu'il voulait dire, ni comment le dire, mais… Il prit une inspiration, se mordit de nouveau la lèvre, et ouvrit la bouche :

« Dis, Kanda… Je peux parler avec toi ? »

Le brun eut l'air interloqué, mais ferma son livre, ses yeux bleus sombres se posant sur lui, montrant qu'il était à son écoute.

« Tu veux parler de ce qu'allait pas hier ? »

Et de ce qui n'allait de toute évidence pas aujourd'hui aussi, accessoirement, ce pourquoi le blandin ne fut pas surpris qu'il ait deviné. Allen eut un petit sourire contrit, qui flotta quelques secondes sur son visage.

« Si ça ne t'embête pas. »

Le brun haussa les épaules. Allen rassembla son courage. Il ne comptait se confier que sur ce qui était propre aux chaleurs, ce qui concernait aussi Kanda. C'était, après tout, pour ça qu'ils étaient 'amis', ils avaient besoin d'être capable de discuter de tout ça.

« En fait… » Allen avala sa salive, « j'hésite un peu, mais j'ai des choses à te dire… Je ne sais pas vraiment comment. »

Il eut un sourire nerveux. Kanda haussa encore les épaules.

« Parle, Moyashi.

—Je suis Allen. »

Ferme, mais en soupirant, le blandin chercha le regard de son homologue.

« Je sais que tu vas t'énerver mais… Est-ce que tu crois vraiment qu'on pourra oublier ce qui se passe là, une fois que ce sera fini ? »

Kanda fronça les sourcils.

« Comment ça, Moyashi ? »

Allen se mordit l'intérieur de la joue.

« Et bien… Je ne veux pas que tu te fasses de fausses idées, je n'attends strictement rien de toi, et ça m'arrangerait aussi qu'on ait le moins de contact possible après. »

Il marqua une pause. C'était difficile à dire, et difficile d'en parler. Mais s'il ne le faisait pas, il exploserait. Allen raffermit sa voix.

« Seulement… Je sais que je t'ai déjà dit que je ressentais ça, mais j'ai de plus en plus peur de ne pas pouvoir oublier ce que c'est que d'être aussi faible et de ne pas pouvoir me relever. »

Allen savait en effet qu'il avait déjà exprimé ce genre de craintes au début, alors que ça ne venait que de commencer. La peur s'était endurcie en même temps la situation s'était empirée. En l'avouant, Allen luttait pour ne pas laisser ses émotions l'emporter. Le jeune homme voulait rester fort, montrer qu'il était capable de se maitriser, un minimum. Et il en était capable.

« J'ai peur de m'en rappeler chaque fois que je te verrais. » Il regardait Kanda, lequel s'accrochait à son regard, et Allen s'en voulut un peu de ce qu'il allait dire. « Franchement, je ne veux pas avoir l'air de t'accuser de quoique ce soit, mais quand tu t'énerves, tu es vraiment méchant. Si on se dispute par hasard et que tu me rappelles ma faiblesse pour me moucher, je ne le supporterais pas. Je ne pourrais jamais voir ça comme un sujet de plaisanterie. »

Allen déglutit, prenant une inspiration.

« Je ne veux pas avoir l'air de vouloir me faire plaindre, mais j'ai vécu beaucoup de choses traumatisantes… Mes chaleurs en font partie. » C'était, de loin, l'une des expériences les plus horribles qu'il avait traversé. Il ne voulait plus jamais être en chaleurs après ça, mais c'était sa condition d'oméga, c'était comme ça que fonctionnait son corps, il ne pourrait rien y faire. C'était vraiment trop injuste. « Je ne m'y attendais pas. Personne ne m'avait expliqué que ce serait si horrible. Je ne suis pas le seul oméga sur terre, bien sûr, d'autres ont dû vivre ça et s'en sortir. Je suis sûrement très immature, mais j'ai peur que ce soit la goutte de trop, je ne supporte vraiment pas ça, et ce n'est pas mon seul problème. »

Allen se tut à ce moment-là. Il n'allait pas raconter sa vie à Kanda. Kanda s'en fichait, il avait la sienne aussi, et Allen ne voulait pas s'étaler plus que ça. Il savait qu'il sonnait déjà suffisamment pathétique comme ça, commençait même à se demander s'il n'avait pas trop parlé, mais il ne savait pas comment exprimer ça autrement, que dire ou que faire. Il fallait que ces pensées arrêtent de tourbillonner dans son crâne. Il devait le dire.

« Tu… ne risques pas de comprendre pourquoi j'ai si peur et de me trouver ridicule, mais je suis perdu, Kanda. »

Le blandin se retrouva à prendre son souffle. Il avait parlé, dit beaucoup de choses, peut-être même plus que ce qu'il voulait. En face de lui, le visage du Japonais était tendu. Il l'analysait, semblait réfléchir à ses paroles. L'oméga rougit, se retrouvant gêné par son propre épanchement. Il savait qu'il adoptait la position de l'oméga pathétique, qu'il avait l'air de vouloir s'en remettre à l'alpha. Mais il n'avait personne d'autre, et est-ce que c'était si mal, de vouloir s'en remettre à quelqu'un l'espace d'un instant ? S'ils devaient être amis, ça semblait plutôt naturel… Allen ne savait pas. Il n'était même pas comme ça avec Lavi ou Lenalee, mais là, c'était différent. Il avait eu besoin de le dire. Il se fit violence.

D'habitude, il ne regrettait pas ses épanchements, quand il s'agissait de ses idéaux ou d'encourager quelqu'un. Là, c'était ses propres sentiments bas, pathétiques, mais il ne devait pas commencer. Surtout qu'au fond, il pouvait être fier d'avoir réussi à en parler. Ce qui lui fit peur, en deuxième lieu, fut de ne pas être compris. Il savait que Kanda n'avait pas d'intérêt pour lui. Il ne lui en demandait pas tant, mais il ignorait s'il voulait être compris en plus de communiquer. En revanche, même si l'alpha se mettait à se foutre de lui, Allen voulait échanger. Il en avait besoin.

Allen se sentit anxieux de ce que l'alpha allait lui répondre quand ce dernier parut avoir connecté ses neurones.

« Dis pas que je comprends pas, Moyashi. Entre l'influence des phéromones et tes émotions, putain, j'ai mon lot. Je suis moins touché que toi, mais je suis pas peinard non plus, loin de là – »

Allen le coupa.

« Ce n'est pas ce que je voulais dire, Kanda, mais…

—Laisse-moi parler. » À son tour, il fut coupé. « En gros, t'es en train de me dire que t'as pas confiance en moi.

—Je… »

Allen s'arrêta. Il ne voulait pas vraiment dire ça. Bien sûr qu'il avait confiance en Kanda, vu tout ce qui se passait entre eux. Il ne l'aurait jamais accepté, le cas échéant… Mais il y avait en effet une limite à cette confiance, une insécurité qui était de mise. Ce pourquoi Kanda ne s'arrêta pas :

« Je peux pas t'en blâmer. T'es pas con, tu sais bien qu'on est pas vraiment potes et qu'on fait comme si. »

Les limites étaient en effet claires. L'Anglais attendit la suite de son discours.

« Je t'ai promis avant-hier que je serais temporairement ton pote, et je vais jouer le jeu. »

Allen déglutit. Il savait que Kanda allait jouer le jeu, il le faisait déjà, mais… Le brun raffermit sa position :

« Je ne vais pas t'attaquer sur ce qui se passe. Je ne t'ai attaqué sur tes faiblesses que lorsque je cherchais à t'éloigner de moi. Alors tu peux avoir la conscience tranquille avec moi. »

Le blandin hésita un instant. Ce n'était pas ce que pensait Kanda, le seul problème, mais il avouait, honteusement, sachant très bien qu'il aurait dû s'en moquer, que ça comptait aussi. Il le dit :

« Ce n'est pas que ça, Kanda… Mais oui, c'est vrai, je ne veux pas que tu aies l'image de moi comme un…

—J'ai toujours pas fini. »

Allen se tut, attentif aux paroles de l'autre, bien qu'il n'appréciait pas d'être coupé.

« Je me fous de te juger, ça ne m'intéresse pas. Tout ce qui me préoccupe, c'est de me contrôler face à tes phéromones. Le reste, je m'en bats les couilles. »

Allen soupira, secouant la tête.

« Ose me dire que je n'agis pas réellement comme quelqu'un de faible et pathétique. J'arrête pas de pleurer, de m'inquiéter. C'est ça mon problème… C'est ça qui me gêne… »

L'oméga s'arrêta. Ce genre de choses pouvait être clairement imagé : remonter la pente après une chute était l'épreuve la plus dure, il y avait la douleur de l'impact, mais en étant obstiné, on pouvait y arriver. Il y avait aussi les fois où la chute était trop violente, et remonter était trop difficile.

« T'es pas en état de contrôler tes émotions, Moyashi, mais tu peux te reprendre. Tu ne le pourras plus que si tu abandonnes. » Kanda s'arrêta. « J'suis pas partisan des conneries du style 'si on veut on peut', mais là, ça marche. Tu dois pas penser que tu peux plus et te bouger. »

Allen leva la voix.

« Mais si jamais je n'y arrive pas ?! Qu'est-ce que je vais faire, si je n'y arrive pas ?! Si je ne peux pas reprendre le dessus ?! Si je deviens inutile et faible comme un oméga cliché ?! Je ne peux pas me le permettre, merde, Kanda ! »

Kanda ne réagit pas face à son emportement, son visage restait fermé. Le blandin se rendit compte qu'il avait délivré une pensée trop intime, de façon trop pathétique. Ça dépassait ce qu'il s'était promis de raconter. Ça ne concernait que lui, et l'alpha ne pourrait rien répondre. Il allait plutôt l'envoyer balader qu'autre chose. Honteusement, le plus jeune s'apprêta à dire à son homologue de laisser tomber, mais Kanda lâcha un soupir.

« C'est pour ça que je suis là, putain. Tu supportes pas tes chaleurs sans moi, parce qu'on est liés. Je suis là pour m'occuper de toi et t'aider. Tu reprendras le dessus. »

Les derniers mots étaient appuyés comme une promesse. Allen fut touché, ne pouvant rien rétorquer. Peut-être que oui, quand la chute était trop importante, trop violente, remonter restait possible, mais avec de l'aide. Il suffisait d'accepter la main tendue, de faire l'effort de la saisir et d'accepter d'être tiré, en y mettant du sien. Seulement, que Kanda lui promette ça, c'était étrange. Et trop positif pour être une pensée de Kanda. Allen fronça les sourcils.

« Le lien m'affaiblit plus qu'autre chose. Je suis touché que tu veuilles m'aider, mais pour le coup, tu me parais étrangement optimiste, Kanda. »

Son scepticisme était palpable. Allen sous-entendait qu'il était influencé par le lien, et ça ne lui plaisait pas. C'était à Kanda, qu'il voulait parler, pas à un alpha sous influence de ses émotions qui lui répondrait plus ou moins ce qu'il voulait entendre au lieu de ce qui était. Ça le fâchait plus qu'autre chose, même si ce n'était pas sa place d'être en colère. C'était plutôt l'alpha qui devrait l'être, et qui le serait quand il sortirait de l'influence. Or, la façon dont le brun le regarda le convainquit brutalement du contraire. Il voyait à ses yeux que Kanda n'aimait pas le sous-entendu. Le brun rétorqua, sèchement :

« C'est pas de l'optimisme. Je ne vais pas réparer ta vie et tes problèmes, c'est pas les miens. Je peux rien y faire et j'en ai rien à faire. »

Allen sourit. Il ne s'en vexait nullement, il ne s'était pas attendu au contraire.

« Mais j'peux faire en sorte de t'apporter mon aide pour tes chaleurs, et tu pourras te démerder tout seul après, comme avant. »

Le sourire d'Allen disparut. Ça paraissait inenvisageable. En y pensant… Il sentait que son sourire voulait revenir, même s'il était empêché. Le fait qu'il soit capable de continuer de sourire après tout ça signifiait que ce n'était peut-être pas tout à fait perdu. Ça le réconforta, le rendit un instant fier de lui. Kanda parla :

« Faut pas que t'oublies que tes putains de chaleurs prennent le contrôle de ton moral, le lien aussi. L'infirmière l'a dit et on le ressent bien. Même moi je suis pas assez con pour ne pas l'avoir compris. »

Son regard accusateur alluma un vieil élan de colère chez le symbiotique.

« Ne me traite pas de con, Bakanda.

—J't'insulte si je veux, Moyashi. »

Allen voulut rétorquer, mais Kanda le devança :

« Alors, t'es satisfait ? Tu vas moins puer ? »

Allen ricana. Bien sûr, l'alpha se souciait de ça en premier lieu, et il le comprenait tout à fait. Il se sentait mieux. Il était content que Kanda lui ait répondu tout ça de lui-même, qu'il soit vraisemblablement concerné, mais pas excessivement. Le minimum, c'était ce qu'il voulait. Plus l'aurait gêné et l'aurait choqué venant du brun. Kanda lui avait répondu en était lui. Kanda pensait vraiment qu'il pourrait s'en sortir. Si, au fond de lui-même, Allen se fichait de ce que pensait Kanda, que sa fierté lui disait qu'il n'avait besoin de l'aval de personne, il avait besoin de soutien. Ce n'était pas la même chose. L'alpha lui offrait ça, et fierté mise à part, Allen était reconnaissant. Le blandin se voyait persuadé qu'il avait affaire à quelqu'un de bien en la personne du Japonais. Il lui offrit un sourire sincère.

« On va dire ça. »

Malgré lui, porté par un enthousiasme soudain, Allen sentit ses lèvres s'élargir encore :

« Merci de m'avoir écouté, Kanda. »

Allen se sentit nettement plus joyeux, et empli de gratitude envers l'alpha. Il s'irrita à peine en soupçonnant le lien d'accentuer ce sentiment, mais il décida que ce n'était pas si grave. L'effort de Kanda était à la hauteur du sentiment, finalement. Ce dernier détourna le regard en grinçant des dents, agacé des remerciements. Il finit par le fusiller du regard.

« Réessaie pas de m'embrasser, ou je te bute. »

Allen eut un mouvement de recul, choqué.

« J'allais pas le faire ! »

Qu'il l'ait fait une fois, sur le moment, ne voulait pas dire qu'il allait récidiver ! Encore plus en ayant été repoussé avec fracas. Kanda croisa les bras, et grogna.

« T'as le même regard qu'à ce moment-là.

—Quel regard ? »

Allen ne comprenait pas de quoi il parlait, soudainement embarrassé. Ça le dérangeait que son visage puisse refléter une expression qui lui échappait. Kanda ne fit que grogner, encore.

« Tch.

—Kanda, quel regard ? »

Il insistait. Le brun ne fit que lui balancer :

« Un regard de con.

—Sérieusement, Bakanda !

—Je suis toujours sérieux, Moyashi. »

Allen aurait ri dans une autre circonstance, c'était totalement vrai. Comme ç'aurait été immature de sa part de renchérir sur le sujet, il soupira, décidant de laisser tomber. L'idée de sembler déborder d'affection pour Kanda le gênait, car pendant un instant, c'était bien ce qu'il avait ressenti. La sensation était certes momentanée, parce qu'il était naturel que l'autre l'ait attendri et qu'il soit reconnaissant, mais il ne voulait pas que ça se voit trop. Il voulait garder en tête que c'était le Bakanda. Quand bien même Allen était quelqu'un d'expressif, il y avait une limite. Dans le fond, il se fichait d'avoir l'air reconnaissant, il l'était, le montrer lui semblait naturel, il n'allait pas non plus le réprimer, mais, par immaturité, il se sentait bouder sachant la façon dont l'alpha l'avait interprété.

Pendant qu'Allen était aux prises avec ses pensées, les joues rouges, Kanda commença à se lever.

« Je vais m'entraîner. Deux heures, je t'ai prévenu hier. »

Ne voulant décidément pas le priver de sortir deux jours de suite, il n'était pas assez égoïste pour ça, Allen lui fit un nouveau sourire. Malgré le lien qui rendait son absence insupportable, Allen était sincèrement content que Kanda prenne du temps pour lui-même et ne voulait pas le cloîtrer à son chevet.

« Oui, à tout à l'heure.

—Je te laisse ma veste.

—Merci. »

Kanda partit, et le blandin se retrouva seul. Timcanpy en profita pour venir se coller contre lui. Allen se mit à réfléchir à l'influence du lien, en lisant son livre sans le lire, et finit par s'endormir.


Kanda prit une grande inspiration silencieuse, et revint en garde avec son sabre en bambou. Il venait de finir son entraînement.

Se défouler lui avait fait un grand bien. Il s'était déchainé, il se sentait en sueur et pourtant, il était entièrement revigoré, se sentait redoubler d'énergie. Enfin. Ça faisait du bien, ça valait le coup de le répéter. À la base, il avait prévu de s'entraîner et de méditer une heure pour chaque activité, mais il n'avait fait que s'entraîner. Kanda se dit qu'il méditerait une autre fois. Il n'avait pensé à rien, s'était libéré de tout bagage intempestif dans une imitation de combat intensif, comme avant. Il en avait eu besoin, c'était plus utile que se prendre la tête à ressasser les mêmes conneries. Le gamin faisait de son mieux pour ne pas le faire chier, il le voyait bien, et lui aussi allait faire de son mieux pour être son alpha, il n'y avait rien de plus à dire. Malgré tous les contres et tout ce qui l'emmerdait, il le pourrait. C'était remotivé, et avec la confiance de la certitude, que Kanda était revenu jusqu'à la chambre d'Allen. Il prévoyait de prendre une douche là-bas, voulant d'abord vérifier que l'oméga se portait toujours bien.

L'alpha se rendit à destination de son calme olympien, pour déchanter au moment où il ouvrit la porte. Le front plissé, la mine douloureuse et les dents serrées, Allen se tenait le ventre en respirant son vêtement un peu trop fort pour que ce soit normal. Ses odeurs commençaient à s'assombrir à cause de la douleur, mais l'oméga n'avait pas peur. Kanda devina qu'une crise de maux de ventres le frappait. L'infirmière avait dit qu'il ne devait plus avoir mal. C'était peut-être l'éloignement… Désappointé, Kanda se dépêcha de fermer la porte et de s'assoir au bord du lit, à côté de l'oméga qu'il empoigna par l'épaule.

« Tu fais une crise, Moyashi ? »

Le blandin se mordit la lèvre et acquiesça. Kanda durcit son regard, en même temps que sa poigne.

« Il fallait m'appeler ! »

Ça l'aurait certes dérangé, mais il était là pour ça. Le blandin secoua la tête, se dégageant de son emprise.

« Je… Ça vient à peine de commencer, et ce n'est vraiment pas dramatique… J'ai juste un peu mal… Ça va passer. » Il lui sourit. « Et tu es revenu, maintenant. »

Le sourire du gamin était plein de confiance et de candeur. Comme souvent, Kanda en était énervé. Mais il décida que ça valait mieux. L'alpha soupira.

« Ça faisait un moment que c'était pas arrivé. Tu penses que c'est normal ? Tu veux que j'amène l'infirmière ? »

Allen secoua la tête.

« Ça va. » Au même instant, il se crispa sous la douleur, mais reprit quand même. « Je pense que ça va passer, tes odeurs me font du bien. Tu sens vraiment fort. »

Kanda ne répondit pas. Pour être franc, il puait sûrement plus qu'autre chose après son entraînement. Il soupira.

« Je vais aller prendre une douche une fois que tu seras calmé. »

Il restait à côté de l'oméga, lequel se tenait fermement le ventre et fronçait les sourcils. Allen secoua encore la tête.

« Tu peux y aller, je te dis… » Puis il lui demanda : « Ton entraînement était bien ? »

Kanda devina sa jalousie de ne pas pouvoir faire autre chose que de rester au lit, qu'il comprenait. Il ne savait pas quoi faire pour calmer l'oméga, et n'allait pas le laisser comme ça. En réponse à sa question, il garda son enthousiasme pour lui derrière son ton éternellement plat :

« C'est de l'entraînement, ça défoule. »

Allen rit doucement.

« C'est bien. Je suis content que tu aies pris du bon temps. »

Kanda grinça en songeant que son bon temps était fini. De plus, ça l'irritait encore furieusement que l'oméga trouve le moyen d'être content pour lui alors qu'il souffrait. Pour arrêter la crise, il savait bien ce qui marchait, mais il ne voulait pas laisser Allen le sentir alors qu'il ne s'était pas encore douché. Il savait qu'il y avait forcément quelque chose à faire. En réfléchissant, il se rappela de ce qu'il avait fait une nuit, pendant une des crises d'Allen.

« Tu veux que je touche où ça fait mal ? »

L'oméga eut un mouvement de recul et rougit légèrement, avant de se reprendre puis d'acquiescer.

« Oui, s'il te plaît. »

Délicatement, l'alpha souleva la chemise du pyjama du plus jeune, et étala soigneusement sa paume sur son ventre, Allen guidant sa main pour la poser à l'endroit exact où il souffrait. La main de Kanda couvrait la distance de son nombril à son bas-ventre. Il ressentait le rythme respiratoire de l'oméga. Aucun d'eux ne parlait, ils se regardaient juste, Allen semblant nettement apprécier le contact, et Kanda se sentant, bien malgré lui, embarrassé de l'intense reconnaissance qu'il croisait dans le regard du plus jeune. Cela sembla durer un moment. L'Asiatique finit par demander, inhabituellement tendu par une gêne qu'il n'aimait pas :

« Ça va mieux, Moyashi ?

—Un peu. Est-ce que… »

Devant son hésitation, Kanda grogna :

« Quoi ?

—On peut se tenir la main ? »

Toujours aussi tendu, Kanda eut le réflexe de refuser, parce qu'il le touchait déjà et que ça faisait effet petit à petit. Ça l'embarrassait déjà assez, il ne voulait pas en rajouter. Mais après tout, il se disait que ça ne coûtait rien. Il émit en revanche une condition :

« Pas trop longtemps. »

L'Anglais hocha la tête. Kanda lui tendit sa deuxième main, et Allen la saisit. Ils n'entremêlaient pas leurs doigts ensemble, mais se tenaient la main fermement. Son autre main reposait toujours sur le ventre chaud de l'oméga. Allen sursauta subitement suite à un nouveau pic de douleur, sa main serra la sienne. Son autre main, au-dessus de celle que Kanda posait sur son ventre, appuya brusquement. Kanda ne broncha pas, et Allen se mordait la lèvre. Il essayait de rester serein, malgré la honte que Kanda devinait en plus de sentir. Allen était faible. Il s'affichait faible, devant lui, alors qu'ils avaient une relation de rivalité plus qu'autre chose. Quand bien même sa reconnaissance dominait, la fierté en prenait un coup, c'était une réaction humaine. Kanda parla :

« Reste détendu pour que ça te calme, Moyashi.

—Oui, désolé.

—T'excuse pas, j'ai dit. Ça tient toujours pour la claque. »

Allen se tut, et osa lui esquisser un sourire. Kanda ne put en être irrité et lui crier de ne pas le faire. L'oméga fronça encore les sourcils et remonta sa main sur son ventre, puis il la fit descendre légèrement. Kanda comprit qu'il mimait un massage. De lui-même, il se mit à reproduire le mouvement qu'Allen lui faisait faire, l'oméga soupirant au toucher. Il n'avait pas besoin de le dire pour que Kanda comprenne que ça lui faisait du bien. Grâce au lien, mais grâce à son expression. Il eut soudainement l'air béat. Kanda devait avouer qu'il préférait le voir comme ça, pour les odeurs, et parce que sa tête d'imbécile heureux était ce dont il avait l'habitude venant de lui. Ça rajoutait à son embarras. Il continua le massage un moment, son autre main toujours retenue par celle de l'oméga, et bien vite, Allen commença à gémir de bien-être. Kanda comprit qu'il était passé de maux de ventres à une pleine chaleur… Il grogna.

« Putain, sérieusement, Moyashi… »

La culpabilité naissait dans les yeux du blandin alors qu'il serrait les jambes, étouffant son érection.

« Je fais pas exprès !

—J'le sais. »

Allen ne savait que faire. Il lâcha sa main, et se redressa, Kanda ayant toujours la main sur son ventre.

« Je suis vraiment désolé pour les crises, Kanda.

—Qu'est-ce que j'ai dit pour les excuses ? »

Allen se mordit encore la lèvre. Il observa un silence de quelques secondes, et osa lui dire :

« Je sais, mais tu revenais de ton entraînement, tu avais l'air content, et moi, j'ai tout gâché…

—Ta gueule. J'étais pas content. »

Il n'était jamais content. Kanda n'aimait vraiment pas sa tendance à culpabiliser à tout va. Ce gamin était trop bon. Qui dit trop bon, dit aussi trop con.

« Je vais te soulager. »

Ça le gênait, avec ce qui venait de se produire. Pourtant, Kanda n'aurait pas dû être gêné. Il lui avait fait bien plus qu'un putain de massage, mais quand il pensait à ce regard intense, à ce contact, ça lui faisait un sentiment bizarre. Les phéromones et le lien, sûrement. Allen fut incertain.

« J'ai même pas essayé…

—Laisse tomber ça, tu vois bien que ça marche pas. »

Allen ne protesta pas plus.

« T'es sûr… ? »

Kanda balaya sa demande d'un grondement irrité.

« Toi ? »

Allen hocha la tête. Le brun ne sut si c'était à cause de ses propres phéromones probablement plus présentes, mais l'oméga ne tint pas très longtemps. L'alpha se sentait inhabituellement confus. Pendant l'acte, il s'était rapproché de l'oméga, lequel avait repris sa main libre. Kanda avait pu difficilement ignorer le plaisir dansant dans ses yeux, son expression modifiée sous la jouissance, sa bouche s'arquant à cause des gémissements lâchés. La façon dont sa main serrait timidement la sienne l'attendrissait quelque peu, il s'en rendait compte, et merde, ça l'énervait tellement de ne pas être indifférent à Allen. Serrant les dents, Kanda l'aida à se nettoyer, et il put prendre sa douche, ravi que ce soit terminé. S'occuper d'un oméga en chaleurs, Moyashi qui plus est, était réellement difficile, c'était indéniable, mais Kanda se convainquit qu'il y arriverait. Il n'était pas plus fait pour ça qu'hier, mais l'important était qu'il ait le contrôle. Le Japonais s'en était fait le serment, il lutterait pour le conserver.


Pendant que Kanda se douchait, Allen réfléchissait, les jambes serrées et les bras croisés. Comme ce matin, il était envahi de doute.

Il n'y avait rien à faire, il n'arrivait pas à tolérer les chaleurs, même si Kanda était la douceur incarnée quand il le touchait. Ça ne cessait de le surprendre. Ça passerait vite. Mais, Allen y pensait avec amertume, il aurait d'autres chaleurs. Il savait très bien que s'en inquiéter était stupide. Mais il ne pouvait pas faire autrement que de se demander comment il pourrait rester lui-même s'il vivait ça une fois tous les trois-quatre mois. Il était inquiet, pour son cas, et aussi pour ce que l'alpha ferait. Kanda était d'accord d'être son alpha pour le moment, mais les prochaines fois, s'il le laissait seul si faible ? Allen voulait lui poser la question. C'était un sujet sensible pour lui, et il devinait que Kanda réagirait probablement avec irritation. Il ne voulait pas le forcer et lui demander d'être là pour lui, il ne voulait pas le contraindre, mais il voulait savoir si Kanda y avait réfléchi, et qu'ils en discutent. Il hésita à aborder ce problème directement avec l'alpha, car il voyait ses efforts et ne voulait pas tout ruiner.

Kanda l'avait même appelé son oméga… En y repensant, Allen rougit et eut un frisson dans le bas-ventre, totalement incontrôlable. Il n'était pas bête. Il savait que Kanda ne le considérait pas comme un amant potentiel, ce n'était pas son cas non plus, et ça n'avait rien de sentimental. Mais en faisant ainsi, l'alpha reconnaissait leur lien, quelque part. L'instinct d'oméga en Allen en était excité, si lui en était humblement ému. Tout était bon pour l'exciter, dans son état, en même temps.

Allen en était irrité.

Quand Kanda revint, se sentant étrangement d'humeur à se confier, le blandin décida de l'interpeler :

« Il y a un autre problème… Qu'est-ce qu'on fera pour mes deuxièmes chaleurs ? »

Le temps d'arrêt marqué par Kanda fit comprendre à Allen que la question ne lui plaisait pas. L'Asiatique fronçait durement les sourcils. Il paraissait ne pas comprendre pourquoi il lui parlait de ça.

« Y a rien à dire, Moyashi. On se parlera plus, et le lien sera parti. »

Allen hésita à poursuivre, mais ça le tiraillait trop pour qu'il laisse tomber si rapidement.

« Et si ce n'est pas le cas ? »

Intérieurement, il se posait une question plus problématique : Si c'est le cas mais que je ne supporte pas mes chaleurs… ? C'était, en revanche, une inquiétude dont il ne ferait pas part à Kanda. Ça aurait été gonflé de sa part d'attendre quelque chose de l'autre alors qu'ils n'étaient plus liés. Allen ne voulait pas être assez pitoyable pour demander à quelqu'un d'assumer une responsabilité qui devait être uniquement sienne. S'il était débarrassé du lien, Kanda serait débarrassé de son obligation envers lui, Allen n'hésitait pas là-dessus. Toujours, il n'aimait pas se montrer dépendant et obligeant, mais si, au contraire de cette pensée, Kanda était toujours son lié… Allen avait besoin de savoir à quoi s'en tenir.

Kanda claqua finalement :

« On verra. »

Allen se mordit la lèvre.

« Kanda, je veux pas de réponse évasive. J'aimerai qu'on puisse en discuter sérieusement, s'il te plaît. »

S'asseyant au bord du lit en face du sien, Kanda croisa les bras, irrité.

« Pourquoi tu remues la merde à parler de ça maintenant, Moyashi ? »

Allen se retint de se récrier contre l'appellation. Ce n'était pas le plus important actuellement. Il souffla, cachant sa propre irritation.

« Tu m'as dit de communiquer sur ce qui n'allait pas, faut savoir.

—J't'ai déjà rassuré, j'ai pas envie d'avoir cette conversation. »

Le maudit le voyait bien, qu'il ne voulait pas. En une semaine, ils auraient le temps d'en parler, mais Allen voulait faire ça maintenant… Pendant qu'il n'était pas complètement abruti par les phéromones… Il ne voulait pas s'énerver, reconnaissant son tort, alors il souffla encore.

« Kanda, si on est amis temporairement, accepte d'en parler avec moi. C'est important pour moi. Quatre mois, ça passe très vite, on y sera confronté si le lien ne se brise pas… On est pas obligés de prendre une décision, mais on peut l'envisager, au moins. »

Kanda gronda.

« Moyashi, déconne pas. Même en étant temporairement ton pote, je suis pas ouvert à parler de ça. »

Allen poussa une exclamation excédée :

« Mais pourquoi ?!

—Parce que si j'y pense, si j'y réfléchis, ça va me faire chier, je vais m'énerver, et tu veux que je m'énerve encore ? Non, alors la ferme.

—Essaie de ne pas t'énerver, il va bien falloir qu'on aborde les sujets qui fâchent !

—Pas maintenant. »

Le blandin n'arrivait plus à contrôler sa colère. Il ne voulait pas en arriver là, mais que Kanda soit toujours si hermétiquement fermé lui mettait les nerfs en feu. Il ne pouvait pas comprendre que c'était important pour lui ? Allen rétorqua, croisant les bras :

« Moi, j'ai envie d'en parler maintenant, tant que ça m'angoisse.

—Tu m'emmerdes, » asséna Kanda.

L'oméga ne se laissa pas démonter en comprenant qu'il n'obtiendrait rien de l'alpha.

« Toi aussi. »

Ils se jaugèrent un moment, Kanda ne baissant pas les yeux, Allen non plus. Kanda ne céderait pas, le blandin l'avait compris. Il se retourna rageusement dos à l'alpha, se mettant sous les draps. Allen pouvait comprendre que ses hormones le rendaient irritable, il n'arrivait pas à contrôler cette irritation et n'en avait, pour l'heure, pas envie. Sa colère était juste, bon sang ! Il avait essayé d'y mettre les formes, de ne pas presser l'alpha, mais celui-ci ne voulait rien entendre ! Allen rageait. Kanda avait ses bons côtés, mais les mauvais lui donnaient envie de l'encastrer dans le mur. Au bout de quelques minutes, Allen sentit un poids dans son dos, au bord du lit. Kanda s'était assis.

« Tu vas arrêter de bouder ? » gronda sa voix sèche, « pourquoi t'es si immature, putain, Moyashi ?! »

Indéniablement fâché, Allen se tourna vers lui, la bouche tordue sous la colère.

« Pourquoi t'es pas plus humain, toi ?! »

Le visage de Kanda apprit à Allen que ses paroles n'avaient pas été appréciées. Étrangement, en dépit de sa colère, le maudit les regretta. C'était vraiment étrange, mais en cet instant, il avait aperçu une faille dans le masque d'indifférence de Kanda. L'Asiatique avait semblé, une seconde, presque blessé. Son beau visage se tordit en une expression de dédain froide, et sa bouche se retroussa finement. Il plongea son regard au fond du sien, un rictus arrogant ayant pris place sur ses lèvres.

« Moi, j'suis pas humain ? Parce que t'es humain, toi ? »

Allen sentit l'air se bloquer dans sa gorge alors qu'il se redressait, une colère similaire à celle de l'alpha s'érigeant en lui. Il ne comprenait pas. Ne voulait pas comprendre, du moins. Kanda n'avait pas… Il n'avait pas osé… Dangereusement, le blandin fronça les sourcils.

« Je ne comprends pas où tu veux en venir. »

Le susnommé eut un bref rire sec, le rictus arrogant refaisant surface.

« Aux dernières nouvelles, t'es l'hôte d'un Noah, alors question humanité, tu peux fermer ta gueule. »

Le sang d'Allen ne fit qu'un tour, la colère explosant en lui.

Il ne contrôla pas ses gestes.

Sa main se leva, et brusquement, elle s'abattit sur le visage de l'alpha, le son de la gifle résonnant dans la chambre. Les yeux grands de surprise, Kanda porta la main à sa joue. Il ne s'était pas attendu à celle-là, et d'humeur clairement belliqueuse, Allen était content de son petit effet. Plus encore, blessé et humilié par ces paroles, il lâcha froidement :

« Je t'interdis de me dire ça, Kanda. T'as pas le droit de me dire ça. »

L'alpha émergeait de son choc, quant à lui, peinant à réaliser ce qui venait d'arriver. Moyashi avait… Ce putain de gosse puéril avait osé lever la main sur lui ?! Il venait de le claquer comme on claque un enfant ou comme certains alphas s'autorisaient à gifler leurs omégas, et maintenant, il lui donnait un ordre, lui interdisait quelque chose, comme s'il disposait d'une quelconque autorité sur lui. Si Kanda restait encore calme, à l'intérieur, il était en train de brûler de colère. Il se foutait des statuts, n'avait jamais traité Moyashi différemment des autres à cause de ça, mais il ne pouvait pas dire que le fait d'être ainsi frappé par un oméga, son oméga, ne réveillait pas un instinct primal tapis en lui.

C'était ce foutu oméga qui n'avait pas le droit de le traiter comme ça. Pas lui.

Le fait que ses paroles aient été trop loin lui traversa bien l'esprit, Kanda s'en était rendu compte en les lançant, mais Moyashi était en colère, la colère l'emportait lui aussi et c'était de sa faute en premier lieu. L'oméga n'avait qu'à pas insister lorsqu'il voyait qu'il n'était pas d'accord. Kanda était resté gentil un moment, il ne fallait simplement pas exagérer.

Pourtant, Kanda avait promis de ne plus s'énerver, et chez lui, une promesse était une promesse. Il avait promis de bien traiter l'oméga, de n'abuser de lui d'aucune façon… Mais ce qu'il venait de faire… C'était Moyashi qui déconnait et se sentait visiblement pousser des ailes.

Kanda n'allait pas accepter cette humiliation.

L'espace d'un instant, dans un geste rageur, sa main se leva, ses nerfs la faisant trembler. Il se retint avec difficulté de l'abattre sur le visage de l'oméga. Kanda savait qu'il était en chaleurs. La période où il était faible, avait besoin de protection. Frapper un oméga dans cet état, c'était aussi lâche et répugnant que de frapper une personne portant la vie, c'était ce que Kanda en était venu à penser. Il ne voulait pas s'abaisser à ça, ne voulait pas être ce genre d'alpha, malgré la colère.

« Putain, t'as de la chance d'être en chaleurs, » vociféra-t-il, « parce que sinon je te défoncerais la tronche. Frappe-moi à nouveau, et je ne me retiendrai pas. »

Une lueur de rage dans le regard, toujours bagarreur, Allen s'écria :

« Ben vas-y ! Te retiens pas, hein !

—T'es complètement con, Moyashi, tu veux vraiment qu'on se batte dans ton état ?! »

Kanda crevait d'envie, quand il le voyait si arrogant et si provocant, de lui en décocher une bonne pour le calmer. Il s'était fait giflé comme un enfant, mais était d'avis que Moyashi était ici l'enfant qui méritait une bonne correction. Sauf qu'il ne tenait qu'à peine debout, il avait encore eu une crise de maux de ventres tout à l'heure… Le brun n'allait pas lui taper dessus. Allen continuait, s'énervant :

« Je refuse d'être traité comme une petite chose sans défense ! Tu veux me frapper ? Vas-y, j'encaisse !

—Je frappe pas quand tu peux pas te défendre, » refusa Kanda. « Si tu me faisais ça sans être en chaleurs, tu prendrais cher, mais tu es en état de faiblesse, assume, et je ne m'abaisse pas à ça.

—J'apprécie que tu aies de la considération pour mon état mais j'en ai pas besoin. Frappe-moi, Kanda. »

L'alpha resta stupéfait. Putain, Moyashi lui demandait sérieusement de lui en coller une ? C'était quoi, son problème ? Il devenait taré ? Kanda contracta sa mâchoire, ses poings se serrant malgré lui. S'il continuait à le provoquer… Même avec ses promesses, Kanda n'était pas le genre de personne avec qui il fallait jouer à ça.

« T'as envie que je te frappe ou quoi ?! »

Kanda n'y comprenait rien.

« C'est toi qui voulais. Viens, j'attends.

—Non, Moyashi. »

Sa voix était ferme. Il n'allait pas rentrer dans le jeu débile de provocation de l'autre. Seulement… Allen se mit à rire. Avec un œil torve, Kanda l'observa se marrer, se demandant ce qui lui passait par la tête encore. Accrochant son regard au sien, Allen eut un sourire des plus provocants, ricanant encore.

« T'es qu'une couille molle. »

Le petit con.

Kanda vit rouge, n'eut qu'à peine le temps de sentir sa main se lever qu'Allen en avait déjà pris une. Son rire avait été stoppé, il gardait la tête basse et la joue rouge, sa main s'y portant. Kanda ne s'attarda pas à décrypter ses émotions. La colère l'envahissait et exhalait de sa peau.

« T'es content maintenant ? T'as ce que tu voulais, » cracha-t-il devant l'oméga qui le regardait pitoyablement.

Le Japonais n'était, pour sa part, pas satisfait. Il n'avait pas voulu en arriver là, mais le gamin l'avait provoqué, alors d'une certaine manière, il l'avait mérité. Peut-être pas. Non. Le brun savait qu'il n'avait pas le droit de le frapper, mais Allen avait commencé le premier, il avait répondu. Quand même, Kanda en arrivait à la conclusion que vu comme il l'avait cherché, il avait eu raison.

Rageusement, Kanda s'éloigna d'Allen, partant s'allonger sur l'autre lit avec son bouquin. Dans cette situation, il aurait aimé partir de la chambre et rester seul, cependant, il ne le pouvait pas. Ça le frustrait. Il bouillonnait. Probablement qu'ils auraient à en discuter, parce que Moyashi n'avait pas le droit de faire ça. Provoquer des bagarres, le frapper, en gros, piquer des colères contre lui parce qu'il refusait de céder à ses caprices. Il fallait qu'il se comporte en adulte, même s'il était encore un adolescent, et même si les hormones jouaient pour beaucoup dans ses réactions, il ne fallait pas exagérer non plus, il était à même de comprendre ce qu'il faisait et les implications de ses actes.

Kanda était certes à peine sorti de l'adolescence si on se fiait à son âge physique, mais considérant son ancienne vie, il était un adulte. En cet instant, il ressentait leur différence d'âge, le fossé de leurs expériences. Allen était un gosse, un putain de petit con immature. Il jugeait que l'oméga avait intérêt à grandir un peu et à se tempérer s'il voulait que ça marche entre eux. Ils étaient amis de circonstance, et si Kanda n'était pas doué en amitié, être amis ne voulait pas dire passer ses nerfs l'un sur l'autre et en arriver à ça, il le savait. D'accord, il était tout aussi fautif, s'il avait été plus tempéré, il se serait contenu et ne l'aurait pas giflé, de même pour l'attaque sournoise qu'il lui avait balancée.

Néanmoins, ce n'était pas qu'à lui de faire des efforts. Allen devrait vraiment apprendre à se calmer.

L'ambiance de la chambre ayant été nettement alourdie, ils passèrent plusieurs heures chacun de leur côté, sans s'adresser la moindre parole ou essayer de se réconcilier. Kanda estimait que ce n'était pas à lui de le faire, il pensait même qu'Allen avait plutôt intérêt à ne pas attendre cet effort de lui et à s'excuser dare-dare. Quand bien même, des excuses ne l'auraient pas calmé. Méchamment, Kanda attendait que le blandin veuille s'excuser pour l'envoyer chier et vider son sac, qu'il comprenne un peu où étaient les limites dans leur relation de merde.

Le soleil commençant à baisser dehors, Kanda devina qu'il était assez tard quand la voix agaçante du blandin retentit à ses oreilles.

« Kanda… »

Il hésitait, n'osait pas réellement.

« Ta gueule. »

Kanda rétorquait avec une belle insulte bien sentie. Allen hésitait encore :

« Écoute, je sais que mon attitude à dépasser les bornes, et je suis… »

L'alpha l'interrompit, crachant :

« T'es quoi ? Désolé ? Menteur. »

Allen se tut devant sa véhémence. Kanda continua :

« T'es qu'un putain de menteur. Tu veux que ça se passe bien entre nous, mais que si ça va dans ton sens. Tu es égoïste et immature, Moyashi. T'es qu'un con de gamin. »

Vexé, Allen contra :

« Non mais tu as vu ce que tu m'as dit, toi aussi ?! Ma réaction se comprend ! Je sais que certains remettent mon humanité en question et me voient comme un traître ! Je suis même surveillé par l'Ordre. Kanda, tu ne pouvais pas me dire ça ! »

Farouchement, l'épéiste contra à son tour :

« Toi aussi tu m'as insulté. »

Allen beugla :

« Ce n'est pas la même chose !

—Ah ouais ? » grogna Kanda. « Toi tu peux m'insulter, mais moi j'ai pas le droit de contrattaquer ? C'est comme ça que tu vois tes amitiés, Moyashi ? On voit ce que j'ai raté en refusant depuis tout ce temps. »

L'Asiatique était agressif, mais le gamin méritait d'être remis à sa place. Avec un mouvement de recul, piqué au vif, Allen rétorqua, blessé :

« Non, ce n'est pas comme ça, et excuse-moi si je t'ai vexé, mais je continue à dire que c'est pas la même chose de me dire ça et ce que je t'ai dit ! Je voulais juste qu'on discute de quelque chose d'important, tu t'es fermé et ça m'a énervé ! D'accord, j'ai réagi stupidement, je l'avoue, mais merde Kanda, tu as été vraiment méchant ! »

Kanda sentit à nouveau que son sang bouillonnait dans ses veines et dut faire un effort pour se calmer. Sans succès.

« Putain, tu vas arrêter de te voir comme un petit ange que j'ai osé insulter ? T'as vu comment tu t'es excité tout seul, connard ?

—J'ai jamais dit que j'étais ange, je sais que je me suis emporté ! Mais Kanda… ! »

Allen n'avait plus d'argument. Kanda saisit l'occasion pour vider son sac.

« Bon, maintenant tu fermes ta gueule et tu me laisses parler.

—Kanda…

—Ta gueule, Moyashi. »

Allen obéit malgré lui.

« Je ne veux plus jamais que tu te sentes autorisé à me cogner, ou je t'éclate. J'sais pas pourquoi t'as insisté comme ça pour que je te la rende alors que je comptais pas partir en bagarre avec toi, mais je te conseille de ne plus me chercher, sinon je te jure que je te fous une trempe dont tu te rappelleras toute ta vie. Si t'agis comme un enfant, je vais te traiter comme un enfant. C'est clair ?

—Attends, je…

—Ta gueule. »

L'épéiste continua, Allen se taisant :

« Si j'ai pas envie de parler de tes prochaines chaleurs, c'est non. On en parlera une autre fois, quand je voudrais aussi, et c'est pas la peine d'insister comme un gamin capricieux pour que je fasse ce que tu veux. Je t'ai déjà dit que j'étais pas ton chien. T'as intérêt à te le rentrer dans le crâne. Tes hormones à la con commencent à me faire chier, fais des efforts pour te calmer, sinon ça va pas le faire. Et me sors pas que ça te fait chier aussi comme si ça excusait tout, c'est moi qui subis tes caprices. »

Une odeur de culpabilité se formait autour du blandin, Kanda comprenant que son sermon portait ses fruits.

« Je pensais pas ce que j'ai dit, si c'est ce que tu cherches à savoir. Tu me gonflais, je voulais juste te la faire fermer. »

Allen répondit amèrement :

« Tu vois, c'est ce que je te disais, tu es vraiment méchant quand tu t'énerves. Tu ne devrais pas attaquer sur des choses comme ça sans le penser. Tu ne maitrises absolument pas ta colère, Kanda.

—Parce que toi si ? Et je t'ai pas dit que tu pouvais parler. »

L'oméga se tut. Toujours en colère, Kanda se mit debout, face à Allen, et croisa les bras.

« Y a autre chose que j'aimerai dire. »

Il n'était pas bon pour exprimer ses sentiments, alors l'alpha était tendu.

« On a dit qu'on était amis, alors t'avise plus de me manquer de respect. Moi aussi je dois pas faire ça, je le sais, et je fais ce que je peux. C'est pour ça que me dire que je suis pas humain, avec tout ce que je fais pour toi… Putain ! »

Kanda ne put s'empêcher de crier de fureur, Allen sursautant.

« Je sais que j'ai foiré avec toi l'autre jour, que je t'ai presque monté dessus alors que tu refusais que je te touche. J'ai menti, quand j'ai dit que je me contrôlais parfaitement. Tu suppliais, ça m'a empêché de basculer. Je sais pas ce que j'aurai fait sans ça. Je sais que j'ai agi comme une bête. Je t'ai convaincu alors que j'aurai pas dû te convaincre, j'ai envie de me casser la gueule quand je pense à ce que j'ai dit… Je mérite peut-être pas de respect, et je m'en fous. Je le sais que je suis un salaud, t'entends ? »

Avec de grands yeux épouvantés, Allen le fixait. Il comprenait qu'il se blâmait encore, malgré leur discussion. Kanda gueula :

« Mais j'essaie de me racheter. J'ai promis que je serai ton alpha, que je serai un bon alpha, mais tu crois que c'est facile d'être l'alpha d'un oméga chiant comme toi ?! Est-ce que tu sais qu'y a des alphas qui s'en carrent la raie du bien-être de leurs omégas, que ce soit pendant les chaleurs ou non ? Qu'ils se font pas chier à rester avec eux et à s'en occuper ? Ils les prennent pour les baiser, et le reste, ils s'en foutent. T'es au courant de ça, Moyashi ? »

Allen hocha la tête sans répondre, laissant Kanda s'exprimer.

« Tu vois tout ce que je fais pour toi ? Tout ce que je te passe ? Tout ce que j'accepte ? » Nouvel hochement de tête. « Si tu veux qu'on soit potes et que ça se passe bien, y a pas que moi qui dois te faciliter la tâche. Toi aussi, tu dois faire des efforts, et arrêter de jouer au con, putain de merde ! »

En face de lui, de sa colère, Allen le fixait encore. Il hésitait à répondre. Comme Kanda ne disait plus rien, le blandin prit un temps pour rassembler ses mots, et commença :

« Mon dieu… Je n'avais pas réalisé que tu ressentais tout ça au sujet de l'autre jour, Kanda. »

L'épéiste sourcilla. De tout ce qu'il avait dit, c'était tout ce qu'il retenait ? Il se foutait de sa gueule ? Allen s'en rendit compte, puisqu'il se dépêcha de poursuivre :

« Je ne sais pas pour où commencer. Je n'ai jamais voulu te manquer de respect, je t'en prie, crois-moi, je ne te mens pas. Tu as raison, mes hormones n'excusent pas mes réactions, et je sais que je me suis comporté comme un con, comme tu dis… On a été tous les deux méchants, mais je sais que je me suis emporté le premier et que je n'aurai pas dû te provoquer comme ça… C'était puéril de ma part. Je sais que je mérite d'être sermonné. Je suis vraiment désolé, même si ça n'efface rien, je le sais très bien… Kanda, bon sang… Je ne sais pas quoi dire pour me faire pardonner. Je sais que y a rien à dire, mais… »

L'oméga prit une profonde inspiration.

« Si j'ai insisté pour la gifle, c'est simplement parce que je voulais me sentir traité comme un homme. »

Kanda fronça les sourcils.

« T'es encore avec ça ? »

Allen hocha la tête, dépité.

« Je suis un homme. Je le sais. Je suis aussi un oméga. Je sais que les omégas sont des hommes, mais mon statut me fragilise, mon corps est différent, je viens juste d'apprendre ça… Forcément, j'ai du mal. Imagine-toi à ma place. Tu as beau avoir dit que tu me pensais un homme, j'ai cru que tu te mettais à me traiter comme si tu me pensais moins fort que toi à cause de mon statut d'oméga. »

Kanda soupira.

« J'ai dit ce que je pensais de ça. Tu pourrais être un alpha, j'te frapperai pas si t'es en position de faiblesse. T'façon, c'est pas en étant con que tu prouveras que t'es un bonhomme, Moyashi. »

Allen leva les yeux sur lui, le regardant comme s'il le voyait pour la première fois, atteint par ses paroles. Il les baissa ensuite.

« Je sais… »

Kanda secoua la tête. Il était un enfant, Kanda voyait juste en lui. C'était ça, une des choses qui l'agaçaient chez Allen. Il était un gosse qui s'imaginait tout savoir alors qu'il ne savait rien de la vie. Allen reprit :

« Je ne veux pas que tu t'en veuilles pour l'autre fois, on en a parlé, tu sais ce que j'en pense. Et oui, je sais très bien que tous les alphas ne se prennent pas autant la tête que toi pour leurs omégas, et tu n'es même pas mon petit-ami… C'est pour ça que je m'en veux tant des crises qui te font me toucher, des demandes affectives et tout le reste. Je sais qu'on est que des amis… Enfin, temporairement. Je n'ai jamais voulu te donner l'impression que j'en voulais trop, ou que je ne te respectais pas, je te l'ai dit… Au contraire, j'essaie de mon mieux de te respecter, même si j'ai été idiot. »

L'alpha le toisait, reconnaissant la sincérité de ses propos qui ne changeaient pas qu'il avait mal réagi. Allen déglutit. Il en avait conscience.

« Tu es déjà un bon alpha, Kanda. Sérieusement, il n'y a pas plus que le lien entre nous, et tu es tellement gentil avec moi.

—Oh, putain, me sors pas encore ces conneries. »

Allen s'écria :

« Mais c'est vrai ! J'ai du mal à croire que c'est toi tellement tu es doux ! »

Impuissant, Kanda sentit un poids chaud au niveau de ses joues. Du rougissement. L'oméga l'embarrassait. Serrant les dents, Kanda pria pour que ça ne se voie pas, pour rester impassible. Allen ne parut rien remarquer.

« Alors arrête de t'en vouloir, et pardonne-moi, s'il te plaît. Je vais faire de mon mieux pour ne plus m'emporter comme un imbécile, je vais aussi essayer de me racheter. C'est à moi de ne pas être énervant, je le sais. Ce que je tiens quand même à dire, c'est que si j'ai insisté comme ça pour parler de mes deuxièmes chaleurs, c'est que ça me fait peur et que j'en ai besoin, ce n'est pas pour t'embêter… Je veux pas avoir l'air de continuer de t'engueuler, mais ça a toujours eu tendance à m'énerver que tu sois si renfermé, Kanda. » Précipitamment devant son regard, le blandin agita les mains et rajouta : « Enfin, je sais que moi je t'énerve pour d'autres choses, on a du mal à s'entendre, c'est normal aussi qu'à force d'être tout le temps ensemble on s'énerve un peu. »

Là-dessus, Kanda ne pouvait qu'acquiescer, Moyashi n'avait pas tort. Il se rassit sur le lit en face du blandin, toujours les bras croisés. Allen semblait attendre une réponse, et Kanda ne fit qu'attraper son livre.

« Tais-toi un peu maintenant, j'aimerais lire en paix. »

Allen demanda timidement :

« On est toujours fâchés ? »

Kanda ne répondit pas. Il était toujours irrité, c'était indéniable, et gérer son 'amitié' momentanée avec Moyashi l'énervait. Bien sûr, les amis se disputaient, Alma et lui s'engueulaient largement aussi souvent qu'il pouvait s'engueuler avec Allen maintenant… La comparaison indirecte l'irrita d'ailleurs. Plus timide, Allen appela son nom :

« Kanda ? Tu es encore fâché ? »

À ton avis, débile ?

Le kendoka serra les dents.

« Tu m'as soulé. Laisse-moi redescendre tranquille. »

Allen hocha la tête.

« Très bien. »

S'il s'en fut, si Kanda crut enfin pouvoir se calmer en paix, Allen demanda :

« Dis, quand tu seras pl